Thèses sur la construction des partis révolutionnaires en Europe capitaliste

Adoptées par le congrès

1. Le changement des conditions objectives et subjectives pour la construction des partis révolutionnaires dans l’Europe capitaliste depuis 1967

Depuis 1967, les conditions dans lesquelles les marxistes révolutionnaires poursuivent la réalisation de leur tâche stratégique centrale — la construction de partis léninistes, capables de diriger le prolétariat vers la victoire de la révolution socialiste — se sont profondément modifiées dans l’Europe capitaliste. Ces modifications, qui sont en partie le produit de bouleversements dans d’autres secteurs du monde, reflètent en dernière analyse l’aggravation de la crise fondamentale de la société bourgeoise en Europe. Cette crise se manifeste à tous les niveaux de la société.

1. — Approfondissement de la crise du capitalisme

La crise du système capitaliste international a connu un nouvel approfondissement avec la fin de la longue période d’expansion économique accélérée, qui avait prolongé le « boom de la guerre de Corée » à la fin de la crise révolutionnaire d’après-guerre en Europe occidentale. La récession ouest-allemande de 1966-67 a été suivie rapidement par une récession en Italie et au Japon (1970-71), une nouvelle récession mineure en Allemagne occidentale (1971-72) et un ralentissement général de la croissance économique dans tous les pays impérialistes. Pour la première fois depuis la deuxième guerre mondiale, les tentatives d’atténuer ces crises de surproduction par une inflation accélérée se sont heurtées à des obstacles : inflation et stagnation économique ont coïncidé dans toute une série de pays impérialistes. L’inflation accélérée du dollar a fini par précipiter la ruine du système monétaire international créé à Bretton-Woods, et ouvert une crise monétaire profonde à l’échelle mondiale, qui risque de saper le crédit international et de ce fait l’expansion du commerce mondial.

Le retournement du climat économique général n’a pas seulement des causes conjoncturelles mais encore des causes structurelles profondes. Les principaux stimulants de l’expansion accélérée des années d’après-guerre s’estompent les uns après les autres. Alors que le déclin des vieilles branches industrielles (charbon, textile, bois, cuivre, construction navale, et sans doute également sidérurgie) est irréversible, les branches industrielles de pointe, qui ont porté la croissance d’après guerre, sont successivement frappées de capacités excédentaires et doivent de ce fait limiter leurs investissements. C’est déjà le cas de l’industrie des appareils électro-ménagers, de l’automobile, de la pétrochimie ; ce sera bientôt aussi le cas de l’industrie des machines électriques et de l’électronique même. La baisse tendancielle du taux de profit se manifeste de manière de plus en plus nette, étouffant la croissance accélérée tout comme le fait le marché de plus en plus restreint, par rapport à la colossale expansion de la capacité productive.

Le pouvoir d’achat encore limité des États ouvriers bureaucratisés, y compris la Chine, sur le marché mondial ne leur permet pas de fournir un débouché supplémentaire important qui atténuerait la capacité excédentaire des industries impérialistes dans leur ensemble. Dans certaines branches (tubes d’acier, machines pour usines automobiles et pétrochimiques), des crises aigües dans les pays impérialistes ont cependant pu être évitées grâce aux fournitures à ces États qui sont, en outre, stimulées par des pénuries conjoncturelles spécifiques à l’Est (céréales, etc.).

Le ralentissement de la croissance de l’économie capitaliste internationale accentue fortement les contradictions inter-impérialistes, y compris la concurrence dans le commerce Est-Ouest (c’est une des raisons qui expliquent l’ouverture de Nixon vers Pékin comme vers Moscou). Il succède en effet à une période au cours de laquelle les rapports de forces interimpérialistes s’étaient profondément modifiés. L’impérialisme américain a progressivement perdu la supériorité absolue qu’il détenait au sein du camp impérialiste dans l’immédiat après-guerre. Sa part du marché mondial — celui des capitaux comme celui des marchandises, même s’il y a quelques années de décalage entre l’évolution de ces deux marchés — ne cesse de diminuer au profit des impérialismes ouest-allemand, japonais et des autres pays membres de la CEE. L’affaiblissement de l’impérialisme britannique a été particulièrement marqué au cours des 15 dernières années.

Cette modification des rapports de force inter-impérialistes a eu notamment pour conséquence une pénétration croissante des marchandises européennes et japonaises sur le marché intérieur des USA, ce qui a entraîné la riposte (avant tout protectionniste) déclenchée par le discours de Nixon du 15 août 1971. Loin d’atténuer la concurrence inter-impérialiste et la crise générale du système, ces mesures d’auto-défense de l’impérialisme américain ne peuvent que les exacerber davantage.

La concurrence inter-capitaliste qui a stimulé la formation du marché commun de l’Europe capitaliste en a, en même temps, freiné la transformation en un réel État supranational, qui exprimerait les exigences du processus croissant de l’interpénétration des capitaux. Dans cette dernière période, les échecs ont été multiples dans le domaine de l’unification monétaire et politique de l’Europe capitaliste. Le procès d’unification à l’échelle européenne sera mis à l’épreuve de façon décisive dans le cadre d’une récession généralisée. À ce moment, soit une accélération de l’intégration se produira, soit l’on assistera à un démantèlement du Marché Commun et à la renaissance de pratiques protectionnistes. Dans ce cas, l’impérialisme américain, qui dispose encore aujourd’hui d’une supériorité évidente sur le plan politique et militaire, retrouverait une hégémonie économique indiscutable.

2. — Crise des rapports sociaux

La fin de la longue période d’expansion accélérée a entraîné dans l’Europe capitaliste une aggravation des contradictions sociales qui, depuis Mai 1968, a pris la forme d’une crise sociale globale dans plusieurs pays européens (France, Italie, Espagne, Grande-Bretagne). Tout nouveau rebondissement spectaculaire de cette crise peut y entraîner l’ensemble de l’Europe capitaliste. La révolution socialiste est de nouveau à l’ordre du jour en Europe non seulement du point de vue historique (dans ce sens, elle n’a jamais cessé de l’être depuis 1914), mais même du point de vue conjoncturel.

La racine la plus profonde de cette crise sociale réside dans le fait que la contradiction fondamentale du système — celle entre le degré de développement atteint par les forces productives et le maintien des rapports de production capitalistes — est sortie considérablement aggravée de la phase de croissance d’après-guerre des forces productives. Cette croissance a objectivement sapé les rapports de production capitalistes plus encore que ne le fit la phase de stagnation 1914-1939.

On approche de plus en plus des seuils d’adaptabilité des rapports de production, tant en ce qui concerne le fonctionnement de l’économie marchande, l’impératif du profit des trusts privés, le financement des investissements productifs à long terme, le développement de l’infrastructure matérielle et intellectuelle de la production, qu’en ce qui concerne leur capacité de satisfaire, ne fut-ce que de manière élémentaire, les besoins nouveaux, nés au sein de la population laborieuse, de l’essor même des forces productives. Une bonne partie de ces besoins nouveaux, ressenti de manière particulièrement aigüe par la jeunesse, est manifestement irréalisable au sein de la société bourgeoise. Il faut classer dans cette catégorie des besoins de consommation sociale de haute qualité, couverts selon le principe de la satisfaction des besoins (santé, enseignement, culture, informations, retraites, etc.) ainsi que le besoin d’une activité créatrice rompant radicalement avec le travail aliéné.

Cette crise générale des rapports sociaux avait commencé à se manifester dès avant le tournant dans la situation économique mondiale, mais ce tournant l’a évidemment aggravée à son tour. Au fur et à mesure que la croissance se ralentit, que la concurrence interimpérialiste s’accentue, que s’étend la crise du système monétaire international, la bourgeoisie européenne est de moins en moins capable de faire de nouvelles concessions aux masses laborieuses et se voit même obligée de remettre en question une série de conquêtes — ou de réalités considérées comme telles par le prolétariat — accordées au cours de la phase précédente. La tentative de faire payer aux travailleurs le prix de l’inflation et la réapparition générale du chômage (pendant les hivers 1970-71 et 1971-72, quelques 5 millions de chômeurs dans l’Europe capitaliste) sont deux aspects d’une même orientation fondamentale du Grand Capital, qui cherche à restaurer le taux de profit au moyen d’une élévation du taux d’exploitation de la classe ouvrière.

L’ampleur et la portée de la remontée des luttes ouvrières depuis Mai 1968 sont caractérisées par le fait que la classe ouvrière prend de plus en plus conscience de ces problèmes et cherche à y répondre par des moyens de lutte directs ; par le fait qu’elle oppose avant tout une énorme résistance à la tentative d’accroître de manière substantielle le taux de plus-value. Ses luttes ne sont donc pas déterminées directement par la conjoncture économique et sont par conséquent souvent de longue durée. Un aspect central de cette remontée des luttes réside en ceci que les tendances esquissées s’appliquent à l’Europe capitaliste dans son ensemble.

Elles ne se manifestent évidemment pas dans tous les pays sous des formes identiques, avec la même intensité, et surtout pas au même moment. Ce déphasage a un effet contradictoire. Il atténue le caractère explosif d’une aggravation de la crise dans un pays, lorsqu’elle coïncide avec une stabilité relative dans les autres pays ; mais il prolonge en même temps la période d’instabilité et le potentiel de crise à l’échelle européenne.

De nouveaux pays entrent en phase d’accentuation aigüe de la lutte de classe lorsque d’autres traversent une phase de recul partiel. Ces accentuations s’accélèrent mutuellement et rendent plus difficile le rétablissement d’un équilibre pour la bourgeoisie dans chaque pays pris séparément.

Dans le contexte de cette remontée des luttes ouvrières à l’échelle européenne, les travailleurs immigrés sont aussi apparus sur le front de la lutte anti-capitaliste. Le boom de l’industrialisation, suite à la seconde guerre mondiale, a provoqué une immigration de plusieurs millions de travailleurs vers les centres de l’Europe capitaliste. Cette immigration constitua un des facteurs qui permit, malgré l’expansion de la production industrielle, la reconstruction systématique d’une armée de réserve industrielle qui a pour fonction de « contenir » la croissance des salaires. Mais le type d’insertion de ces immigrés dans l’économie (travaux pénibles, bas salaires, absence d’avantages sociaux, etc.) et dans la société (conditions de logements, discriminations multiples, racisme…) ainsi que la montée des luttes dans leurs pays d’origine (Espagne, Italie), et dans le pays d’immigration, vont stimuler des luttes importantes qui se sont développées de façon significative ces dernières années (occupations de foyers en France et en Grande-Bretagne, grève des OS à Renault, à Ford en Allemagne, dans le textile en Grande-Bretagne, dans la métallurgie et dans le bâtiment en Suisse, mobilisation contre le racisme…).

Face à ces explosions, la bourgeoisie a renforcé des mesures législatives qui visent à contrôler le flux de la main-d’œuvre immigrée, à introduire des mesures sélectives dans la perspective de mieux déterminer les niveaux de qualification, à instaurer un strict contrôle policier afin de réprimer les militants et les ouvriers combattifs de l’immigration (circulaire Fontanet en France, Immigrant Act en Grande-Bretagne, diverses lois en Suisse, etc.).

Les directions syndicales, comme celles des partis ouvriers traditionnels reconnaissent de fait la division organisée par la bourgeoisie entre travailleurs nationaux et travailleurs immigrés, et soutiennent ouvertement, ou par leur silence, les multiples mesures de contrôle de l’immigration. Dans cette situation, les travailleurs immigrés tendent à remplir le vide laissé par les organisations ouvrières bureaucratisées et à développer des organes de défense propres (MTA en France, UGTSF en France, CLI en Suisse…). Les luttes des travailleurs immigrés ont souvent — entre autres dans les pays qui se trouvent dans la phase initiale de la remontée de la lutte de classes — un impact important et un certain caractère exemplaire. Néanmoins, spécialement dans un climat récessionniste, la division entre travailleurs immigrés et travailleurs nationaux reste un handicap important et peut parfois aboutir à l’isolement de couches combatives de travailleurs immigrés, si tout n’est pas fait pour établir la jonction avec l’avant-garde ouvrière autochtone.

La montée des luttes ouvrières en Europe durant ces 5 dernières années, s’est manifestée sous les formes suivantes, qui parfois, d’ailleurs, se sont combinées :

a) Une explosion concentrée à l’échelle nationale qui produit une situation révolutionnaire ou pré-révolutionnaire (Mai 68 en France).

b) Des mobilisations massives et prolongées aussi bien de la classe ouvrière que de diverses couches sociales, avec des grèves de catégories décisives (métallurgistes, travailleurs de la Chimie et de la pétro-chimie…), des grèves régionales et nationales qui débouchent sur une crise sociale et politique aigüe ou même sur une situation révolutionnaire (Italie 68-73).

c) Des épreuves de force sur le plan national ou évoluant dans une telle direction (grève des mineurs en Grande-Bretagne 1972, grève générale au Danemark en 1973).

d) Des mobilisations combatives de parties décisives de la classe ouvrière ou de secteurs pilotes du point de vue aussi bien social que politique (Espagne, France, Italie, Allemagne — métallurgistes en décembre 1971 — et Belgique à un niveau beaucoup plus bas).

e) Expériences pilotes limitées mais impliquant potentiellement les éléments caractéristiques de la période (Suède, Hollande, Suisse, Danemark, Allemagne).

L’expérience de cette remontée générale des luttes ouvrières depuis Mai 68 permet de dégager le résumé suivant en ce qui concerne l’orientation de ces luttes :

a) Revendications salariales, dont l’importance essentielle concerne le refus de la politique de revenus.

b) La lutte contre les hausses du coût de la vie et des revendications qui se dirigent contre les effets de l’inflation sur les travailleurs.

c) Des revendications concernant la défense de l’emploi, luttes contre la fermeture d’entreprises, contre les licenciements, contre les restructurations au sein des usines et des régions.

d) Des revendications égalitaires, et celles qui tendent à réduire les différenciations salariales au sein de la classe ouvrière, ainsi qu’entre ouvriers et employés.

e) Les revendications concernant la réduction de la durée de travail sans réduction de salaire et la prolongation des congés payés.

f) La défense du droit à la libre négociation salariale des syndicats, du droit de grève et des autres droits et possibilités de lutte des syndicats.

À côté de ces buts généraux, se sont développés des objectifs d’importance profonde visant, du moins sous une forme embryonnaire, les rapports de production capitaliste eux-mêmes :

— luttes contre l’accélération des cadences et le travail parcellaire, contre la multiplication des catégories, contre les licenciements, etc. qui, dans la dynamique de montée des luttes, peuvent déboucher sur des expériences partielles de contrôle ouvrier entrant en confrontation directe avec la finalité de profit de la production ;

— tentatives d’élargir considérablement l’éventail et la qualité des services publics (droit à la santé et à un enseignement gratuit et de qualité, droit au logement, retraite à 60 ans et à 75 % du salaire, etc), revendications quant au développement en nombre et en qualité des crèches et services gratuits, permettant une socialisation des tâches domestiques.

Ces mobilisations et les objectifs qu’elles se donnaient, battaient en brèche la stratégie patronale qui avait pour fonction d’accroître le taux d’exploitation, afin d’augmenter le taux de plus-value dans la perspective de contrecarrer la baisse tendancielle du taux de profit.

Cette crise générale des rapports de classe avait déjà commencé à se manifester avant le tournant de la situation économique mondiale ; mais ce tournant l’a considérablement aggravée. Cette crise sociale et politique ouverte depuis 1968 continuera à s’aggraver prise dans son ensemble. La confrontation s’effectuera tendanciellement de plus en plus entre les deux classes fondamentales sans médiation. La bourgeoisie est obligée encore plus qu’auparavant d’attaquer la classe ouvrière, de contrôler l’évolution des salaires, de réduire les emplois.

Mais elle doit aujourd’hui poursuivre ce but dans le cadre d’un rapport de forces qui s’est transformé en faveur de la classe ouvrière, tant à l’échelle mondiale que concrètement dans les pays de l’Europe capitaliste. Elle doit le faire en face d’un prolétariat européen qui dans toute la période précédente n’a pas subi de défaites tellement durables et graves et qui, par suite de quinze années de déclin de l’armée industrielle de réserve, a abordé cette phase avec des forces compactes, un taux de syndicalisation plus élevé, et une confiance accrue dans ses propres forces.

La crise des rapports de production capitalistes est devenue une crise des rapports bourgeois dans leur ensemble. Au début, elle a été exprimée de manière de plus en plus aigüe par la jeunesse scolarisée (révolte étudiante et lycéenne) puis s’est généralisée comme crise de tous les rapports de socialisation (enseignement, mass media, Église, etc.) et des institutions et valeurs patriarcales intégrées à l’ordre bourgeois (crise de la famille, radicalisation des femmes contre leur oppression). Pénétrant au sein de la classe ouvrière, notamment par l’intermédiaire des jeunes ouvriers et des apprentis, cette crise des rapports sociaux bourgeois a à son tour aggravé la crise des rapports de production capitalistes.

Dans ces conditions, une défaite rapide et écrasante de la classe ouvrière est pratiquement exclue. Il faut donc se préparer pour des années d’intenses luttes sociales, avec des hauts et des bas, mais des chances persistantes de montées révolutionnaires au fur et à mesure que des progrès sont réalisés dans la voie de l’élévation de la conscience de classe et du renforcement de l’organisation marxiste-révolutionnaire.

3. — La crise politique de la bourgeoisie

Confronté à une aggravation de la situation économique et des contradictions sociales, le système politique bourgeois a été et reste secoué par une crise non moins profonde : crises des équipes de direction bourgeoises ; crises des alternatives politiques ; crises des partis politiques de la bourgeoisie ; crises de tout le système de gouvernement de l’État bourgeois. Les manifestations les plus éclatantes de cette crise sont la chute spectaculaire de Gaulle, la quasi paralysie des gouvernements qui se succèdent en Italie et en Grande-Bretagne, la tension persistante en Allemagne occidentale, longtemps le pays le plus stable et le plus dépolitisé d’Europe capitaliste d’après-guerre. La crise de plus en plus prononcée du franquisme entre dans le même contexte.

Les bourgeoisies européennes étaient et sont toujours placées devant un choix fondamental entre un réformisme « intégrationniste » qui essaie de démanteler la combativité ouvrière par des concessions qui renforcent les mécanismes de conciliation, et de collaboration de classe (intégration « volontaire » et réformiste) et un durcissement répressif comportant une attaque frontale contre les libertés ouvrières, notamment le droit de grève et la libre négociation des salaires. Les deux variantes accentuent d’ailleurs la décadence de la démocratie parlementaire bourgeoise classique, poursuivent le déplacement du centre de gravité de l’État bourgeois vers un Exécutif de plus en plus soustrait à tout contrôle, soulignent ainsi la tendance à l’établissement de l’État fort inhérente au capitalisme des monopoles et reflètent la volonté de la bourgeoisie d’émasculer le mouvement syndical.

Il ne faut cependant pas confondre ce renforcement de l’Exécutif ni la variante d’attaque frontale contre quelques-unes des libertés ouvrières, avec une remontée du fascisme. Les caractéristiques principales qui distinguent le fascisme des autres formes de gouvernement bourgeois sont d’une part la destruction totale de toutes les organisations ouvrières (y compris les organisations réformistes), et d’autre part la mobilisation de masse de la petite-bourgeoisie enragée et paupérisée qui étend grandement la force de frappe de l’appareil de répression classique. Aujourd’hui, les conditions objectives d’une remontée du fascisme ne sont pas encore réunies dans l’Europe capitaliste. Le mouvement ouvrier a payé trop cher, notamment en Allemagne, la confusion sur l’appréciation des formes distinctes de gouvernement par le Capital, pour accepter des bavardages à la légère sur la « fascisation rampante » du régime. Il serait cependant erroné de sous-estimer le renforcement d’organisations fascisantes qui peuvent servir de masse de manœuvre à la droite classique.

Le ralentissement de la croissance économique, et surtout l’exacerbation de la concurrence inter-impérialiste, ont sapé les conditions de la politique « réformiste ». Ce que la bourgeoisie a pu offrir effectivement sous forme de « concertation », de « participation », d’« accession à la propriété » ou d’autres réformes, a été trop maigre pour pouvoir sérieusement entamer les dispositions combatives du prolétariat. Le cas de l’Italie est le plus net quant à la faillite du « réformisme » bourgeois : des réformes plus qu’urgentes du point de vue même d’un fonctionnement plus rationnel de l’économie capitaliste, n’ont pas pu être réalisées pendant la décennie placée sous le signe du « centre-gauche ».

Elles ne seront pas non plus réalisées à l’étape présente, malgré les ouvertures renouvelées d’un secteur très important de la bourgeoisie et la volonté accentuée de collaboration non seulement du PSI mais aussi du PCI et des centrales syndicales.

En Grande-Bretagne, le déclin prononcé de la force économique de l’impérialisme oblige la bourgeoisie à remettre en question quelques-unes des principales réformes accordées au cours des deux décennies précédentes et même des conquêtes d’une époque antérieure.

Mais en même temps, les rapports de forces entre les classes restent tels qu’un assaut global répressif n’a pratiquement pas de chances de succès. Les forces, en grande partie intactes, du mouvement ouvrier riposteraient à un tel assaut global avec une ampleur que la bourgeoisie évalue à sa juste mesure et qu’elle craint à juste titre. En fonction de cette crainte, elle écarte pour le moment comme trop périlleuse une tentative d’établir un régime ouvertement dictatorial à la grecque.

La perspective politique la plus probable reste dans ces conditions celle d’une période prolongée d’instabilité, avec des équipes bourgeoises successives qui s’usent dans des formules de gouvernement de « centre droit » ou de « centre gauche » sans qu’aucun des deux camps en présence puisse s’imposer de manière résolue. Le prolétariat reste fondamentalement freiné par sa crise de direction, par le rôle paralysant des directions traditionnelles ; la bourgeoisie reste trop faible pour imposer une solution radicale. En France et en Italie où la montée des luttes ouvrières avait atteint un sommet en 1968 et en 1969, l’initiative est temporairement retournée à la bourgeoisie sans qu’elle ait pu toutefois imposer ses solutions fondamentales. Le potentiel de combat du prolétariat de ces pays reste intact.

Certes, un tel équilibre instable ne peut pas se prolonger indéfiniment. L’absence d’une contre-offensive victorieuse de la bourgeoisie, et la prolongation même de la crise sociale peuvent contribuer à la solution de la crise de direction du prolétariat. Par ailleurs, la prolongation de cette crise de direction, provoquant une succession de vagues de luttes sans rien modifier sur le plan du pouvoir, finit par lasser les masses laborieuses et par faire baisser leur capacité de mobilisation, ce qui pourrait créer les conditions favorables à une initiative bourgeoise pour infliger une défaite grave au prolétariat.

Cette défaite grave peut prendre, dans des formes différentes selon le pays envisagé, allant de l’établissement de dictatures militaires jusqu’à une modification radicale des rapports de forces entre les classes telle qu’une nouvelle montée de luttes objectivement anti-capitalistes de type de celles des années 1968-1973 soit exclue pour toute une période, sans que les institutions de la démocratie bourgeoise soient formellement abolies ni les organisations de masse du mouvement ouvrier rejetées dans la clandestinité. L’essentiel c’est de comprendre que la « solution » bourgeoise à la crise socio-politique en cours doit être à la mesure de la crise elle-même, qu’elle ne peut se réduire à une modification graduelle imperceptible du climat politique, mais qu’elle doit signifier un changement radical des rapports de forces entre les classes. Cela n’implique pas nécessairement l’établissement d’un régime dictatorial avec destruction du mouvement ouvrier organisé, mais, bien sûr, un renforcement qualitatif de l’appareil et de la capacité de répression de la bourgeoisie, et une chute radicale de la combativité ouvrière.

Une prolongation de la crise actuelle et de l’équilibre relatif des forces opposées n’est donc pas nécessairement favorable au prolétariat. Si une percée révolutionnaire décisive ne se produit pas, la bourgeoisie finira par imposer « sa » solution. Mais le fait que nous ne sommes qu’au début de la crise sociale aggravée, que ni l’ampleur du chômage, ni le niveau politique des luttes ouvrières ne confrontent encore la bourgeoisie à une question immédiate de vie ou de mort, permet d’envisager une période s’échelonnant dans la plupart des cas sur plusieurs années avant que les batailles décisives ne soient engagées. Toutefois, dans certains pays, l’ouverture d’une crise politique grave survenant dans cette situation, pourrait précipiter des épreuves de force qui auraient d’importants prolongements au niveau continental.

Une manifestation particulière de la crise de direction de la bourgeoisie européenne peut être enregistrée dans le domaine de sa politique européenne. L’extension de l’interpénétration européenne des capitaux — que l’entrée de la Grande-Bretagne, du Danemark et de l’Irlande dans la CEE ne pourra qu’accentuer — et les impératifs de la concurrence avec les impérialismes américain et japonais, militeraient en faveur d’un renforcement de superstructures pré-étatiques européennes : monnaie européenne, politique industrielle commune, Exécutif commun, force de frappe nucléaire européenne autonome, etc. Mais comme chaque pas concret dans cette voie implique des sacrifices pour telle ou telle bourgeoisie « nationale », que les marges de manœuvre internationales ou nationales s’amenuisent en fonction de l’aggravation des contradictions inter-impérialistes et des contradictions sociales, les hésitations et divisions politiques au sein des bourgeoisies européennes augmentent, au fur et à mesure qu’on approche à ce sujet des échéances décisives.

L’impuissance de la bourgeoisie espagnole à « libéraliser » tant soit peu ses structures politiques, l’obligation dans laquelle elle se voit placée de perpétuer le franquisme même sans Franco, sont fonction du caractère explosif des contradictions sociales dans la péninsule ibérique et reflètent de même la crise politique de la bourgeoisie européenne. Elle enlève à cette bourgeoisie tout moyen d’éviter l’approche d’une situation révolutionnaire dans le sud-ouest du continent, situation qui, par ses répercussions subjectives, renforcées par la présence de nombreux travailleurs espagnols émigrés dans d’autres pays, pourrait se répandre rapidement dans toute l’Europe.

La reprise de la lutte séculaire du peuple irlandais pour son unification étant retardée coïncide avec une crise aggravée de l’impérialisme britannique et accentue à son tour celle-ci. Elle a tendance à élever rapidement les formes de lutte, de mobilisation, d’organisation de l’avant-garde des masses, surtout en Irlande du Nord où la dualité de pouvoir a existé dans les faits pendant plusieurs mois, obligeant l’impérialisme à passer à une répression massive.

Les mouvements de masse de 1973, caractérisés par l’émergence d’avant-gardes nouvelles, ont secoué la dictature militaire instaurée en Grèce depuis avril 1967. Ils ont révélé le caractère éphémère de toute manœuvre de prétendue « libéralisation » et l’incapacité de la bourgeoisie de sortir de sa crise, qui, loin de s’atténuer, a tendance à s’approfondir aussi bien politiquement et socialement qu’économiquement. Il est significatif que, même si ces mouvements étaient essentiellement portés par les étudiants, ils furent marqués en même temps par la participation croissante de secteurs ouvriers d’avant-garde.

4. — La crise des organisations ouvrières traditionnelles

Parallèlement à la crise politique de la bourgeoisie, le mouvement ouvrier traditionnel a lui aussi traversé une crise profonde au cours des dernières années. Cette crise a en partie les mêmes racines que celle des instruments de domination capitalistes : l’aggravation des contradictions sociales qui sapent la crédibilité des orientations réformistes des partis socialistes et néo-réformistes des PCs ; la remontée des luttes ouvrières qui commence à déborder les directions traditionnelles du mouvement ouvrier ; la crise globale des rapports sociaux bourgeois, et notamment des rapports de production capitalistes, qui a libéré de puissantes énergies anti-capitalistes s’exprimant surtout par l’essor des nouvelles avant-gardes. La crise des organisations ouvrières traditionnelles s’intègre en même temps à la crise du stalinisme qui, après des flux et des reflux succédant au XXe Congrès du PCUS, à l’écrasement de la révolution hongroise, à l’éclatement du conflit sino-soviétique, à la chute de Khrouchtchev, a connu un nouveau rebondissement important avec la crise tchécoslovaque, la révolte des ouvriers polonais et la crise politique que connaît la direction chinoise.

La remontée des luttes ouvrières et la radicalisation d’une avant-garde numériquement importante de la classe ouvrière entrent plus nettement en conflit avec deux phénomènes, dont il faut analyser le sens, sans en sous-estimer les limites : l’accentuation de l’intégration de la social-démocratie dans l’appareil d’État bourgeois, d’une part ; un processus de « social-démocratisation » des PCs d’autre part.

Au sein des partis sociaux-démocrates s’est opérée, au cours de la décennie passée, une modification importante du poids relatif des représentants de la bureaucratie des organisations ouvrières proprement dites, et des représentants de la bureaucratie de l’appareil d’État bourgeois. Les seconds se sont considérablement renforcés par rapport aux premiers. On a même assisté à un début de glissement de hauts fonctionnaires sociaux-démocrates de l’État vers des postes dirigeants dans des trusts capitalistes privés. Ces processus ont incontestablement facilité l’éclatement de conflits entre les dirigeants sociaux-démocrates, efforçant d’exprimer l’« intérêt général », c’est-à-dire l’intérêt de la bourgeoisie, et les syndicats, y compris des bureaucrates syndicaux traditionnellement les supports les plus sûrs de la social-démocratie.

Les PCs ont en général accentué leur glissement à droite, adoptant des stratégies et des tactiques d’alignement sur la bureaucratie syndicale (ou son aile « gauche ») dans les pays à hégémonie social-démocrate, s’orientant tout entiers vers une stratégie électoraliste et néo-réformiste dans les pays où ils sont eux-mêmes hégémoniques. Quelles que soient les pressions complexes et contradictoires de la base, le « désengagement » des directions de ces PCs à l’occasion de l’occupation de la Tchécoslovaquie par les armées de la bureaucratie soviétique s’est opéré sous une pression social-démocrate et exprime une nouvelle étape de ce processus de social-démocratisation.

Cependant, il ne faudrait pas tirer de ces deux phénomènes la conclusion que les partis sociaux-démocrates sont devenus des partis bourgeois, ou que les PCs sont devenus des partis sociaux-démocrates. La social-démocratie reste tributaire — dans certains pays comme l’Allemagne occidentale et la Belgique même plus que jamais tributaire — de sa base électorale ouvrière. Il s’agit d’une base électorale qui, contrairement à celle du parti démocrate aux États-Unis, exprime par ce vote un réflexe de classe élémentaire, c’est-à-dire la volonté de voter pour un parti ouvrier au lieu de voter pour un parti bourgeois. La nature de classe de ces partis est également reflétée dans leurs liens avec le mouvement syndical. La nature contre-révolutionnaire et pro-capitaliste de la politique des dirigeants de ces partis (qui ne date ni d’aujourd’hui ni d’hier, mais qui est un phénomène permanent depuis près de soixante ans) ne change rien à ce fait objectif, pas plus que le néo-réformisme des PC ne permet de trancher définitivement le lien qui les lie à Moscou.

La crise des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier ne se développe pas de manière rectiligne. Si elle est marquée parfois par des scissions non dépourvues d’importance (groupe « Il Manifesto » en Italie), elle peut s’exprimer aussi par la réapparition de tendances centristes plus larges au sein des partis traditionnels (« Jusos » en Allemagne occidentale). Elle peut être accompagnée autant par un affaiblissement temporaire de la force électorale de ces partis (Belgique, Grande-Bretagne 1970 en ce qui concerne la social-démocratie) que par une nouvelle poussée électorale, surtout lorsque ces partis apparaissent aux couches nouvellement politisées comme un « moindre mal » par rapport aux partis bourgeois corrompus et banqueroutiers. Mais les traits principaux de cette crise ne restent pas moins saillants dans tous les pays où la reprise des luttes ouvrières et la radicalisation de la jeunesse ont pris une ampleur suffisante :

a) La politique traditionnelle perd de plus en plus de crédibilité malgré des tentatives de présenter des opérations réformistes comme l’esquisse d’une « transition au socialisme ».

b) Le point commun de l’orientation social-démocrate et des PC, à savoir le cours électoraliste et parlementaire, est de plus en plus mis en question objectivement par de larges masses, qui redécouvrent l’action directe extra-parlementaire, même lorsqu’elles continuent à voter pour les partis traditionnels.

c) Les directions traditionnelles ne réussissent plus à gagner à leur politique et à leurs conceptions des couches très larges de la jeunesse ouvrière, ni à exercer un rôle hégémonique dans le mouvement étudiant, largement dominé, dans la plupart des cas, par des organisations et les groupes d’extrême-gauche.

d) Les compromissions anti-ouvrières et anti-syndicales des organisations politiques traditionnelles (surtout lorsqu’elles participent à des gouvernements, mais également dans l’opposition : voir le raidissement de l’appareil du PCF contre les grèves dures en France), et l’absence de partis révolutionnaires de masse, crée un vide politique à gauche du parti traditionnellement hégémonique (PC en France, Italie et Espagne ; social-démocratie dans les autres pays d’Europe capitaliste), vide qu’une fraction du mouvement syndical tend à occuper, au moins temporairement, en canalisant le secteur le plus radicalisé de la classe ouvrière. Ce fut surtout le cas de la « gauche » syndicale en Grande-Bretagne en 1970-71, des syndicats italiens en 1969-71, en partie de l’aile gauche des syndicats belges, de la CFDT en France et des syndicats néerlandais. Ainsi l’identification entre les syndicats et les partis ouvriers traditionnels com- mence à s’estomper, une certaine autonomie de manœuvre syndicale réapparaît, et l’on assiste à un début de recomposition de l’ensemble du mouvement ouvrier organisé. Ce processus peut même aller jusqu’au point où une aile des syndicats assume des tâches nettement politiques, comme par exemple, en Grande-Bretagne, la lutte contre la législation anti-grève de Wilson d’abord, de Heath ensuite, ou la « lutte pour les réformes » en Italie 1970-71.

Il ne faut pas perdre de vue le caractère conjoncturel de cette évolution. Il ne faut surtout pas en déduire que l’on assiste à une convergence intégrale, pour ainsi dire spontanée, des luttes économiques et des luttes politiques du prolétariat. L’autonomie de manœuvre des syndicats reste limitée par le caractère bureaucratique de leur direction, y compris de l’aile gauche de celle-ci, qui ne veut guère entreprendre une lutte d’ensemble contre le régime capitaliste. La nature de l’époque donne aux luttes de masse non seulement une portée objectivement politique, mais implique aussi la nécessité impérieuse de poser la question du pouvoir politique, question que les syndicats se gardent bien de poser. Moins que jamais, le mouvement syndical, y compris le syndicalisme révolutionnaire, ne peut être un substitut à la construction d’un parti révolutionnaire.

D’autre part, il est clair que les bureaucraties réformistes et staliniennes ne peuvent rester passives devant ce début de recomposition du mouvement ouvrier organisé, qui risque de saper leur hégémonie sur le prolétariat, base de toutes leurs manœuvres et de tous leurs privilèges. Aussi des tournants brusques d’adaptation à la radicalisation de secteurs importants du prolétariat restent-ils possibles, dans le but de récupérer le contrôle perdu et de canaliser le mouvement de masse vers des objectifs compatibles avec la stratégie réformiste fondamentale de ces partis.

5. — L’apparition des nouvelles avant-gardes

Tous les changements mentionnés aboutissent à une modification de la situation objective et subjective qui, du point de vue de la construction des partis révolutionnaires en Europe capitaliste, est d’importance immédiate décisive pour les révolutionnaires : il apparaît une nouvelle avant-garde à caractère de masse, qui échappe largement au contrôle des directions bureaucratiques des organisations ouvrières traditionnelles, et qui marque le début d’une modification des rapports de forces historiques entre ces bureaucraties et l’avant-garde révolutionnaire, tels qu’ils ont résulté des défaites de la révolution internationale au cours des années 20 et 30 et de la dégénérescence bureaucratique de l’URSS et de l’IC. Il s’agit d’un phénomène non seulement quantitativement mais aussi qualitativement différent de tout ce qui s’est passé dans les décennies qui font suite à la crise de 1918-23. Le plus souvent, elle est apparue d’abord sur le terrain de la solidarité et de l’identification avec la révolution coloniale (Cuba, Vietnam), sous l’influence de la crise mondiale accentuée de l’impérialisme et du stalinisme. C’est pourquoi elle avait pris surtout de l’ampleur dans les milieux de la jeunesse radicalisée (étudiants, lycéens, apprentis). Mais au fur et à mesure que la crise sociale intérieure des pays capitalistes d’Europe s’est aggravée, surtout à partir de la crise révolutionnaire de mai 68 en France, la composante ouvrière devient prépondérante au sein de la nouvelle avant-garde et la réoriente en priorité vers les luttes ouvrières.

Après la dégénérescence bureaucratique des partis communistes, tous ceux qui voulaient engager un combat radical contre le capitalisme n’en ont pas moins continué à s’orienter politiquement vers les partis bureaucratisés de masse du mouvement ouvrier. La situation nouvelle se caractérise notamment par le fait qu’une fraction croissante de ceux-là ne se détermine plus en premier lieu par rapport à ces partis, est prête à agir en dehors du contrôle de leurs dirigeants et sont capables d’engager des actions de masses, sans pour autant adhérer au programme global et à l’organisation des marxistes révolutionnaires.

La remontée de ces luttes ouvrières, l’ampleur prise par les revendications nettement anti-capitalistes au sein de ces luttes, la différenciation croissante au sein du mouvement syndical, aboutissant à un début de débordement de l’appareil bureaucratique par des couches ouvrières (grèves sauvages, grèves locales dures désavouées par les directions bureaucratiques), deviennent les facteurs déterminants pour l’orientation de la nouvelle avant-garde, et en modifient profondément la composition (bien que ce processus soit encore fort modeste dans des pays comme l’Allemagne occidentale, les pays scandinaves, les Pays-Bas, etc.).

La capacité d’intervention dans la lutte de classe de manière autonome, de prises d’initiatives politiques et de direction ponctuelle des luttes ouvrières à caractère de masse, telle est la caractéristique principale de cette nouvelle avant-garde, par rapport à celle que nous avons connue au cours des décennies précédentes.

Au sein du prolétariat, l’avant-garde large ne s’identifie pas avec l’ensemble des travailleurs combatifs qui se trouvent au premier rang des luttes, mais qui, soit n’ont pas encore compris la nécessité d’une remise en cause globale du capitalisme, soit ne sont pas encore prêts à agir politiquement hors du contrôle des directions bureaucratiques traditionnelles du mouvement ouvrier. Au fur et à mesure que les luttes s’amplifient et que les masses laborieuses se radicalisent, un nombre croissant d’ouvriers combatifs a tendance à agir comme partie intégrante de l’avant-garde à caractère de masse qui est loin d’être un phénomène stable et figé. Il faut souligner, en outre, que le processus de radicalisation de cette composante ouvrière de l’avant-garde à caractère de masse n’implique en aucune manière une perte de poids des structures syndicales.

Enfin l’avant-garde à caractère de masse ne se réduit pas aux seuls groupes politiques d’extrême-gauche quand bien même ces groupes recrutent largement en son sein. L’existence et le développement de ces groupes témoignent de l’ampleur qu’a pris le phénomène de l’avant-garde à caractère de masse. Nous devons en partie les considérer comme des expressions politiques transitoires de la rupture confuse de l’avant-garde à caractère de masse avec la politique des directions bureaucratiques traditionnelles.

Pour déterminer de manière plus nette la nature et les limites de cette nouvelle avant-garde à caractère de masse, deux illusions doivent être combattues : celle qu’il s’agit dans son ensemble d’une avant-garde révolutionnaire ; celle qu’il s’agit d’une modification fondamentale des rapports de force au sein du mouvement ouvrier et de la classe ouvrière.

De par ses origines mêmes, la nouvelle avant-garde à caractère de masse charrie de nombreux éléments de conscience et d’idéologie petites-bourgeoises qui, selon les circonstances et les rapports de force avec l’organisation marxiste-révolutionnaire, peuvent jouer un rôle seulement secondaire dans le déroulement des luttes, ou au contraire en dénaturer profondément et de manière négative les formes et l’aboutissement. Cette avant-garde est née d’un mouvement de révolte spontanée contre la société capitaliste et contre l’adaptation des directions bureaucratiques du mouvement ouvrier à celle-ci.

Cette révolte spontanée peut apparaître sur des terrains extrêmement différenciés. Les luttes propres du milieu jouent un rôle important mais non unique : y compris au sein de la classe ouvrière, la crise des rapports bourgeois en général constitue un puissant facteur de radicalisation et de dégagement de l’avant-garde. La diversité des formes que prennent ces ruptures avec la pratique des directions bureaucratiques rend unilatérale toutes les caractérisations politiques globales de l’avant-garde à caractère de masse. Spontanément elle oscille entre l’ultra-gauchisme et le centrisme, en fonction tant de sa composition sociologique que des structures mêmes du mouvement ouvrier.

Mais de la révolte spontanée à la lutte efficace pour la révolution socialiste, la distance peut être longue. Une partie des participants à cette avant-garde, prisonniers du spontanéisme, du sectarisme, de l’infantilisme ultra-gauche, de l’ouvriérisme apolitique ou d’un syndicalisme primitif, ne parcourra jamais ce chemin. Une autre partie ne la parcourra qu’à condition que l’organisation marxiste-révolutionnaire acquière un poids politique déterminant au sein de l’avant-garde en restant constamment à la hauteur de ses tâches.

Si cette avant-garde a atteint un caractère de masse et devient pour la première fois depuis longtemps capable d’une action efficace, elle n’en reste pas moins encore très minoritaire au sein du mouvement des masses, et plus encore au sein du mouvement ouvrier organisé. Le problème essentiel pour elle n’est pas de mesurer sans cesse l’importance qu’elle représente par rapport aux masses suivant les organisations traditionnelles, mais de modifier les rapports de force au sein du mouvement de masse en fonction de sa capacité de faire déborder les appareils bureaucratiques par des masses beaucoup plus larges que celles qu’elle regroupe déjà de manière continue. Faute de faire l’apprentissage tactique nécessaire de cette capacité, même une avant-garde de 50.000 ou 100.000 individus peut paraître isolée et désorientée au sein d’un mouvement de masse englobant des millions de travailleurs, être dépassée par les événements, subir de manière aigüe les effets des reculs partiels et temporaires, et osciller de manière impressionniste entre l’adaptation opportuniste aux dirigeants du mouvement ouvrier traditionnel et l’abstentionnisme et le défaitisme sectaires.

6. — La tâche centrale

De l’ensemble de ces cinq changements des conditions objectives et subjectives pour la construction des partis révolutionnaires en Europe capitaliste, nous avons tiré et nous tirons la conclusion que la tâche centrale de l’étape ouverte en 1967-68 consiste pour les marxistes-révolutionnaires, à conquérir l’hégémonie au sein de la nouvelle avant-garde à caractère de masse — en mettant sur notre renforcement au sein de la composante ouvrière de cette avant-garde — afin de construire des organisations révolutionnaires qualitativement plus puissantes qu’à l’étape précédente, à passer de groupes de propagande révolutionnaire à des organisations politiques révolutionnaires en voie d’implantation dans le prolétariat.

L’hégémonie politique suppose que l’organisation marxiste révolutionnaire par sa propagande, ses campagnes, ses initiatives apparaît comme un pôle de référence pour cette avant-garde large même si une grande partie d’entre elle n’est pas encore directement organisée par notre mouvement.

Il est en effet illusoire de croire que l’on puisse passer en un saut d’un groupe de propagande à un parti révolutionnaire ayant déjà une influence politique déterminante sur une fraction du prolétariat, du moins dans les pays d’Europe capitaliste où existe un mouvement ouvrier traditionnel avec un poids énorme de l’appareil bureaucratique au sein des masses laborieuses. Celles-ci ne s’orientent pas en premier lieu sur des programmes, des plate-formes ou des idées. Elles s’orientent d’après leurs besoins immédiats et les instruments de lutte disponibles pour réaliser ces besoins.

Les déceptions et les révoltes par rapport à l’opportunisme des directions traditionnelles n’entraîneront un afflux ouvrier massif vers les organisations révolutionnaires que lorsque celles-ci auront démontré non seulement la clarté et la justesse de leur programme, mais encore leur efficacité dans l’action, ne fût-ce que sur un plan limité. L’étape qui conduit du groupe essentiellement propagandiste au parti révolutionnaire, au sens scientifique du terme, est donc celle d’une organisation révolutionnaire en voie d’implantation dans la classe, c’est-à-dire en train de conquérir sur le terrain de la lutte de classes un rapport de forces tel qu’elle devienne crédible comme direction de rechange du mouvement ouvrier, à commencer par un secteur d’avant-garde de la classe ouvrière.

Le choix prioritaire de la conquête de l’hégémonie politique au sein de l’avant-garde à caractère de masse est fonction de l’ensemble de l’étape actuelle de la lutte de classes en Europe capitaliste :

a) Sans la conquête de cette hégémonie, la force de l’avant-garde à dimensions de masse risque de se dissiper.

b) Sans polarisation de cette avant-garde de masse dans une organisation marxiste-révolutionnaire sérieuse et puissante, le potentiel d’influence de cette avant-garde au sein des masses plus larges risque d’être neutralisé et perdu.

c) Si ce potentiel d’influence de l’avant-garde au sein des masses plus larges ne se fait pas sentir d’une manière croissante, la remontée des luttes ouvrières arrivera dans une impasse, ce qui finira par faciliter à la longue une contre-offensive de la bourgeoisie.

La lutte pour l’hégémonie politique marxiste-révolutionnaire au sein de la nouvelle avant-garde à caractère de masse n’est pas une tâche facile. Elle ne peut être réalisée par un effort d’adaptation opportuniste au plus grand dénominateur commun de cette avant-garde politiquement disparate, ni par une tentative (au fond non moins opportuniste) d’effectuer une « synthèse » entre les différents courants qui la traversent. Elle implique

1. — Une éducation permanente de cette avant-garde par une polémique avec les différents groupes d’extrême-gauche sur la stratégie révolutionnaire, le programme de Transition, l’unité de la classe ouvrière, les alliances de classes, la construction du parti révolutionnaire, dont aucun élément ne peut être considéré comme un acquis définitif de cette avant-garde large.

2. — La capacité des organisations marxistes-révolutionnaires à prendre des initiatives politiques débordant la pratique des réformistes,

— visant à mobiliser non seulement cette avant-garde large mais avec elle une partie des militants combatifs voire une fraction des masses,

— et permettant à travers ces initiatives d’éduquer l’avant-garde large par rapport à la perspective d’affrontement central avec l’état bourgeois ; et de détacher des militants combatifs de l’emprise réformiste ;

3. — La capacité des organisations marxistes-révolutionnaires à offrir un cadre de travail de masse durable à cette avant-garde ouvrière large où elle pourra, à la fois marquer un rapport de forces national face aux réformistes grâce à des campagnes centrales : soutien aux luttes ouvrières — mobilisation anti-impérialiste (Indochine, Chili) — mobilisation anti-militariste, etc. et disputer aux réformistes l’hégémonie dans les luttes revendicatives au sein des entreprises par un travail syndical permanent dans la perspective de construction de tendances syndicales de lutte de classe et par la capacité à prendre des initiatives autonomes de mobilisation au sein même des entreprises.

Ceci rend compte des formes d’organisation nouvelles au sein même des entreprises dont la nature est variable en fonction d’une part de leur objet, d’autre part du degré d’implantation des organisations syndicales et de l’hégémonie plus ou moins grande des réformistes sur l’appareil syndical.

Mais dans tous les cas, notre but est :

1) de faire émerger lors de la lutte d’authentiques structures de démocratie ouvrière (AG souveraine, comité de grève élu, délégués d’atelier) ;

2) d’avancer vers la constitution permanente de tendances syndicales de lutte de classe mais en aucune façon de constituer des comités de lutte permanents soit petits syndicats rouges sectaires, soit groupes politiques syndicaux centristes ;

3) de structurer des groupes sympathisants du parti dans l’entreprise en vue de l’intégration des meilleurs militants à l’organisation marxiste-révolutionnaire.

4. — La capacité à maîtriser la dialectique des secteurs d’intervention en fonction du degré de développement de l’extrême-gauche marxiste-révolutionnaire et de son rapport de forces avec les partis traditionnels ainsi que du degré de développement numérique de l’avant-garde ouvrière large par rapport notamment à l’avant-garde jeune.

C’est-à-dire à maîtriser les liens dialectiques et le choix des forces :

— entre apparitions politiques centrales et apparitions politiques locales diversifiées ;

— entre travail jeune et travail ouvrier ;

— entre périphérie du mouvement ouvrier et cœur du mouvement ouvrier ;

— entre travail quartier et travail entreprises.

Le problème se pose donc en termes différents selon les pays et selon les étapes de construction de l’organisation.

5. — L’ensemble de cette activité vise à transformer cette avant-garde pour en faire un instrument adéquat de recomposition du mouvement ouvrier organisé. Elle suppose donc une tactique unitaire spécifique par rapport aux partis ouvriers traditionnels. En effet si nos organisations sont aujourd’hui en règle générale encore trop petites pour appliquer centralement une tactique de Front Unique, par contre cette avant-garde large, à travers les initiatives, les campagnes que nous lui proposons, est capable de se mobiliser, de mobiliser avec elle une partie des travailleurs combatifs et grâce au rapport de forces ainsi créé d’imposer l’unité d’action au parti ouvrier traditionnel. À travers une telle unité d’action conjoncturelle, nous visons à entraîner les masses et si possible à déborder les appareils réformistes. Au cours de ce processus « initiative - unité - d’action - débordement » nous visons à éduquer l’avant-garde large sur la nécessité stratégique de l’unité de la classe ouvrière contre toute déviation sectaire et à arracher à l’hégémonie réformiste des travailleurs combatifs, si ce n’est pour les gagner durablement au marxisme-révolutionnaire du moins pour les faire rompre politiquement durablement avec le réformisme.

Cette tactique unitaire par rapport au mouvement ouvrier doit donc se compléter d’une tactique spécifique avec les organisations d’extrême-gauche afin à la fois de permettre grâce à leur unité ponctuelle de prendre des initiatives de masse et de combattre dans la pratique, dans les formes d’action, les mots d’ordre, etc. leurs déviations sectaires en particulier ultra-gauchistes.

Cette tactique unitaire par rapport aux autres organisations d’extrême-gauche est donc là encore variable en fonction des rapports de forces entre l’organisation marxiste-révolutionnaire, les organisations d’extrême-gauche, l’extrême-gauche et les partis ouvriers, l’extrême-gauche et l’avant-garde large. Elle est donc nécessairement variable avec les pays et avec les étapes de construction de l’organisation marxiste-révolutionnaire.

Les bouleversements des années 67-68 ont créé une chance exceptionnelle de percée pour une nouvelle direction révolutionnaire du prolétariat européen, la chance la plus grande depuis 1917-23. Mais elle ne sera pas d’une durée illimitée. Il s’agit de réunir dans un délai déterminé toutes les conditions nécessaires au renforcement qualitatif des organisations marxistes-révolutionnaires sinon cette chance historique se dissipera.

Nous rejetons toute illusion spontanéiste, selon laquelle l’ampleur de la crise actuelle du capitalisme et du stalinisme — qui est effectivement sans précédent — pourra obliger, à travers la pression des masses, les dirigeants de la bureaucratie syndicale, les dirigeants des PS et des PC à mener à bien une révolution socialiste en Europe. Sans la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire dans les délais existants, le prolétariat européen connaîtrait, après des vagues successives de luttes de masse dont certaines dépasseront encore l’ampleur du Mai 68 en France, de nouvelles et terribles défaites d’ampleur historique.

2. Formes et contenu concrets des perspectives révolutionnaires dans l’Europe capitaliste

7. — Montée révolutionnaire et dualité de pouvoir

Les expériences accumulées depuis plus d’un demi-siècle, ainsi que l’analyse économique, sociale et politique du capitalisme européen d’aujourd’hui, permettent de préciser la perspective révolutionnaire dans laquelle nous travaillons. Cette perspective se résume, pour l’essentiel, dans deux faisceaux de problèmes : la problématique de la montée révolutionnaire, la perspective de la lutte révolutionnaire pour le pouvoir.

En dehors de cas exceptionnel d’effondrement de l’armée bourgeoise par suite d’une défaite dans une guerre impérialiste (Allemagne 1918-19), ou d’effondrement de l’État bourgeois tout entier par suite d’une défaite et de l’occupation pendant la guerre impérialiste (Yougoslavie et Grèce 1941-44), les montées exceptionnelles du prolétariat européen au cours du demi-siècle passé possèdent un grand nombre de traits communs. On les retrouve aussi bien dans celles de l’Allemagne 1920-23, d’Italie 1919-21, de Grande-Bretagne 1925-26, d’Espagne 1931-37, de Belgique 1932-35 et de France 1934-36 que dans les exemples plus récents d’Italie 1945-48, de Belgique 1960-61, de Grèce 1963-65, de France 1968, d’Italie 1968-69 et d’Espagne en cours. Ces traits sont les suivants :

a) Des luttes d’une ampleur exceptionnelle peuvent complètement paralyser, par des grèves de masse et des grèves générales, non seulement l’économie mais encore la plupart des activités de l’appareil d’État bourgeois. Elles posent donc objectivement la question du pouvoir, même lorsque les masses elles-mêmes n’en ont point conscience et n’entament pas en pratique le renversement de l’État bourgeois. Elles sont l’expression de la crise de déclin et d’agonie du capitalisme, de la tentative instinctive du prolétariat de prendre en main la direction de la société et de la reconstruire d’après son programme socialiste.

b) La maturité des conditions historiques nécessaires à la révolution socialiste est de même révélée, par le fait qu’à l’occasion de ces explosions massives, de nombreuses couches intermédiaires se sentent instinctivement attirées par la lutte prolétarienne, se regroupent autour du prolétariat en lutte et participent à des degrés divers à son combat.

c) Ces explosions, bien qu’elles se produisent souvent soudainement et par surprise, se manifestent toujours comme l’aboutissement d’une phase de radicalisation des luttes, d’apparition de formes de luttes plus dures, d’escarmouches violentes d’une partie de la classe et de son avant-garde avec la société bourgeoise, c’est-à-dire comme l’expression d’une crise non seulement structurelle mais également conjoncturelle de la société bourgeoise.

d) Le détonateur immédiat de ces explosions peut être des plus divers : revendications économiques (1919-20 et 1925-26) ; crise économique aigüe (1923) ; brusque retournement de la conjoncture économique (1960-61) ; réaction à un coup de force d’extrême-droite (Espagne 1936, Grèce 1963) ; espoir d’un changement politique fondamental (juin 36 en France) ; révolte étudiante (mai 68) ; crise monétaire ; guerre coloniale ; défense des droits acquis du mouvement ouvrier (droit de grève, liberté syndicale), etc. Il serait vain de vouloir en établir par avance la nomenclature possible. Mais ce qui est à souligner, c’est que le détonateur particulier ne peut jouer ce rôle que parce qu’auparavant s’était déjà produit tout un processus moléculaire de radicalisation du prolétariat, d’accroissement de confiance en lui-même, de baisse des illusions électoralistes, d’élévation de la « température de crise » sociale et politique. En dehors de cette évolution touchant une partie importante du prolétariat, toute explosion limitée, si importante soit-elle, ne fera pas éclater des luttes englobant des millions de travailleurs.

e) Dans les pays impérialistes comme ceux d’Europe, la bourgeoisie même affaiblie, même en état de crise sociale et politique aigüe, dispose normalement de multiples ressources pour résorber des explosions objectivement révolutionnaires, si le niveau de conscience de classe du prolétariat et l’ampleur (ainsi que la capacité politique) de son avant-garde révolutionnaire sont insuffisants pour l’empêcher de le faire : manœuvres électorales (passage du gouvernement à des coalitions ou des partis de gauche) ; concessions économiques immédiates ; répression sélective, c’est-à-dire concentrée sur la seule avant-garde ou les pointes avancées de la lutte de masse ; combinaison entre plusieurs ou l’ensemble de toutes ces méthodes. Sauf dans des moments exceptionnels de guerre impérialiste et d’occupation, ou d’une crise économique exceptionnelle comme celle qui frappa l’Allemagne en 1930-33, il faut exclure l’idée que la bourgeoisie impérialiste puisse être incapable de manœuvrer ou de faire des concessions immédiates aux masses. C’est là une différence essentielle entre la situation dans les pays impérialistes et celle des pays coloniaux et semi-coloniaux.

En outre, la grande expérience politique dont dispose la bourgeoisie européenne lui a fait comprendre qu’aussi longtemps qu’elle conserve le pouvoir d’État et le contrôle des principaux moyens de production et d’échange, elle peut reprendre rapidement toute concession accordée à un moment de crise révolutionnaire aigüe. L’essentiel pour elle, c’est d’empêcher que ces deux instruments fondamentaux de domination ne soient entamés, c’est que le mouvement de masse reflue ou soit fragmenté. Le reste en découlera automatiquement.

f) Pour ces mêmes raisons, toute montée tumultueuse du mouvement de masse est toujours limitée dans le temps. Si la victoire n’est pas acquise, si du moins un point de non-retour, un point de rupture avec l’État bourgeois et les rapports de production capitalistes n’est pas acquis — c’est-à-dire si ne surgit pas une situation de dualité de pouvoir — le mouvement de masse est condamné au reflux qui est alors synonyme d’un retour au fonctionnement « normal » du capitalisme.

Le propre d’une situation de dualité de pouvoir, c’est qu’elle crée un état de fait non absorbable dans le fonctionnement normal des institutions bourgeoises. Aussi longtemps que subsiste cette dualité de pouvoir, un « retour à la normale » est impossible.

Même dans le cas de quelques défaites partielles du mouvement des masses, une épreuve de force globale entre les classes reste inévitable à plus ou moins brève échéance.

Il en découle que l’effort principal des révolutionnaires dans le cas d’explosions de masse tumultueuses, consiste à préparer et à assurer l’apparition d’organes de dualité de pouvoir qui empêchent une récupération rapide de la montée par les rapports étatiques et économiques bourgeois, qui donnent de ce fait à la lutte de classes la forme d’une succession d’affrontements globaux et créent ainsi les meilleures conditions pour une élévation rapide de la conscience de classe et pour le renforcement rapide du parti révolutionnaire.

Ces organes de dualité de pouvoir ne doivent pas nécessairement surgir de comités de grève, et prendre dès le départ la forme soviétique des conseils — bien que cela reste la variante la plus probable. Ils peuvent surgir d’une expérience de contrôle ouvrier qui se généralise ou — comme pendant la guerre civile espagnole — d’une expérience d’armement général du prolétariat : l’essentiel est qu’ils s’orientent vers une centralisation qui commence à assumer des pouvoirs réels de type étatique.

8. — Dualité de pouvoir et possibilité de victoire révolutionnaire

Dans les pays capitalistes industrialisés, les conditions principales pour la transformation d’une situation révolutionnaire ayant vu surgir des organes de dualité de pouvoir en victoire révolutionnaire sont les suivants :

a) Une mobilisation permanente de la grande majorité du prolétariat et des masses laborieuses — sous des formes et avec des initiatives spontanées qu’il est impossible d’énumérer par avance — autour des organes naissants du pouvoir ouvrier, pour leur renforcement, leur centralisation démocratique, leur protection et leur défense politique, économique et armée contre la répression de la bourgeoisie.

b) L’affaiblissement et la paralysie croissante des organes de pouvoir de la bourgeoisie, dont les moyens économiques et financiers sont de plus en plus coupés par le succès de la lutte des masses dans les entreprises, les banques, les moyens de communication, etc., et dont le personnel subalterne et moyen se sent de plus en plus attiré par la poussée révolutionnaire du prolétariat, ou du moins neutralisé dans l’épreuve de force décisive qui se prépare.

c) Le recul et la disparition rapide de toutes les illusions des masses dans des solutions intermédiaires qui, sous couvert de maintenir la dualité du pouvoir ou de combiner des formes hybrides de pouvoir, empêchent la destruction des centres de pouvoir bourgeois et préparent ainsi la liquidation des organes de pouvoir ouvrier.

c) L’existence d’une direction révolutionnaire capable de centraliser les initiatives les plus audacieuses, de suivre minutieusement les progrès de la maturation politique du prolétariat, de réunir les conditions techniques nécessaires pour l’insurrection dès que la majorité des travailleurs est fermement acquise à l’idée de la conquête du pouvoir, d’assurer les conditions psychologiques et politiques pour réduire à un minimum la volonté et la capacité de résistance de l’adversaire.

Contrairement à ce qui se passe dans les pays capitalistes moins développés, la force de frappe économique du prolétariat des pays industrialisés est telle, et la base sociale du pouvoir de la bourgeoisie si étroite, qu’en cas de montée révolutionnaire de la grande majorité des travailleurs, l’appareil de répression peut être initialement en partie paralysé. Cela a été confirmé dans toutes les montées révolutionnaires importantes en Europe capitaliste depuis 1919. Ce n’est qu’en profitant des manques de résolution, des hésitations, d’absence d’objectifs clairs du côté du prolétariat et de sa direction, que la réaction bourgeoise peut revenir à la rescousse une fois la première tempête passée.

L’éducation révolutionnaire de nos propres cadres militants, la propagande révolutionnaire dans l’avant-garde et l’agitation exemplaire occasionnelle auprès de masses plus larges de la part de l’organisation marxiste-révolutionnaire, doivent viser à éviter ce hiatus entre le moment initial où le mouvement de masse atteint une première ampleur maximale, surprenant et frappant de paralysie l’adversaire, et le moment où celui-ci peut regrouper ses forces et préparer sa riposte. La création d’organes de dualité de pouvoir, leur armement s’imposant comme moyen d’auto-défense, la prise en main maximum de « gages » matériels décisifs (moyens de communication, infrastructure, banques, appareil industriel) par les masses et leurs organes représentatifs, constituent le moyen le plus efficace pour limiter le prix à payer pour la victoire révolutionnaire tant sur le plan matériel que sur le plan humain.

L’idée répandue par les technocrates de droite comme de « gauche » (et quelquefois même d’extrême-gauche) selon laquelle la complexité technique de la vie économique et sociale rendrait une révolution prolétarienne sinon impossible, du moins beaucoup plus difficile à l’époque contemporaine, est théoriquement fausse et pratiquement contredite par l’expérience initiale de la plupart des montées révolutionnaires de notre siècle en Occident. Plus le mécanisme économique est complexe, plus il est vulnérable à un mouvement généralisé des masses. Plus les rouages de l’appareil d’État ont été « technisés », plus ils peuvent être facilement paralysés par l’action de masse. Les centres nerveux de ces rouages — centrales électriques ; banques et centres de chèques postaux ; antennes de télécommunication ; postes-émetteurs radio-télévision ; centres téléphoniques et télégraphiques — peuvent être pris en main par les travailleurs en quelques minutes et mis au service de la révolution. Leur substituer des centres parallèles ou les dégager en faveur de la réaction capitaliste exige de la part de la bourgeoisie une unité et une volonté politiques, la conservation de forces d’intervention fraîches non entamées par le processus révolutionnaire, une résolution à courir le risque d’un affrontement global avec des millions d’hommes qui lui font pratiquement toujours défaut au début d’une explosion révolutionnaire de masse.

L’expérience a de même démontré que plus le travail intellectuel est réintégré dans le processus de production par la troisième révolution technologique en cours, plus le nombre de savants, d’ingénieurs et de techniciens hautement qualifiés qui passent dans le camp du prolétariat dès le début de la révolution est élevé, assurant qu’aucun « monopole de connaissance » dans le monde bourgeois n’empêchera les travailleurs de faire fonctionner l’appareil de production et l’infrastructure au profit des masses populaires.

De même l’idée selon laquelle la bourgeoisie impérialiste et les appareils bureaucratiques réformistes et staliniens auraient tiré les principales leçons des explosions révolutionnaires du passé, et auraient ainsi rendu impossible, ou du moins de plus en plus difficile, la répétition d’explosions de ce genre, est entièrement contredite par l’expérience récente. Cette idée recouvre au fond la thèse suivant laquelle ces explosions seraient dues à quelque « erreur » commise par les gouvernements et leurs relais à la veille de l’explosion : excessive rigidité et dureté selon les uns ; excessive lâcheté, propension aux reculs et aux concessions selon les autres.

En vérité, les explosions de luttes généralisées des masses ont des racines objectives profondes dans la crise sociale et politique du régime. Des « erreurs » des gouvernants peuvent contribuer à les faire éclater seulement dans ce sens qu’elles en déterminent le moment et l’occasion précises, non dans le sens de les causer ou de pouvoir les éviter à la longue. Au contraire, la phase précédant de telles explosions est en général caractérisée par l’emploi successif — ou combiné — de toutes les variantes possibles de politique des gouvernants, la variante répressive autant que la variante « réformiste ». C’est précisément l’usure de toutes ces variantes et l’impasse manifeste de la politique bourgeoise qui en résulte, qui sont un des facteurs déterminants du moment de l’explosion. La question revient donc à ceci : l’ampleur objective de la crise des rapports sociaux capitalistes est-elle telle que malgré toutes les leçons du passé tirées par la bourgeoisie et les appareils réformistes au sein du mouvement ouvrier, pareilles impasses doivent périodiquement réapparaître ? À cette question notre réponse est oui sans équivoque. C’est la leçon principale de l’histoire européenne depuis 1914, liée à la nature même de l’époque, époque de crise et de déclin du régime capitaliste.

9. — Les carences du facteur subjectif

Les échecs connus jusqu’ici, soit de faire aboutir la plupart des explosions de masse dans l’Europe capitaliste en situations de dualité de pouvoir, soit de faire aboutir celle où la dualité de pouvoir était acquise (surtout l’Espagne de 1936-37, en partie l’Allemagne 1923 et l’Italie 1919-20) à la victoire révolutionnaire, ne dépendaient en dernière analyse ni de la force intrinsèque du capitalisme, ni de l’insuffisante combativité des masses. Ils ont été essentiellement fonction de carences subjectives : insuffisance de la conscience de classe du prolétariat et de sa direction révolutionnaire. Dans la perspective dans laquelle travaillent actuellement les marxistes-révolutionnaires en Europe capitaliste, surmonter ces carences reste leur tâche principale.

La nature concrète de ces carences subjectives à l’étape actuelle peut être précisée. Malgré un début de débordement des appareils bureaucratiques dans l’action, la classe ouvrière rencontre toujours de grandes difficultés à développer des formes de lutte et des organes de direction de luttes vraiment unitaires et autonomes (comités de grèves élus, assemblées générales de grévistes, fédération et centralisation des comités de grèves, etc.). Elle ne se dégage encore que marginalement d’une conception électoraliste-parlementaire de la question du gouvernement et du pouvoir (résultat autant de l’idéologie bourgeoise dominante que de trois-quarts de siècle de pratiques opportunistes et de méséducation par la plupart des organisations de masse ouvrière). La radicalisation du prolétariat prend, dans sa phase initiale, la forme d’une fragmentation des luttes et d’une séparation encore plus prononcée entre les couches mino- ritaires prêtes à des actions « dures », et la majorité qui continue à suivre les appareils. Les masses ouvrières et même une partie de l’avant-garde ne font pas encore une distinction claire entre des objectifs de lutte réformistes, intégrables et assimilables dans le cadre du régime capitaliste, et des objectifs réellement transitoires et anti-capitalistes, qui aboutissent à la création d’organes de dualité de pouvoir. Pour la grande majorité des travailleurs, la question de l’armement du prolétariat, ou du désarmement de l’appareil de répression officiel et para-officiel de la bourgeoisie, reste un problème abstrait et théorique, dont ils n’ont pas vraiment conscience en tant que nécessité indispensable sur le chemin de la prise du pouvoir.

Cette lacune de conscience ouvrière a été considérablement alimentée par l’abandon par les partis réformistes de toute propagande anti-militariste et de toute éducation sur la question de l’armement nécessaire du prolétariat.

Nous rejetons les deux illusions parallèles qui ont jusqu’ici dévoyé ou étouffé tant de projets révolutionnaires dans l’histoire des pays impérialistes : l’illusion spontanéiste, opportuniste et suiviste d’une part ; l’illusion sectaire, propagandiste et ultimatiste d’autre part.

Les spontanéistes ont l’illusion que, par la logique même de leur lutte, les masses ouvrières finiront par éliminer les carences subjectives qui ont dans le passé empêché la victoire de toutes les montées révolutionnaires dans les pays capitalistes industrialisés. L’amplification et la généralisation des luttes accroissent de classe ; mais elle n’assure point automatiquement celle-ci. Il n’y a aucune raison de supposer que des masses éduquées pendant des décennies dans un esprit de respect du parlementarisme bourgeois et de la « voie électorale au socialisme », se transformeront comme par enchantement en adeptes de la théorie léniniste de l’État, du seul fait qu’elles déclenchent une grève générale. Il est encore plus improbable que des masses, frustrées de toute éducation politique de classe pendant des décennies, seront miraculeusement capables, du seul fait de l’occupation des entreprises, de formuler un programme cohérent de revendications transitoires et de mener à bien la lutte pour ce programme, contre toutes les manœuvres de la bourgeoisie et des appareils réformistes.

À l’opposé, il n’y a aucune raison de supposer que, du seul fait de sa croissance numérique, de la diffusion plus large de sa presse, une organisation révolutionnaire d’avant-garde réussisse à élever la conscience de classe de couches entières du prolétariat — pour ne pas dire de sa majorité — au moyen de l’éducation et de la propagande. Seuls des individus peuvent assimiler des idées en fonction de lectures ou de l’étude. Les masses ne les assimilent qu’en fonction d’expériences de lutte. Toute propagande révolutionnaire coupée des expériences de lutte réelles du prolétariat — sous prétexte que celles-ci sont trop élémentaires, réformistes, « purement » économiques, etc. — se condamne par avance à rester sans effet sur le cours de l’histoire.

En définissant l’obstacle, on voit mieux la façon de le surmonter. Ce qui rend objectivement possible l’élimination progressive des carences subjectives du prolétariat, c’est l’ouverture d’une période de luttes qui vont en s’amplifiant, qui posent de plus en plus de problèmes sociaux, qui sont donc de nature à politiser des couches plus amples du prolétariat et des masses laborieuses, qui se déroulent dans des conditions de recomposition progressive du mouvement ouvrier, c’est-à-dire de modification des rapports de force entre l’avant-garde et les directions traditionnelles, tant au sein du mouvement de masse qu’au sein des organisations traditionnelles elles-mêmes. Cette recomposition progressive du mouvement ouvrier ne doit d’ailleurs pas nécessairement coïncider avec sa restructuration organisationnelle, bien qu’elle finira toujours par provoquer celle-ci, ne fût-ce que partiellement.

Ce qui rend subjectivement réalisable la solution de la crise du facteur subjectif, c’est à la fois l’orientation globale (programmatique, stratégique et tactique) correcte de l’organisation marxiste-révolutionnaire, son renforcement organisationnel et politique, c’est-à-dire son implantation progressive dans la classe, et la crédibilité croissante de sa propagande et de son agitation en fonction de leur impact politique global et de leurs succès ponctuels initiaux.

Il y a donc une dialectique entre la radicalisation et la politisation des luttes ouvrières, l’expansion de l’avant-garde à caractère de masse, le renforcement des marxistes-révolutionnaires en leur sein, leur participation croissante aux luttes ouvrières, les échos de leur propagande révolutionnaire générale et de leurs initiatives pratiques pour multiplier les expériences d’auto-direction des luttes ouvrières et d’orientation de celles-ci vers des revendications transitoires. C’est par cette dialectique que les verrous sur la voie de la révolution socialiste sauteront progressivement l’un après l’autre. C’est une dialectique d’intervention active et de ferment programmatique, d’initiatives d’action et d’éducation de masse par la propagande révolutionnaire débouchant sur l’action.

10. — Conditions de la victoire révolutionnaire

À la lumière de tous ces enseignements de l’expérience historique, l’importance que revêt pour une victoire de la révolution prolétarienne, une phase préalable de dualité de pouvoir apparaît comme décisive pour surmonter les deux aspects de la carence du facteur subjectif : l’insuffisance de la conscience de classe du prolétariat et la faiblesse de sa direction révolutionnaire. Car c’est précisément grâce à l’expérience de la dualité du pouvoir que les masses encore sous l’emprise des traditions et des directions réformistes en Europe capitaliste, peuvent se libérer dans leur majorité de ces entraves et peuvent commencer à suivre une direction marxiste-révolutionnaire.

Cela présuppose évidemment :

— que celle-ci ait déjà largement dépassé un seuil initial d’accumulation de cadres, d’implantation dans la classe ouvrière, de capacité d’intervention dans la lutte de classe et de crédibilité au sein d’une avant-garde large, avant même l’avènement de la phase de dualité de pouvoir ;

— qu’elle ait préparé ses cadres aux problèmes de la lutte pour la conquête de la majorité des travailleurs et à ceux de la conquête du pouvoir, et qu’elle ait mené une propagande systématique au sein d’une avant-garde plus large en faveur de la conquête révolutionnaire du pouvoir, contre toutes les illusions réformistes, gradualistes, électoralistes et putschistes ;

— qu’elle applique audacieusement les parties du programme de transition particulièrement aptes à arracher en sa faveur aux directions bureaucratiques du mouvement ouvrier le contrôle sur la majorité des masses, notamment l’agitation pour le front unique ;

— qu’elle étende non moins audacieusement, au moyen de l’agitation pour des revendications transitoires appropriées, son aire d’influence prépondérante au sein de couches sociales potentiellement alliées du prolétariat (paysannerie laborieuse, couches techniciennes salariées, etc.) ;

— qu’elle comprenne à fond le rôle décisif de l’initiative révolutionnaire centralisée pour mener à bien l’insurrection armée, appuyée sur la majorité de la population laborieuse.

Il est extrêmement improbable que ces tâches passent au stage de l’agitation et de la mise en pratique avant la naissance d’organes de dualité du pouvoir, c’est-à-dire avant l’apparition d’une situation révolutionnaire au sens précis du terme. Dans des pays à mouvement ouvrier organisé puissant de traditions et de racines très profondes au sein du prolétariat, le passage de la majorité du prolétariat à une organisation révolutionnaire est impossible, en dehors d’une telle phase. Croire qu’il suffise que les masses fassent une nouvelle expérience avec un gouvernement réformiste ou travailliste pour qu’elles passent brusquement par centaines de milliers à des groupes révolutionnaires encore petits, en dehors d’une crise révolutionnaire extrêmement aigüe se manifestant précisément par la naissance d’organismes de dualité de pouvoir, est une illusion gradualiste qu’il faut résolument écarter.

11. — Nos tâches politiques centrales

Les tâches politiques centrales que les organisations marxistes-révolutionnaires ont à accomplir dans l’étape présente découlent de toute l’analyse précédente. Ce sont des tâches dont l’accomplissement stimule la dialectique des luttes de masse et de l’élévation de la conscience de classe esquissée au point 9, (et qui se placent dans le cadre de la centralité de l’intervention dans la classe ouvrière) :

a) Intervenir systématiquement dans toute agitation ouvrière, dans toutes les grèves et les campagnes revendicatives, en posant la problématique d’ensemble du programme de transition, en défendant une série de revendications axées sur les mots d’ordre de contrôle ouvrier qui ont aujourd’hui une place de plus en plus centrale et qui mènent les travailleurs à contester objectivement l’autorité du patronat et de l’État bourgeois, et à créer des organes de dualité de pouvoir — en développant la pro- pagande et l’agitation sur les tâches de l’autodéfense ouvrière.

b) Appuyer les luttes quotidiennes des masses pour toutes les questions revendicatives, même les plus modestes dans la mesure où ces luttes éduquent les travailleurs à la recherche des solutions par l’action directe et l’initiative des masses, et les poussent à amplifier et à généraliser leurs combats.

c) Propager et généraliser les revendications surgies des luttes de masse elles-mêmes, et qui soit sapent les fondements même de l’économie de marché, soit propulsent puissamment la solidarité et l’unité de toutes les couches du prolétariat : augmentations égales pour tous, contre l’accélération des cadences pour des services publics gratuits et de qualité, etc. ;

d) Stimuler, propulser, amplifier et, dès que possible, généraliser les exemples d’auto-organisation des luttes (comités de grèves, démocratiquement élus, assemblées générales de grévistes, délégués d’atelier démocratiquement élus et révocables à tout instant, conseils de délégués d’atelier, etc.) qui sont la grande école préparatoire à l’émergence d’organismes de type soviétique. Dans certaines conditions, là où le taux de syndicalisation est extrêmement élevé et la démocratie ouvrière à la base réelle, il n’est pas exclu que de tels organismes coïncident avec des structures syndicales de base.

e) Assurer une propagande systématique sur les revendications transitoires dans le mouvement ouvrier organisé et orienter sa recomposition pour faire adopter ces revendications — surtout celles du contrôle ouvrier et de l’autodéfense ouvrière — par des secteurs du mouvement syndical et des organisations ouvrières traditionnelles en voie de radicalisation.

f) Organiser la propagande et l’agitation sur l’unité de la classe ouvrière et mener une lutte systématique pour la totalité et les mêmes droits politiques et syndicaux pour tous ceux qui travaillent dans un même pays, en inscrivant cette lutte dans le cadre de batailles d’ensemble de la classe ouvrière contre les licenciements, le chômage, etc. Organiser la solidarité avec les travailleurs immigrés dans les luttes contre les formes spécifiques d’exploitation et de discrimination qui les touchent.

Combattre radicalement toutes les formes de racisme et de xénophobie, arme de division entre les mains du patronat. S’il faut soutenir les mouvements d’auto-organisation des travailleurs immigrés et des communautés surexploitées (habitant des ghettos où la bourgeoisie les a rejetés) comme expression d’une première défense face aux attaques racistes et aux multiples discriminations, il faut s’efforcer d’organiser la jonction la plus rapide avec l’ensemble du mouvement ouvrier afin d’éviter des phénomènes suscitant une division accrue au sein de la classe ouvrière.

g) Organiser une propagande internationale axée sur la solidarité avec les luttes anti-impérialistes des continents « sous-développés » sur la solidarité avec des luttes dans d’autres pays d’Europe et sur la solidarité avec les luttes anti-bureaucratiques des travailleurs, des étudiants et des intellectuels des États ouvriers bureaucratisés.

h) Développer une intervention systématique contre toute discrimination à l’égard des femmes (y compris dans nos rangs et au sein des organisations ouvrières) ; être partie prenante des luttes contre l’oppression des femmes dans le sens d’une mise en évidence des clivages de classe, d’une accentuation de la claire prise de conscience anti-capitaliste de ces femmes à partir des thèmes-mêmes qu’ils les ont sensibilisées ; mettre l’accent sur l’auto-organisation, l’action directe, l’unité de la classe ouvrière, tout en s’efforçant de mettre en évidence à travers ces luttes la faillite et les carences des directions réformistes et staliniennes.

i) Éduquer systématiquement l’avant-garde ouvrière et des couches ouvrières plus amples dans une conception non-électoraliste et non-parlementaire de la question du pouvoir. Utiliser la propagande pour le mot d’ordre de gouvernement des travailleurs — y compris dans sa forme concrète de gouvernement des organisations ouvrières, qui peut être d’actualité à des moments précis de la conjoncture politique — avant tout dans le sens de gouvernement issu des luttes et des actions de masse. L’utilisation de ce mot d’ordre au cours de périodes électorales doit être strictement circonstanciel et dépendre de conjonctures particulières, sinon elle risque d’aller à l’encontre d’un des buts essentiels à atteindre : la destruction systématique des illusions électoralistes et de l’idéologie réformiste.

j) Prendre des initiatives unitaires crédibles : initiatives d’unité d’action immédiate de toute l’avant-garde, sur des objectifs où cette unité d’action est objectivement nécessaire et possible malgré les divergences politiques et idéologiques qui la traversent (cf. obsèques de Pierre Overney en France) ; propagande de front unique avec les organisations traditionnelles, lorsqu’un seuil a été franchi dans les rapports de forces au sein du mouvement ouvrier ; propagande de front unique des organisations traditionnelles entre elles lorsque la nécessité objective s’en présente (lutte contre la menace fasciste ou de dictature bonapartiste ; défense du droit de grève et des libertés ouvrières ; défense de grèves importantes que la bourgeoisie cherche à écraser, etc.).

Défendre au sein des organisations de masse la nécessité de détachements ouvriers de combat et de milices ouvrières.

Impulser une activité anti-militariste vigoureuse qui passe par le développement d’une propagande permanente contre l’armée bourgeoise parmi la classe ouvrière et la jeunesse civile, et la diffusion d’une propagande révolutionnaire et l’organisation d’un travail communiste au sein même de l’armée, notamment dans les pays où existe le système de conscription.

k) Éduquer systématiquement — à l’aide de la propagande mais aussi et surtout à l’occasion d’actions, d’incidents, d’événements concrets, à valeur pédagogique évidente — l’avant-garde ouvrière et des couches ouvrières plus larges dans la nécessité de l’auto-défense armée contre la violence extra-légale (bandes fascistes, bandes patronales armées, polices parallèles, briseurs de grève) et légale (police, gendarmerie et armée) du Grand Capital. Relancer une propagande anti-militariste, y compris au sein même de l’armée bourgeoise.

l) Propager systématiquement notre « modèle » du socialisme, notre conception de la démocratie socialiste, de l’État des conseils ouvriers (conseils des travailleurs), de l’autogestion démocratiquement centralisée (planifiée), de l’organisation consciente du dépérissement graduel et par bond des catégories marchandes, de la poursuite de la lutte consciente après la prise du pouvoir, pour la transformation radicale des rapports humains dans tous les domaines de la vie quotidienne, en particulier la lutte contre les valeurs et institutions patriarcales persistantes, modèle qui a une double fonction mobilisatrice dans les conditions actuelles : une fonction anti-capitaliste et une fonction de renforcement de l’avant-garde par rapport aux appareils réformistes et staliniens, ainsi qu’une fonction de préservation du futur pouvoir soviétique contre les déviations bureaucratiques.

Ces tâches politiques centrales constituent un projet cohérent. Son but est d’assurer que lors d’une explosion de masse (grève de masse politique ; grève générale avec occupation d’usines), quel qu’en soit l’occasion ou le détonateur, il y ait suffisamment de cadres ouvriers révolutionnaires dans les entreprises, avec suffisamment d’influence et de prestige, suffisamment de rayonnement politique de l’organisation marxiste-révolutionnaire, et suffisamment d’expérience de lutte accumulée par des couches ouvrières plus larges, pour que des organes de dualité de pouvoir surgissent dans les principales entreprises et régions du pays, se fédèrent rapidement dans un système de dualité de pouvoir (système soviétique, même si son nom et ses origines peuvent être des plus divers), et pour que la logique d’une situation révolutionnaire puisse ainsi se dérouler à tous les niveaux dans toute sa plénitude. Nous travaillons, en d’autres termes, avec la conviction que tous les succès accumulés aujourd’hui dans l’implantation des marxistes-révolutionnaires dans la classe, dans la propagande pour les revendications transitoires, dans la recomposition du mouvement ouvrier, produiront d’ici quelques années une amélioration cumulative et qualitative des conditions nécessaires à la généralisation d’un système d’organes de dualité du pouvoir.

3. Les problèmes centraux de la construction des sections de la IVe Internationale en Europe à l’étape présente

12. — Trois orientations prédominantes dans la construction du parti

La forme de construction du parti à laquelle correspondent les tâches centrales de l’étape présente — conquête de l’hégémonie au sein de l’avant-garde à caractère de masse, transformation de nos sections de groupes de propagande en organisations en voie d’implantation dans le prolétariat et particulièrement à l’étape présente. Elle n’est ni celle de l’entrisme, ni celle de la croissance par recrutement immédiat de larges masses, qui peut devenir valable à une étape suivante.

Ces trois orientations prédominantes différentes de construction du parti — considérées chaque fois de façon non-mécanique, c’est-à-dire en combinaison avec diverses formes transitoires, telles que la fraction au sein d’organisations de masse, des organismes d’accueil pour les sympathisants et les contacts, etc. — correspondent fondamentalement à trois perspectives objectives sur la forme prédominante de la radicalisation.

La tactique entriste de construction du parti révolutionnaire partait de l’hypothèse que le processus de radicalisation — de formation d’une nouvelle avant-garde à caractère de masse — s’opérait pour l’essentiel au sein des organisations de masse traditionnelles. Une telle hypothèse s’est avérée exacte en Europe capitaliste pendant la période allant du début des années 50 au début des années 60 (gauche bevaniste, puis tendance Cousins au sein du Labour Party britannique ; Jeunesses Communistes et tendance Ingrao au sein du PC italien ; tendances oppositionnelles et UEC au sein du PCF ; gauche social-démocrate au sein de la SFIO aboutissant au PSA et au PSU ; tendance Renard au sein du mouvement ouvrier belge ; gauche syndicale et opposition communiste aboutissant à la formation du S.F. au Danemark, etc.).

La forme de construction du parti révolutionnaire correspondant à un espoir de recrutement immédiat de larges masses part de l’hypothèse que ce parti représente déjà en lui-même un pôle d’attraction suffisant pour les travailleurs et les intellectuels radicalisés, les attirant directement vers lui, par sa propagande, son agitation et son activité (y compris ses activités de front unique), des tendances entières rompant avec les organisations traditionnelles pour le rejoindre. Une telle situation, conforme en gros à celle qui a surgi pour les Partis Communistes d’Europe occidentale soit au début des années 20, soit vers 1934-35, soit au lendemain de la seconde guerre mondiale, n’existe aujourd’hui encore pour aucune organisation révolutionnaire de ce continent.

La tactique de construction du parti révolutionnaire qui se trouve à la base de notre orientation actuelle en Europe capitaliste se fonde sur le fait que le processus de radicalisation se déroule principalement en dehors des organisations traditionnelles, mais qu’il ne s’effectue pas encore autour d’un parti marxiste-révolutionnaire, comme pôle et qu’il produit aussi des répercussions importantes — qui peuvent même devenir quantitativement décisives à une étape suivante — au sein des organisations traditionnelles. Mais ce sont déjà les initiatives et l’activité générale des organisations marxistes-révolutionnaires qui sont, à l’étape présente, déterminantes pour les succès de l’ensemble de ce processus de radicalisation, tant celui qui s’opère à l’extérieur que celui qui s’opère au sein des organisations traditionnelles.

Cette tactique est fondée sur une analyse dialectique du rapport à première vue délicat et même contradictoire entre les besoins de clarification, de regroupement et de renforcement de l’avant-garde, et le rythme de progression des masses qui suivent encore en gros les organisations traditionnelles. Nous avons déjà souligné le fait fondamental que le premier processus est aujourd’hui, à plus long terme, déterminant pour le second également. Il ne se produira pas de ruptures décisives amples au sein des organisations traditionnelles sans l’apparition de pôles de cristallisation suffisamment crédibles et forts à l’extérieur de ces organisations.

Il faut ajouter un facteur important qui permet de réduire la nature contradictoire des tâches de l’étape présente, voire de résoudre cette contradiction à moyen terme : à savoir qu’en plus de la modification graduelle des rapports de forces entre les appareils bureaucratiques traditionnels et l’avant-garde se produit également une modification des rapports entre les partis traditionnels et les masses qui continuent à les suivre. Ces rapports sont aujourd’hui beaucoup plus complexes qu’au cours de la période de l’après-guerre. Les amères expériences passées ne sont pas effacées de la mémoire des travailleurs. Le nombre de travailleurs britanniques qui restent convaincus — après l’expérience de quatre gouvernements travaillistes d’après-guerre — que Wilson & Co veulent introduire le socialisme par la voie parlementaire, est devenu fort réduit.

Quant aux ouvriers français et italiens, leur scepticisme quant à la possibilité d’arriver au socialisme par la voie parlementaire ne concerne pas seulement les PS, mais encore dans une proportion croissante, les PC.

Une analyse plus précise des rapports spécifiques des masses ouvrières avec les partis ouvriers traditionnels est nécessaire pour chaque pays capitaliste d’Europe. Elle montrera en tout cas que si le décalage entre le niveau de conscience de l’avant-garde et celui de masses plus larges est encore important, il l’est pourtant moins que ne le font apparaître des fidélités électorales et des réflexes de moindre mal. Le décalage entre la capacité de dépasser dans l’action les limites du réformisme et du néo-réformisme des PC de la part de l’avant-garde et celle de masses plus larges est à son tour plus réduit que le décalage entre les deux niveaux de conscience. C’est à partir de l’analyse de ces processus concrets que la tactique de construction des partis révolutionnaires qui correspond à l’étape actuelle de la radicalisation des travailleurs prend tout son sens.

13. — Développement inégal de la radicalisation

De même qu’il faut attacher une importance primordiale à la dialectique « radicalisation de l’avant-garde — radicalisation de masses plus larges », la dialectique de la radicalisation des différentes couches de la population disponibles pour l’action révolutionnaire revêt une grande importance pour la construction de nos organisations. Cette dialectique, qui se reflète dans la dialectique des secteurs d’intervention, comprend les éléments suivants :

a) pendant la phase initiale de la crise sociale actuelle, la radicalisation politique la plus ample s’est produite en milieu étudiant et lycéen. Indépendamment des hauts et des bas du mouvement étudiant et lycéen à proprement parler — c’est-à-dire axé sur des problèmes sociaux et matériels spécifiques à ce milieu — une large avant-garde extrêmement politisée s’est cristallisée dans ce milieu de la jeunesse scolarisée, tournée vers les problèmes politiques généraux, en premier lieu des problèmes de solidarité avec la révolution coloniale et les mouvements anti-impérialistes de par le monde.

Après Mai 68 et, de manière plus générale, avec la remontée des luttes ouvrières dans toute l’Europe, un tournant fondamental s’est produit dans ce milieu. Ce dernier se détermine aujourd’hui en premier lieu en fonction de l’intervention dans les luttes ouvrières, et des perspectives de ces luttes. Vu l’aggravation de la crise globale de la société et de l’institution universitaire, il reste possible et nécessaire de politiser les nouvelles générations de jeunes scolarisés au moyen de la propagande et d’actions anti-impérialistes, anti-capitalistes, anti-bureaucratiques.

Les revendications propres du milieu étudiant et lycéen continuent à fournir un ferment d’agitation et d’organisation qui peut radicaliser des couches moins politisées. Mais la capacité des marxistes-révolutionnaires d’amener ces couches à une vision globale du programme et du parti révolutionnaire est fonction de l’activité d’ensemble de l’organisation marxiste-révolutionnaire, de ses initiatives politiques et de l’ampleur et de l’efficacité de son intervention en milieu ouvrier.

Dans les conditions actuelles de recomposition du mouvement ouvrier, d’expansion de l’avant-garde et de politisation croissante, il est de plus en plus facile de passer de la lutte contre la politique universitaire du pouvoir à la défense de la totalité du programme marxiste révolutionnaire.

b) Le phénomène le plus important est celui de la radicalisation de la classe ouvrière. Il s’agit cependant d’un phénomène inégal. La combativité croissante de la classe ouvrière n’est pas accompagnée d’une politisation correspondante de celle-ci. Il faut bien distinguer en effet les travailleurs combatifs capables lors d’une lutte de déborder les appareils réformistes qui dans leur majorité ne s’engagent pas durablement dans le combat révolutionnaire anti-capitaliste. Une grande partie de ces travailleurs combatifs reste sous l’influence des appareils réformistes. Une petite partie, souvent composée de jeunes ouvriers récemment prolétarisés, exprime plus un sentiment de révolte puissant qu’une prise de conscience de classe anti-capitaliste. Seule une minorité franchit à travers les luttes le pas durable vers la nouvelle avant-garde large. L’avant-garde ouvrière large elle-même, pour les raisons déjà mentionnées, est extrêmement différenciée entre :

1) des cadres syndicaux reconnus dans l’entreprise, dirigeants des luttes de masse, échappant pratiquement à l’emprise des directions bureaucratiques, mais qui restent fortement marqués par des décennies d’hégémonie et de trahison réformiste et ne sont pas prêts à s’engager facilement à l’étape actuelle dans la construction du parti marxiste révolutionnaire ;

2) des dirigeants naturels des luttes produits par les 5 dernières années de remontée des luttes ouvrières, militants plus jeunes qui commencent à s’imposer dans les entreprises comme cadres de relève contestant l’hégémonie des bureaucrates syndicaux et leur disputent la direction des luttes de masse ;

3) Enfin des jeunes ouvriers et apprentis dont la prise de conscience se fait prioritairement en résonnance avec la crise sociale globale et sont attirés par les groupes d’extrême-gauche, par les formes d’action radicales et les interventions sur des thèmes comme la répression sexuelle, la libération des femmes, l’armée, l’école.

À l’étape de construction de nos organisations, c’est principalement ces deux dernières catégories de militants ouvriers que nous pouvons escompter organiser dans et autour du parti. Pour cela nous devons être capables à la fois de répondre par nos campagnes politiques aux différents thèmes anti-impérialistes et anti-capitalistes susceptibles de mobiliser prioritairement mais pas seulement l’avant-garde à caractère de masse et de répondre, par notre intervention, au sein des entreprises aux exigences de la lutte de classes non satisfaites par les directions traditionnelles (forme d’organisation démocratique des luttes, défense contre la répression anti-syndicale, solidarité avec des luttes exemplaires, etc.).

c) À la périphérie de la classe ouvrière s’est produite une intense et massive mutation sociale : la prolétarisation de couches moyennes jadis indépendantes (paysans, petits commerçants, une partie des travailleurs intellectuels et des professions dites libérales). Ce mouvement tend à se parachever — fût-ce avec retard — par la mutation idéologique de ces couches qui, dans les secousses sociales prennent de plus en plus conscience de l’identité de leurs intérêts avec ceux, historiques, du prolétariat. Une mutation analogue et accélérée se produit dans les couches déjà condamnées depuis longtemps à vendre leur force de travail, mais en dehors de la sphère de production proprement dite, et dont la syndicalisation et l’intégration subjective dans le mouvement ouvrier progressent actuellement à un rythme accéléré dans toute l’Europe capitaliste : enseignants, employés, fonctionnaires, etc. La mutation idéologique subie par ces couches ne va pas sans renforcements passagers du réformisme, du centrisme et de l’ultra-gauchisme. Sans déplacer pour autant ses centres d’activité principaux, l’organisation marxiste révolutionnaire doit suivre attentivement la radicalisation dans ces milieux, offrir des réponses à leurs préoccupations immédiates, associer leurs mouvements contestataires à la lutte générale du prolétariat pour des revendications transitoires anti-capitalistes, leur offrir comme perspective son « modèle » socialiste qui répond à leurs préoccupations fondamentales, et s’efforcer d’attirer leurs éléments les plus avancés vers ses propres rangs.

14. — Déclin des organisations centristes et restructuration dans le mouvement ouvrier

Cette restructuration de l’extrême-gauche européenne coïncide avec deux phénomènes qui en déterminent les limites et en laissent présager la dynamique : le déclin rapide des formations centristes surgies au début des années 60 (disparition du PSIUP, décomposition du PSU en France, des VS au Danemark, déclin du PSP aux Pays-Bas, de SF en Norvège) : la reprise de l’influence des organisations traditionnelles dans un secteur non négligeable de l’avant-garde (PC en Grande-Bretagne, en Italie, social-démocratie en Allemagne occidentale et en partie en Suède).

Les marxistes-révolutionnaires luttant pour l’hégémonie politique au sein de la nouvelle avant-garde ne peuvent rejeter l’ensemble de cette extrême-gauche structurée comme totalement « ultra-gauchiste ». Ils continuent à prôner l’unité d’action des révolutionnaires sur des points précis et à des moments précis (cf. funérailles de Pierre Overney en France) quand ces objectifs coïncident avec l’intérêt réel de la classe ouvrière et de son avant-garde. Ils s’efforcent de devenir le principal pôle de regroupement de l’extrême-gauche au fur et à mesure que progresse la décantation politique grâce à la justesse de leurs analyses politiques (Chine, URSS, révolution permanente, bureaucratie ouvrière, attitude à l’égard des syndicats, revendications transitoires, organisation des luttes ouvrières, démocratie ouvrière, « modèle » socialiste, etc.) confirmée par les événements et grâce à leur implantation croissante dans la classe.

En même temps, les marxistes-révolutionnaires cherchent délibérément à combler le fossé creusé pendant la phase précédente entre la nouvelle extrême-gauche et le mouvement ouvrier organisé, dans le double but de faire peser le poids du mouvement ouvrier organisé pour réduire les risques d’une répression isolée — qui, dans ces conditions, réussirait largement — de l’extrême-gauche par l’État bourgeois et de faire peser le poids de l’extrême-gauche en vue de radicaliser le mouvement ouvrier en voie de recomposition. Des campagnes unitaires spécifiques, englobant des fractions importantes du mouvement ouvrier organisé et de la nouvelle extrême-gauche jouent à ce propos un rôle capital. La campagne de défense de la révolution vietnamienne, la campagne de défense des victimes de la répression, la campagne de défense du droit de grève et de la liberté de négociation des salaires pour les syndicats, et d’une manière plus générale, la campagne de défense des libertés démocratiques sapées ou ouvertement attaquées par la bourgeoisie, servent le mieux ce but.

Ce rôle pivot que les marxistes-révolutionnaires cherchent à jouer entre la nouvelle extrême-gauche et le mouvement ouvrier organisé ne correspond nullement à un dessein centriste d’obtenir un strapontin au sein des combinaisons électorales ou des accords anti-bureaucratiques du type PSU ou PSIUP. Il correspond au contraire à une compréhension profonde de la dialectique de la radicalisation qui domine toute l’étape présente : l’interaction, au moyen de médiations multiples, entre la construction et l’entrée en action d’une avant-garde à caractère de masse et la radicalisation au sein des organisations traditionnelles (ce qui s’est produit et ce qui se produit en Grande-Bretagne depuis le début de la lutte contre la loi anti-grève des tories est un exemple classique à ce propos). Autant nous sommes convaincus que les bureaucraties social-démocrate, stalinienne et syndicale restent un verrou essentiel sur la voie de la révolution socialiste, qui doit sauter avec l’élévation de la conscience de classe et le renforcement de l’organisation marxiste-révolutionnaire, en fonction de l’amplification et de la radicalisation des luttes ouvrières, autant nous sommes convaincus qu’aucun parti révolutionnaire de masse ne verra le jour et qu’aucun système généralisé d’organismes de dualité de pouvoir ne pourra surgir des luttes, sans que des courants de masse ne se séparent des organisations traditionnelles sur la base de leur propre expérience. La tactique précise que les marxistes-révolutionnaires adoptent envers le mouvement ouvrier organisé, et de la justesse de laquelle ils cherchent à convaincre des fractions plus larges de la nouvelle extrême-gauche, a pour but de stimuler, de faciliter et d’orienter politiquement ce processus de polarisation et de séparation.

La période dans laquelle nous sommes entrés depuis mai 68 — avec les différences d’un pays à un autre — se caractérise par le fait que les masses tendent périodiquement à déclencher de vastes luttes débordant les organisations traditionnelles et que les initiatives de celles-ci ne sont pas indispensables à la généralisation des combats. Mais, par ailleurs, les masses ne sont pas encore aptes à projeter des solutions politiques géné- ralisées et donc à poser la question du pouvoir politique indépendamment de ces organisations traditionnelles. Notre orientation d’initiatives d’« unité d’action-débordement » tient compte de ces deux volets de la réalité, évitant ainsi le double piège du suivisme opportuniste de type lambertiste et de l’isolement sectaire.

4. Le type d’organisation qui correspond aux possibilités actuelles des révolutionnaires dans l’Europe capitaliste

15. — Renouveau des sections européennes de la IVe Internationale

La IVe Internationale a abordé l’étape actuelle à partir des années 67-68 avec des sections qui ont effectué en général de manière trop lente et trop rigide le tournant vers l’activité indépendante visant à acquérir l’hégémonie politique dans la nouvelle avant-garde. Ce tournant a été effectué dans les meilleures conditions partout où une organisation de jeunesse à direction marxiste révolutionnaire existait déjà de façon indépendante et où elle a pu « contourner » la difficulté que représentait une section identifiée, aux yeux de l’avant-garde, avec l’orientation entriste.

Par ailleurs, il y a un réel danger que des organisations de jeunesse ne disposant pas d’un nombre suffisant de cadres trotskystes expérimentés se laissent entraîner dans la voie d’une sous-estimation et d’une incompréhension sectaire (voire spontanéiste) du mouvement ouvrier organisé et transfèrent au sein de la IVe Internationale elle-même les pressions d’origine sociale petite-bourgeoise, qui caractérisent en grande partie la nouvelle extrême-gauche pendant cette première phase. Ce danger subsiste dans les pays où cette évolution s’est produite, ou est en train de se produire, avec plusieurs années de décalage sur les pays à avant-garde de masse la plus ample (France, Italie, Grande-Bretagne, Espagne).

Pour ces deux raisons, la IVe Internationale a opté en faveur d’une fusion assez rapide entre de pseudo-organisations de jeunesse qui se substituent en réalité à des organisations marxistes-révolutionnaires inopérantes au sein de la nouvelle extrême-gauche et les anciennes sections qui conservaient un nombre variable — mais dans la plupart des cas appréciable — de cadres trotskystes expérimentés, ancrés dans le mouvement ouvrier organisé. Cette solution pragmatique s’est avérée payante dans tous les cas où elle a été appliquée. Elle a permis un accroissement considérable de nos forces numériques, un élargissement de leur audience dans l’avant-garde à caractère de masse sans perte de position ou de prestige au sein du mouvement ouvrier organisé, bien au contraire. Elle a permis d’éviter des erreurs politiques graves, bien que des erreurs mineures soient évidemment inévitables, de par l’amplification soudaine de nos forces et de nos tâches.

La position ainsi adoptée s’oppose à la construction ou au maintien prolongé de pseudo-organisations révolutionnaires de jeunesse qui, dans un contexte donné et vu les rapports de force, continueraient à faire fonction de substituts d’organisations révolutionnaires adultes, tout en charriant de nombreuses tares typiques du milieu radical de la jeunesse scolarisée. Elle ne s’oppose pas par principe à la constitution de véritables organisations de jeunesse, se cantonnant dans des tâches spécifiquement jeunes grâce au rayon d’action, d’implantation et d’influence déjà acquis par l’organisation révolutionnaire adulte. L’opportunité de passer à la création d’une telle organisation de jeunesse dépend donc strictement des rapports de force, c’est-à-dire du poids déjà acquis par l’organisation révolutionnaire adulte au sein de l’avant-garde, de son implantation dans la classe et du nombre de cadres qu’elle pourrait mettre à la disposition de l’organisation de jeunesse. Aussi longtemps que le seuil de force et d’implantation à partir duquel cette création pourra être tentée n’aura pas été atteint par l’organisation révolutionnaire adulte, celle-ci s’efforcera d’organiser les structures d’accueil spécifiques au milieu jeune, mentionnées plus haut.

Un problème particulier est soulevé par la possibilité croissante que connaîtront des militants ou des sympathisants de l’organisation marxiste-révolutionnaire d’occuper des postes de direction au sein d’organisations de masse, non spécifiquement révolutionnaires, de la jeunesse (jeunesses syndicales, organisations lycéennes et étudiantes, etc.). Il faudra dans chaque cas juger de l’opportunité de tels investissements de forces en tenant compte des avantages qu’ils peuvent comporter (notamment en matière d’implantation dans les syndicats et dans les entreprises, de conquête d’influence de masse ponctuelle, de participation à la recomposition du mouvement ouvrier organisé) et des vides qu’ils risquent de créer par ailleurs (notamment la réduction du nombre de cadres à capacité dirigeante prêts à assumer des tâches de direction au sein de l’organisation ou à diriger des activités extérieures ouvertes de l’organisation).

16. — Trois priorités dans l’emploi de nos forces

Toute organisation révolutionnaire réduite est confrontée à une multiplicité de tâches dépassant ses forces, tâches tendant à augmenter au fur et à mesure qu’elle croît. La tâche essentielle d’une direction digne de ce nom, c’est d’établir un ordre de priorités en fonction d’analyses et de perspectives globales, et de résister aux tentations de s’en écarter de manière impressionniste, sous la pression d’opportunités nouvelles apparaissant dans tel ou tel secteur.

Certes, cet ordre de priorités doit être périodiquement revu et corrigé de manière critique, à la lumière d’un bilan des résultats atteints et des modifications éventuelles de la situation objective (la situation au sein du mouvement ouvrier organisé étant, du point de vue des organisations marxistes-révolutionnaires également un élément de la situation objective). Il doit aussi être combiné avec la souplesse tactique nécessaire pour profiter de brusques tournants et de brusques opportunités importantes qui peuvent s’ouvrir. Mais cette souplesse doit remplir le même rôle que celui rempli dans la stratégie militaire par l’utilisation des réserves. Elle ne peut se substituer à celle-ci, sinon il n’y aurait bientôt plus aucune orientation fondamentale, plus aucun ordre de priorités, mais un saut impressionniste d’une « ouverture » à l’autre.

De toute l’analyse précédente découlent trois priorités d’emploi de nos forces, qui sont d’ailleurs étroitement liées entre elles :

— l’accumulation primitive de forces qui permet d’accéder au seuil de l’intervention politique efficace à l’échelle nationale, sans laquelle la conquête de l’hégémonie au sein de l’avant-garde à caractère de masse est absolument irréalisable ;

— la percée politique centrale, qui transforme les forces numériques accrues en une force de frappe politique révolutionnaire, évitant leur effritement dans des actions ponctuelles et sectorielles, ce qui risque d’entraîner leur absorption dans des déviations ouvriéristes, suivistes, spontanéistes, etc.…

— l’implantation croissante en milieu ouvrier et syndical, qui permet de transformer l’organisation révolutionnaire numériquement et politiquement renforcée en un facteur permanent d’élévation du niveau de conscience et d’organisation des couches ouvrières les plus combatives, en un moteur pour la préparation des futures explosions de masse et de leur aboutissement à un système d’organismes de dualité de pouvoir.

De ces priorités combinées — qui ne sont pas les mêmes qu’à l’étape précédente et qui ne sont pas encore celles de la lutte pour arracher le contrôle des larges masses aux partis traditionnels — résultent des conclusions en ce qui concerne le type d’organisation nécessaire à l’étape précédente, la disposition de ses forces, leur manière de fonctionner et d’intervenir, etc… Ces questions sont éminemment concrètes et prennent un aspect particulier pour chaque section, en fonction du point atteint dans l’accumulation primitive des forces, dans l’acquisition d’une capacité de percée politique centralisée, dans l’implantation dans la classe. Néanmoins, un certain nombre de règles générales peuvent être dégagées des expériences des quatre dernières années :

a) À l’étape présente, vu la nature même de l’avant-garde à caractère de masse et de la nouvelle extrême-gauche, aucun progrès sérieux ne pourra être accompli par la voie de l’activisme fébrile et de l’agitation superficielle et primitive. La nécessité de démontrer notre supériorité sur le plan de l’analyse, de défendre et d’illustrer notre programme dans son ensemble, d’apparaître comme le principal centre du marxisme vivant de notre époque, est absolument primordiale. Tout ce qui ne sera pas acquis sur cette base, notamment en milieu étudiant et intellectuel, ne sera pas définitivement acquis. L’importance de la formation des cadres et de l’élaboration politique et théorique à un haut niveau en découle logiquement.

b) L’avant-garde ne reconnaît pas, n’a jamais reconnu et ne reconnaîtra jamais de « nouvelles directions révolutionnaires » auto-proclamées. Il faut conquérir ce statut par l’activité globale de l’organisation. À ce propos, il est vital de ne pas se leurrer et de distinguer soigneusement l’influence et le prestige qu’un militant marxiste-révolutionnaire peut conquérir au sein du mouvement de masse, en fonction de ses talents ou de ses capacités dirigeantes individuelles en milieu spécifique, et l’influence qu’exerce l’organisation marxiste-révolutionnaire en tant que telle sur des fractions de la classe ouvrière, sur la base de son programme d’ensemble. La deuxième ne découle pas de la première, bien que celle-ci soit un élément indispensable parmi d’autres, pour acquérir la seconde. L’exemple le plus frappant de cette distinction est celui du Parti Communiste de Grande-Bretagne qui, au cours des vingt dernières années, a vu des milliers de ses militants conquérir des positions prédominantes à la base des syndicats (ce qui leur a permis de diriger de grandes luttes au cours de ces trois dernières années) alors que son influence politique d’ensemble sur la classe ouvrière britannique est sans doute au point le plus bas depuis 1940.

Des organisations marxistes-révolutionnaires ayant les dimensions des sections actuelles de la IVe Internationale ne peuvent pas espérer conquérir d’un seul coup une audience politique globale au sein de la classe ouvrière dans son ensemble. Mais elles peuvent, à partir d’un certain seuil, conquérir une audience politique au sein d’une couche d’ouvriers jeunes et d’avant-garde grâce à deux instruments à privilégier à l’étape présente : l’organisation de campagnes politiques nationales soigneusement choisies, rencontrant les préoccupations de l’avant-garde trouvant un écho dans les luttes de masse parce qu’exprimant les besoins objectifs de ces luttes et démontrant une capacité d’initiative efficace, même si elle est encore modeste, de la part de nos sections ; la capacité de ces mêmes sections de centraliser leurs forces au niveau régional et national, afin de briser le mur de silence et d’indifférence qui entoure certaines luttes ouvrières exemplaires et « sauvages », et de déclencher des mouvements de solidarité efficaces avec elles.

c) La présence au sein de la classe ouvrière, dans les entreprises et dans les syndicats, de milliers d’éléments oppositionnels par rapport aux organisations traditionnelles est attestée par toute l’expérience des dernières années. Mais ces travailleurs sont éparpillés, isolés les uns des autres, souvent déçus par des expériences d’organisations nouvelles dans lesquelles ils se sont laissés entraîner à la légère, presque toujours sous la pression d’une menace de répression de la part des patrons et de la bureaucratie syndicale. Vouloir les regrouper au sein de nos sections par un coup d’éclat est illusoire. Des cas individuels mis à part, ils ne deviendront une base sociale des organisations marxistes-révolutionnaires qu’en fonction du sérieux politique et organisationnel dont celles-ci feront preuve. Ce sérieux implique notamment, en plus des tâches mentionnées plus haut, une intervention régulière et persévérante, de longue durée, dans les entreprises et dans les syndicats, indépendamment des résultats immédiats et indépendamment des flux et des reflux de la lutte de classes.

17. — Direction centralisée et autonomie d’intervention

Les priorités qui découlent de toute l’analyse ci-dessus impliquent un certain type d’organisation révolutionnaire non seulement en ce qui concerne la hiérarchie des tâches de toute l’organisation, mais encore en ce qui concerne sa structure organisationnelle propre.

Plus que jamais la force politique et organisationnelle de la direction, sa stabilité et sa continuité, sont décisives pour mener à bien les tâches de l’étape présente. Sans une telle direction, ni le choix des priorités, ni l’analyse correcte de la situation objective et de ses tendances d’évolution, ni la disposition correcte de nos forces ne pourront s’effectuer. Une croissance numérique brusque, un afflux d’un nombre élevé de militants jeunes, sans la présence d’une telle direction centrale, aboutirait rapidement à des tendances régionalistes et localistes, qui produiraient des erreurs politiques graves par généralisations abusives de situations ou de tendances particulières. Elle aboutirait également à des crises politiques graves, les exigences d’une élaboration politique centrale à haut niveau étant ressenties par tous les militants révolutionnaires en fonction même des tâches objectives de l’étape présente.

Pour toutes nos sections, la création ou le renforcement de telles directions acquiert de ce fait l’importance d’une priorité absolue, préalable à toute autre. Il ne s’agit pas de privilégier une centralisation purement administrative, mais une centralisation politique de type léniniste, celle qui permet de réunir l’expérience de toute l’organisation, qui permet de jauger la justesse de son analyse à la lumière de la pratique nationale et internationale, qui permet ainsi une concentration des forces au bon moment dans le secteur le plus opportun, c’est-à-dire qui permet de multiplier l’efficacité d’un nombre donné de militants, dont l’absence de direction et d’engagement centralisé réduirait par ailleurs grandement même l’efficacité individuelle.

Pareille direction politique centrale doit pouvoir disposer d’un minimum d’appareil central pour jouer son rôle, tant à l’intérieur de l’organisation qu’au sein des masses laborieuses. Elle doit se prolonger d’une part dans une série de relais régionaux et locaux, par des directions intermédiaires déjà formées ou en voie de formation. Elle doit disposer d’une presse centrale ayant un minimum d’audience, d’une infrastructure matérielle (imprimerie centrale et appareils régionaux) et financière permettant des interventions rapides dans des grèves, des mouvements de masse divers, et supportant en pratique les campagnes nationales de l’organisation.

Par contre avec la croissance de l’organisation, avec la multiplication des tâches et les priorités susmentionnées des organismes de direction, il faut viser à une autonomie d’intervention de plus en plus grande de la part des cellules, des directions locales et régionales, des commissions de travail et des fractions dans les milieux spécifiques et les luttes spécifiques, qui ne possèdent pas une résonance nationale. L’absence d’une réelle autonomie risquerait de créer des goulots d’étranglement continuels au niveau des organismes de direction et tendrait à réduire ou même à supprimer leur tâche principale, qui est celle de l’élaboration politique d’ensemble et du choix des priorités. Au contraire en stimulant pareille autonomie d’analyse et d’intervention à la base, l’organisation marxiste révolutionnaire se transforme en une école permanente de dirigeants, ce qui est par ailleurs indispensable pour devenir le noyau d’un parti révolutionnaire de masse.

La direction nationale ne peut stimuler une telle sélection de cadres intermédiaires en se substituant continuellement aux directions régionales et locales ou en intervenant sans cesse dans les commissions de travail et les tendances syndicales. Elle doit se concentrer à ce propos sur les tâches ci-dessus mentionnées de centralisation politique, et concevoir sa tâche par rapport aux cadres intermédiaires comme une tâche de formation et de sélection, ce qui implique bien entendu des bilans critiques périodiques. L’élargissement des Comités Centraux des sections, leur fonctionnement en tant qu’instruments d’élaboration et d’éducation politique mutuelle à haut niveau, la convocation de conférences nationales périodiques sur des sujets particuliers, l’organisation de stages de directions, contribuent à la solution de la tâche de formation de cadres intermédiaires. De même si la priorité en matière de presse réside pendant toute cette période dans la création ou le renforcement de l’hebdomadaire central de l’organisation — principal instrument d’intervention politique nationalement centralisée — la réalisation des priorités organisationnelles mentionnées plus haut crée la nécessité impérieuse, à des étapes déterminées de la croissance de l’organisation, d’un réseau de journaux d’entreprises paraissant régulièrement, complété par des organes locaux dans les régions et localités à plus forte implantation, et d’une revue théorique pour les sections dont le milieu de travail et la nature de l’organe de propagande courant rendent indispensable une analyse politique et théorique supplémentaire à niveau plus élevé, devant un public plus large. L’articulation cohérente de tout ce système de presse est fonction des forces de l’organisation, et doit rester sous le contrôle de sa direction, quitte à la réexaminer de manière critique à des intervalles réguliers.

Des considérations analogues s’appliquent également aux problèmes financiers et à ceux de l’infrastructure matérielle. La solution des problèmes financiers centraux de l’organisation (assurer le fonctionnement adéquat de la direction nationale, la parution de l’organe central politique de la section, un minimum de permanents et d’appareil technique), est absolument prioritaire. Mais à partir d’un certain seuil, le maintien de ressources financières autonomes aux organismes régionaux, locaux et aux cellules, et l’existence d’un minimum d’appareil technique à ce niveau — à une étape suivante d’apparition de permanents régionaux et locaux — devient une condition indispensable à la capitalisation de l’influence acquise et à un nouveau progrès de l’organisation. En ce domaine aussi, la direction nationale doit veiller à un système de priorités non rigides, revues périodiquement, pour éviter que les choix ne s’effectuent par routine, sous l’effet de pressions extérieures, ou sans tenir compte des intérêts d’ensemble de l’organisation.

18. — La lutte contre la répression

La perspective tracée est celle d’une croissance assez rapide des organisations marxistes-révolutionnaires, dans un climat favorable à une radicalisation du prolétariat avec une fusion progressive du programme révolutionnaire avec une avant-garde de plus en plus large. C’est une perspective dont la bourgeoisie a également conscience, comme elle est consciente des risques graves qu’elle implique pour la survie de son régime et de son État. Il serait dès lors illusoire de croire que la bourgeoisie assistera passivement au développement et au renforcement des organisations révolutionnaires.

Les deux principaux dangers qui les menacent à ce propos sont :

a) Celui d’une répression étatique sélective, se dirigeant essentiellement vers l’extrême-gauche, et pouvant aller jusqu’à sa mise hors-la-loi (préparée par une campagne de « criminalisation » comme celle qui a été déclenchée en France lors du vote du programme commun ou en Allemagne occidentale sous le prétexte de l’affaire Baader-Meinhof). Ce danger naît d’une conjoncture précise où la bourgeoisie juge les rapports de force encore défavorables pour déclencher une répression massive contre tout le mouvement ouvrier, mais cherche à préparer celle-ci par une répression contre la seule extrême-gauche. La riposte doit être préparée dès maintenant par la création d’un climat de solidarité généralisé contre la répression, pour la défense de toutes les libertés démocratiques du mouvement ouvrier, et par la reconnaissance de fait des organisations d’extrême-gauche comme partie du mouvement ouvrier organisé. Éviter l’isolement de l’extrême-gauche par rapport aux organisations ouvrières de masse, telle est notre orientation fondamentale pour déjouer ce premier danger.

b) Celui d’une répression extra-légale par des polices parallèles, des groupements patronaux privés et des bandes armées semi-fascistes. Cette arme, déjà largement utilisée par la bourgeoisie brésilienne, uruguayenne, argentine et mexicaine, est passée en Europe capitaliste par l’intermédiaire de l’Espagne franquiste et de la Grèce des colonels, où se répand aujourd’hui en France et en Italie. Il ne faut pas sous-estimer le danger d’une introduction de cette méthode de terreur dans la plupart des pays capitalistes d’Europe.

La riposte la plus efficace contre ce danger, c’est la réanimation des réflexes d’auto-défense, de préparation de milices ouvrières à partir de piquets de grève ouvriers et étudiants. Mais des initiatives d’auto-défense au niveau des organisations révolutionnaires elles-mêmes se sont déjà avérées indispensables en Espagne et en France, et peuvent le devenir demain dans d’autres pays d’Europe. Elles doivent être conçues et exécutées de manière à être comprises et approuvées par une avant-garde plus large, à renouer avec la tradition de défense anti-fasciste des organisations ouvrières et à servir de points d’appui exemplaires pour préparer des formes d’auto-défense plus massives de la part de la classe ouvrière.

L’existence de ces dangers, ainsi que la logique même de la situation objective qui peut brusquement virer vers une situation pré-révolutionnaire ou même révolutionnaire, imposent aux sections de la IVe Internationale une attention toute particulière aux problèmes de sécurité et à la préparation systématique d’un appareil qui permet à l’organisation de continuer à fonctionner avec le maximum de rendement lorsque la répression impérialiste cherche à la condamner à la clandestinité. Plus efficaces seront ces ripostes et ces préparatifs, et plus la bourgeoisie hésitera à avancer dans la voie de la répression ou de l’emploi de bandes semi-fascistes.

C’est d’ailleurs dans cet esprit que nos sections devront éduquer toute l’avant-garde de masse, démontrer en pratique à la bourgeoisie que le prix qu’elle devra payer pour toute tentative d’instaurer une dictature ouverte sera une guerre civile dans laquelle les deux camps en présence feront usage des armes. L’histoire a démontré que, de tout point de vue, une telle éventualité est préférable à celle d’une guerre civile institutionnalisée sous forme de dictature sanglante, dans laquelle l’un des camps tue et torture à volonté, alors que le prolétariat et les militants ouvriers, désarmés et désorientés, assistent impuissants au massacre des leurs.

19. — Construire simultanément l’Internationale

La construction des organisations marxistes-révolutionnaires en Europe capitaliste est indissociablement liée à la construction de la IVe Internationale en tant qu’organisation internationale. Les deux tâches s’interpénètrent tant au point de vue des exigences objectives de la lutte de classes que du point de vue du renforcement spécifique du courant trotskyste au sein de l’avant-garde à caractère de masse.

L’internationalisation des luttes ouvrières est un produit tendanciellement inévitable de l’internationalisation croissante du capital. L’existence du Marché Commun, l’interpénétration internationale des capitaux, le poids des sociétés multinationales, disposant d’usines dans de nombreux pays d’Europe, les tendances à une intégration monétaire et économique encore plus avancée de l’Europe capitaliste — tous ces facteurs mettent de plus en plus à l’ordre du jour des négociations internationales de contrats collectifs, des actions revendicatives internationales et des grèves à l’échelle européenne.

Les marxistes-révolutionnaires qui avaient prévu et prédit cette évolution depuis des années ne doivent pas se limiter à appuyer ou stimuler les initiatives syndicales allant dans ce sens. Ils doivent faire un effort indispensable pour que cette internationalisation de la lutte de classe dépasse le stade purement économique, corporatiste et sectoriel. Leur propagande pour les États-Unis socialistes d’Europe, pour la solidarité non seulement avec des grèves économiques à l’étranger, mais encore avec les luttes politiques des prolétariats espagnol, portugais, grec et irlandais, avec les combattants anti-impérialistes d’Asie, d’Amérique Latine et d’Afrique, avec les combattants anti-bureaucratiques des États ouvriers bureaucratisés, doit aboutir à des résultats organisationnels : la construction d’amples fronts internationaux de solidarité d’une part, la formation des premiers cadres marxistes-révolutionnaires, la création des premiers noyaux trotskystes et le renforcement des sections de la IVe Internationale respectivement dans une série de pays d’autre part. Ils doivent également prendre des initiatives concrètes dans les secteurs où les firmes multinationales ont un poids déterminant.

Une réanimation puissante des réflexes de solidarité internationale des travailleurs joue d’ailleurs un rôle majeur dans le déroulement de la lutte de classes en Europe :

a) pour neutraliser les effets négatifs de la centralisation internationale du Capital sur l’efficacité des grèves ouvrières nationales, effets qui deviendront de plus en plus importants dans les années à venir ;

b) pour accélérer l’intégration des travailleurs immigrés dans le dispositif de combat du mouvement ouvrier et pour déjouer les tentatives de la bourgeoisie d’utiliser le racisme et la xénophobie à l’égard de ces travailleurs comme arme de division du prolétariat, tentatives qui iront croissant ;

c) pour préparer le prolétariat européen à s’opposer massivement à toute tentative d’intervention contre-révolutionnaire internationale contre une révolution socialiste victorieuse d’abord dans un seul pays d’Europe capitaliste, préparation qui doit être entamée à l’avance et de manière systématique, au fur et à mesure que le prolétariat renoue avec ses traditions internationalistes.

Dans le cadre général de leurs tâches générales de solidarité envers les luttes de tous les peuples opprimés, les sections européennes de la IVe Internationale ont une responsabilité particulière par rapport à :

a) la défense de la révolution vietnamienne en maintenant un degré de mobilisation élevé de l’avant-garde pour la victoire de cette révolution, afin de neutraliser dans une certaine mesure les pressions des bureaucraties soviétique et chinoise sur la direction vietnamienne en vue d’en obtenir un compromis avec Washington ;

b) la défense de la lutte irlandaise contre les tentatives de l’impérialisme britannique de l’isoler politiquement du prolétariat britannique et européen et de l’écraser militairement.

Ces tâches politiques internationalistes imposent par ailleurs aux marxistes-révolutionnaires de l’Europe capitaliste des tâches organisationnelles spécifiques : une coordination plus étroite dans le travail quotidien des sections européennes de la IVe Internationale (sur des problèmes spéciaux comme celui des travailleurs immigrés et de la solidarité anti-impérialiste et anti-bureaucratique, par des campagnes particulières à l’occasion de grèves à rayonnement international, etc…). Cette coordination demande la création d’organes ad hoc sous le contrôle de la direction internationale.

La coordination plus étroite du travail quotidien des sections européennes de la IVe Internationale aura notamment pour but de transformer le développement encore fort inégal des sections en développement combiné. Chaque succès sectoriel, chaque percée spécifique d’une section peut devenir un point de référence, un apprentissage et un point de départ pour des succès analogues d’autres sections. Cet effort devra aller de pair avec un effort systématique pour faire répercuter internationalement les formes les plus avancées de lutte et d’organisation ouvrière, réalisées par les couches avancées du prolétariat dans tel ou tel pays européen.

De tous les courants de la nouvelle avant-garde à caractère de masse, de tous les courants du mouvement ouvrier organisé, le courant trotskyste est le seul qui proclame la nécessité de construire une organisation internationale, simultanément à la construction d’organisations révolutionnaires nationales, qui rejette comme utopie réactionnaire à notre époque la conception suivant laquelle il faudrait d’abord construire des partis révolutionnaires nationaux puissants pour arriver ensuite — par une transformation subite dont le mystère n’a jamais été révélé — à une Internationale politiquement homogène.

Le caractère éminemment international de l’économie, de la politique, de la société, de la lutte de classe à notre époque, n’est pas une « marotte trotskyste », c’est une réalité concrète et tangible, qui s’impose toujours de nouveau à l’avant-garde et aux travailleurs conscients à travers l’épreuve des faits. Si l’internationalisme non pas platonique et littéraire, mais pratique et organisationnel, est une des caractéristiques des trotskystes au sein de l’avant-garde à caractère de masse, c’est un argument qui plaide déjà et qui plaidera de plus en plus puissamment en faveur de notre mouvement, en fonction même de la leçon des événements. Tout renforcement de la IVe Internationale, toute transformation d’une de nos sections d’un groupe de propagande en une organisation révolutionnaire capable d’initiative politique et en voie d’implantation dans le prolétariat se répercutera sur la construction et la croissance de toutes les autres sections. Dans ce sens aussi, la construction des sections et la construction de l’Internationale s’interpénètrent l’une l’autre et constituent un processus unique, non la simple addition de réussites ou d’échecs nationaux.

الأممية الرابعة