Résolution politique générale

Adoptée par le congrès

L’aggravation de la crise du système impérialiste international, l’approfondissement de la crise de la gestion bureaucratique de l’économie et de l’État dans les États ouvriers bureaucratisés, la remontée impétueuse de la lutte des travailleurs dans de nombreux pays impérialistes, la reprise de la poussée révolutionnaire des masses dans de nombreux pays coloniaux et semi-coloniaux, l’élargissement à l’échelle internationale d’une nouvelle avant-garde de masse composée de travailleurs et de jeunes agissant indépendamment des appareils bureaucratiques traditionnels des partis socialistes et des partis communistes, des syndicats et des directions nationalistes petites-bourgeoises dans les pays coloniaux — l’interaction de tous ces facteurs a dominé la scène mondiale dans la période 1969-73 et continuera à la dominer dans les années immédiatement devant nous.

Pendant une vingtaine d’années après la deuxième guerre mondiale, la révolution coloniale avait été pratiquement seule à porter la révolution mondiale, le mouvement ouvrier des pays capitalistes avancés passant par une période de stagnation politique et le processus de révolution politique antibureaucratique ne progressant que très lentement. Depuis 1967-68 l’entrée en action massive des travailleurs des pays capitalistes d’Europe a inauguré une période marquée par un flux révolutionnaire considérable (voir thèses sur la construction des partis révolutionnaires en Europe capitaliste). Tout en s’adaptant aux diverses phases par laquelle cette période se développe suivant les pays (y compris des phases de stagnation ou de recul temporaire), l’Internationale et ses sections doivent conserver une vue d’ensemble sur cette période, dont la caractéristique principale est une nouvelle montée de la révolution mondiale, avec un poids majeur du prolétariat, de ses formes de lutte et d’organisation propres au sein du processus révolutionnaire mondial, et qui, à des moments donnés, peut se précipiter en crises révolutionnaires mettant à l’ordre du jour objectivement la question du pouvoir. Telle est la tendance fondamentale de l’évolution du monde depuis le 9e Congrès mondial.

Tous les changements survenus depuis lors doivent être replacés dans ce cadre général. En réaction à cette tendance, les accords américano-soviétiques et américano-chinois, qui manifestent une volonté de fixer le statu quo mondial, se caractérisent par une moindre capacité des partenaires à imposer un tel statu quo par la force. Pour cette raison, ces accords ont eu jusqu’ici une efficacité limitée, quoique non négligeable. L’action contre-révolutionnaire directe et conjuguée n’a joué que contre le J.V.P. au Ceylan. Par la neutralité mutuelle, une opération contre-révolutionnaire est en train de marquer des points actuellement au Moyen-Orient. En revanche, la contre-révolution s’est avérée incapable d’enrayer la révolution indochinoise, du fait notamment de l’autonomie politique de ses directions, assurée elle-même par la puissance de la poussée révolutionnaire des masses.

De tels accords sont globalement la conséquence d’un affaiblissement et non d’un renforcement de l’impérialisme, comme des grandes bureaucraties des États ouvriers. Tout en s’efforçant par ces accords de freiner cet affaiblissement et d’arrêter la montée de la révolution mondiale, ni l’impérialisme ni les bureaucraties au pouvoir ne disposent actuellement des moyens d’arriver efficacement à leurs fins. Seules des défaites graves des masses dans des secteurs-clé de la révolution mondiale d’aujourd’hui — notamment dans de grands pays d’Europe capitaliste, au Japon, au Viet Nam ou en Argentine — pourraient modifier de manière décisive la situation mondiale et permettre à l’impérialisme de passer de nouveau globalement à l’attaque pour imposer ses propres solutions à la crise structurelle qui secoue son système : l’établissement de dictatures réactionnaires, un abaissement brutal du niveau de vie des masses, la préparation et le déclenchement de nouvelles guerres contre-révolutionnaires de grande envergure.

Pour plusieurs années, la tendance fondamentale (qui n’exclut pas des reculs temporaires ni des défaites partielles) n’est ni un tel recul de la révolution, ni une telle reconsolidation de l’impérialisme mais au contraire la poursuite de la montée révolutionnaire, la multiplication des crises capitalistes de toute sorte, la multiplication des poussées impétueuses du mouvement de masse allant jusqu’à la création de situations de double pouvoir ou franchissant carrément ce seuil. Tout en avertissant le prolétariat et les couches d’avant-garde que cette montée révolutionnaire ne peut se poursuivre indéfiniment et que l’absence d’une solution prolétarienne radicale de la crise, résultant des trahisons des directions traditionnelles, finirait par lasser les masses et par permettre à une contre-attaque capitaliste de s’affirmer, les marxistes révolutionnaires doivent miser à fond sur l’actuelle dynamique montante des luttes prolétariennes, chercher à en accélérer la pointe objectivement et, si possible, consciemment anti-capitaliste, stimuler toutes les formes d’organisation des luttes qui permettent au prolétariat de s’engager sur la voie de la création d’organes d’auto-organisation de type soviétique, et progresser sur la voie de construction de partis révolutionnaires de plus en plus forts et influents dans les luttes de masse, seul moyen d’assurer en définitive la victoire de l’actuelle vague montante de la révolution mondiale.

1. L’aggravation de la crise du système impérialiste mondial

1. — L’aggravation de la situation de l’économie capitaliste internationale

L’évolution de la situation économique mondiale depuis 1969 a pleinement confirmé la résolution politique adoptée au 9e Congrès mondial quant à la fin de la période d’après-guerre de stabilisation relative et de croissance accélérée de l’économie impérialiste internationale.

La récession 1969-71 a frappé la majorité des pays impérialistes, fût-ce à des degrés divers et sans une simultanéité prononcée. Une nouvelle expansion accélérée de la production lui a succédé à partir de 1972, sauf en Italie. Mais il s’agit d’un boom inflationniste typique, marqué par une accélération, inquiétante pour le capital, des processus inflationnistes, et par une flambée de fièvre spéculative, notamment en ce qui concerne les cours des matières premières, le prix de l’or et celui de la propriété immobilière. Comme prévu, ce boom inflationniste n’a été que de courte durée et la récession qui lui succédera, en 1974 ou en 1975, sera d’autant plus synchronisée que la haute conjoncture de 1972-73 a, elle aussi, entraîné pratiquement tous les pays impérialistes dans son sillage.

La crise du système monétaire international, symbolisée par la chute du dollar et l’élimination de sa convertibilité en or pendant plusieurs années, résulte des conséquences inévitables de l’utilisation, pendant un quart de siècle, de techniques inflationnistes pour stimuler la conjoncture aux USA et la croissance du commerce mondial. Les échecs répétés qu’ont rencontrés les impérialistes dans leurs tentatives de créer un nouveau système monétaire international reflètent à la fois l’aggravation de la concurrence inter-impérialiste et l’incapacité dans laquelle se trouve l’impérialisme américain d’imposer aux autres puissances impérialistes les solutions qui correspondent le mieux à ses intérêts particuliers. Les répercussions à long terme de la crise du système monétaire international ne peuvent jouer que dans le sens d’accroître l’instabilité et la crise du système capitaliste dans son ensemble, même si, à plus court terme, elles semblent stimuler artificiellement la conjoncture en accélérant l’inflation.

À la base de l’aggravation de la situation économique du capitalisme mondial se trouve la remontée vers la surface des contradictions fondamentales du mode de production capitaliste temporairement atténuées, pendant les deux décennies qui ont suivi la deuxième guerre mondiale. Le déclin à long terme du taux de profit des grands trusts, leur incapacité de financer leurs projets gigantesques d’investissements par auto-financement seul, le déclin de la part du commerce mondial allant vers les pays coloniaux et semi-coloniaux, l’apparition de capacités de production excédentaires dans nombre de secteurs industriels « de pointe », la réapparition d’un chômage massif dans plusieurs pays impérialistes — tous ces symptômes laissent présager des récessions pendant les années 70 qui seront bien plus graves que celles des années 60.

Le fait que ces récessions coïncideront en Europe occidentale et au Japon avec une force organisée, une montée de la combativité et un niveau de conscience anti-capitaliste du prolétariat sans égal dans le passé rendra la situation sociale et politique exceptionnellement grave et explosive pour le capitalisme. On peut prédire, dès maintenant, que des couches importantes du prolétariat des pays avancés qui ont refusé jusqu’ici de payer les frais de l’inflation refuseront de payer les frais du chômage qui s’ajouteront à ceux-ci. Des luttes très dures avec occupation, réquisition et expropriation d’entreprises se répandront au cours de la récession qui se prépare.

La « crise du pétrole » de même que la hausse d’une série d’autres matières premières stratégiques comme le bauxite ne peuvent pas être considérées comme un simple résultat de l’avidité incontestable des grands monopoles, ni comme le produit d’une simple conspiration contre les consommateurs. Elles traduisent dans le domaine des prix et des profits deux tendances à long terme qui avaient commencé à se manifester depuis plusieurs années, marquant, elles aussi, un retournement fondamental de la longue phase de « boom » d’après-guerre.

D’une part, la bourgeoisie d’une série de pays semi-coloniaux essaie de monnayer la montée de la révolution coloniale en vue de modifier en sa faveur la répartition de la plus-value extorquée au prolétariat mondial (avant tout à celui des pays coloniaux et semi-coloniaux), et ce au dépens de la bourgeoisie impérialiste, avant tout les bourgeoisies européenne et japonaise qui dépendent plus que la bourgeoisie des États-Unis des importations de pétrole. La bourgeoisie impérialiste riposte en plaçant une partie des frais de cette opération sur le dos des masses laborieuses. Elle n’a guère la possibilité pour le moment d’échapper à cette redistribution, une intervention militaire résolue étant politiquement et socialement hors de sa portée dans la conjoncture actuelle.

D’autre part, la longue phase de baisse relative des prix des matières premières (1952-1970) par rapport au mouvement des prix des produits manufacturés, a provoqué des disproportions croissantes dans la distribution des capitaux entre divers secteurs, conduisant à des goulots d’étranglement et à des phénomènes de pénurie qui n’ont pas de causes naturelles, mais qui résultent fondamentalement de l’anarchie de l’économie capitaliste internationale. Dans le cadre d’une telle économie, la hausse vertigineuse des prix et des profits, comme celle dont profitent aujourd’hui les trusts du pétrole, constitue le mécanisme « normal » pour réorienter les capitaux vers ces secteurs et pour y stimuler les investissements et la production, éliminant ainsi ces disproportions.

Le fait que les masses laborieuses des pays impérialistes vont devoir payer la note, alors que les trusts vont s’approprier de nouvelles richesses, le fait que des peuples de nombreux pays semi-coloniaux (comme ceux de la péninsule indienne) vont souffrir parallèlement du prix plus élevé du pétrole et de la hausse des prix des produits manufacturés qui en résultera, devra partout stimuler une mise en accusation de la gabegie capitaliste par les marxistes révolutionnaires, axée sur la revendication d’expropriation de toutes les sources d’énergie et leur gestion sous contrôle ouvrier, et sur la nécessité de passer à une planification socialiste de l’économie mondiale.

Mais si l’effet global de la « crise de l’énergie », de la hausse des coûts d’autres matières premières stratégiques, sera de réduire le taux de profit de l’industrie manufacturière des pays impérialistes et d’accentuer ainsi les tendances à un ralentissement prononcé de la croissance dans les années 70.

2. — L’aggravation des contradictions inter-impérialistes

Les années qui ont suivi la 2e guerre mondiale ont été caractérisées par une hégémonie quasi absolue de l’impérialisme américain au sein du monde capitaliste. Cette hégémonie s’appuyait sur la supériorité technologique et productive de l’économie américaine, sur le monopole américain des armes nucléaires, sur la primauté du dollar, sur la dépendance des autres puissances capitalistes à l’égard d’une aide américaine courante en vue de reconstruire et de reconsolider leurs économies et leurs États gravement ébranlés par la guerre et la montée révolutionnaire limitée des années 44-48. L’établissement d’une série d’alliances politico-militaires autour du globe, toutes axées sur l’hégémonie de l’impérialisme américain (OTAN, CENTO, OTASE, OEA) couronnait le système impérialiste mondial d’après 1945.

Cette situation a été profondément modifiée au cours des dernières années. La reconstruction spectaculaire des puissances impérialistes d’Europe occidentale et du Japon faisait jouer pour la première fois dans l’histoire du capitalisme la loi du développement inégal aux dépens de la bourgeoisie américaine. L’économie des États-Unis a subi une érosion de ses avantages de productivité par rapport à ses principaux concurrents. L’effort pour assurer simultanément l’extension de ses exportations de capitaux, le financement des coûts de son rôle de gendarme mondial du système impérialiste, et l’achat de la stabilité relative de son front intérieur en acceptant le maintien et même un accroissement modeste du niveau de vie du prolétariat industriel organisé, dépassèrent les ressources de la bourgeoisie américaine. Il en résulta un déficit permanent de la balance des paiements et une crise rampante du dollar. L’accélération de l’inflation, causée notamment par la guerre du Vietnam et par la nécessité de sortir de la récession prolongée de 1969-1970, a fini par provoquer la chute du dollar et du système monétaire international créé à Bretton-Woods. C’était l’expression symbolique de la perte de l’hégémonie quasi absolue de l’impérialisme américain au sein du monde capitaliste.

Certes, l’impérialisme américain continue à occuper une position de supériorité relative parmi les puissances impérialistes. Si ses taux de croissance de la production matérielle et de sa productivité sont inférieurs notamment à ceux du Japon et de la RFA, si sa part du commerce mondial est largement inférieure à celle du Marché commun européen, son industrie et ses revenus dépassent encore largement ceux de l’Europe capitaliste prise dans son ensemble. Il possède encore plus de capitaux investis à l’étranger que les autres puissances impérialistes réunies. Surtout la supériorité militaire qu’il continue à exercer au sein de l’alliance impérialiste est hors de proportion avec son poids économique et financier.

Mais l’aggravation des contradictions inter-impérialistes — qui est fonction non seulement du changement des rapports de forces au sein de l’alliance impérialiste, mais aussi de l’aggravation de la crise structurelle du capitalisme mondial — a la tendance inexorable à passer du domaine commercial, industriel et financier au domaine politique et même au domaine militaire. Le leadership américain est sérieusement contesté et sapé au sein de l’alliance impérialiste mondiale sans qu’une autre puissance puisse prétendre la remplacer. Certaines des ripostes d’auto-défense de l’impérialisme américain — telle la tentative de déplacer une fraction des charges militaires impérialistes globales vers les pays d’Europe capitaliste et le Japon, ou le chantage au retrait des forces des armées américaines d’Europe — contribuent à nourrir les tendances à une force nucléaire européenne d’abord, japonaise ensuite, qui pourraient, le cas échéant, exprimer au niveau politico-militaire le changement de rapport de forces déjà intervenu au niveau économique et financier.

Les efforts de la diplomatie américaine tendent à se réorienter d’une stratégie bipolaire (des « deux grands » de l’après-guerre) vers une stratégie répondant à une constellation plus complexe : trois grands (USA, URSS, Chine, celle-ci étant toutefois moins « Grande »), Japon, Europe capitaliste qui est dépourvue d’unité politique. Ces efforts visent à défendre les positions américaines au sein du monde capitaliste et non à parvenir à un renversement fondamental des alliances. Les intérêts de classe du capital dans son ensemble continuent à primer à la longue sur des considérations de concurrence, et ce pour des raisons matérielles tangibles. La perte de l’Europe capitaliste ou du Japon serait un coup mortel pour la bourgeoisie américaine. Celle-ci restera donc fondamentalement attachée aux alliances impérialistes internationales, tout en s’efforçant de modifier les rapports de forces au sein de cette alliance, comme le font depuis des années ses concurrents et partenaires européens.

L’aggravation de la concurrence inter-impérialiste s’exprime ainsi, en définitive, sur le plan politique, par une crise de direction au sein de la bourgeoisie internationale. Celle-ci ne peut rétablir une unité de vue et de riposte qu’au prix de négociations de plus en plus laborieuses. Les réserves de la bourgeoisie européenne par rapport à la politique américaine au Vietnam et au Moyen-Orient, les difficultés de la reconstruction d’un système monétaire international quelconque, les coups fourrés que se portent les différentes puissances impérialistes dans la course aux matières premières et aux marchés de l’Est, ou dans les rapports avec les bourgeoisies d’Amérique latine, ne sont que quelques-unes des péripéties de cette crise de direction, qui affaiblit gravement le système capitaliste dans son ensemble.

La C.E.E. traverse une crise prononcée par suite de l’aggravation de la situation économique internationale du capitalisme, et de l’exacerbation de la concurrence inter-impérialiste. Cette crise n’exprime nullement un quelconque pouvoir accru du capital américain en Europe qui paralyserait la constitution d’une puissance impérialiste intégrée. Elle exprime au contraire la force encore considérable des tendances au repli protectionniste et nationaliste de chaque bourgeoisie européenne, dès que sa situation économique se détériore, c’est-à-dire la puissance encore limitée de l’interpénétration des capitaux à l’échelle européenne. Pas plus qu’il ne fallait hier proclamer « irréversible » la tendance à l’unification économique et politique de l’Europe capitaliste, il ne convient aujourd’hui de miser sur la désintégration « inévitable » du Marché commun. La décision interviendra sans doute seulement au moment d’une récession généralisée grave qui exigera d’une manière ou d’une autre une intervention encore plus accentuée de l’État bourgeois dans l’économie. Si l’interpénétration des capitaux à l’échelle européenne s’avère prédominante, seul un « super-État européen » sera à la hauteur des besoins des monopoles européens. Si cet État ne voit pas le jour, alors le repli vers un protectionnisme étatique national paraît inévitable.

3. — La nouvelle stratégie contre-révolutionnaire de l’impérialisme et le destin de la révolution vietnamienne

En présence de toutes ces difficultés économiques, sociales, politiques croissantes à l’échelle mondiale, la stratégie fondamentale de l’impérialisme s’est sensiblement modifiée au cours des dernières années. Pendant les années 60, elle avait été axée avant tout sur l’intervention américaine directe, afin d’arrêter et d’étouffer de nouveaux foyers révolutionnaires. La guerre d’intervention contre-révolutionnaire, que l’impérialisme américain avait déclenchée en Indochine fut l’expression la plus frappante de cette stratégie.

Celle-ci a abouti à un échec. Non seulement l’intervention militaire US n’a pas réussi à écraser la révolution indochinoise, mais le prix financier et politique à payer pour la poursuite de cette opération s’est avéré de plus en plus élevé et risquait d’ébranler la stabilité relative de la société bourgeoise aux États-Unis même. Répéter à brève échéance dans un autre pays une guerre du type de la guerre d’Indochine semble impossible pour la bourgeoisie américaine.

La stratégie contre-révolutionnaire globale de l’impérialisme a, dans ces conditions, évolué vers la combinaison entre la création de relais contre-révolutionnaires sans intervention directe des troupes US (bien qu’avec une aide militaire de plus en plus ample de l’impérialisme), et la négociation avec les bureaucraties de Moscou et de Pékin pour amener celles-ci à accentuer leur rôle de frein au sein du mouvement de masse — en vue d’empêcher des soulèvements révolutionnaires qui ne pourraient plus être maintenus dans le cadre du capitalisme — en échange de la reconnaissance de leur pouvoir de fait sur les pays qu’elles contrôlent.

Les principaux relais contre-révolutionnaires sur lesquels s’appuie cette stratégie sont l’armée brésilienne en Amérique latine, l’armée israélienne au Proche-Orient, l’armée iranienne dans le Golfe arabique-persique, l’armée sud-vietnamienne et thaïlandaise dans le Sud-Est asiatique, l’armée sud-africaine en Afrique. Mais l’efficacité de l’armée sud-vietnamienne est plus que douteuse, la poursuite du processus révolutionnaire en Indochine pouvant la désintégrer progressivement. La montée du mouvement étudiant et ouvrier sape l’efficacité de l’armée thaï. L’efficacité de l’armée israélienne ayant été mise en question par la guerre du Kippour, il est probable que l’impérialisme américain va chercher au moins un complément à celle-ci du côté des régimes arabes réactionnaires. Et il y a en outre deux failles béantes dans ce dispositif. D’une part, l’impérialisme japonais rencontre de grandes difficultés politiques pour se militariser au point de pouvoir se substituer aux forces américaines dans le Sud-Est asiatique. D’autre part, en Europe occidentale, la création d’une véritable force de frappe contre-révolutionnaire des bourgeoisies européennes rencontre des difficultés encore plus grandes, ce qui détermine notamment le retournement spectaculaire des politiques gaullistes en France, qui réclament aujourd’hui à grands cris le maintien de la présence militaire américaine en Europe.

Il ne faut pas sous-estimer l’efficacité de certains de ces relais contre-révolutionnaires. Les armées brésilienne et israélienne ont sans aucun doute pesé lourdement pour freiner le développement de foyers révolutionnaires dans leurs régions respectives. Dans les pays d’Europe occidentale où les tensions se manifestent de la façon la plus aigüe, le renforcement par la bourgeoisie des dispositifs de guerre civile passe par une préparation des armées nationales à la lutte contre la « subversion intérieure ». Cette préparation, sans déboucher nécessairement à court terme sur la liquidation de la conscription, implique une accentuation du poids du secteur professionnel de l’armée spécialement préparé, au plan matériel et idéologique, à la prise en charge de la lutte contre l’ennemi intérieur. Cette préparation de l’armée aux tâches de guerre civile doit être vigoureusement combattue par le mouvement ouvrier. Néanmoins, dans l’ensemble, cette contre-stratégie est conditionnée par le sort de la montée des mouvements de masse en cours. Sans une défaite politique et sociale très lourde des prolétariats japonais et européen, on ne voit pas comment l’impérialisme pourrait créer dans ces régions-clés du monde, une force militaire stable et efficace.

Par ailleurs, la capacité des bureaucraties de Moscou ou de Pékin de freiner ou de trahir effectivement de puissants mouvements révolutionnaires de masse, en échange d’un modus vivendi avec l’impérialisme, ne dépend pas seulement de leurs intentions — qui vont certainement dans ce sens — mais encore de la puissance de la montée révolutionnaire, des rapports de forces entre les vieilles directions traîtres et les nouvelles avant-gardes au sein du mouvement de masse, du degré de contrôle que Moscou, Pékin et leurs agents respectifs exercent sur ce mouvement, des répercussions au sein même des partis communistes des rapports de forces modifiés dans le mouvement de masse, etc. De ce point de vue, la situation est aujourd’hui fondamentalement différente de celle des années 1944-47. La force, la cohésion et le degré de contrôle de l’appareil stalinien — sans parler de l’appareil maoïste — sur le mouvement ouvrier international sont beaucoup plus réduits, la puissance et l’autonomie du mouvement de masse beaucoup plus grandes. C’est pourquoi parler d’un nouveau Yalta, dans le sens de la capacité de Washington, de Moscou et de Pékin de partager le monde en zones d’influence et maintenir le statu quo est tout à fait déplacé.

Le destin de la révolution indochinoise est en quelque sorte la synthèse de toutes ces tendances d’évolution qui dominent aujourd’hui le devenir du monde. La force de la poussée révolutionnaire des masses vietnamiennes est telle qu’elle a défait l’effort systématique, s’échelonnant sur une décennie, de l’impérialisme américain, pour l’écraser au moyen de la concentration de feu la plus forte jamais connue sur un territoire aussi exigu. L’opposition de masse contre la poursuite de cette guerre contre-révolutionnaire avait une telle ampleur aux États-Unis qu’elle a obligé l’impérialisme américain à retirer le gros de ses forces d’infanterie au Vietnam.

Mais l’isolement international relatif dans lequel s’est trouvée la révolution indochinoise, le fait que les bureaucraties de Moscou et de Pékin ne lui accordèrent qu’une aide au compte-goutte tout en augmentant sans cesse leur pression en faveur d’un compromis, n’ont pas permis à la révolution de poursuivre de manière réaliste la perspective d’une victoire militaire sur le terrain contre la guerre aérienne de l’impérialisme US. Les voyages de Nixon à Pékin et à Moscou ont contribué à démobiliser le mouvement anti-guerre aux USA. Dans ces conditions, le cessez-le-feu qui mit fin à l’intervention militaire impérialiste directe au Vietnam et qui a été suivi par la cessation similaire de l’intervention au Laos, et au Cambodge, ne signifie pas la victoire immédiate et automatique de la révolution permanente au Vietnam.

Il signifie que la révolution indochinoise se poursuit dans des rapports de forces améliorées pour elle, du fait de l’arrêt de l’intervention américaine directe, sans que cet arrêt ne soit accompagné d’une démobilisation ou d’un désarmement des forces du FNL sud-vietnamien, ni d’un arrêt de l’aide nord-vietnamienne à la révolution dans le Sud et sans que l’ensemble de ces forces ne cessent leur effort pour renverser le régime fantôche de Thieu. Mais il signifie que la poursuite de la révolution prendra du temps, qu’elle évitera pendant un temps de grosses batailles frontales avec l’armée de Thieu, que l’accent se porte sur l’élargissement de la révolution agraire, la consolidation des nouveaux organes de pouvoir mis en place à la campagne, l’effort de désintégration politico-sociale de l’armée contre-révolutionnaire, la réanimation de la lutte dans les villes, notamment par le combat pour la libération des prisonniers politiques, pour le rétablissement des libertés démocratiques, contre la vie chère et l’agiotage, pour le droit des réfugiés de retourner dans leur village d’origine.

Les victoires des forces révolutionnaires obtenues au Laos et surtout au Cambodge facilitent le déroulement de la révolution permanente au Vietnam jusqu’à sa victoire. Les menaces de reprise des bombardements américains, l’aide très large que Washington continue à accorder au fantoche Thieu, les pressions « modératrices » et capitulardes que Moscou et Pékin continuent à exercer sur les révolutionnaires indochinois freinent par ailleurs la marche vers la victoire. Tout dépendra en dernière analyse de l’engagement des forces de classe vives sur le terrain, de leurs rapports de forces, de leur volonté de combat, de l’orientation et de la résolution de leurs directions. Pendant toute une phase, la situation restera celle d’une dualité de pouvoir du haut en bas dans une large partie du Sud-Vietnam. L’issue de la révolution sera sans doute décidée par sa capacité à étendre cette dualité de pouvoir vers les villes et surtout vers le grand Saïgon. Là encore, l’intervention autonome du prolétariat, avec ses formes d’action et d’organisation propres, marquera probablement la phase finale de la révolution indochinoise.

4. — La remontée des luttes en Europe occidentale

La remontée des luttes du prolétariat d’Europe occidentale depuis le coup de tonnerre de Mai 68 en France est l’expression spectaculaire de la place prépondérante que la classe ouvrière occupe au sein de l’actuelle montée révolutionnaire, par opposition à celle des années 1949-1967 axée avant tout sur la révolution coloniale.

L’ampleur de ces luttes, leurs objectifs de plus en plus anti-capitalistes et leur portée politique croissante qui a conduit à plusieurs reprises jusqu’à poser objectivement la question du pouvoir, concordent pour placer à nouveau quelques-uns des pays clés d’Europe capitaliste au seuil d’une crise pré-révolutionnaire.

À partir de 1968, l’Italie a traversé une crise sociale et politique très profonde qui, dans la deuxième moitié de 1969, a débouché sur une crise pré-révolutionnaire. La classe ouvrière et d’autres couches laborieuses se sont mobilisées des années durant dans des luttes d’une très grande ampleur, à la dynamique potentiellement anticapitaliste. Cette poussée qui a acquis un caractère unitaire de classe prononcé, a été marquée par des revendications égalitaires, par des expériences significatives allant dans le sens du contrôle ouvrier (contrôle sur les cadences, les effectifs de travail, etc.), par une contestation de l’autorité patronale dans son ensemble, par l’émergence d’organismes nouveaux de démocratie prolétarienne (délégués ouvriers et conseils de délégués). L’occupation de Fiat Mirafiori, la plus grande usine d’Europe, et d’autres entreprises à Turin, 5 ans après le commencement de la nouvelle étape et à la conclusion d’une dure bataille de 6 mois pour le nouveau contrat de métallos, est l’indication la plus éloquente de la profondeur d’une radicalisation ouvrière qui n’est pas épuisée.

Le prolétariat français qui a fait en mai-juin 1968 l’expérience exaltante d’une grève générale avec occupation des entreprises englobant environ 10 millions de travailleurs n’a pas connu de reflux depuis lors. Sa montée se produit dans le cadre de la décomposition du régime gaulliste. Pour tenter de canaliser cette montée dans des voies réformistes, les directions du PC et PS ont établi l’Union de la gauche avec son « Programme Commun », en présentant un succès parlementaire de ce bloc comme devant ouvrir « une courte étape vers le passage au socialisme ». Temporairement ralentie avant les élections de mars 1973, cette montée a repris de la vigueur immédiatement après celles-ci en dépit de l’échec électoral de l’Union de la Gauche. Elle se manifeste non seulement dans des luttes plus dures mais aussi par des revendications qui mettent en cause l’autorité patronale et par l’apparition de formes d’auto-organisation des masses en lutte, en partie hors de l’emprise totale des vieilles directions et des organisations traditionnelles. La montée révolutionnaire s’étend aux domaines les plus variés de la société (enseignement, famille, armée, justice, etc.). La nouvelle avant-garde qui est encore largement inorganisée a pris depuis Mai 68 des dimensions de masse, elle inclut des couches grandissantes de jeunes travailleurs et constitue d’ores et déjà un facteur sensible sur la scène politique.

La classe ouvrière espagnole a connu dès les grèves contre les condamnations à mort des militants basques, par le tribunal de guerre de Burgos en 1970, une politisation progressive de ses luttes. Même lorsqu’elles éclatent sur des questions salariales, elles tendent à poser des revendications politiques (libération des prisonniers politiques, liberté syndicale, etc.) et à se transformer en affrontement direct avec les forces de répression et avec le régime franquiste. Ainsi le mot d’ordre de la grève générale révolutionnaire — que nos camarades espagnols ont opposé les premiers à l’orientation du PCE pour une grève générale pacifique visant à libéraliser le régime sans toucher à sa structure capitaliste — a-t-il montré avoir un caractère approprié successivement au Ferrol, à Vigo, à San Andrian et à Pampelune, où de telles grèves générales ont effectivement éclaté à l’échelle locale, en riposte à la répression de grèves au début purement économiques. La propagande pour la préparation d’une grève générale révolutionnaire à l’échelle nationale acquiert dans ces conditions une résonance croissante dans l’avant-garde du prolétariat espagnol.

En Grande-Bretagne, des millions de travailleurs ont opposé une résistance farouche aux tentatives du gouvernement Wilson d’abord, du gouvernement Heath ensuite, de briser la combativité ouvrière, en faisant adopter une législation anti-syndicale et en accroissant le chômage. Les grèves des mineurs avec emploi de piquets massifs autour des centrales électriques, la grève générale politique du 1er mai 1973 contre la politique des revenus marquent les points jusqu’ici culminants de ces combats, qui ont provoqué une radicalisation prononcée au sein des syndicats et de l’aile gauche du Labour Party, ainsi qu’une croissance notable des courants politiques situés à gauche du Labour Party.

Même en Allemagne occidentale, dont le prolétariat a abordé une période ouverte par la fin du long boom d’après-guerre avec un niveau de conscience de classe très bas (résultant de la victoire du fascisme, de la guerre, de la division du pays, des effets désastreux de l’occupation soviétique, de l’anti-communisme triomphant pendant la guerre froide, des succès économiques imprévus de la reconstruction capitaliste), la remontée des luttes ouvrières s’est fait sentir. Des grèves sauvages de septembre 1969 aux grèves sauvages de l’été et de l’automne 1973, la reprise de combativité du prolétariat ouest-allemand est incontestable même si elle retarde encore en ampleur et en profondeur sur celle des autres pays capitalistes européens.

Ces phénomènes se sont produits également, fut-ce à un rythme plus lent et avec une ampleur plus réduite, dans des pays européens plus petits comme la Belgique et le Danemark. Ils marquent une tendance générale qui s’étendra sous des formes diverses à la plus grande partie des pays capitalistes d’Europe, surtout si la percée vers la crise révolutionnaire s’effectue dans quelques pays importants.

L’apparition d’une situation temporaire de dualité de pouvoir en Irlande du Nord, au cours des luttes pour les droits civils, et la situation de guerre civile endémique qui subsiste dans ce pays, révèlent également jusqu’à quel point la situation est devenue instable pour le grand capital en Europe occidentale.

L’importance de la remontée actuelle des luttes ouvrières en Europe se révèle surtout par trois traits : d’abord le fait que les revendications et les actions ouvrières en Europe prennent un caractère de plus en plus anti-capitaliste, dont les diverses variantes de la revendication du contrôle ouvrier sont l’expression la plus nette ; ensuite la poussée instinctive des travailleurs vers l’auto-organisation des luttes (comités de grève, comités de grève élus, assemblées générales de grévistes contrôlant le comité de grève) ; c’est-à-dire leur caractère de plus en plus anti-bureaucratique ; enfin une synchronisation de la montée ouvrière dans tous les grands pays d’Europe, synchronisation qu’on avait connue ni en 1919-20, ni en 1923, ni en 1936, ni en 1945-48, et qui paralyse largement le rôle de gendarme qu’un quelconque des grands États bourgeois pourrait jouer à l’échelle européenne.

Le rôle joué par les travailleurs immigrés, la couche la plus exploitée du prolétariat dans de nombreux pays d’Europe et qui est la cible des premières attaques massives du capital tant sur le plan économique que sur le plan politique (montée de la démagogie raciste d’extrême-droite) pour internationaliser ces luttes, surtout leurs formes les plus radicales, doit être particulièrement mis en évidence. Tous ces indices ne trompent pas. Ils laissent prévoir, dans un avenir rapproché, une vague révolutionnaire des plus importantes du prolétariat d’Europe capitaliste, préparée et stimulée par les situations révolutionnaires qui avaient existé à plusieurs reprises depuis 1968 dans plusieurs pays et que la bourgeoisie n’a pas réussi à écraser.

5. — La montée de l’impérialisme japonais et ses contradictions

L’expansion spectaculaire de l’économie capitaliste du Japon est un des phénomènes les plus importants qui a modifié la situation mondiale au cours des vingt dernières années. Reconstruit par l’impérialisme américain pour faire contrepoids à la puissance de l’URSS en Asie et à la victoire de la révolution chinoise, nourri par les effets de la guerre de Corée et de la 2e guerre d’Indochine, jouissant des avantages de la technologie la plus moderne dans des secteurs industriels importants comme la sidérurgie, la construction navale, les industries de précision et l’industrie électronique, l’impérialisme japonais a exploité à fond l’armée de réserve industrielle dont il disposait encore pendant les années 50 et le début des années 60, pour se lancer dans une offensive commerciale d’abord et financière ensuite, sur le marché mondial.

À la suite de cette offensive, il domine largement l’économie de la Corée du Sud, des Philippines, et se lance à la conquête « pacifique » de l’Indonésie, de Singapour, de Hong Kong et de la Thaïlande ; il est le premier partenaire commercial de la R.P. de Chine et de l’Australie, et il commence à pénétrer sur les côtes pacifiques des USA, du Canada, du Mexique tout en réalisant déjà au Brésil des investissements de capitaux annuels supérieurs à ceux des USA. Cette expansion commerciale correspond non seulement à la nécessité de trouver des débouchés pour son industrie géante et des champs d’investissements pour ses capitaux excédentaires, mais aussi à sa hantise d’une pénurie de matières premières qui l’avait déjà lancé sur la voie de l’expansion — alors militaire — dès avant la 2e guerre mondiale.

L’expansion économique rapide de l’impérialisme japonais s’est par ailleurs heurtée à des limites qui résultent de l’interaction de deux facteurs. D’une part, le déclin de l’hégémonie de l’impérialisme US sur le système politique et économique de l’impérialisme international enlève à cette expansion la base monétaire (un dollar stable) et politique (l’hégémonie US en Extrême-Orient) sur laquelle elle s’était appuyée. D’autre part, une série de facteurs internes qui ont nourri la croissance économique rapide des décennies passées se sont également épuisés.

L’affaiblissement des stimulants fondamentaux de la croissance passée ont plongé la bourgeoisie japonaise dans de profondes difficultés économiques. Cela s’est déjà exprimé par le renversement dramatique de la balance des paiements japonaise et la chute consécutive du yen qui, après sa montée spectaculaire suivant la déclaration de Nixon d’août 1971, est maintenant plus proche de son cours antérieur.

Dans cette situation, le déclin de la prédominance politique du LDP se développe à un rythme accéléré. Des couches toujours plus larges des masses japonaises se séparent du gouvernement LDP et de sa politique. Cette tendance impulse des luttes de plus en plus indépendantes et militantes des masses qui se sont en train de se développer, et pousse par ailleurs le PC japonais au centre de la scène politique. La vague de radicalisation ne peut en effet plus être contenue dans le cadre d’un bloc de centre-gauche (socialiste - social - démocrate et « Komeito »). L’approfondissement de la crise, dans des conditions de combativité croissante des masses laborieuses, favorise l’avance d’une solution de type front populaire par le PS et le PC. Cela permet d’envisager une confrontation entre la bourgeoisie et le prolétariat dans la période à venir ; la lutte contre la tendance au front populaire devient une tâche de plus en plus urgente pour les marxistes révolutionnaires.

6. — Le déclin de l’hégémonie américaine et la crise de la société bourgeoise aux États-Unis

De tous les pays impérialistes importants, les États-Unis sont le seul dont le prolétariat ne participe pas encore à la remontée spectaculaire des luttes des dernières années. Les marxistes révolutionnaires doivent accorder une importance particulière à l’analyse théorique et politique des causes de ce retard qui est lié au grand retard historique de formation de la conscience de classe politique du prolétariat américain, mais sans qu’il s’identifie à lui.

Pendant la période d’après-guerre, le capitalisme nord-américain a pu jouir d’une stabilité sans pareille à aucune autre puissance impérialiste importante. Cette situation s’explique en grande partie par l’hégémonie internationale de l’impérialisme américain et les avantages de productivité de son économie qui permirent une augmentation constante du niveau de vie des travailleurs américains.

Cette période prolongée de prospérité économique devait peser lourdement et négativement sur le développement de la combativité et de la conscience de classe du prolétariat nord-américain. La marge de manœuvre économique des bourgeoisies nord-américaines leur permettaient d’accorder des concessions réelles à la classe ouvrière tout en évitant généralement des affrontements violents et directs avec des secteurs importants du mouvement ouvrier organisé. Cette situation devait permettre, surtout dans les années d’après-guerre, la cristallisation d’une bureaucratie syndicale ultra-réactionnaire qui, dans bien des cas, gagna ses galons par son anti-communisme militant et le rôle qu’elle joua dans la chasse aux sorcières pendant la guerre froide, de même que la consolidation d’une large aristocratie ouvrière ultra-conservatrice, toujours prête à sacrifier les intérêts du prolétariat nord-américain à ses propres privilèges.

Une série de facteurs devait contribuer à ébranler cette stabilité sociale relative : la révolte des Noirs, la guerre d’Indochine, l’affaiblissement économique de l’impérialisme américain par rapport aux autres puissances impérialistes. Les réajustements politiques entrepris par l’administration Nixon sont l’expression de cet ébranlement, dans la politique étrangère et domestique (abandon de la plupart des programmes sociaux, des administrations précédentes, coupures sévères dans l’ensemble du domaine des dépenses sociales, politique de contrôle des prix et des salaires, offensive plus ou moins généralisée contre le niveau de vie de la classe ouvrière, etc.). Le déclin de l’hégémonie américaine dans le monde et le changement accéléré des conditions dans lesquelles s’effectue la mise en valeur des capitaux aux États-Unis ont sapé la stabilité de la société bourgeoise. Celle-ci a connu, notamment, au cours des 10 dernières années, une révolte massive contre la structure essentiellement raciste de la société, le plus grand mouvement de masse jamais vu dans l’histoire contre une guerre contre-révolutionnaire de sa propre bourgeoisie, l’ébranlement massif des valeurs classiques de la bourgeoisie. Si ces vagues successives ont pu être récupérées électoralement par le système de deux partis bourgeois — fondamentalement parce que les bureaucraties de Moscou et de Pékin ont puissamment aidé Nixon à démobiliser le mouvement anti-guerre — les structures traditionnelles du pouvoir ne s’en trouvent pas moins ébranlées, tant objectivement qu’aux yeux des masses.

Loin d’être un accident de parcours, le scandale Watergate est l’expression la plus nette de cet ébranlement. Le grand capital américain rencontre des difficultés croissantes à adapter ses méthodes traditionnelles de gouvernement à des conditions socio-économiques nationales et internationales en rapide mutation. En s’élevant au-dessus des coalitions et des machines électorales démocrates et républicaines, l’administration Nixon commençait à détruire sérieusement l’équilibre des forces politiques bourgeoises. Les secteurs de cette bourgeoisie qui croient qu’une telle entreprise risquait de s’effectuer à leurs dépens se sont saisis du scandale Watergate pour tenter de remettre Nixon au pas sans pour autant remettre en question les tendances à long terme vers l’État fort. Mais cette offensive anti-Nixon pourrait miner la confiance des masses américaines dans tout le système politique bourgeois.

Aux effets de cette crise des institutions politiques s’ajoutent les effets des difficultés économiques du capitalisme américain sur la classe ouvrière. Les facteurs objectifs qui avaient contribué à la passivité politique et sociale du prolétariat au cours des 25 dernières années jouent de moins en moins. Les avantages en matière de productivité de l’économie américaine s’amenuisent ou disparaissent. Les salaires réels du prolétariat américain pris dans son ensemble ont cessé d’augmenter depuis le « forcing » de la guerre du Vietnam. Les différences de niveau de vie avec celui de l’Europe occidentale se réduisent progressivement. L’offensive de la bourgeoisie contre le niveau de vie de la classe ouvrière se mène de façon diversifiée mais systématique : combinaison de hausses salariales nominales et intensification des cadences et des heures supplémentaires, attaque directe contre les salaires réels par l’inflation, réduction des dépenses sociales affectant les secteurs les plus exploités du prolétariat, notamment les minorités nationales, etc. La crise énergétique offre de plus un prétexte pour toute une série de rationalisations dans certains secteurs de l’économie et de mise à pied. Jusqu’à ce jour, cette offensive n’a pas suscité de riposte massive de la part de la classe ouvrière américaine, dans une large mesure à cause de la trahison des bureaucraties syndicales qui acceptent de facto la politique générale de la bourgeoisie américaine.

Cependant, les grèves des récentes années dans le secteur public, des ouvriers agricoles, des grèves dures et parfois sauvages dans la grande industrie, l’apparition de caucus syndicaux s’opposant aux vieilles directions bureaucratiques traditionnelles indiquent que le mécontentement est loin d’être inexistant dans la classe ouvrière américaine, même s’il ne parvient pas encore à s’exprimer de façon massive et généralisée. Cette carence s’explique en partie par l’absence à l’heure actuelle d’une couche de militants ouvriers avancés suffisamment nombreux et bien organisés pour impulser autrement que sur une base locale ou sectorielle un débordement dans l’action des puissants appareils bureaucratiques. Toutefois, une radicalisation moléculaire, surtout parmi les travailleurs jeunes, noirs et chicanos, impulsée à la fois par le changement de la conjoncture économique et les séquelles idéologiques des mouvements sociaux de la fin des années 60, est une réalité indéniable et aura un impact sur l’émergence de l’avant-garde ouvrière.

Dès lors, la variante la plus probable pour l’avenir immédiat des États-Unis n’est ni la prolongation de l’actuel déclin momentané des mouvements de révolte de masse, ni l’évolution rapide du pays vers une dictature de type militaro-policière, voire de type fasciste. Elle est au contraire celle d’une nouvelle poussée du mouvement de masse, cette fois centrée davantage sur les luttes ouvrières déclenchées en réaction à l’inflation, au chômage, à la détérioration des conditions de vie, de travail, d’environnement — phénomènes qui seront aggravés au cours de la prochaine récession. La révolte d’importants secteurs du prolétariat contre la politique de collaboration de classe de la bureaucratie syndicale, contre son acceptation des blocages successifs des salaires et de la politique des revenus, stimulera cette reprise des luttes ouvrières, lui donnera un caractère à la fois anti-capitaliste et anti-bureaucratique plus prononcé et portera des coups violents au système des deux partis bourgeois, mettant de nouveau à l’ordre du jour l’organisation politique indépendante des travailleurs.

Le rôle primordial du Canada comme exportateur de matières premières dans la division nord-américaine du travail, ses liens commerciaux privilégiés avec les États-Unis, le caractère généralement satellite de son économie par rapport à l’économie américaine, lui permirent de jouir d’une période de prospérité aussi prolongée que celle des États-Unis et même d’une période de stabilité politique d’ensemble beaucoup plus grande. La position du Canada comme composante subordonnée (quoique largement autonome) d’une économie continentale dominée par le capital américain lui a profité durant presque toute la période d’après-guerre et jusqu’à maintenant. Toutefois, il résulte de cette dépendance que la stabilité politique, économique et sociale du pays dépend à un degré inconnu pour tout autre pays impérialiste de la bonne santé de l’économie américaine.

Les difficultés que connaît celle-ci se répercutent presque immédiatement sur l’économie canadienne. À l’heure actuelle, toute une série de facteurs liés directement ou indirectement à cette dépendance envers les États-Unis contribuent à saper la stabilité de l’État canadien et à rendre de plus en plus évident son caractère artificiel et son inviabilité en tant qu’État capitaliste distinct : sa dépendance extrême à l’égard du commerce international (surtout avec les États-Unis et avec certains pays de la CEE) rend son économie très vulnérable à des mesures protectionnistes. La faiblesse et les distorsions de son industrie manufacturière, la conscience nationale croissante des Acadiens, des Franco-Ontariens et des peuples indigènes, la fragmentation régionale extrême caractérisant son économie, sa structure sociale et son système politique qui se traduit par l’absence de toute équipe politique cohérente capable d’exprimer les intérêts de l’ensemble de la bourgeoisie canadienne, tout cela tend, dans les conditions actuelles et surtout dans l’éventualité d’une récession internationale, vers une crise domestique aigüe qui pourrait bien remettre en question toute la cohésion interne de l’État canadien.

Bien que la classe ouvrière canadienne dans son ensemble n’ait pas connu de mobilisations massives à l’échelle de tout le pays, on peut observer au cours des dernières années un accroissement notable du militantisme ouvrier de même qu’une multiplication d’affrontements durs entre des secteurs importants du mouvement ouvrier et les divers niveaux de l’État canadien (fédéral ou provincial) : grève du rail, mobilisation massive des syndicats de Colombie britannique, des enseignants de l’Ontario, des postiers, grèves exemplaires dures dans l’industrie légère suscitant de larges mobilisations de militants ouvriers à l’échelle locale. Ces affrontements commencent maintenant à poser devant un nombre petit mais croissant de militants syndicaux le problème de l’intervention violente de l’État.

Des notions élémentaires sur la nécessité urgente d’organiser l’auto-défense ouvrière commencent à surgir.

Dans toute l’Amérique du Nord, ce n’est qu’au Québec que les mobilisations ouvrières ont pris presque d’emblée un caractère massif. La grève générale du Front Commun du secteur public, de même que les débrayages semi-spontanés et quasi généraux de mai 72, les expériences de contrôle ouvrier et les occupations de ville constituent la plus importante mobilisation d’un secteur du prolétariat nord-américain des 25 dernières années. Le militantisme ouvrier, loin d’avoir été définitivement écrasé par la défaite du Front Commun, s’est manifesté pendant toute l’année 1973 par une vague de grève dans le secteur privé. Le poids de l’oppression nationale, l’extrême combativité du prolétariat, la crise économique endémique depuis 1964, la débilité économique et politique de la bourgeoisie québécoise, la faiblesse et l’hétérogénéité de la bureaucratie syndicale, l’intensité des contradictions sociales font du Québec le maillon faible de la chaîne impérialiste nord-américaine.

Le plus grand obstacle subjectif sur la voie de la révolution québécoise est le Parti québécois fondé sur le nationalisme bourgeois qui a réussi, faute d’organisations politiques autonomes de la classe ouvrière, à gagner l’allégence de l’écrasante majorité du mouvement ouvrier organisé. Cependant, l’intensification de la lutte de classes tend lentement mais sûrement à détacher un nombre croissant d’ouvriers avancés de l’influence du Parti québécois, préparant ainsi d’autres débordements violents des directions bureaucratiques et nationalistes. Les luttes du prolétariat québécois jusqu’à ce jour n’ont eu une influence que sur quelques militants isolés d’avant-garde de la classe ouvrière canadienne. Mais au fur et à mesure que les tensions sociales se développent au Canada et aux USA, l’exemple de la classe ouvrière québécoise sera plus largement suivi et constituera un facteur important de radicalisation.

Tous les changements décrits reflètent une transformation progressive de la situation sociale et politique en Amérique du Nord. Celle-ci fournira de nouvelles opportunités historiques pour une intervention révolutionnaire au sein du prolétariat du continent.

7. — La lutte du prolétariat semi-colonial pour son autonomie de classe

Un des traits les plus frappants du développement de la révolution coloniale au cours des dernières années a été l’accroissement du poids des luttes ouvrières, avec une tendance à l’autonomie d’action — y compris d’action politique — de la part du prolétariat dans un nombre croissant de pays coloniaux et semi-coloniaux. Ce phénomène résulte de l’interaction de plusieurs facteurs, parmi lesquels les progrès de l’industrialisation de ces pays et la banqueroute ouverte des directions nationalistes bourgeoises et petites-bourgeoises jouent un rôle prépondérant.

Le poids du prolétariat, plus spécialement prolétariat industriel, augmente dans plusieurs pays semi-coloniaux, même si l’industrialisation néo-coloniale ou dépendante — c’est-à-dire, partielle, étriquée, dominée par les trusts multinationaux — n’a guère réduit le chômage massif et la misère des bidonvilles. Les conflits entre ce prolétariat et non seulement le capital étranger mais aussi le capital « national » et les gouvernements même à vernis anti-impérialiste, tendent à s’accroître. En même temps, l’incapacité des gouvernements à résoudre les problèmes fondamentaux de la société de l’économie sous-développée, les liens qu’ils maintiennent avec l’impérialisme, les obligent à faire peser sur les masses les charges de l’industrialisation qui démarre. Inflation, vie chère, chômage, crise du logement et des services publics élémentaires, analphabétisme, stagnation sinon recul du niveau de vie, suppression des libertés démocratiques, blocage des salaires, interdiction des grèves — tels sont les maux auxquels les travailleurs et les paysans pauvres se trouvent toujours confrontés dans ces pays.

Voilà pourquoi le crédit politique dont jouissent des directions nationalistes traditionnelles grâce à quelques acquis réels, bien que partiels de la lutte anti-impérialiste se dissipe progressivement.

La perte de prestige du régime militaire « réformiste » au Pérou (qui a notamment réprimé très durement des grèves ouvrières), le déclin d’influence de la direction postnassérienne en Égypte, sans parler du Baath en Syrie et en Irak, le discrédit qui frappe le gouvernement Bandaranaïke au Srilanka, ainsi que les difficultés du régime Ramanantsoa à Madagascar et N’Gouabi au Congo, sont quelques illustrations de cette tendance générale. Il est probable que le retour au pouvoir du péronisme en Argentine provoquera une crise de l’influence de ce courant au sein de larges masses du prolétariat et de la jeunesse étudiante radicalisée en Argentine.

Le cas de l’Inde est particulièrement caractéristique à ce propos. Après la mort de Néhru et l’apparition d’une famine massive dans d’importants secteurs de ce sous-continent, l’emprise du Parti du Congrès sur les masses indiennes avait subi un déclin prononcé. La politique ultra-opportuniste du PCI et du PC (m) — collaboration gouvernementale, alliance avec les classes possédantes et leurs partis, répression de mouvements populaires, emploi de la violence contre d’autres tendances du mouvement ouvrier — fragmenta la montée prometteuse des masses surtout au Bengale occidental et au Kérala, freina leurs mobilisations et fit disparaître la perspective d’une solution de rechange à l’échelle nationale. Grâce à quelques manœuvres adroites à l’intérieur du pays (rupture avec les politiciens les plus corrompus du « syndicat ») et à l’extérieur (appui à la guerre de libération nationale du Banala Desh et victoire sur le Pakistan), Indira Gandhi put rétablir l’hégémonie politique du Parti du Congrès à un degré inconnu depuis 10 ans.

Mais cette restauration d’une apparence de stabilité ne fut que de courte durée. Les nouvelles difficultés d’approvisionnement en grains, qui éclatèrent en 1972, révélèrent qu’aucune des causes de la crise des années 1965-1966 n’avait été éliminée. De nouveaux déchirements intérieurs apparaissent au sein du Congrès. La différenciation sociale au village, la misère et l’absence de perspectives des travailleurs agricoles, des parias et des petits fermiers, s’aggravent sans cesse. Dans ces conditions, l’initiative peut à nouveau passer du côté du prolétariat. Celui-ci cherche instinctivement à surmonter les effets de la division syndicale, par la première apparition d’un système de délégués d’entreprise. Il commence même à manifester une solidarité agissante avec les pauvres du village (grève de solidarité des travailleurs de Bombay avec la grève des travailleurs agricoles du Maharashra). L’aboutissement de ce mouvement pour la conquête de l’initiative politique par le prolétariat indien au sein du processus de la révolution permanente dépendra de la construction d’une nouvelle direction révolutionnaire du prolétariat et de sa capacité à avoir une orientation correcte sur la révolution agraire. Mais les progrès réalisés sur cette voie par les poussées spontanées des masses faciliteront grandement la construction de cette direction, si les noyaux marxistes révolutionnaires suivent une politique correcte et interviennent dans les luttes des masses avec un esprit d’initiative et un sens des responsabilités.

D’une manière plus générale, les formes nettement prolétariennes prises par les luttes des masses dans de nombreux pays semi-coloniaux se sont accentuées : grève des ouvriers sidérurgistes en Égypte, des travailleurs Ovambo en Namibie, agitation syndicale et grèves du prolétariat noir en Afrique du Sud, grève générale avec occupation d’usines contre le putsch Bordaberry en Uruguay. Assemblée populaire en Bolivie, etc. Les échecs subis ont été fonction de l’insuffisance d’une nouvelle direction révolutionnaire, ce qui impliqua notamment des insuffisances sur le plan de la création d’organes de dualité de pouvoir du type soviétique, sur le plan de l’armement des masses, et sur le plan de l’alliance avec la paysannerie travailleuse. Mais les progrès réalisés sur la voie de l’autonomie politique du prolétariat au sein du processus de la révolution coloniale soulignent que la solution de ces insuffisances est aujourd’hui plus facile que jadis, et laissent présager de sombres perspectives pour l’impérialisme dans plusieurs secteurs coloniaux et semi-coloniaux.

L’évolution globale en Amérique latine confirme l’absence de toute base objective pour une période tant soit peu prolongée de démocratie bourgeoise. Certes, la vigueur de ce mouvement peut obliger le « parti-armée » de la bourgeoisie à troquer momentanément des régimes de dictature sanglante pour des régimes dits « réformistes ». Mais ceux-ci ne réussissant pas à canaliser et à faire reculer la combativité des masses, la répression armée et sanglante est vite réinscrite à l’ordre du jour. Il en fut ainsi en Bolivie en 1971, en Uruguay et au Chili en 1973. Il en sera ainsi aussi en Argentine.

Les effets d’une défaite grave du prolétariat par l’armée peuvent d’ailleurs être plus prolongés et plus lourds de conséquences que prévus, comme le confirme l’exemple du Brésil, où l’impérialisme et la réaction « nationale » ont pu créer pendant près d’une décennie un secteur relativement stabilisé en Amérique latine, servant de pôle contre-révolutionnaire pour tout le continent et attirant d’importants investissements de capitaux pour cette raison même. Mais il en résulte un renforcement numérique et social considérable du prolétariat industriel, qui finira par saper les conditions de cette stabilité temporaire.

Depuis la victoire sioniste de juin 1967, la révolution arabe avait surtout été marquée par la lutte armée du peuple palestinien dans le cadre du mouvement de résistance. Ils agissait là d’un important progrès qualitatif de la révolution arabe dans la mesure où la Résistance palestinienne participait au développement général d’un mouvement autonome des masses arabes — autonome par rapport aux directions nationalistes hégémoniques depuis le milieu des années cinquante. Mais cette autonomie réelle ne trouva pas d’expression politique consciente au sein de la Résistance, les directions de cette dernière étant elles-mêmes issues du mouvement nationaliste bourgeois et petit-bourgeois et prolongeant sa tradition politique à la tête de la lutte palestinienne. En conséquence, la Résistance palestinienne se cantonna généralement dans l’étroite limite d’une perspective anti-sioniste, propageant l’illusion selon laquelle la « guerre populaire » palestinienne pourrait à elle seule libérer la Palestine de la colonisation sioniste. Elle s’interdit tout programme social révolutionnaire au nom du caractère national de sa lutte, s’interdisant par le fait même toute possibilité de mobiliser réellement aussi bien les masses laborieuses ouvrières et paysannes du peuple palestinien que l’ensemble des masses laborieuses arabes, pourtant favorables à la lutte palestinienne, ainsi que la possibilité de promouvoir un mouvement de classe anti-sioniste en Israël même.

Cette politique de la direction officielle de la Résistance palestinienne explique la défaite subie par le mouvement armé du peuple palestinien à partir de 1970 en Jordanie et sa jugulation progressive par le pouvoir libanais. Mais en même temps, et indépendamment de toute direction existante, la montée du mouvement des masses arabes ne s’arrêtait pas ; elle se poursuivait inexorablement, atteignant de nouveaux sommets en Égypte. Cette montée est déterminée par la conjugaison de la profonde crise économico-sociale des régimes bourgeois arabes et le poids politique croissant de la situation dite de « ni guerre ni paix » résultant de la défaite arabe de 1967.

C’est pour endiguer cette montée et détruire son catalyseur politique que les régimes arabes entreprirent la Guerre d’Octobre 1973. Ils cherchaient par là à restaurer leur façade nationaliste en déclin permanent depuis 1967, à susciter l’intervention des grandes puissances, surtout de l’impérialisme américain, que les bourgeoisies arabes savent être le seul capable d’exercer une pression efficace en vue du retrait israélien des territoires occupés depuis 1967. En même temps, les régimes arabes resserraient leurs rangs sous le patronage de l’Arabie Saoudite, suppôt direct de l’impérialisme américain.

Aujourd’hui, sous le patronage de Washington, la liquidation de la lutte antisioniste des peuples arabes, connue sous le nom de « solution pacifique », est en bonne voie. La direction officielle de la Résistance palestinienne a franchi un pas décisif vers sa dégénérescence totale en exprimant sa volonté de participer au règlement diplomatique. Pour les révolutionnaires et les anti-sionistes véritables il est évident que toutes les formules de règlement proposées — aussi bien le plan Hussein de Fédération hachémite que celui de l’État croupion palestinien — ne sont qu’autant de formules liquidatrices.

L’application de la « solution pacifique », quelle que soit sa variante, créera une situation politique comparable au discrédit national des régimes arabes en 1948 et, par conséquent, favorisera à la longue le développement d’un mouvement réellement révolutionnaire des masses arabes, qui ne peut être que plus profond que ses prédécesseurs, dans la mesure où toutes les directions nationalistes — même les plus radicales — se sont discréditées et où la crise sociale exacerbée injecte de plus en plus une conscience de classe dans la lutte nationale révolutionnaire. Une nouvelle page de la révolution arabe est en train de s’ouvrir, dans laquelle les militants marxistes révolutionnaires auront à jeter les fondements du parti communiste révolutionnaire dirigeant de la révolution socialiste arabe. C’est une tâche que seule la Quatrième Internationale est susceptible de réaliser.

En Afrique noire, treize années d’indépendance néo-coloniale ont abouti à une accentuation de la crise économique qui exacerbe les contradictions sociales et politiques. Une industrialisation, bien que partielle et faible, a engendré un prolétariat jeune et stable qui s’affirme de plus en plus dans des luttes comme celles de la raffinerie M’Bae au Sénégal, les grèves de Donala au Cameroun, celles de Mauritanie ou les manifestations au Congo. À cela s’ajoute une radicalisation de la jeunesse scolarisée (Sénégal, Madagascar, Ghana, Niger…). Enfin, les masses paysannes n’échappent pas même à un degré moindre au phénomène de radicalisation (Madagascar en 1971, Tchad, Nigéria…).

En treize ans, la petite bourgeoisie gérante des intérêts impérialistes a connu une différenciation accélérée. Une fraction d’entre elle a pu réaliser une accumulation initiale grâce aux prébendes de l’appareil d’État. Les secteurs économiques où se développe ce capital africain restent marginaux et secondaires ; mais cette différenciation au sein de la classe dominante y produit des conflits politiques aggravant l’instabilité chronique des régimes. La bourgeoisie africaine reste économiquement et politiquement incapable de juguler la montée des masses, malgré l’emploi croissant de la répression. Dans ce contexte, se précise la naissance d’une nouvelle génération révolutionnaire qui, tirant les leçons des défaites des mouvements nationalistes, s’attelle à la tâche de construction de cadres marxistes révolutionnaires.

Les luttes de libération dans les pays dominés par une minorité blanche, et surtout celles qui se déroulent dans les colonies portugaises, jouent un rôle important dans la radicalisation de toute la jeunesse africaine. Au-delà des leçons politiques que ces luttes permettent de tirer, il y a aussi l’importance stratégique et économique pour l’impérialisme de l’Afrique australe et des îles du Cap Vert. Le soutien diplomatique, économique et militaire que l’impérialisme accorde au Portugal se fait en échange de concessions grandissantes de celui-ci dans la participation au pillage des colonies. Trop faible économiquement pour supporter un tel effort de guerre, le Portugal doit accepter notamment l’intervention de l’Afrique du Sud, maillon fort de l’impérialisme dans la région. La clef de voûte de cette alliance se situe dans des projets économico-militaires tels le barrage de Cabora-Bassa ou l’aménagement de Kunene.

Cependant, la proclamation de l’indépendance de la Guinée-Bissao et les progrès réalisés par la MPLA (Angola) et le FRELIMO (Mozambique) posent des problèmes politiques et stratégiques dont les solutions déterminent l’avenir de ces luttes. À l’approche des échéances, les forces centrifuges pourront se renforcer ou s’affaiblir sous l’influence de différents facteurs contradictoires.

Dans le contexte du réajustement de la stratégie impérialiste en Afrique australe, le développement du processus de révolution permanente sur la base de l’internationalisation du conflit dans toute cette région ne pourra se faire qu’à partir, notamment, d’une clarification au sein du MPLA et du FRELIMO, mouvements nationalistes révolutionnaires de conception multiclassiste, au rythme du développement de la révolution mondiale et de la situation en Afrique centrale.

Les victoires en Angola et au Mozambique se situeront alors dans le cadre plus large d’une crise révolutionnaire dans toute l’Afrique australe et dans celui de la remontée générale de la révolution africaine.

En Guinée-Bissao, l’évolution la plus importante dans la dernière période a trait aux changements survenus dans les zones libérées par l’élection de l’Assemblée nationale populaire, qui fut le principal facteur de la proclamation de l’État indépendant. Cependant, l’absence de formulation claire sur la nature sociale de l’État guinéen, la pression des États voisins et de l’URSS et la conception multiclassiste du PAIGC, font peser de lourdes hypothèques sur les possibilités de renversement définitif du capitalisme dans ce pays, s’il ne se produit pas une clarification et une différenciation politiques indispensables. L’isolement de cette lutte et la faiblesse de soutien international rendent compte partiellement des risques de repli du PAIGC sur le mythe de « l’État démocratique-national à voie non capitaliste ».

Dans ces conditions, les luttes révolutionnaires dans toutes les colonies portugaises réclament un soutien internationaliste conséquent de la part des marxistes révolutionnaires.

Le nouveau rapport de forces créé par la lutte héroïque des peuples d’Indochine s’étend progressivement à tout le sud asiatique. La défaite politique subie par l’impérialisme américain, symbolisée par le retrait de ses troupes d’Indochine auquel il a été acculé, représentent un coup très dur pour les régimes anticommunistes de Thaïlande, d’Indonésie, des Philippines et de la Corée du sud, qui ont créé et maintenu leurs dictatures grâce à l’appui militaire, politique et économique de l’impérialisme américain. L’état d’urgence proclamé en automne 1972 en Corée du sud et aux Philippines a été indéfiniment prolongé, et constitue une dernière tentative de ces régimes dictatoriaux pour faire face à la crise.

Alors que l’impérialisme japonais a renforcé son exploitation néo-coloniale dans cette région, dans un effort pour remplir le vide créé par l’affaiblissement de l’impérialisme US, cela y a à son tour accéléré une explosion de radicalisation des travailleurs, des paysans pauvres et des masses laborieuses.

La révolte d’octobre 1973 en Thaïlande, qui a renversé la dictature militaire de Thanom et de Prapas ; la lutte des masses sud-coréennes contre Park et contre l’impérialisme japonais qui a été détonnée par l’enlèvement de Kim Dae Jun par la CIA sud-coréenne au Japon, et qui a duré d’octobre à décembre 1973 ; les émeutes anti-japonaises en Indonésie au moment de la visite de Tanaka à ce pays : tous ces événements démontrent que la situation en Asie orientale est entrée dans une nouvelle phase historique. Les explosions de mécontentement populaire s’étendront sans doute au reste de ces pays, c’est-à-dire avant tout aux Philippines.

Le niveau politique de ces explosions est aujourd’hui caractérisé par le nationalisme. La tâche des marxistes révolutionnaires est de les transformer en luttes à la fois anti-impérialistes et anti-capitalistes, c’est-à-dire en un processus de révolution permanente. La question se pose de savoir qui peut organiser pareil saut en avant qualitatif de ces luttes et avec quelle orientation. La bureaucratie maoïste est déjà entrée en action ouvertement contre cette nouvelle phase de la lutte des peuples d’Asie, et la bureaucratie soviétique en fait autant. Il importe donc de construire de fortes sections de la IVe Internationale en Asie et de renforcer de mouvement de solidarité avec la révolution indochinoise, afin de promouvoir la lutte pour le renversement des positions de l’impérialisme US et japonais, et celles des régimes fantoches dans toute cette région.

8. — La tragédie de la révolution chilienne

De 1970 à 1973, le Chili a vécu un processus d’exacerbation de la lutte de classe et d’initiatives révolutionnaires des masses qui fut, à de nombreux égards, le plus avancé en Amérique latine depuis la victoire de la révolution cubaine. Les origines de cette montée révolutionnaire remontent au processus de renforcement progressif de la classe ouvrière et du mouvement ouvrier depuis 1938, dû au fait que la bourgeoisie chilienne n’a pu s’engager dans la voie de l’industrialisation qu’en tolérant un essor de ce mouvement qu’elle utilise contre les propriétaires fonciers. Malgré le caractère en prédominance réformiste de la direction du mouvement ouvrier et l’acceptation générale de la théorie de la « révolution par étapes » qui en résulta, le prolétariat chilien n’en acquit pas moins une organisation politique autonome de classe, différente des expériences parallèles qui se produisirent pendant la même période dans des pays comme l’Argentine, le Brésil, la Bolivie, le Pérou, etc.

Le processus s’acheva au cours des années 50. Une dernière couche bourgeoise néo-industrielle, produit du tournant des investissements impérialistes, entra en scène avec pour expression politique la démocratie-chrétienne de Frei. Elle effectua quelques réformes, surtout à la campagne, qui stimulèrent la radicalisation d’importantes couches paysannes. Mais les effets de ces réformes sur l’ensemble de la société chilienne restèrent réduits et conduisirent à une polarisation sociale et politique des classes qui s’exprima dans la campagne électorale de 1970 et la victoire de la candidature Allende.

Cette victoire s’effectua dans un climat de montée impétueuse du mouvement de masse qui ne laissa, dans l’immédiat, aucune autre possibilité à la bourgeoisie que de tolérer l’entrée en fonction du gouvernement d’Allende. Elle put le faire d’autant plus facilement que le programme de l’Unidad Popular ne dépassait pas les limites d’un programme démocratique bourgeois de nationalisations de quelques secteurs-clés, surtout ceux dominés par l’impérialisme, et de réforme agraire plus audacieuse que celle de Frei. Il incluait tout au plus la perspective de nationalisation de quelques entreprises chiliennes monopolistes, élargissant ainsi l’aire du capitalisme d’État. La peur réelle de la bourgeoisie, ne concernait pas ces réformes mais la combativité des masses. C’est pourquoi elle subordonna l’acceptation du gouvernement Allende à la signature par celui-ci du Statut de Garanties démocratiques qui maintenait intacts tous les mécanismes de l’État bourgeois, avant tout ceux de son appareil judiciaire et répressif. Les dirigeants de l’U.P. s’empressèrent d’accepter ces conditions, proclamant eux-mêmes leur résolution d’accéder au socialisme par la voie « légale » et « constitutionnelle », sans toucher à l’appareil d’État bourgeois.

Mais les masses ouvrières interprétèrent l’arrivée d’Allende au gouvernement comme un changement des rapports de forces en leur faveur, redoublèrent de combativité et d’activité, et accélérèrent par leur pression la réalisation du programme de l’U.P. En un an, les mines de cuivre sont nationalisées, de nombreuses propriétés foncières expropriées, le contrôle de l’État étendu sur une série d’entreprises industrielles privées.

L’interaction entre la combativité accrue des masses et la réalisation des réformes promises par l’U.P. — qui se traduisirent notamment par une élévation du niveau de vie des couches les plus pauvres de la population — conduisirent à un nouveau progrès de la polarisation politique et sociale au Chili. Une partie de l’électorat de la démocratie chrétienne fut gagnée par l’U.P. qui remporta plus de 50 % des voix aux élections municipales d’avril 1971 ; une autre partie de cet électorat passa à l’extrême-droite. Il était clair que le temps des réformes démocratiques-bourgeoises était révolu, qu’une révolution socialiste était à l’ordre du jour et que, devant la montée de celle-ci, la contre-révolution se préparait fiévreusement.

La bourgeoisie n’était pas unie quant aux méthodes à utiliser à cette fin. La démocratie-chrétienne initia une contre-offensive juridique et parlementaire cherchant à obliger le gouvernement Allende à réprimer le mouvement de masse et à limiter strictement la partie de l’économie arrachée à la propriété privée. L’impérialisme américain organisa l’arrêt des crédits internationaux et le blocus de fait de l’économie chilienne. La pression de la classe ouvrière, ses empiètements sur la propriété privée et les vacillations du gouvernement à sanctionner les actions des masses révolutionnaires ou sa paralysie devant les menaces bourgeoises, désarticulent l’appareil productif et accentuent la crise économique. Le patronat chilien propulsa l’inflation galopante, le sabotage des investissements, l’organisation du marché noir. La droite et l’extrême-droite organisèrent des groupes terroristes et en appelèrent ouvertement à la dictature militaire.

Devant cette offensive générale de la bourgeoisie, le gouvernement de l’U.P., prisonnier de sa conception de la « voie constitutionnelle vers le socialisme » et d’illusions criminelles sur « le respect de la Constitution par les forces armées », perdit l’initiative et entama une retraite. La répression commença contre les masses qui saisissaient les terres et occupaient les usines. La paralysie s’installa dans l’appareil économique. La production, qui avait augmenté sensiblement en 1970, stagna et recula.

Mais les masses n’acceptèrent pas ces reculs. Elles continuèrent à agir. Elles prirent l’initiative de nombreuses manifestations de rue, notamment à Conception où, en outre, la tentative de créer une Assemblée populaire joua dans le sens de créer une direction de rechange. Lorsqu’en octobre 1972, la bourgeoisie déclencha la grève des patrons camionneurs et que le gouvernement lui fit de nouvelles concessions, le prolétariat fit un énorme saut en avant. Il commença à construire ses propres organes de pouvoir : les cordons industriels et les commandos communaux des travailleurs. À ce moment-là, la situation cessa d’être simplement pré-révolutionnaire au Chili. Les éléments de dualité de pouvoir apparaissaient. La révolution chilienne commença.

La réponse des dirigeants de l’U.P. à cette polarisation accrue de la révolution et de la contre-révolution fut d’appeler les représentants de l’armée à entrer au gouvernement en tant qu’arbitres. Les dirigeants staliniens et réformistes ouvrirent ainsi directement la voie à la contre-révolution de septembre 1973. En exaltant la « neutralité » de l’armée bourgeoise, en l’associant eux-mêmes au gouvernement, en tolérant le vote de la loi sur le contrôle des armes qui permettait à l’armée d’effectuer des perquisitions dans les usines et les quartiers ouvriers, les dirigeants de l’U.P. créèrent des conditions psychologiques, politiques et techniques idéales à la préparation du coup d’État militaire. Le mythe de la « voie légale vers le socialisme » débouchait sur la « voie légale vers la contre-révolution ».

Mais la montée du mouvement des masses n’en continua pas moins avec de plus en plus de vigueur. Devant le sabotage de l’économie par la bourgeoisie, les occupations et les saisies d’entreprises se multiplièrent, que le gouvernement se vit obligé de « légaliser ». Les J.A.P. (comités d’approvisionnement et de contrôle des prix) surgirent, s’étendirent et les expériences de contrôle ouvrier se multiplièrent. La dualité de pouvoir se précisa dans le pays.

Dans ces conditions de polarisation extrême et de difficultés économiques grandissantes, l’U.P. obtint encore 43 % des voix aux élections parlementaires de mars 1973 : cela ne doit pas être interprété comme la preuve d’un appui des masses à la politique réformiste d’Allende, mais correspondait à la volonté des masses de défendre leurs conquêtes, d’éliminer les obstacles juridiques et parlementaires que les partis bourgeois multipliaient contre leurs initiatives, et de faire front aux menaces contre-révolutionnaires de la bourgeoisie, y compris sur le terrain électoral. Simultanément, l’ampleur des actions extra-parlementaires des masses s’accentuait sans cesse, et se traduisait par une différenciation grandissante au sein même de l’U.P.

Un pôle droitier se constitue autour du PC, de la droite du PS, du MAPU-Gazmuri, du Parti Radical, etc. ; une gauche confuse et contradictoire s’articule à partir de certains courants du PS, du MAPU-Gareton et de la gauche chrétienne. Un rôle particulier est joué dans ce contexte par le PS chilien parti « centriste de masse » sui generis, dont la direction (Altamirano) utilise un langage radical sans prendre aucune initiative, tandis que la base cherche empiriquement une issue révolutionnaire. De plus, en dehors de l’UP, le MIR, malgré ses limitations politiques centristes, ambiguités face à l’UP etc.), a joué un rôle dynamisateur en impulsant, aux côtés d’autres forces politiques dans et hors de l’UP, par ses « fronts de masse » l’occupation de terres et d’usines, et en critiquant les illusions réformistes sur la « voie pacifique vers le socialisme ».

La tentative du P.C. qui se situait à l’extrême-droite de l’U.P., de faire rendre aux propriétaires privés les entreprises saisies par les travailleurs en octobre 1972 (projet Millas) provoqua une réaction violente de la part de la gauche du PS, du MIR et du MAPU. L’initiative passa de plus en plus des mains des partis de l’U.P. aux cordons industriels. Mais ceux-ci manquaient de centralisation. L’absence d’un parti révolutionnaire capable d’unifier les forces des ouvriers et des autres masses laborieuses, qui désiraient instinctivement parachever le processus entamé de révolution socialiste, se fit cruellement sentir. Sans un tel parti, même les actions ouvrières les plus audacieuses restaient éparses et incapables de prendre des initiatives décisives sur le plan du pouvoir central.

Cela se manifesta plus clairement lors du premier coup d’État militaire manqué du 29 juin 1973, qui révéla que des milliers d’ouvriers dans les principaux centres du pays étaient prêts à se battre, les armes à la main, contre la contre-révolution montante. Mais l’énorme combativité de ces forces se dispersa dans de nombreuses escarmouches avec les groupes de choc minoritaires de la réaction, dans de nombreuses et nouvelles occupations d’entreprises, dans des tentatives d’armement à la base, qui, à défaut d’organisation systématique et centralisée, ne réunissaient pas les conditions nécessaires pour faire face au coup d’État de septembre, préparé en étroite association avec l’impérialisme.

La bourgeoisie ne passa pas par une phase de décomposition et s’efforça même de réunifier ses forces. Néanmoins, la force extraordinaire du mouvement ouvrier, qui mina les bases du pouvoir bourgeois par le développement de ses propres organes de pouvoir, empêcha la bourgeoisie d’atteindre son objectif par la voie politique « normale ». Voilà pourquoi l’armée bourgeoise, dernier bastion non entamé du pouvoir bourgeois, devait entrer en scène pour réaliser ce que les partis bourgeois étaient incapables d’obtenir.

L’imminence de l’affrontement décisif qui était dans l’air ne provoqua de la part d’Allende et des dirigeants du PC que de nouvelles et lamentables tentatives de conciliation avec la démocratie chrétienne, de nouvelles et criminelles concessions à l’égard des officiers putschistes, telles la tolérance de la répression déclenchée par ceux-ci à l’égard des marins et ouvriers de l’arsenal de Valparaiso qui avaient commencé à dénoncer les préparatifs du putsch. La différenciation au sein de l’U.P. s’accentua encore, produisant pratiquement son éclatement à la veille du putsch. Ainsi se créa un vide de direction du prolétariat entre la désagrégation de l’ancienne direction réformiste et le retard de la formation d’une nouvelle direction révolutionnaire. Ce vide de direction facilita la réalisation du putsch, en augmentant les difficultés d’une riposte instantanée et centralisée des masses.

Ce que le putsch confirme une fois de plus, c’est la règle formulée par Trotsky dans Leçons d’Octobre. Lorsqu’il existe une situation révolutionnaire dans un pays, lorsqu’une épreuve de force décisive se prépare entre les classes, le camp capable de prendre l’initiative de la lutte pour le pouvoir gagne un avantage décisif. Les rapports de force peuvent s’en trouver transformés en l’espace de 24 heures. C’est ce qui s’est produit au Chili.

La férocité et la cruauté de la contre-révolution chilienne, qui rappellent celle des Versaillais, des franquistes et des bourreaux indonésiens de 1965, s’expliquent par l’ampleur du processus révolutionnaire qui les a précédées ? Elle est à la mesure de la peur réelle qu’avait la bourgeoisie de perdre le pouvoir. Elle dépasse tout ce qu’on a connu en Amérique latine depuis l’époque de la révolution mexicaine et rend, à sa façon, hommage à l’ardeur et à la combativité révolutionnaires du prolétariat chilien. Mais elle constitue en même temps un réquisitoire non moins éloquent contre la politique criminelle des dirigeants du PC et du PS chilien, qui ont gaspillé cet énorme potentiel et entraîné les masses chiliennes dans une défaite sanglante et tragique.

Ce réquisitoire doit avoir un axe central clair. Il serait tout à fait déplacé de faire de la présence de quelques groupements politiques bourgeois au sein de l’U.P. ou de quelques ministres bourgeois au sein du gouvernement Allende, l’axe de nos critiques à l’égard de l’U.P. Ni objectivement ni subjectivement, aux yeux des masses, ces forces politiques insignifiantes ne peuvent être considérées comme un quelconque alibi pour les compromissions et les capitulations successives des dirigeants staliniens et réformistes. Une telle critique débouche sur des mots d’ordre comme « à la porte les ministres bourgeois » ou « gouvernement PC-PS ». Or, aux yeux des masses, le gouvernement Allende était déjà un tel gouvernement. Elles ne le considéraient nullement comme un gouvernement de coalition avec la bourgeoisie. Elles n’avaient pas besoin d’une nouvelle expérience pour comprendre la faillite du réformisme ouvrier. Celui-ci s’étalait déjà devant leurs yeux. C’est sur cette faillite du réformisme, sur la faillite des « voies pacifiques et légales vers le socialisme », c’est sur l’utopie réactionnaire qui affirme vouloir libérer les masses de l’exploitation capitaliste en laissant intacts l’État bourgeois et son appareil de répression, que doit se concentrer notre mise en accusation des dirigeants de l’U.P.

Les mots d’ordre centraux pour lesquels les révolutionnaires devaient se battre au sein des masses pendant les mois décisifs avant le putsch correspondent à cette analyse et à cette critique. Ces mots d’ordre devaient être : généralisation des organes de dualité de pouvoir : cordones, JAP, commandos communales ; leur centralisation locale et régionale ; convocation d’un congrès national de ces conseils ; généralisation du contrôle ouvrier sur l’ensemble de l’économie ; saisie des stocks de vivres et de marchandises par les JAP et leur distribution sous contrôle ouvrier ; parachèvement de la réforme agraire, élaboration d’un plan d’ensemble socialiste pour surmonter la catastrophe économique organisée par l’impérialisme et la bourgeoisie chilienne ; armement général des travailleurs et des paysans pauvres ; constitution d’un commandement central des milices ouvrières et paysannes ; désarmement et démantèlement de la caste réactionnaire des officiers. Le mot d’ordre gouvernemental central aurait dû être : tout le pouvoir à un congrès national des cordones, JAPs et commandos.

Les initiatives de front unique qui étaient appropriées dans cette situation — entre les marxistes révolutionnaires, le MIR, la gauche du PS et du MAPU — étaient celles qui auraient permis d’accélérer la réalisation d’un tel programme d’action dont dépendait le sort de la révolution chilienne.

La défaite subie par le mouvement ouvrier et la classe ouvrière chilienne est grave et lourde de conséquences. Il est cependant prématuré de lui accorder un sens équivalent à celle du prolétariat en 1933 ou des masses indonésiennes en 1965. Tout dépend encore du contexte international, de la possibilité de nouvelles montées révolutionnaires dans des pays voisins, remportant d’importantes victoires, de la capacité de l’avant-garde de regrouper ses forces, d’organiser la résistance, de rendre confiance aux masses dans un drapeau et un programme non discrédités par l’expérience de l’U.P. Les difficultés économiques croissantes que rencontre la junte militaire et la reprise de luttes économiques de masse, peuvent favoriser un tel projet. Le projet ultra-réformiste du PC de bloc avec la démocratie-chrétienne « de gauche » l’entrave incontestablement.

L’orientation droitière des staliniens, la semi-désintégration du PS, du MAPU-Gareton et de la gauche chrétienne, font aujourd’hui du MIR un axe important de la résistance révolutionnaire à la junta. Les marxistes révolutionnaires au Chili, sans cesser de se délimiter politiquement et organisationnellement du MIR, doivent considérer la mise en pratique d’activités de front unique avec lui comme une de leurs tâches centrales, afin de constituer un pôle crédible opposé au réformisme récalcitrant, capitulard et paralysant.

2. L’aggravation de la crise du pouvoir bureaucratique dans les États ouvriers bureaucratisés

9. — Les contradictions de la réforme économique en URSS et dans les démocraties populaires

L’ensemble des difficultés rencontrées à des degrés et des rythmes divers dans les « démocraties populaires » et en URSS relèvent d’un facteur central : l’impossibilité de faire fonctionner une économie planifiée de plus en plus complexe dans un pays hautement industrialisé sans un système de gestion démocratique et centralisé où les choix principaux sont déterminés par les travailleurs eux-mêmes et sont appliqués et rectifiés sous leur contrôle.

Le monopole de gestion dans les mains d’une couche bureaucratique privilégiée, qui subordonne les intérêts collectifs à la défense de ses propres privilèges et du pouvoir sur lequel ils sont assis, provoque d’immenses gaspillages et des disproportions constantes dans le développement de l’économie des États ouvriers bureaucratisés. Périodiquement, ces gaspillages et ces disproportions causent des chutes du taux de croissance, ce qui amène des difficultés d’approvisionnement et menace la principale soupape de sécurité du régime depuis la mort de Staline : l’augmentation presque constante, même si elle est modeste, du niveau de vie des masses.

La combinaison hybride de diverses formes de planification, de centralisation bureaucratique et de décentralisation par la voie du marché, dépourvues d’aucune possibilité réelle de contrôle et de vérification démocratiques sur l’établissement et l’exécution du plan, le niveau des stocks, l’écoulement de la production, par la masse des travailleurs, tend en général à substituer une série de nouvelles contradictions à celles que chaque réforme cherche à atténuer. À l’égoïsme des entreprises (c’est-à-dire des bureaucrates au niveau des usines, dont les privilèges dépendaient de la réalisation du plan en quantités physiques) de l’époque de Staline, les réformes de Khrouchtchev substituèrent l’« égoïsme régional » au sein des sovnarkhozes. Les réformes de Liberman remirent en valeur « l’égoïsme des entreprises » sans accroître sérieusement l’efficacité de la gestion des bureaucrates dont les revenus sont liés au « profit », mais qui n’ont la possibilité ni de fixer les prix ni de modifier le volume des salaires.

Les principales contradictions des diverses tentatives de réformes se sont manifestées à deux niveaux : d’une part, toute décentralisation sur la base d’un renforcement des lois du marché, toute incitation à la « rentabilisation » des entreprises face à ces lois, toute augmentation des marges de décision des directions d’entreprises dans le sens d’une telle « rentabilisation » ont eu pour conséquence centrale des attaques à la stabilité de l’emploi de la classe ouvrière et à son niveau de vie. D’autant plus que de telles réformes sont généralement accompagnées d’une certaine « libéralisation » des prix qui aboutit de fait à l’augmentation immédiate des coûts des services sociaux, logements, transports, et produits de consommation courante jusqu’alors maintenus assez bas administrativement. L’application de la réforme s’est heurtée là aux réactions des travailleurs qui défendent leurs conditions de vie et de travail contre une aggravation évidente.

La deuxième contradiction de la réforme est liée à la relative libéralisation politique qu’elle est forcée d’introduire au moins au niveau de l’intelligentsia technique et scientifique dont la bureaucratie recherche l’appui et les initiatives pour l’application de la réforme. L’exemple de la Tchécoslovaquie a témoigné des graves dangers menaçant la bureaucratie politique centrale dès lors que cette « libéralisation » se répercute dans toute la société et suscite non seulement les aspirations de l’intelligentsia, mais les revendications de démocratie ouvrière à tous les niveaux.

Face à ces contradictions, il n’y a pas de réponse unique de la bureaucratie de l’ensemble des pays de l’Europe de l’Est. Tout dépend à un moment donné du degré d’autonomie atteint par les couches technocratiques qui se développent à la faveur de la réforme, des traditions antérieures de la classe ouvrière et de son degré d’atomisation, de l’ampleur de l’opposition intellectuelle. La politique de la bureaucratie, dans tous les cas, reste fondamentalement préoccupée par l’objectif de dissocier la classe ouvrière de l’opposition intellectuelle, en évitant essentiellement la jonction de leurs mouvements. Pour cela elle joue sur une série de facteurs, le centre de gravité se déplaçant selon les données principales de la situation : tentatives de corruption de l’intelligentsia sur le plan économique et par certains privilèges politiques (voyages, certaine liberté d’expression), propagande vers la classe ouvrière visant à provoquer l’hostilité des ouvriers envers les étudiants privilégiés, concessions économiques aux travailleurs combinées avec le développement d’une idéologie de la « société de consommation » visant à les détourner des questions du pouvoir, répression politique féroce contre toute tentative d’organisation de l’opposition avec procédés d’amalgames et autres méthodes policières connues.

Depuis le début des années 60, l’U.R.S.S. connaît une crise économique persistante. En dépit de la bonne récolte de 1973 et des investissements massifs dans l’agriculture, celle-ci continue à rester fragile et peu productive. Cette crise permanente se traduit par un taux de développement décroissant de la production industrielle (surtout sensible au niveau de la sphère des biens de consommation), par une crise des investissements (grand nombre de constructions industrielles non terminées) et par un accroissement insuffisant de la productivité, lié à un retard technologique grandissant par rapport à l’Occident. Ainsi la bureaucratie s’avère incapable d’assurer le passage d’un développement extensif à un développement intensif, et d’inverser l’ordre des priorités traditionnelles entre moyens de production et biens de consommation.

De par ces caractéristiques, la crise de l’économie soviétique est essentiellement une crise de sous-production et non de surproduction comme celles que connaît périodiquement l’économie capitaliste. La bureaucratie a tenté diverses réformes sans pouvoir toucher aux racines mêmes de la crise. Lancée avec prudence, la réforme Libermann fut rapidement bloquée dès que l’on s’aperçut qu’elle donnait lieu à des phénomènes qui échappaient au contrôle de la bureaucratie centrale. Aujourd’hui, la bureaucratie confrontée aux mêmes problèmes qu’il y a 10 ans cherche une issue dans la collaboration avec le plus puissant pays capitaliste. Certes, le rapprochement avec les USA s’explique également par d’autres facteurs — politiques en particulier : désir de la bureaucratie soviétique de freiner la dynamique de la révolution indochinoise et d’empêcher qu’elle n’accélère le processus révolutionnaire dans tout le Sud-Est asiatique, volonté de « neutraliser » l’impérialisme, voire d’obtenir son appui tacite dans l’éventualité d’un conflit militaire avec la Chine. Mais le rapprochement avec les USA peut être considéré comme l’équivalent d’une nouvelle réforme économique. La bureaucratie soviétique en espère deux avantages pour rompre les goulots d’étranglement qui retardent la croissance économique dans des domaines importants : rattraper le retard technologique par rapport aux pays impérialistes dans certains secteurs : industrie automobile, électronique, chimique ; obtenir les ressources d’investissement nécessaires pour accélérer le développement économique de la Sibérie. Comme la production agricole suffit à peine à nourrir le pays, et que la production de biens de consommation industriels n’a pas la qualité nécessaire pour être vendue sur une échelle suffisante en Occident, la seule contrepartie massive que le Kremlin peut offrir à l’importation sur une grande échelle de biens d’équipement en provenance des pays impérialistes, c’est l’exportation de matières premières. Une telle exportation correspond d’ailleurs à des besoins actuels de l’économie capitaliste internationale et crée la base objective du rapprochement commercial actuel.

Il ne faut cependant pas exagérer l’ampleur de ces échanges Est-Ouest. Les ressources soviétiques en matières premières disponibles pour l’exportation vers les pays impérialistes à court ou à moyen terme sont limitées, et circonscrivent les limites de l’exportation des marchandises capitalistes vers l’URSS. Celle-ci ne dépassera pas quelques pourcents du commerce extérieur des pays impérialistes, c’est-à-dire une fraction négligeable de leur production nationale.

Une véritable pénétration du capital américain et international en URSS se heurterait à des difficultés objectives, quelles que soient les intentions subjectives de la bureaucratie. Les raisons en sont inhérentes aux structures sociales, non-capitalistes, de l’URSS. À moins d’une capitulation complète de la bureaucratie face aux exigences de l’impérialisme — ce qui est tout à fait improbable du fait même de la nature sociale de la bureaucratie — les accords URSS-USA resteront donc à un niveau faible et, en tous cas, ne résoudront en rien les contradictions structurelles de l’économie soviétique.

Sur le plan politique, la ligne actuellement suivie par Brejnev est en tout cas extrêmement risquée, en présentant la collaboration économique avec les pays impérialistes comme une panacée pour tous les maux dont souffre l’économie. Cette politique a déjà suscité de profondes dissensions au sommet de la bureaucratie, dont une fraction se rebiffe plus ou moins ouvertement contre le « bradage des richesses nationales ». De plus les espoirs en un relèvement rapide du niveau de vie que peut susciter au sein des masses cette politique, risquent d’être rapidement déçus ; ce qui peut déboucher plus ou moins rapidement sur un sérieux mécontentement.

Le « durcissement idéologique » et la répression systématique contre tous les représentants de l’opposition sont la réponse bureaucratique aux difficultés présentes. En même temps, l’équipe dirigeante s’efforce de relancer des réformes économiques. La dernière en date est la création de grands « groupes industriels » dotés de pouvoirs importants, bien qu’étant plus proches de la bureaucratie centrale que les anciennes unités économiques.

Mais la bureaucratie regardera à deux fois avant de s’opposer frontalement aux conquêtes de la classe ouvrière, comme celle de la sécurité de l’emploi. Ainsi l’expérience de Chtchekino, qui prévoyait la fixation du fonds de salaire indépendamment du nombre des travailleurs, visant à encourager les chefs d’entreprise à « rationaliser » leur emploi de main-d’œuvre, ne s’est pas généralisée aussi rapidement que le voulait la bureaucratie du fait d’une pression des travailleurs.

C’est dans les « démocraties populaires » que les conséquences logiques de la réforme économique sont apparues avec le plus de netteté. Profitant de la défaite de la classe ouvrière en 1956, la bureaucratie hongroise a été la première à se lancer dans l’aventure de la réforme. Nulle part ailleurs (Yougoslavie exceptée) la tentative n’a été aussi loin, nulle part ailleurs elle n’a duré aussi longtemps. De ce point de vue, la réforme économique hongroise peut être considérée comme un modèle dont les enseignements sont observés avec attention par tous les pays voisins. Appliquée pleinement dans le cours des années 60, la réforme économique a d’abord profité du sursis que lui laissait une économie déséquilibrée dont les caractéristiques essentielles étaient la pénurie des biens de consommation les plus courants, couplée à des investissements massifs dans le secteur de l’industrie lourde. Si, dans un premier temps, la réforme a réussi à satisfaire les besoins des masses en biens de consommation, elle n’a pas tardé à soulever des contradictions dangereuses pour le maintien du statu quo politique et social. En favorisant l’ouverture de l’éventail des salaires, en desserrant le contrôle sur certaines activités professionnelles (professions libérales ou artisanales), en permettant une certaine « sévérité des prix » (notamment en faveur de la paysannerie), en déchargeant l’État de certains de ses investissements sociaux (logements notamment), la réforme hongroise a introduit un puissant processus de différenciation sociale. La principale victime en fut la classe ouvrière dont le niveau de vie est loin d’avoir augmenté au même rythme que celui des autres couches de la population (techniciens, paysans, artisans privés, médecins). Si la résistance de la classe ouvrière ne semble pas se matérialiser par un accroissement sensible du nombre de grèves, elle se concrétise plus particulièrement au sein de la jeunesse ouvrière par des formes multiples de résistance et de révolte qui sont le témoignage de sa profonde méfiance vis-à-vis du système.

L’évolution ultérieure dépendra en définitive des choix politiques que fera la bureaucratie. Il est en tout cas hors de doute que si elle décide de poursuivre le processus de réforme économique, elle devra parallèlement accentuer la répression de tous les mécontentements que cette réforme fait naître. Ceci est précisément une voie dangereuse dans la mesure où elle fait renaître de fâcheux souvenirs dans la conscience des masses pour un résultat qui n’est jamais certain. L’exemple de la Pologne (décembre 1970) a montré clairement qu’une explosion ouvrière, avec tous les risques encourus, ne pouvait jamais être définitivement écartée.

C’est cette peur du décembre polonais qui détermine actuellement la bureaucratie et qui introduit de profonds clivages en son sein. Déjà sous la pression des « orthodoxes », plus sensibles au danger, un important pas en arrière a été fait dans l’application de la réforme économique. Cette dernière se trouve aujourd’hui à un palier. La résistance ultérieure de la classe ouvrière sera le facteur déterminant pour son second souffle ou sa mort.

La réforme économique que la bureaucratie commence à appliquer aujourd’hui en Pologne est sa deuxième tentative, cette fois beaucoup plus prudente, dans cette direction, après le grave échec de la première réforme de 1956-57. Pour remédier à une situation catastrophique sur le marché des biens de consommation durant le plan quinquennal 1966-1970, la bureaucratie polonaise a tenté, en décembre 1970, de rétablir la « vérité des prix ». Cette démarche consistait en une augmentation de 30 % des prix des denrées et à une baisse des prix sur les articles de luxe, portant ainsi atteinte au niveau de vie des familles ouvrières.

La révolte ouvrière de décembre 1970 a été une riposte directe à cette tentative de réforme. Face à la flambée des luttes de masse sur la côte balte et dans le centre industriel de Lodz, face à la mobilisation persistante de la classe ouvrière, l’équipe de Gierek a dû consentir un nombre important de concessions à l’égard des principales couches sociales. Ces concessions tendaient en même temps à introduire des divisions entre l’intelligentsia et d’autres couches sociales. Ces mesures s’accompagnent de la propagation d’un idéal individualiste de consommation typiquement petit bourgeois, qui accentue et justifie les inégalités sociales.

Tous ces faits, liés à une augmentation réelle mais limitée du niveau de vie des travailleurs et aux espoirs des couches technocratiques dans l’amélioration de la situation économique grâce à l’application de la nouvelle réforme, ont contribué à un élargissement de la marge de manœuvre de la bureaucratie polonaise qui lui accorde un délai supplémentaire, sans résoudre pour autant aucune de ces contradictions fondamentales.

10. — Les mouvements d’opposition à la politique de la bureaucratie, en U.R.S.S. et dans les démocraties populaires

L’interaction entre l’accentuation des contradictions objectives, la différenciation croissante au sein de l’appareil, l’entrée en action des masses ont été chaque fois le mécanisme déterminant une perte de contrôle de la bureaucratie sur des groupes sociaux entiers (ouvriers, étudiants, intellectuels). En général, ce ne fut pas la classe ouvrière qui entra la première en action (sauf en RDA en 1953 et en Pologne en 1970). Les mouvements des intellectuels sont généralement ambigus et charrient souvent, à côté de revendication allant dans le sens de la démocratie socialiste, des demandes de « libéralisation » et de « rationalisation » économiques qui peuvent exprimer les préoccupations et les intérêts matériels de l’aile technocratique de la bureaucratie, carrément hostiles aux intérêts de classe du prolétariat et ressenties comme telles par celui-ci. Plus l’emprise du stalinisme a été profonde, plus le marxisme a été discrédité comme « religion d’État » aux yeux de la jeunesse critique, plus la confusion idéologique est grande et plus des tendances réactionnaires peuvent émerger au sein de l’intelligentsia et d’autres couches oppositionnelles, aux côtés de tendances réellement communistes et proches du marxisme révolutionnaire.

Cependant, dès que de larges masses ouvrières entrent en action, ce ne sont pas les motivations idéologiques confuses mais les intérêts objectifs de classe qui déterminent la nature sociale de leur mouvement. Le prolétariat n’a nulle part manifesté la moindre tendance à réclamer que les entreprises qu’il a construites au prix d’énormes sacrifices soient cédées ou vendues à des propriétaires privés, ou à appuyer des demandes allant dans ce sens de la part d’autres groupes sociaux. Il n’a nulle part réclamé des droits accrus pour les directeurs d’usines ou pour le personnel de maîtrise. Il ne réclame pas non plus un élargissement de l’éventail des salaires ou un accroissement de l’inégalité sociale. La tendance fondamentale de ses revendications porte — outre sur des améliorations du niveau de consommation y compris les logements, les loisirs, les congés et l’équipement social — sur la démocratisation des structures du pouvoir et de la planification.

Les événements en Pologne depuis 1970 marquent une renaissance encore exceptionnelle à ce niveau de l’activité du prolétariat.

Après la révolte de 1970, la persistance de la combativité ouvrière a été le facteur déterminant de la situation politique en Pologne. Lors des grèves de décembre 1970, la classe ouvrière polonaise a formulé des éléments d’une plate-forme politique. Ses revendications, comme l’annulation de l’augmentation des prix, la véritable autonomie des organes de contrôle ouvrier, la suppression des inégalités de salaires entre les ouvriers et les bureaucrates dans l’usine, une véritable information, démontrent sa maturité politique et ses capacités à s’organiser (rôle important qu’ont joué les comités de grève).

Les luttes de 1970 ont abouti à une victoire partielle : le gel des prix des produits alimentaires et le changement de l’équipe au pouvoir ont été ressentis par la classe ouvrière comme le résultat de sa mobilisation. Les grèves ultérieures (mineurs de Silésie-Rybnik, travailleurs du textile de Lodz) montrent que des secteurs importants de la classe ouvrière ont pris conscience de leur force. C’est à la suite des grèves préventives de 1972 que le gel des prix a été maintenu. La bureaucratie n’a toutefois pas cédé aux revendications politiques des travailleurs. Par contre, certaines concessions à l’intelligentsia (salaires plus élevés, mais aussi possibilités de voyager à l’étranger) ont eu pour but de désamorcer ses revendications propres.

L’intelligentsia, qui a mené de manière isolée la lutte pour la liberté d’expression en mars 1968 et que la répression a muselée, n’a pas soutenu les luttes ouvrières de 1970. Néanmoins, quelques signes — telles les réactions hostiles du milieu étudiant à la reprise en main des organisations de la jeunesse en 1973 — témoignent de nouvelles possibilités de luttes dans ce milieu.

Quelques signes récents d’un renouveau — bien qu’encore partiel — d’activité de la classe ouvrière soviétique méritent d’être également soulignés. Le mécontentement de la classe ouvrière soviétique a été centré en premier lieu sur les questions des bas salaires, des mauvaises conditions de vie, des hausses de prix et du régime sévère au sein des usines. Mais, étant encore incapable de s’organiser dans des syndicats réels ou d’autres organisations autonomes et sans avoir encore une possibilité réelle d’exprimer ses intérêts de classe, la classe ouvrière soviétique est restée apparemment passive.

Toute forme organisée d’opposition, avec des revendications généralisées, est évidemment difficile dans le contexte d’un régime dans les usines qui maintient des dossiers détaillés sur chaque ouvrier, où chaque ouvrier doit être en possession d’un « livret de travail » qui mentionne tous ses changements et incidents d’emploi, où un système étendu de mouchards dans les ateliers informe constamment la police secrète des opinions exprimées par chacun et où toute tentative d’opposition organisée provoque une répression sauvage.

Dans ces conditions, une bonne partie de l’opposition ouvrière prend des formes de désespoir, qui s’expriment par des actions individuelles comme l’alcoolisme largement répandu, le sabotage industriel, un niveau élevé d’absentéisme, une production de mauvaise qualité. Les dizaines de grèves et d’autres formes de protestation ouvrière ouverte qui se sont produites récemment sont restées des actions localisées, facilement isolées et réprimées, bien qu’elles montrent ce qu’on peut attendre à l’avenir.

En Hongrie, où la méfiance ouvrière est grande, des manifestations politiques d’une radicalisation de la jeune intelligentsia ont été les faits marquants de la période récente. Non marquée par la défaite de 1956, non neutralisée par les prébendes qui ont acheté ses aînés, fouettée par la perception des inégalités sociales nées de la réforme, la jeune intelligentsia a été à l’origine de tous les mouvements politiques contestataires au cours des dernières années, avec l’aide des lycéens (manifestation — interdite — devant l’ambassade de Grèce en 1971, bombage sur les murs de Budapest des noms de Che, Marx, en 1970) et des étudiants (mouvement autonome de soutien à la révolution vietnamienne en 1968-69). Elle est notamment à l’origine de la manifestation du 15 mars 1972 qui a rassemblé 2.000 personnes pour célébrer la mémoire de Petöffi. Cette jeune intelligentsia, dont certains courants marquent leur opposition à la lumière du marxisme, est aujourd’hui la cible principale de la répression bureaucratique. Après avoir tenté différentes méthodes de pression, la bureaucratie semble maintenant décidée à agir plus énergiquement, y compris par des poursuites judiciaires et des manipulations policières.

En URSS, la lutte antibureaucratique a été essentiellement le fait de l’intelligentsia au travers d’un courant de gauche marxiste mettant en avant le rôle de la classe ouvrière et qui fut durement réprimé (Grigorenko) et du mouvement pour les libertés démocratiques. Son isolement, à la fois objectif et subjectif par rapport à la classe ouvrière est une des raisons essentielles de son échec actuel. Né avec des espoirs suscités par le XXe congrès, le Mouvement pour les droits civiques a réussi à mobiliser de larges couches de l’intelligentsia autour de revendications comme la liberté de parole, de presse, de création, de réunion, le respect de la Constitution. Au travers d’actions « semi légales » — lettres ouvertes, pétitions et même manifestations — il est apparu en URSS comme le premier mouvement d’opposition à la bureaucratie, dépassant le cadre des petits cercles clandestins et a suscité un certain nombre d’échos en 1967-69. L’absence d’un relais au niveau de mouvements de masses plus importants — la classe ouvrière soviétique a fait preuve depuis les soulèvements de Novotcherkassk en 1962, d’une relative passivité — explique que l’opposition intellectuelle se soit retrouvée désarmée lorsqu’à partir de 1969, la bureaucratie décida d’appliquer une politique de répression systématique. Mais cet isolement s’explique aussi par d’autres facteurs : d’une part, la politique de la bureaucratie visant à isoler l’intelligentsia, en cherchant à dresser une barrière de méfiance entre elle et la classe ouvrière ; d’autre part, le fait que les revendications pour les droits civiques telles qu’elles étaient formulées, exprimaient fondamentalement les intérêts de l’intelligentsia en tant que couche et ignoraient les droits économiques et sociaux de la classe ouvrière et des autres couches de la population, ce qui s’explique par une théorisation très nette de la part de l’intelligentsia de la passivité de la classe ouvrière.

En Union soviétique, où près de la moitié de la population est non russe, la question nationale continue à représenter une contradiction profonde et explosive, comme l’indiquent les émeutes en Lituanie en 1972. Les mouvements nationaux en URSS concernent des nations à différentes étapes de développement, au passé radicalement dissemblables, avançant des revendications considérablement différentes et variant non moins en force et quant à leur caractère politique.

En Ukraine et dans les Républiques baltes (les Républiques non russes les plus développées), la décennie passée a vu la montée d’une opposition vigoureuse qui entraîne dans ses rangs des travailleurs de l’industrie et de l’agriculture. Les divers courants que comprend cette opposition ont avancé des revendications pour l’auto-gouvernement démocratique des Républiques, la restauration de la langue nationale en tant que langue officielle de l’administration publique, pour en finir avec le chauvinisme grand-russe, et pour une République socialiste indépendante.

La lutte pour rétablir les normes léninistes dans la question des nationalités est une tâche centrale de la révolution politique. La revendication d’auto-détermination des nationalités non russes et en particulier la revendication d’une Ukraine socialiste indépendante est une revendication démocratique qui mérite l’appui de tous les marxistes révolutionnaires.

11. — La crise politique en République populaire de Chine

La crise politique qui secoue la bureaucratie chinoise dure maintenant depuis près de 15 ans (depuis le CC du PCC de Lushan). Les péripéties de la crise, causée par les problèmes objectifs du début de la construction socialiste dans un pays aussi arriéré et aussi agricole que l’était la Chine, la complication de ces problèmes résultant de la dictature de la bureaucratie, les solutions diverses avancées par les différentes fractions de cette bureaucratie à ces problèmes, l’entrée en action de vastes forces sociales, leur corrélation réciproque ainsi que leurs rapports avec diverses fractions de la bureaucratie, ont aujourd’hui conduit à une situation où la dégénérescence bureaucratique de la révolution chinoise a atteint un niveau plus élevé par rapport à celui de l’étape antérieure. Sans donner à la fraction plus à « gauche » de Lin Piao - Chen Pota des mérites qui ne lui reviennent pas, il faut souligner que c’est surtout depuis la chute de cette fraction (1970-71) que les traits conservateurs se sont généralisés dans la politique étrangère, intérieure et économique du gouvernement chinois, traits par ailleurs déjà visibles dès la phase de liquidation de la « révolution culturelle » : tournant spectaculaire à droite dans la politique étrangère chinoise (Bangladesh, Sri Lanka, Soudan, Iran, Espagne, etc.) culminant dans la visite de Nixon à Pékin), rétablissement d’une politique axée sur les « stimulants matériels » dans l’agriculture, rétablissement du principe de « rentabilité individuelle des entreprises » dans l’industrie, nouvelle accentuation de l’inégalité des rémunérations qui avait été réduite durant la « révolution culturelle », etc. Le retour en place de nombreux vieux bureaucrates de l’appareil du PCC, détestés par les masses pour les abus de pouvoir et les privilèges amassés durant la période 1949-1965 et écartés durant la « révolution culturelle », retour symbolisé par la rentrée de Teng Hsiao-ping et de ses compagnons au CC du PCC, confirme cette impression.

Certes l’emploi du terme de « dégénérescence bureaucratique » dans le cadre de la révolution chinoise, par analogie avec son emploi par Trotsky dans le cadre de la révolution russe, exige de nombreuses mises au point. Contrairement à la révolution socialiste d’Octobre, la révolution socialiste chinoise a donné naissance, dès le départ, à un État ouvrier bureaucratiquement déformé dans des proportions incomparablement plus fortes que l’URSS de l’époque de Lénine et de Trotsky. Le prolétariat n’y a jamais directement exercé le pouvoir au moyen de soviets. Contrairement à la dégénérescence bureaucratique de l’URSS, celle de la RP de Chine n’implique donc pas une expropriation politique du prolétariat à la suite d’une contre-révolution politique, d’un Thermidor, mais bien une accentuation d’abord quantitative, puis qualitative, des phénomènes de bureaucratisation.

Par ailleurs, la dégénérescence bureaucratique de l’URSS a été le produit d’un processus ininterrompu de recul d’activité politique du prolétariat et de renforcement de la couche bureaucratique privilégiée, s’échelonnant sur une douzaine d’années. En RP de Chine, par contre, l’activité politique du prolétariat, extrêmement réduite durant et après la révolution de 1946-49 a connu une première ascension en 1956-1957, pendant le mouvement des « Cents Fleurs » et une deuxième ascension beaucoup plus prononcée en 1965-68 pendant la phase montante de la « révolution culturelle ». Celle-ci avait aussi réduit les privilèges matériels de la bureaucratie et en général les inégalités sociales dans le pays. C’est par rapport à toutes ces particularités que l’emploi du terme « dégénérescence bureaucratique » dans le cadre de la révolution chinoise prend un sens précis : la percée, sinon le triomphe, de tendances socialement conservatrices, l’affirmation de la légitimité de nouveaux privilèges matériels, la justification d’une politique de collaboration de classes avec l’impérialisme et des fractions des classes possédantes au pouvoir dans les pays semi-coloniaux sous le couvert de la nécessité de « manœuvrer » entre les différents adversaires de la RP en Chine. Tout cela témoigne de l’existence d’une couche bureaucratique dont les intérêts politiques communs se sont notamment affirmés contre les « excès anarchistes et égalitaristes » de l’aile gauche des Gardes Rouges.

Le changement d’attitude de l’impérialisme à l’égard de la RP de Chine, d’abord manifesté par les impérialismes européens et japonais dès les années 60, puis par l’impérialisme américain dès le début des années 70, a largement contribué à mettre la bureaucratie chinoise définitivement sur les rails de la « coexistence pacifique », de même que le changement d’attitude de la bourgeoisie internationale à l’égard de l’U.R.S.S. à partir de la déclaration Laval-Staline avait définitivement soldé l’adhésion du Kremlin au statu quo international. Le radicalisme du maoïsme des années 60 n’aurait pas été seulement verbal mais réel, comme ce fut le cas du radicalisme ultra-gauchiste du Kremlin de la « troisième période ». Le passage à la politique de collaboration internationale avec l’impérialisme correspond dans les deux cas à la fois à une nouvelle étape de politique internationale, et à une nouvelle étape de conservatisme d’une bureaucratie consolidée.

Quant aux rapports de forces avec les masses, ceux-ci restent plus défavorables pour la bureaucratie maoïste qu’ils ne le furent pour la bureaucratie soviétique. Il n’y a ni apathie ni terreur sur grande échelle en RP de Chine aujourd’hui, comme ce fut le cas en URSS à l’époque de Staline. La présente direction Mao - Chou En-lai essaie d’élargir maintenant ses assises par voie d’améliorations modestes du niveau de vie des masses, après que Mao, allié au groupe Lin Piao - Chen Po-ta, ait joué la carte de la politisation. Le tournant à droite se heurte et se heurtera à des réactions politiques au sein de la jeunesse et de l’avant-garde de la classe ouvrière ; le recours au nationalisme et l’argument de la nécessité de trouver une riposte diplomatique aux forces armées que le Kremlin tient massées à la frontière chinoise et d’accepter des sacrifices pour la défense nationale, ne pourront les neutraliser qu’en partie.

Le prolétariat chinois, qui a décuplé depuis 1949 en force numérique et dont le niveau culturel et de conscience de classe s’est notablement élevé, portera des coups au cours droitier de la direction Mao - Chou En-lai, ce qui pourrait entraîner de nouvelles manœuvres tactiques d’« adaptation » des dirigeants de la bureaucratie.

12. — La crise yougoslave de 1971-72

Les contradictions qui étaient sous-jacentes dans la variante titiste de pouvoir de la bureaucratie ont commencé à mûrir de manière accélérée à partir des réformes économiques de 1965. Elles ont atteint un degré explosif en 1971-72. Ces contradictions sont essentiellement celles entre l’autogestion limitée au niveau de l’entreprise d’une part et les mécanismes de centralisation économique niant l’autogestion (planification bureaucratique et « économie socialiste de marché ») d’autre part, et celle entre l’autogestion économique au niveau de l’entreprise d’une part et le monopole de pouvoir politique de la bureaucratie (absence d’un réel pouvoir ouvrier sur le plan politique) d’autre part.

À partir des réformes de 1965, le développement rapide du chômage, l’inégalité sociale croissante, l’essor de l’accumulation primitive de capitaux privés, les liens accrus entre l’économie yougoslave et l’économie capitaliste internationale, provoquèrent une différenciation socio-politique accélérée dans le pays. Des couches de technocrates et de managers de la bureaucratie, en symbiose croissante avec le secteur privé, sapèrent de plus en plus ouvertement les droits et les pouvoirs des travailleurs dans le cadre du système autogestionnaire. Elles cherchèrent à réduire celui-ci à une simple question de répartition de revenus nets annuels, œuvrant à affirmer la toute puissance des directions sous des prétextes d’efficacité technocratique et de l’impératif primordial de la concurrence. Les travailleurs, de leur côté, s’insurgèrent de plus en plus contre les atteintes à leurs droits et à leur niveau de vie, contre les privilèges des nouveaux riches et les excès de l’« économie socialiste de marché ». Les grèves se multiplièrent. Le mécontentement ouvrier trouva une expression centralisée au congrès national des syndicats yougoslaves de 1971. Une jeunesse politisée d’avant-garde se mit à formuler des solutions de gauche à partir des explosions universitaires de 1968. Une opposition marxiste se développa ouvertement, rejetant de plus en plus clairement à la fois le centralisme bureaucratique et le « marché socialiste », pour préconiser une « autogestion de bas en haut, exerçant entre autres les tâches d’une planification démocratique ».

Ce processus de différenciation socio-politique se combine avec une tension croissante entre les nationalités. Les cadres politiques et les puissances technocratiques et financières des nationalités « développées » cherchèrent à réduire progressivement les contributions de « leurs » républiques à la croissance économique des républiques « sous-développées ». Un vent de nationalisme, nourri par l’inégalité sociale croissante, se mit à souffler sur le pays, provoquant des tensions graves pour la survie de la fédération yougoslave.

Les aspirations qui se sont exprimées au travers du conflit serbo-croate ont été confuses parce que mêlant plusieurs facteurs : d’une part, à la faveur des inégalités sociales régionales, la résurgence des vieilles querelles nationales. Celles-ci se sont renforcées d’une hostilité à la politique bureaucratique centrale du gouvernement yougoslave, dont l’essentiel de l’appareil administratif et militaire se trouve être serbe ; dès lors les aspirations populaires à une autonomie plus grande de la Croatie recouvraient en partie l’expression confuse d’une lutte antibureaucratique. Mais les principales revendications qui ont été mises en avant à la faveur de ce conflit furent portées par des couches sociales privilégiées dont les revendications séparatistes s’accompagnaient en fait d’une aspiration à une transformation des rapports de production en vigueur dans le sens d’une restauration totale des lois du marché et d’une insertion de la Croatie dans le marché capitaliste mondial. La participation de couches bourgeoises et petites-bourgeoises, le soutien de courants réactionnaires cléricaux et oustachis, témoignent des caractéristiques anti-socialistes de ces mouvements. En outre, à ces deux tendances (sentiments nationalistes populaires anti-bureaucratiques et tendances nationalistes réactionnaires) se sont combinés les objectifs propres des cadres politiques locaux de la LCY, cherchant dans ces mouvements nationalistes confus une base pour appuyer leurs propres privilèges de pouvoir en gagnant plus d’autonomie par rapport à la bureaucratie de l’État fédéral.

La pression et le chantage de la bureaucratie soviétique fut un autre élément compliquant la différenciation socio-politique. Après l’invasion de la Tchécoslovaquie par les armées du pacte de Varsovie, les réactions d’auto-défense furent vives dans toute la Yougoslavie, comme d’ailleurs en RP de Chine, les gouvernements de ces deux pays se sentant visés par une répétition possible du précédent tchécoslovaque. La vive hostilité qui existait entre Belgrade et Pékin, vive depuis quinze ans, s’en trouva résorbée presque du jour au lendemain. Les préparatifs d’un armement général du peuple, d’une guérilla massive contre une éventuelle agression de la part de la bureaucratie soviétique, furent surtout efficaces en Croatie et en Slovénie. Cela provoqua une dure réaction de la part du Kremlin, se traduisant par des pressions accrues sur Tito pour mettre un terme à la décentralisation du pouvoir politique.

La solution provisoire de la crise qui intervint en 1972, résultant de l’interaction de toutes ces tendances complexes, n’est donc pas sans ambiguïté socio-politique. Tito, s’appuyant sur l’appareil militaire central et reflétant les intérêts de l’aile politique de la bureaucratie, frappa durement l’aile des technocrates et des managers. Sans avoir modifié radicalement les axes de la réforme économique, la bureaucratie titiste y a mis un frein et a amorcé un tournant. Tout en stimulant le développement réel dans tout le pays d’une vaste campagne de lutte contre la corruption et les milliardaires, tout en dénonçant l’existence de puissances technocratiques et financières occultes, le gouvernement titiste n’a pour l’instant pris aucune mesure précise de remise en cause de l’économie de « marché socialiste », et en particulier de la décentralisation du système bancaire. Pour l’instant, se profile essentiellement le renforcement du rôle de la LCY dans toutes les sphères de l’activité économique et politique.

Les textes préparant le 10e congrès de la LCY marquent pour le moment encore toute l’ambiguïté de la politique suivie : de même que les nouveaux amendements à la Constitution, ils reprennent formellement à leur compte un certain nombre de revendications de la gauche yougoslave, tendant vers une planification démocratique appuyée sur l’autogestion et vers un renforcement politique de l’autogestion. Témoignent en ce sens les projets d’une « autogestion intégrée » par régions ou secteurs industriels, et celui d’Assemblées de délégués des « organisations de travail » au niveau des Communes et des Républiques ; en témoigne également la dénonciation explicite des principales illusions qui avaient depuis la réforme de 1965 dominé l’orientation vers l’économie de marché et des méfaits sociaux qui s’en suivirent. Toutefois, les formes de cette « autogestion intégrée » n’étant pas précisées, elles seront sans doute dominées (ainsi que les délégations aux Assemblées) par le renforcement du poids politique de la LCY, ouvertement ou par le biais des syndicats et des directeurs d’entreprises.

Cependant, les dénonciations de nombreux individus frauduleusement enrichis, et les projets de renforcement du poids de l’autogestion au niveau de la vie politique centrale, malgré toutes leurs ambiguïtés, ont eu pour fruit immédiat de diminuer la vague de mécontentement ouvrier à l’égard du régime, en donnant aux travailleurs le sentiment que leur pression a été couronnée de succès. Aucun des problèmes sociaux (inégalités, chômage, coût de la vie) les touchant, n’ont pourtant été résolus. Le million de travailleurs yougoslaves travaillant à l’étranger, menacé directement par la situation économique des pays capitalistes européens, reste un facteur supplémentaire d’aggravation à terme d’une situation économique et sociale lourde de crise.

Dans ce contexte, la répression politique fut pour la bureaucratie titiste le deuxième volet important pour éviter la convergence d’oppositions à sa politique avec le mécontentement ouvrier. La répression frappa par ailleurs non seulement la droite mais aussi l’extrême-gauche. Des éléments de démocratie socialiste qui semblaient acquis depuis de longues années furent réduits ou supprimés. La relative liberté de discussion publique et de presse fut partiellement réduite. Des méthodes de calomnie, d’accusations mensongères, d’emploi de la police secrète même au sein de la LCY, de violation de la légalité socialiste, furent mises en vigueur. Une centralisation et un contrôle politique plus stricts de la bureaucratie furent assurés.

En définitive, les événements de la période 1968-72 ont confirmé que la RF de Yougoslavie reste un État ouvrier bureaucratiquement déformé. La thèse selon laquelle le capitalisme y aurait déjà été restauré s’est avérée fausse à la lumière des faits. Le pouvoir politique n’est pas entre les mains d’une quelconque bourgeoisie, qui aurait pour tâche de renforcer, de stabiliser, de légaliser le développement du secteur d’accumulation capitaliste. Bien au contraire, ce secteur n’est que toléré, selon les périodes, se développant frauduleusement pour l’essentiel, et, quand il s’affirme, se trouve dénoncé et réprimé.

La bureaucratie a certes connu, à la faveur de la décentralisation très poussée depuis 1965, une profonde différenciation interne : une partie d’entre elle s’est enrichie en occupant des places de direction dans les secteurs économiques de pointe et dans les banques. Cette technocratie a vu incontestablement ses intérêts dans le développement des lois du marché, et a rejoint le chœur des bourgeois et aspirants bourgeois revendiquant la suppression de l’autogestion (comme étant « économiquement inefficace »), l’extension des droits à la propriété privée (comme « stimulant ») et la suppression de toute centralisation économique. Il s’agit là d’un processus hautement éclairant sur les points-clefs autour desquels la lutte des classes en Yougoslavie peut déterminer ou non un retour au capitalisme, sur les forces sociales porteuses d’une telle restauration, sur les luttes de la classe ouvrière qu’il a provoquées, et sur l’orientation que l’aile politique de la bureaucratie a développée à son égard.

Outre la bureaucratie syndicale et la base militante de la LCY, la partie de la bureaucratie disposant directement de l’appareil d’État et en tirant ses privilèges, a manifesté clairement, à la faveur de la crise, ses liens à la classe ouvrière qui constituent la base sociale de son pouvoir dans un régime né d’une lutte révolutionnaire anti-capitaliste que la direction titiste a impulsée.

La crise récente en Yougoslavie a confirmé par ailleurs que l’autogestion ne constitue en elle-même ni une garantie contre la bureaucratisation, ni une garantie de démocratie socialiste. Seul l’exercice du pouvoir, politique et économique, à tous les échelons, y compris à l’échelon national, par la classe ouvrière à travers des conseils ouvriers et leur congrès, peut résoudre radicalement le poids et le danger de la bureaucratie. La lutte contre les dangers de restauration du capitalisme, tout comme la lutte contre le pouvoir et les privilèges de la bureaucratie, dépendent en dernière analyse de l’autoactivité du prolétariat. Elles posent comme tâche centrale en Yougoslavie le développement d’une avant-garde marxiste révolutionnaire qui se batte :

a) pour la reconnaissance du droit de grève pour les travailleurs, contre les déformations bureaucratiques de l’État et des organes d’autogestion et contre toute réintroduction des rapports d’exploitation capitalistes dans les entreprises (application et protection des droits d’autogestion, y compris dans les entreprises à capitaux mixtes — capital social yougoslave et investisseurs capitalistes), contre l’extension du chômage et contre toute attaque à leurs conditions de travail et à leur niveau de vie.

b) contre les technocraties financières et bancaires qui se sont enrichies sur le dos des travailleurs : pour une centralisation de tout le système financier et de crédit ; pour la répartition des crédits et des investissements par le congrès fédéral des conseils ouvriers représentant de façon équivalente toutes les républiques ; pour la gestion des crédits par un organisme central des diverses « associations de travail » (organismes d’autogestion représentant les diverses branches de l’industrie, les services et les associations culturelles et de loisirs).

Contre les obstacles à une autogestion réelle : non à une planification bureaucratique, non à la concurrence des travailleurs entre eux par le soi-disant « marché socialiste », non à la toute puissance des décisions de la LCY par son monopole de pouvoir politique. Auto-gestion de bas en haut. Démocratie ouvrière au sein de la LCY comme dans tous les organes de la vie politique ! Organisation d’une planification démocratique réalisée sur la base de l’extension de l’autogestion et de sa coordination au niveau fédéral.

c) Non aux privilèges, non aux inégalités sociales, non aux inégalités nationales : pour l’établissement par les travailleurs de normes de salaires indépendantes des inégalités régionales et des lois du marché.

d) Pour que vive et se développe le socialisme yougoslave : la lutte contre les tendances séparatistes réactionnaires doit faire l’objet d’un vaste débat public et d’un renforcement du poids central de l’autogestion et non de mesures policières !

— Non à toute restriction du droit d’expression des tendances politiques se réclamant du socialisme, dans et hors la LCY : libération de tous les emprisonnés politiques, arrêt des mesures de répression contre les divers courants marxistes yougoslaves, contre toute atteinte à l’exercice de leur profession, à leurs droits de voyages à l’étranger, à leurs possibilités financières et politiques d’expression de leurs idées.

13. — L’interaction entre la montée ouvrière en Europe capitaliste et la montée de la révolution politique en Europe orientale

La montée de la révolution socialiste en Europe occidentale et la montée de la révolution politique anti-bureaucratique en Europe centrale et orientale connaîtront une interaction croissante dans les années à venir, tranchant avec le développement plus isolé de la révolution politique dans les années 50, symbolisé par l’isolement de la révolution hongroise de 1956.

D’une part, le développement d’une nouvelle avant-garde à caractère de masse rompant avec le stalinisme dans les pays capitalistes stimulera des mouvements de soutien massif à tout développement important d’une opposition anti-bureaucratique dans les États ouvriers bureaucratisés, contribuant à diminuer sensiblement les marges de manœuvres policières de la bureaucratie. L’insertion plus grande des P.C. de masse en Europe capitaliste dans la vie politique dans leurs pays et le processus de relâchement de leurs liens avec la bureaucratie soviétique contribueront également à réduire les marges de manœuvre de celle-ci. Une généralisation de l’intervention en Tchécoslovaquie à d’autres pays du « bloc » est difficilement imaginable sans de profondes secousses du pouvoir politique de la bureaucratie soviétique et sans une aggravation des effets déjà importants de crise dans les P.C. occidentaux produits par une telle intervention ; d’autant plus que des mouvements de protestation massifs se développeraient à l’extérieur de ces P.C. sous l’impulsion des organisations marxistes révolutionnaires.

D’autre part, le fait que les menaces militaires pesant sur les frontières européennes du « camp socialiste » se réduisent — un des sous-produits de la politique de « détente » poursuivie par la bureaucratie —, que les frontières s’ouvrent de plus en plus au tourisme, au commerce et partiellement à la possibilité pour les travailleurs de se déplacer, en même temps qu’apparaissent en Europe occidentale des forces massives en lutte pour le socialisme, stimulent le développement d’une radicalisation ouvrière et intellectuelle en Europe centrale et orientale.

La bureaucratie en est parfaitement consciente et multiplie en conséquence ses efforts pour faire accompagner « l’ouverture » commerciale et touristique vers l’Ouest d’un contrôle idéologique et politique plus sévère sur les masses des pays où elle est au pouvoir. L’efficacité de cette combinaison est douteuse. Déjà, les mouvements de révolte étudiante des années 60 en Allemagne occidentale, en France et en Italie ont eu des échos réels parmi les étudiants yougoslaves, polonais, hongrois et tchèques, ainsi qu’en R.D.A., ne fût-ce qu’à une échelle modeste, et avec des degrés de politisation différents d’un pays à l’autre. Dans la mesure où, malgré la censure étroite de la presse des États bureaucratisés, parviennent à être connues les formes et le contenu des luttes ouvrières en Europe capitaliste, la manière dont elles renouent avec la tradition la plus avancée et la plus riche d’auto-organisation démocratique des masses visant à remplacer la société bourgeoise par une société où les travailleurs seront effectivement les maîtres de leur sort dans tous les domaines de la vie sociale, ces luttes stimuleront dans l’avant-garde ouvrière et intellectuelle des États ouvriers bureaucratisés d’Europe un renouveau du marxisme et du communisme.

Un des obstacles les plus grands sur la voie de cette renaissance est la dégradation du marxisme au niveau d’une religion d’État par les maîtres bureaucratiques de ces pays, et sa manipulation cynique pour justifier l’inégalité sociale et l’exclusion de la masse des travailleurs de l’exercice direct du pouvoir. Cette perversion du marxisme, la rupture de la continuité résultant de la destruction physique des vieux cadres révolutionnaires de la classe ouvrière, les difficultés à faire renaître un débat et une vie politique dans les conditions de la dictature bureaucratique créent d’énormes obstacles à la jeune génération d’ouvriers et d’intellectuels rebelles pour qu’elle puisse retrouver les véritables sources, l’essence du marxisme-léninisme, et renouer avec sa tradition. L’apparition d’un exemple de socialisme révolutionnaire et d’auto-organisation des masses dans les faits en Europe occidentale permettra d’opposer, avec une efficacité décuplée, par rapport à celle des écrits, le vrai visage du socialisme au masque hideux que le stalinisme lui a imposé en Europe orientale et en URSS.

L’expérience des crises politiques majeures qu’ont connues les États ouvriers bureaucratisés depuis leur formation confirme l’importance pour la révolution politique à venir du développement d’une avant-garde marxiste révolutionnaire dans ces pays. Sans une claire conscience des leçons des précédentes crises, des capacités de réformes partielles et de remaniements gouvernementaux que la bureaucratie est capable d’impulser pour garder les rênes du pouvoir, sans claire compréhension des instruments de répression dont elle dispose, les tendances à l’émergence d’organes de démocratie soviétique spontanément mis en avant par la classe ouvrière sont finalement récupérées, canalisées et brisées, sans parvenir à une solution victorieuse de la crise pour le prolétariat. Le rôle d’une avant-garde marxiste révolutionnaire même restreinte peut être décisif dans des périodes d’émergence de telles situations de « dualité de pouvoir », de crise sociale globale. Il consistera à exprimer les revendications du pouvoir ouvrier confusément ressenties par les masses, à lutter pour préserver l’autonomie réelle des organes de démocratie ouvrière, envers toute frange de la bureaucratie qui tenterait de les dévoyer et de les démobiliser, à lutter pour leur centralisation et leur auto-défense, à mettre en avant clairement les objectifs socialistes et internationalistes favorisant la claire compréhension des tâches révolutionnaires en cours : le remplacement de l’appareil bureaucratique par un véritable pouvoir ouvrier basé sur l’autogestion des travailleurs à tous les niveaux de la société, pour le développement de la révolution socialiste.

3. La crise des directions ouvrières traditionnelles et la construction de la Quatrième Internationale

14. — L’évolution des P.C. et des P.S.

Au cours des dernières années, la crise des organisations ouvrières traditionnelles s’est accentuée sous l’effet conjoint de la remontée des luttes ouvrières de la crise structurelle aggravée du système impérialiste, de la crise du pouvoir de la bureaucratie et de l’apparition de la nouvelle avant-garde à caractère de masse.

La collaboration plus étroite des bureaucraties de Moscou et de Pékin avec l’impérialisme accentue encore cette crise. Car la détente a un effet contradictoire sur les rapports réciproques entre les organisations ouvrières traditionnelles et sur leurs rapports avec les masses. En dissipant le climat de « guerre froide » et d’anti-communisme militant parmi les directions et les cadres sociaux-démocrates et syndicaux de plusieurs pays impérialistes et semi-coloniaux, la « détente » facilite une collaboration et des accords durables entre les PC et les PS dans plusieurs pays. Malgré les limites réformistes étroites, voire les objectifs de collaboration de classes que les dirigeants de ces organisations assignent à des accords de ce genre, ceux-ci déclenchent une dynamique objective d’unité d’action au sein de la classe ouvrière, augmentant la confiance des travailleurs en leurs propres forces, contribuant ainsi au développement de la combativité et de la radicalisation du prolétariat. Les résultats de cette dynamique limitent la liberté de manœuvre des directions traditionnelles, en faisant monter de manière considérable le prix qu’elles devraient payer pour effectuer un tournant à droite coïncidant avec la remontée des luttes.

Ainsi, pour la première fois depuis 1935, un rapprochement spectaculaire entre la bureaucratie soviétique et l’impérialisme n’est accompagné ni immédiatement, ni à court terme, d’un tournant à droite analogue de nombreux PC. Comme ce fut déjà le cas lors de l’invasion des armées du Pacte de Varsovie en Tchécoslovaquie en août 1968, l’orientation actuelle du PCF, du PC italien, du PC chinois et de la plupart des partis staliniens dans les pays capitalistes, tout en restant déterminés principalement par les besoins du Kremlin, s’effectue davantage par rapport au passé, en fonction des besoins électoralistes de ces partis et des exigences qu’ils ressentent de « coller » à leur base de masse qu’en fonction des exigences immédiates de la diplomatie du Kremlin.

La même constatation s’applique d’ailleurs aux groupes maoïstes. Ceux-ci justifient en général — intégralement ou avec des nuances — le tournant à droite de la diplomatie chinoise, en faisant état de la nécessité pour Pékin d’éviter « l’encerclement » de la R.P. de Chine. Mais il ne faut pas s’attendre à ce qu’ils appliquent mécaniquement, du moins pour le moment, le même tournant droitier à leur politique dans les pays capitalistes avancés et à leurs rapports avec la bourgeoisie, même lorsque celle-ci est sollicitée par Pékin.

Les effets du conflit sino-soviétique et de la crise du mouvement communiste mondial qui s’approfondit, jouent dans le même sens. Le nombre des PC qui prennent leur distance et par rapport à Moscou et par rapport à Pékin (PC japonais, PC (M) de l’Inde et dans une certaine mesure PC espagnol) augmente et augmentera. Les critiques à l’égard d’aspects déterminés de la politique du PCUS, notamment concernant la répression contre les minorités nationales et contre les intellectuels contestataires, s’étendront fût-ce de manière prudente et malhonnête.

Ce qui précède ne vise nullement à affirmer l’existence d’un quelconque « gauchissement » de la stratégie à long terme des PC pro-Moscou. Bien au contraire, celle-ci est plus que jamais néo-réformiste, axée sur les « voies électorales vers le socialisme ». Le processus de « social-démocratisation » des PC se poursuit. Les prises de distance par rapport à Moscou accentuent en général ce processus. Il ne s’agit que d’une adaptation tactique à la radicalisation des masses, dans le cadre de cette orientation réformiste, ayant en partie pour but de contrecarrer la progression des organisations marxistes-révolutionnaires. Toute tentative des PC de continuer à freiner systématiquement les luttes et de s’opposer à toutes les revendications anti-capitalistes et aux formes d’auto-organisation des travailleurs même en face d’une montée tumultueuse des luttes ne pourrait qu’accentuer les tendances au débordement et qu’affaiblir de manière nette l’emprise de l’appareil sur les masses. Sans exclure a priori l’éventualité que cela se produise dans tel ou tel pays, la variante la plus probable est quand même celle de manœuvres et d’adaptations plus souples de la part des PC devant la montée impétueuse de la lutte des masses. Cette adaptation trouvera sa limite et se changera en intervention ouvertement contre-révolutionnaire au moment où serait mise en question l’existence de l’ordre capitaliste.

Une remarque analogue s’applique en gros aux partis sociaux-démocrates de masse. Ceux-ci restent attachés fondamentalement à la collaboration de classe, au parlementarisme bourgeois, à la défense de l’ordre capitaliste, y compris contre les ouvriers en grève. Le poids plus grand que par le passé en leur sein de membres de l’administration de l’État bourgeois et du secteur nationalisé de l’économie capitaliste accentue encore la tendance de la social-démocratie à épouser à certains moments les positions de l’État bourgeois même contre les syndicats réformistes.

Mais l’expérience a montré qu’un parti social-démocrate, qui perd toute base de masse importante au sein du prolétariat, perd de même toute assise électorale et toute chance d’accroître ses prébendes au sein de la démocratie parlementaire bourgeoise. C’est pourquoi les partis de masse sociaux-démocrates sont, eux aussi, soumis aux effets de la radicalisation de masse et de la remontée tumultueuse des luttes ouvrières. Cela se traduit par la recherche d’une nouvelle assise ouvrière ou d’une assise ouvrière élargie, notamment du PS français, du PS espagnol, du PS néerlandais, du Labour Party, du SPD ouest-allemand, du PS chilien, etc. L’effet de repoussoir que le stalinisme et l’ultra-opportunisme du PC continuent à exercer sur les couches nouvellement radicalisées de la classe ouvrière, surtout de la jeunesse ouvrière, contribue à ce processus. Il se traduit également par le développement de nouvelles tendances de gauche et leur radicalisation, déjà sensibles au sein du Labour Party en Grande-Bretagne et du PS espagnol.

15. — La nouvelle avant-garde de masse

L’apparition pour la première fois depuis la création de l’IC à l’échelle mondiale d’une nouvelle avant-garde à caractère de masse constitue un des traits principaux de la nouvelle montée de la révolution mondiale depuis 1968. Elle résulte de la coïncidence de la remontée des luttes révolutionnaires à l’échelle inter- nationale, depuis la victoire de la révolution cubaine, et de la crise accentuée de l’impérialisme et des partis ouvriers traditionnels.

Cette nouvelle avant-garde de masse peut être caractérisée de la manière la plus succincte comme l’ensemble des forces agissant indépendamment des directions bureaucratiques traditionnelles du mouvement de masse et sur leur gauche. Il s’agit à la fois d’un phénomène social et d’un phénomène politique, la nouvelle avant-garde incluant les couches radicalisées de la jeunesse, de la classe ouvrière, des femmes, dont la majorité est inorganisée, mais dont une fraction rassemble tous ceux qui font partie ou suivent les organisations d’extrême-gauche : trotskystes, centristes, maoïstes, mao-spontanéistes, etc.

En soi l’apparition de cette nouvelle avant-garde de masse exprime à la fois la possibilité de construire des organisations révolutionnaires beaucoup plus fortes qu’au cours des décennies précédentes, et le retard subi dans la construction de ces organisations. Ce retard signifie que le marxisme révolutionnaire n’exerce pas de prime abord une hégémonie sur cette couche, qu’il s’y trouve en concurrence avec toutes sortes de courants centristes et ultra-gauche, et que les forces souvent considérables de l’avant-garde à caractère de masse peuvent être entraînées dans des explosions tragiques, isolées du gros des forces ouvrières. L’exemple du JVP au Sri Lanka en est l’illustration la plus typique.

Les rapports entre les marxistes révolutionnaires et les forces de cette nouvelle avant-garde sont complexes. D’une part, les marxistes révolutionnaires doivent mener une lutte idéologique et politique sans compromis contre diverses déviations, centristes ou ultra-gauche, du marxisme. D’autre part, ils doivent prôner l’unité d’action sur des objectifs communs de lutte anti-impérialiste, anti-capitaliste, anti-bureaucratique. C’est par une combinaison de l’unité d’action et de la différenciation politique que peut être atteint le but de transformation du gros des forces de la nouvelle avant-garde en un levier capable de modifier de manière qualitative les rapports de forces avec les appareils bureaucratiques, de conquérir ainsi une capacité de diriger les luttes de masse et des formes avancées d’auto-organisation de masse plus amples que par le passé, et de peser de cette manière sur les organisations de masse syndicales et politiques elles-mêmes, pour y accélérer les processus de différenciations internes. La capacité de nos organisations à dépasser le stade du propagandisme et à intervenir dans les luttes avec les propositions d’action appropriées, jouera un rôle déterminant dans cette lutte pour conquérir l’hégémonie au sein de la nouvelle avant-garde, et renforcer nos organisations quantitativement et qualitativement.

La nouvelle avant-garde à caractère de masse a été dans une large mesure le produit des progrès réalisés par la révolution mondiale à travers les révolutions cubaine et vietnamienne et, en même temps, elle a été stimulée dans une moindre mesure par l’image de la « révolution culturelle » chinoise. La question se pose alors de savoir si le tournant à droite de la direction chinoise, le tournant à droite moins prononcé mais néanmoins réel de la direction cubaine et le cessez-le-feu au Vietnam pourront avoir des effets de recul, sinon de désagrégation, sur la nouvelle avant-garde.

La politique de la direction cubaine n’a cessé d’être un facteur très important dans le développement en Amérique latine. Face aux difficultés essuyées par les mouvements de lutte armée et estimant qu’il n’y avait plus de perspectives à court terme de victoire révolutionnaire dans d’autres pays du continent, face à la nécessité d’assurer la survivance de Cuba dans une région du monde dominée entièrement par l’impérialisme et de parer aux conséquences du blocus économique, la direction cubaine a accentué de plus en plus ses liens économiques et politiques avec la bureaucratie soviétique et recherche une marge de manœuvre par des alliances ou des ouvertures vers des régimes réformistes ou soi-disant anti-impérialistes. S’avérant incapable de distinguer entre les exigences de la politique extérieure de l’État ouvrier et les nécessités fondamentales de la lutte révolutionnaire, elle est allée jusqu’à soutenir sans critique le gouvernement de Velasco y compris en caractérisant l’armée péruvienne comme une armée révolutionnaire, et à donner son appui au Frente Amplio d’Uruguay, front de collaboration de classe présidé par un ancien général de l’armée bourgeoise. Dans le cas du Chili, à une étape où existaient des potentialités réelles de développement révolutionnaire, elle a donné un soutien pratiquement inconditionnel à la direction réformiste de l’Unidad Popular, les remarques critiques faites à plusieurs occasions par Castro n’étant pas de nature à aider la maturation de l’avant-garde et la clarification parmi les masses. En même temps, elle a renoncé à la polémique contre le PC qui avait pourtant marqué l’étape de la guerilla au Venezuela, au Pérou, et en Bolivie, et de la conférence de l’OLAS, avalisant de fait dans la plupart des cas leur politique réformiste d’alliance avec la bourgeoisie dite nationale. Ainsi les dirigeants cubains remettent en cause leur acquis historique et théorique de la période 1965-67 qui, malgré toutes ses limites, leur avaient permis de saisir la dynamique de la révolution permanente en Amérique latine. Finalement, l’alliance étroite avec l’URSS a été assortie d’une exaltation inconditionnelle des États ouvriers bureaucratisés et de leurs directions.

S’il est vrai que les dirigeants cubains ont continué entre temps à aider des mouvements révolutionnaires dans certains pays du continent, le fait reste que leur repli politique et idéologique a exercé et exerce encore une influence négative sur des couches d’avant-garde latino-américaines, aussi bien en stimulant la désagrégation et l’évolution droitière y compris vers le réformisme de courants de formation castriste qu’en créant des obstacles supplémentaires à la lutte indispensable contre ces conceptions et ces orientations centristes qui caractérisent de larges secteurs et des avant-gardes nouvelles en Amérique latine aussi.

Sur la politique extérieure de Cuba pèse, d’ailleurs, l’impasse politique de la situation à l’intérieur du pays. Les auto-critiques de 1970 n’ont pas été suivies par des progrès réels sur le terrain de l’établissement d’une démocratie socialiste où la classe ouvrière puisse s’exprimer par des organismes propres, démocratiques et révolutionnaires, et exercer effectivement son hégémonie, cette carence ne pouvant aucunement être compensée par la réalisation d’un congrès syndical strictement contrôlé et conclu par l’élection comme dirigeant No 1 d’un ancien bureaucrate stalinien (le congrès n’est d’ailleurs prévu que pour 1975).

La nouvelle avant-garde est fondamentalement soumise à deux pressions contradictoires. Le fait que la remontée des luttes ouvrières se poursuit et s’amplifie même dans de nombreux pays impérialistes et néo-coloniaux, que la crise de la société bourgeoise ainsi que celle du système de pouvoir bureaucratique dans les États ouvriers bureaucratisés, s’approfondit encore, favorise incontestablement une amplification parallèle de la nouvelle avant-garde à caractère de masse. Le recul temporaire de la radicalisation étudiante dans certains pays (USA, Japon) est ou sera compensé par le renforcement de la radicalisation ouvrière, surtout de la jeunesse ouvrière.

Mais le tournant à droite des directions chinoises et cubaines et les échecs des organisations de masse centristes ou ultra-gauches assises sur la nouvelle avant-garde (Naxalites en Inde, par exemple) peuvent provoquer le désarroi en son sein et engendrer des phénomènes de résorption au profit des organisations traditionnelles, lorsque les organisations marxistes révolutionnaires s’avèrent trop faibles ou incapables de remplir le vide créé par ces échecs. Les initiatives politiques et organisationnelles de nos propres organisations sont donc un facteur important pour le destin de la nouvelle avant-garde à caractère de masse. Les conditions sont favorables pour mener une offensive réussie contre le maoïsme, auquel le tournant à droite de la diplomatie de Pékin a porté un coup très grave. Mais cette offensive ne profitera sur une très grande échelle à notre mouvement, c’est-à-dire n’aboutira à un renforcement considérable de nos propres organisations, qu’à la condition qu’elle ne se cantonne pas dans le domaine idéologique et qu’elle soit accompagnée d’initiatives d’action qui permettent de galvaniser l’ensemble de l’avant-garde contre les appareils réformistes et staliniens, dans la lutte de masse. Sinon, ce seront finalement les organisations réformistes et néo-réformistes qui profiteront de la crise des courants maoïstes, par le biais d’une décomposition d’une partie de l’avant-garde.

16. — La Quatrième Internationale

Depuis le 9e Congrès mondial (3e depuis la réunification), la Quatrième Internationale a réalisé d’importants progrès, les plus larges depuis sa fondation. Elle a maintenant des sections et des groupes sympathisants dans une cinquantaine de pays. Une douzaine d’entre eux ont multiplié 5 ou 10 fois le nombre de leurs adhérents dans la période 1968-73. Des cadres et des militants trotskystes ont joué un rôle important dans des grèves et des luttes syndicales à résonance nationale, notamment en France, en Italie, en Espagne, au Sri Lanka, en Argentine, en Bolivie, en Suisse. Comme dans la période précédente, ils ont joué un rôle dirigeant dans les luttes de la jeunesse scolarisée impliquant des dizaines et quelquefois des centaines de milliers d’étudiants et de lycéens, notamment en France, en Belgique, au Mexique, au Japon, en Colombie, aux USA. Des forces révolutionnaires déjà trempées dans le combat ont rejoint la Quatrième Internationale, notamment l’ETA-6 au pays basque.

Néanmoins les forces numériques et l’influence organisationnelle de la Quatrième Internationale restent fort modestes, hors de proportion avec la confirmation de son programme et de son orientation générale par les événements, et avec l’influence beaucoup plus large que les idées marxistes révolutionnaires exercent aujourd’hui dans le monde. Ce décalage s’explique essentiellement par les facteurs suivants :

a) un développement inégal très prononcé entre l’ampleur de la radicalisation — surtout de la radicalisation ouvrière dans de nombreux pays impérialistes ou semi-coloniaux — et celle de la politisation générale. En dépit de la remontée très prononcée des luttes ouvrières de masse dans de nombreux pays, la conscience politique de la classe ouvrière s’élève à un rythme beaucoup plus lent. La formule utilisée par Trotsky pour caractériser la prise de conscience politique de la classe ouvrière — le scepticisme de l’ancienne génération et l’inexpérience de la nouvelle — continue à être largement valable, bien qu’à un degré moindre qu’en 1938, 1948 ou 1958.

b) l’apparition de la nouvelle avant-garde de masse depuis la deuxième moitié des années 60 qui favorise la construction plus rapide de la Quatrième Internationale n’a nulle part été accompagnée d’un processus d’homogénéisation politique. Étant donné la complexité de la situation mondiale présente, la faiblesse organisationnelle de la Quatrième Internationale au début de la nouvelle montée révolutionnaire, la force d’attraction exercée sur la jeunesse scolarisée par les idéologies identifiées avec les révolutions victorieuses comme le castrisme ou le maoïsme, la partie politiquement organisée de la nouvelle avant-garde se trouve partout divisée entre les courants trotskystes, maoïstes et centristes et est très souvent fragmentée en une nuée de groupuscules. Dans plusieurs pays importants, diverses organisations se réclamant du trotskysme s’efforcent de gagner de nouveaux cadres et militants, en concurrence et quelquefois en polémique publique violente les unes avec les autres, ce qui ne peut pas ne pas accroître la confusion aux yeux de l’avant-garde, pendant la phase initiale de sa formation, et favoriser la groupuscularisation extrême et la multiplication des variantes du sectarisme et de l’opportunisme.

c) la croissance rapide des organisations trotskystes et leur confrontation avec des luttes et des responsabilités souvent hors de proportion avec leur passé et le degré de leur maturité, ont créé des difficultés pour résoudre de manière correcte les nombreux problèmes délicats de tactique qui apparaissent couramment dans les luttes de masse, sans parler des luttes révolutionnaires. La formation de nouveaux cadres et de directions nationales retarde forcément sur la croissance des organisations de même que le renforcement politique et organisationnel du centre international a retardé sur la croissance du mouvement mondial.

d) beaucoup d’organisations de la Quatrième Internationale continuent à manifester une attitude sectaire sur la question du recrutement, en n’exploitant pas toutes les occasions ouvertes de renforcer substantiellement leurs rangs. Elles sous-estiment un aspect essentiel de la théorie léniniste de l’organisation : à savoir la compréhension du fait que c’est seulement au sein de l’organisation révolutionnaire qu’on peut vraiment devenir un militant révolutionnaire.

e) finalement, la bourgeoisie internationale, qui considère la Quatrième Internationale comme une menace réelle contre le règne du Capital, a pour cette raison intensifié sa répression contre notre mouvement et placé ainsi des obstacles supplémentaires sur la voie de notre croissance.

Comprendre les obstacles mentionnés n’a nullement pour but de considérer comme secondaires les obstacles sociaux qui ralentissent la construction d’une Internationale révolutionnaire de masse : le poids du Capital et de son idéologie qui continue à dominer la société bourgeoise ; le poids des appareils staliniens, maoïstes, réformistes, s’appuyant sur des ressources matérielles énormes. L’énumération des freins susmentionnés à une croissance plus rapide de la Quatrième Internationale a surtout pour but de souligner les facteurs sur lesquels les forces marxistes révolutionnaires peuvent avoir prise directement, les obstacles qu’elles peuvent elles-mêmes contribuer à éliminer.

17. — Les tâches spécifiques de l’organisation internationale

Le 9e Congrès mondial (3e après la réunification) avait marqué une étape importante dans le développement de la Quatrième Internationale. Celle-ci a pris conscience que le changement des conditions objectives (nouvelle montée de la révolution mondiale dont le centre de gravité se déplace vers le prolétariat industriel) et subjectives (apparition de la nouvelle avant-garde de masse et modifications des rapports de forces entre celle-ci et les bureaucraties des organisations ouvrières traditionnelles) pour sa propre construction permet et rend nécessaire et impérieuse sa propre transcroissance de groupe de propagande en organisation en voie d’implantation dans le prolétariat, déjà capable d’initiatives politiques se répercutant sur la lutte de classe à l’échelle nationale.

La construction de la Quatrième Internationale s’effectue par la construction de sections et d’organisations sympathisantes dans divers pays — qui forment des cadres, interviennent dans les luttes de masses, engagent le combat pour les revendications immédiates des travailleurs, les revendications démocratiques et les revendications transitoires, ainsi que le programme de Transition dans son ensemble, et prennent les initiatives nécessaires d’action qui les font apparaître progressivement comme le noyau d’une direction révolutionnaire de rechange aux directions traditionnelles bureaucratisées du mouvement ouvrier. Elle est donc inséparablement liée à la lutte pour l’élévation du niveau de conscience des couches avancées du prolétariat et des paysans pauvres, à la lutte pour l’auto-organisation des masses sous les formes les plus diverses qui correspondent à l’étape concrète que la lutte de classe a atteint dans chaque pays, dans les circonstances présentes.

Au delà de ces tâches normales des organisations nationales de la Quatrième Internationale, il existe des tâches particulières du Parti mondial en tant que tel, qui correspondent aux exigences chaque fois plus précises de l’internationalisation de l’économie, de la politique, de la lutte des classes, à l’époque de l’impérialisme en général et dans la phase présente de cette époque en particulier. Quelles que soient les insuffisances que notre mouvement manifeste encore à ce propos en fonction de ses faiblesses matérielles évidentes, il est le seul à être conscient de ces exigences, à les formuler couramment, à éduquer dans cet esprit ses cadres, ses militants, ses sympathisants, les secteurs de l’avant-garde et des masses plus larges qu’il peut influencer, et à commencer de manière délibérée à les résoudre dans les limites de ses possibilités.

Cependant, dans la mesure où la transcroissance des organisations trotskystes de groupes de propagande en organisations en voie d’implantation dans le prolétariat, déjà capables d’initiatives concrètes dans la lutte de classe se précise, la pression des particularités nationales qui rendent les formes précises de telles initiatives forcément différentes de pays à pays et surtout de groupe de pays à groupe de pays, souligne d’autant plus la nécessité du renforcement du centre de l’Internationale pour maintenir la cohésion et l’intégrité programmatique de la Quatrième Internationale. La tâche de ce centre ne peut consister dans la détermination d’autorité de la tactique des sections nationales, exclue par les statuts de l’Internationale. Elle consiste dans un effort de coordination d’action, d’impulsion politique et d’homogénéisation théorique qui, dans la phase à venir, se base sur la réalisation des tâches internationales particulières comme celles que voici :

a) Poursuivre la campagne de soutien international à la révolution indochinoise et aux autres luttes révolutionnaires en cours dans le monde : résistance palestinienne, mouvements révolutionnaires dans les colonies portugaises, lutte d’émancipation irlandaise, résistance chilienne, etc.

b) Développer des mouvements de solidarité à l’échelle européenne et, si possible à une échelle plus large, avec des grèves et des luttes ouvrières qui, soit sont confrontées avec des trusts multinationaux, soit ont un aspect exemplaire tel qu’elles peuvent accélérer la progression de la conscience de classe prolétarienne à une échelle internationale (par exemple la lutte chez Lip).

c) Développer un mouvement de solidarité internationale impliquant l’ensemble du mouvement ouvrier, avec les victimes de la répression dirigée contre les révolutionnaires des pays impérialistes et semi-coloniaux, telles les campagnes que nous avons organisées pour la défense des prisonniers politiques argentins sous la dictature militaire et contre le décret de dissolution de la Ligue Communiste.

d) Développer le mouvement international de solidarité avec les victimes de la répression dirigée dans les États ouvriers bureaucratisés contre les dissidents politiques et les nationalités opprimées.

e) Développer une campagne internationale contre les atteintes qui se multiplient au droit de grève, à la liberté intégrale des syndicats de négocier les salaires, contre la politique des revenus, contre l’arbitrage étatique des conflits salariaux, l’intégration croissante des syndicats dans l’État bourgeois, etc.

f) Dénoncer internationalement les nouvelles trahisons des luttes révolutionnaires par les bureaucrates de Moscou (Cambodge, Iran, Soudan, Sri Lanka, Inde, Palestine, Vietnam, etc.) et de Pékin (Bangla Desh, Sri Lanka, Soudan, Iran, Espagne, Vietnam, etc.).

g) Entamer la discussion internationale d’un projet de programme d’ensemble de la Quatrième Internationale dont le Programme de Transition n’est qu’une partie, comme Trotsky l’avait clairement précisé.

h) Pousser l’analyse théorique d’une série de phénomènes insuffisamment examinés au cours des dernières années, telle l’étape précise où se trouvent l’État et la société de Cuba, les raisons du retard de l’entrée en action massive du prolétariat des grandes usines aux États-Unis, la question agraire en Inde et la réponse revendicative et programmatique qu’il faut lui apporter, le développement d’un programme de transition plus précis pour les États ouvriers bureaucratisés, la réponse programmatique à la crise globale de la société bourgeoise.

i) Développer la presse et les publications de la direction de l’Internationale, afin de rendre possible une information et une élaboration plus rapides au service des sections et des secteurs d’avant-garde qu’elles influencent déjà.

Cuarta Internacional