Bolivie — Bilan et ligne d’orientation de la révolution bolivienne

Adoptée par le congrès

1) Le régime du MNR, instauré à la suite de l’insurrection victorieuse d’avril 1952, s’effondrait en novembre 1964 avec la chute de Paz Estenssoro. Mais ce régime, qui fut appuyé au début par la majorité de la classe ouvrière et de la paysannerie et qui, depuis sa naissance, exprima la radicalisation de couches petites-bourgeoises, avait déjà subi à l’époque une usure profonde. En effet, il s’avéra incapable de résoudre les problèmes qui étaient à la base de la crise révolutionnaire de 1952. L’économie du pays ne connut aucun essor ; les ouvriers furent spoliés de leurs conquêtes politiques et économiques ; la paysannerie, tout en ayant reçu partiellement la terre, ne cessa de vivre dans une misère extrême et fut soumise au contrôle d’une bureaucratie bornée et conservatrice ; la petite-bourgeoisie urbaine ne put sortir de son indigence et jouir de ces droits démocratiques qu’elle avait réclamés dans sa lutte contre les régimes oligarchiques ; malgré la nationalisation des mines, le pays resta sous l’emprise de l’impérialisme et de ses institutions financières mondiales. Les éléments de dualité de pouvoir que la classe ouvrière et les paysans avaient imposés (formation de milices, contrôle ouvrier, contrôle des syndicats sur la radio, etc…) furent éliminés progressivement en l’absence d’une direction révolutionnaire capable de les développer dans une perspective de lutte centralisée pour le pouvoir.

Après une étape de désillusion et de démobilisation partielle, les masses avaient relancé progressivement leurs luttes et les dernières années du régime avaient été caractérisées par des conflits croissants entre le gouvernement et la classe ouvrière, tandis que les couches de la petite-bourgeoisie urbaine et des étudiants se mobilisaient activement. Dans l’armée elle-même — comme le confirmèrent les épisodes significatifs d’octobre 1964 (combat de Sora Sora) — des phénomènes de démoralisation s’esquissaient, des soldats se refusant à s’engager dans la répression. Le coup d’État militaire dont Barrientos fut le protagoniste fut un coup préventif visant à bloquer la nouvelle montée du mouvement des masses.

Le changement politique du 4 novembre 1964, qui fut considéré au commencement par les masses comme une victoire, empêcha que le mouvement se développe selon sa dynamique propre en imposant un rapport de force plus favorable à la classe ouvrière. Le nouveau régime débuta par des condamnations démagogiques de la dictature masquée de Paz et n’hésita pas à se réclamer des traditions nationalistes révolutionnaires. Barrientos voulait gagner du temps et il était obligé d’accepter pendant quelques mois une situation où les masses, dans certaines zones de nouveau armées, jouissaient de certains droits démocratiques, notamment de reconstruire leurs organisations syndicales et politiques. Mais ce ne fut qu’un intermède très bref.

Le gouvernement militaire commença à œuvrer assez rapidement et énergiquement pour atteindre trois objectifs essentiels : la restauration de l’« ordre » dans les régions minières, la réalisation d’une alliance avec la bureaucratie paysanne, lui permettant de contrôler ou neutraliser la paysannerie, une « rationalisation » économique basée sur une réduction drastique des salaires. Ces objectifs furent dans une large mesure atteints par la seule voie possible : l’instauration d’une dictature militaire sanglante. L’armée occupa les régions minières ; les syndicats furent pratiquement dissous. Tout droit démocratique fut supprimé et les dirigeants du mouvement ouvrier arrêtés, exilés ou obligés de passer dans la clandestinité.

La précarité du nouveau régime résidait avant tout dans l’étroitesse de sa base sociale et l’inexistance de marges de manœuvre économiques. Toutefois, il survivra pendant 5 années environ. Cela ne fut pas le résultat de succès réels ni d’un écrasement total du mouvement des masses, mais, en dernière analyse, d’un équilibre relatif des forces dans le contexte intérieur et international donné. Barrientos réussit en tout cas une opération importante : l’armée commença à jouer de plus en plus le rôle de parti politique de la classe dominante et à s’engager à fond dans la direction du pays à tous les niveaux. Cette opération permit de compenser l’absence ou la débilité extrême des partis plus ou moins traditionnels.

La victoire sur la guerilla du Che assura à Barrientos un répit supplémentaire. Mais il n’eut pas les moyens de l’exploiter ; au contraire, des frictions sérieuses se produisaient dans l’armée et dans le gouvernement lui-même et de nouvelles mobilisations de masse se dessinaient. Pendant le gouvernement de Siles Salinas, qui succéda à Barrientos, l’usure du régime s’accéléra ultérieurement. L’armée se vit obligée d’opérer un tournant brusque : le nouveau président, le général Ovando, esquissait un cours réformiste.

2) Le coup du 26 septembre 1969 du général Ovando n’était pas sans analogies avec celui du 4 novembre 1964 : il était dicté par la nécessité de faire face à une situation qui se détériorait très rapidement et était caractérisée par une reprise de plus en plus nette du mouvement des masses. Mais justement à cause de l’échec de la dictature droitière, l’armée-parti devait s’engager sur un autre chemin. Elle voulait apparaître comme une force politique qui avait réfléchi sur les leçons du passé récent, avait compris même les raisons qui avaient inspiré l’action des guerilleros et envisageait une solution nationaliste révolutionnaire, anti-impérialiste, aux problèmes qui tourmentaient les larges masses. La nationalisation de la Gulf Oil fut le geste le plus symbolique d’une orientation qui prétendait rectifier les rapports avec l’impérialisme et stimuler le développement du capital autochtone. Une démagogie anti-impérialiste, la perspective d’un essor économique, une rhétorique socialisante, l’affirmation de la nécessité de la restructuration de l’État sur une base « nationale » et d’une révolution industrielle à la campagne furent les motifs que l’aile réformiste avança pour s’assurer l’appui ou le préjugé favorable des masses ouvrières, paysannes et petites-bourgeoises urbaines. Le succès relatif obtenu dans sa première année par le gouvernement Velasco au Pérou et les orientations « nouvelles » esquissées même par des cercles impérialistes, et dont le rapport Rockfeller fut l’expression la plus explicite, semblaient donner au réformisme d’Ovando une ouverture internationale.

Dans le cadre du rapport de forces donné, cette opération impliquait inévitablement le prix d’une restauration des droits des organisations syndicales et politiques de la classe ouvrière et d’une acceptation de la réalité de la nouvelle montée des masses qui s’esquissait. Ensuite, le fait qu’Ovando n’était pas en condition de maintenir ses promesses et que son tournant n’avait que des implications pratiques extrêmement modestes, provoquait l’éclatement de conflits sérieux et une accentuation ultérieure de la combativité des masses, jouissant désormais d’une liberté d’action considérable.

Les manœuvres de secteurs bourgeois qui ne voulaient pas faire les frais du nouveau cours et les agissements des cercles impérialistes qui refusaient toute concession provoquèrent une nouvelle crise douze mois après l’avènement d’Ovando au pouvoir. Cette crise s’avéra d’autant plus grave que l’armée s’était politiquement différenciée et, dans l’incapacité de trouver un compromis préalable, affrontait l’épreuve par des initiatives opposées. La droite militaire avait probablement sous-estimé aussi bien la réaction de la gauche que le niveau de mobilisation des masses. Toutefois, dès qu’il fut clair que les masses étaient prêtes à intervenir activement contre toute tentative fasciste ou fascisante, les militaires, en se rendant compte du danger, retrouvaient largement une base commune dans le cadre d’une confirmation du cours réformiste. Mais comme résultat de la crise et de l’alerte qu’elle représenta aux yeux des masses, Torres, successeur d’Ovando, dut prendre des attitudes plus radicales.

Cela impliqua en pratique quelques mesures supplémentaires visant des positions impérialistes et, surtout, des concessions économiques et politiques plus nettes à la classe ouvrière. Dans ce contexte, alors que la crise du régime ne cessait de s’aggraver (tentatives réactionnaires, conspirations, manœuvres et pressions de l’extérieur, etc…), la montée des masses prenait une ampleur et une force qu’on n’avait plus enregistrées depuis avril 1952, en s’élargissant du prolétariat à des couches plus larges de la petite-bourgeoisie urbaine et même quelques secteurs de la paysannerie. La convocation de l’Assemblée populaire en mai 1971 a marqué symboliquement le point culminant de cette montée.

La faillite du gouvernement Torres, renversé sans gloire dans l’espace de quelques heures, est en dernière analyse, une confirmation ultérieure que toute étape « démocratique, anti-impérialiste et anti-oligarchique » est objectivement impossible en Bolivie et que toute consolidation d’un tant soit peu durable d’un régime de démocratie bourgeoise est également impossible. Dès qu’un mouvement de masse se développe, sa dynamique tend irrésistiblement à mettre en question le régime capitaliste en tant que tel : un affrontement décisif devient rapidement inévitable. La tragédie du prolétariat bolivien a été que la majorité des organisations se réclamant de la classe ouvrière n’a pas compris qu’une telle issue était inévitable, ou que, même quand elles ont eu le sentiment du danger, elles ont été incapables de tirer toutes les conséquences politiques et opérationnelles qui s’imposaient.

3) Banzer arriva au pouvoir à la suite du réalignement de l’armée sur une orientation réactionnaire et grâce à l’appui de l’impérialisme américain et du « sous-impérialisme » brésilien. Son coup fut inspiré notamment par des couches bourgeoises nationales qui avaient profité de l’essor économique partiel de certaines régions dans les années 60. Ces couches, qui ont des liens avec la bourgeoisie, aussi bien argentine que brésilienne, en allèrent jusqu’à menacer d’une sécession d’une partie du territoire et ce chantage contribua beaucoup à la décision de l’armée de limoger Torres, considéré désormais comme incapable de contrôler la situation et de rétablir une dictature de droite. L’accord avec la Phalange avait d’autre part le but de rendre possible une collaboration avec des secteurs conservateurs des classes moyennes et le compromis avec le MNR correspondait à la nécessité de gagner un appui de couches populaires ou de les neutraliser. C’est justement dans cette optique que Banzer évita un affrontement direct dans la région des mines.

La composition hétérogène du bloc gouvernemental a été l’une des raisons de l’instabilité du nouveau régime militaire, secoué à plusieurs reprises par des crises intestines. Les conflits d’intérêts entre les bourgeoisies d’autres pays, notamment d’Argentine et du Brésil, ont joué aussi un rôle. Dans un tel contexte, il était impossible pour Banzer d’écraser complètement le mouvement ouvrier, il dut même admettre un fonctionnement partiel des syndicats dans les régions ouvrières. Le résultat a été que des manifestations et des grèves ouvrières importantes se déroulèrent, notamment en octobre-novembre 72, indiquant clairement la volonté de résistance et de contre-attaque de secteurs du prolétariat et de la petite-bourgeoisie urbaine, victimes de mesures économiques sévères.

Il serait toutefois erroné de sous-estimer la donnée essentielle : le coup d’État de Banzer a permis aux classes dominantes de surmonter la crise la plus grave des vingt dernières années, en rejettant en arrière et en frappant durement un mouvement de masse impétueux.

La bourgeoisie nationale et l’impérialisme sont parfaitement conscients de l’instabilité structurelle du pays et du danger d’autres montées de masses. Ils se rendent compte de la nécessité de leur point de vue de concevoir des plans d’exploitation et de réorganisation politique relativement de longue haleine et de briser pour toute une période la classe ouvrière. D’un côté, ils doivent s’efforcer de stimuler un développement économique qui, bien que déformé et partiel, renforce socialement la bourgeoisie, associe des couches moyennes et assure des débouchés à une partie au moins de la masse croissante de chômeurs et semi-chômeurs. De l’autre, ils doivent se donner un appareil de répression plus « scientifique », capable de suivre l’exemple donné par le régime gorilla au Brésil.

Banzer n’a fait aucun pas décisif en avant sur ce plan, toutefois il y a des indices (projets économiques, décisions de blocs, aides militaires) du fait que les classes dominantes indigènes et l’impérialisme s’efforcent d’agir dans ce sens ; il serait erroné d’estimer que leurs initiatives sont condamnées de toutes manières à un échec rapide et total.

II

4) Tout en représentant une minorité restreinte de la population, le prolétariat a joué un rôle essentiel dans les luttes majeures des dernières décennies grâce à son intégration dans le secteur clef de l’économie et à sa concentration géographique. C’est dans cette concentration que réside la force de la classe ouvrière : la citadelle des régions minières a créé des problèmes graves à tous les gouvernements, souvent obligés de faire des concessions sérieuses et même de tolérer, à plusieurs reprises, des situations de dualité de pouvoir. Mais en même temps, la position géographique et le relatif isolement ont parfois empêché une mobilisation effective à des tournants cruciaux et facilité par ailleurs la répression par de véritables massacres.

Les mineurs boliviens ont atteint assez tôt un niveau élevé de conscience syndicale et ils ont été poussés périodiquement par leurs conditions mêmes à des mobilisations politiques impétueuses. Leur combativité et leur capacité de reprise, même après les coups les plus sévères, sont sans équivalent dans le continent sud-américain. Mais tout cela n’a pas suffi à leur faire acquérir une auto-conscience politique globale, à leur faire comprendre réellement la nécessité d’une organisation de classe, politique, autonome, distincte des syndicats.

De même que dans la plupart des autres pays d’Amérique latine, le prolétariat bolivien n’a pas vécu l’expérience des organisations de masse traditionnelles, social-démocrates ou staliniennes. Dans le contexte spécifique de la Bolivie, cela impliqua deux conséquences : la formation de noyaux politiques s’approchant directement du marxisme révolutionnaire et la mobilisation de la grande majorité du prolétariat pendant une longue période sous le drapeau de mouvements nationalistes révolutionnaires à direction petite bourgeoise et œuvrant dans l’intérêt de la bourgeoisie dite nationale. Ce phénomène explique le radicalisme de ces mouvements en Bolivie à leur apogée et ce radicalisme explique à son tour pourquoi le MNR fut capable d’exercer une hégémonie ou une influence très grande sur la classe ouvrière pendant une longue période.

L’insurrection d’avril 1952 permit à la classe ouvrière d’arracher des conquêtes importantes (dont le contrôle ouvrier et les milices) et de garder des années durant une combativité très grande et une conscience très élevée de sa propre force. Mais la subordination à la direction d’un parti qui en dernière analyse représentait les intérêts d’autres classes, l’empêcha d’esquisser une tactique et une stratégie correspondant aux besoins de sa lutte dans une situation de crise révolutionnaire qui mettait objectivement à l’ordre du jour la question du pouvoir prolétarien. En gros, avril 1952 fut le Février de la Bolivie. L’acceptation de la direction du MNR bloqua la classe ouvrière sur le chemin d’Octobre. Ce fut le prix historique payé à cause de l’absence d’une organisation politique autonome de la classe, du parti révolutionnaire avec une large influence de masse.

5) Le MNR n’aurait pas maintenu si longtemps son hégémonie et le prolétariat ne se serait pas trouvé désarmé politiquement sous la dictature de Barrientos et sous le régime du réformisme militaire si le centrisme n’avait pas encombré le chemin de la construction du parti révolutionnaire.

Surtout par le truchement de Lechin et de sa fraction, le centrisme a opéré de façon que l’opposition croissante de la classe ouvrière au gouvernement du MNR ne brise pas le cadre du régime et du parti. Ainsi il empêche que cette opposition devienne le point de départ concret d’une maturation politique d’ensemble et de la construction d’un parti de classe indépendant. Cette orientation ne changea pas radicalement après la formation du PRIN, qui garda toujours une empreinte centriste aussi bien dans son idéologie que dans sa stratégie politique et surtout dans son intervention pratique. Il est vrai que depuis la naissance du nouveau parti, Lechin s’efforça d’apparaître comme le porte-parole des aspirations révolutionnaires de la classe ouvrière, mais en fait, il n’allait jamais au-delà d’une lutte pour des revendications immédiates, en se limitant sur le terrain politique plus général à des proclamations démagogiques sur la nécessité du socialisme et de la révolution, dépourvues de tout support d’une stratégie adéquate. L’habileté suprême du lechinisme — payée à un prix extrêmement élevé par les masses qui lui faisaient confiance — ce fut d’éluder toujours les choix décisifs aux échéances cruciales. L’appareil de la COB, beaucoup plus que le PRIN, fut son instrument d’influence parmi les masses.

Ambigu dans la première étape du gouvernement de Barrientos, Lechin flirta avec la guerilla du Che, mais il se garda bien d’engager dans la bataille les forces et l’influence dont il disposait encore. Finalement, à l’époque du réformisme militaire, malgré tous les propos démagogiques et certaines différenciations à gauche par rapport au PC pro-soviétique et à l’opportuniste Lora, le lechinisme s’adapta en fait au régime Torres qui assurait des conditions quasi idéales pour ses performances traditionnelles : apparaître comme le défenseur numéro un du prolétariat des mines, se servir du mécanisme bureaucratique de la COB remis rapidement en place, faire des déclarations aussi tonitruantes que vides de contenu pratique sur la révolution et le socialisme. Par sa composition, sa genèse et ses fonctions, l’Assemblée populaire devait marquer tout naturellement le point culminant de ses nouveaux gestes : d’autant plus les discours étaient bruyants, d’autant moins le prolétariat était préparé pour les échéances qui s’approchaient. Le résultat fut qu’encore une fois les masses se trouvèrent sans armes face à l’attaque féroce des forces de répression.

Le rejet complet du centrisme dans toutes ses formes est une condition impérieuse pour que la classe ouvrière puisse lancer sa contre-attaque et être en condition de livrer effectivement sa lutte révolutionnaire pour le pouvoir.

6) En 1952, la paysannerie fut l’une des forces motrices du mouvement révolutionnaire, l’un des piliers du nouveau régime. Par la réforme agraire furent frappés à mort ses ennemis traditionnels et elle reçut la terre en s’émancipant d’une condition séculaire de soumission. Pour défendre ses conquêtes et affirmer sa force, elle organisa ses propres milices qui, à côté des milices ouvrières, introduisirent pendant toute une période des éléments de dualité de pouvoirs réels.

Mais après la conquête — bien que partielle — de la terre, après leur transformation en petits propriétaires — bien que misérables — les paysans commencèrent à se démobiliser et à devenir conservateurs. Ils restaient organisés et en partie même armés. Mais leur organisation donna naissance à une bureaucratie paysanne qui se lia au pouvoir en se faisant l’instrument de la conservation et de la répression, les milices elles-mêmes devenant de plus en plus — dans la mesure où elles subsistaient — le bras armé de cet appareil bureaucratique. Tout cela fut possible aussi à la suite d’une démoralisation croissante déterminée par la constatation que, faute d’aide financière et technique, la propriété de la terre n’impliquait aucun changement dans la productivité du sol et dans les conditions de vie. Ainsi, le mouvement paysan commença progressivement à refluer, à se fractionner, à ne se manifester que par des actions partielles et sporadiques, à perdre tout dynamisme révolutionnaire. Il fut acculé à la défensive et c’est dans cet esprit qu’il resta passivement accroché au régime qui lui avait donné la terre.

Cette démobilisation de la paysannerie se prolonge désormais depuis quinze ans et cela a été, entre autres, l’une des limites les plus graves même de la montée de 1970-71 et, par conséquent, l’un des éléments qui ont favorisé le coup réactionnaire de Banzer.

7) La radicalisation de couches petites-bourgeoises se traduisit dans les années 40 et 50 dans des phénomènes partiellement contradictoires. Le MNR fut dans une large mesure une expression de cette radicalisation qui pourtant s’exprima aussi par une adhésion de petits bourgeois à des formations staliniennes ou pro-staliniennes qui pendant la deuxième guerre mondiale et immédiatement après s’opposèrent au nationalisme révolutionnaire en le caractérisant incorrectement comme un courant fasciste. Ce ne fut que plus tard, paradoxalement, lorsque le MNR devenait de plus en plus conservateur, que le PC commença à le soutenir — en hommage à ses conceptions menchéviques de la révolution en Amérique latine — en contribuant ainsi à prolonger l’hégémonie sur les masses d’une direction bourgeoise.

L’époque de Barrientos, notamment à partir de 1966-67, marqua une étape importante dans la maturation de secteurs considérables de la petite-bourgeoisie urbaine. C’est surtout à ce moment que les étudiants commencent à se radicaliser et s’intégrer ainsi dans un phénomène de portée mondiale. L’entreprise du Che fut un stimulant supplémentaire de cette nouvelle vague de radicalisation que la défaite de la guerilla ne ralentit aucunement. Malheureusement, cette radicalisation et le rejet légitime des schémas désuets de la voie pacifique et de la révolution par étapes allaient de pair avec une adhésion large au spontanéisme debrayiste et aux conceptions foquistes. La leçon de 1967 n’inspira aucune réflexion sérieuse. Au contraire, la guerilla de Teoponte en 1970 donna les fruits les plus amers de l’aventurisme foquiste : elle fut comme le symbole de la stérilité d’une conception fondamentalement petite-bourgeoise qui prétend concevoir une initiative révolutionnaire en faisant abstraction de la dynamique réelle de la lutte de classes et de toute participation de la classe ouvrière et de la paysannerie pauvre.

III

8) Les marxistes-révolutionnaires ne pourront pas fixer leur stratégie et leur orientation sans dresser un bilan de deux événements cruciaux de la période qui suivit la chute du régime MNR : la guerilla de 1967 et la défaite d’août 1971.

L’initiative de déclencher la guerilla fut prise par Guevara et ses camarades dans un contexte politique qui justifiait pleinement le lancement de la lutte armée. D’une part, la dictature de Barrientos avait enlevé au mouvement ouvrier toute possibilité d’action légale par l’élimination des derniers vestiges démocratiques bourgeois ; de l’autre, les masses, loin d’être écrasées et démoralisées, manifestaient une combativité croissante. Depuis septembre 1965, des avant-gardes s’étaient fixé la perspective d’une lutte armée sous forme de guerilla.

Tout cela fut confirmé par l’écho que la guerilla eut immédiatement parmi les masses, en stimulant des mobilisations importantes. Cela fut confirmé aussi par les répercussions politiques durables que l’action du Che eut, même après sa défaite rapide.

Cela étant dit, et sans minimiser aucunement le tournant marqué par la guerilla dans la lutte politique en Bolivie, une série de considérations critiques s’impose.

Tout d’abord, le choix du terrain fut discutable. Ce choix, en effet, n’assura pas l’avantage d’une préparation achevée avant le déclenchement des opérations et empêcha en même temps tout contact avec la population locale. Deuxièmement, si Guevara avait raison de placer la guerilla bolivienne dans une optique continentale, ses analyses de la situation conjoncturelle dans d’autres pays — notamment au Pérou — étaient soit excessivement sommaires, soit peu fondées.

Mais la carence fondamentale concerna les liaisons avec des forces sociales et politiques en mesure d’assurer le soutien politique et logistique indispensable. Le journal du Che fournit en la matière des indications claires.

Guevara n’ignora certes pas ce problème central et il comprit qu’il ne pouvait pas le résoudre sans faire appel à des militants et à des cadres d’organisations du mouvement ouvrier existant. Mais son erreur fut de miser sur le PC pro-soviétique ou sur un secteur de ce parti et, dans une moindre mesure, sur un centriste pourri comme le bureaucrate Lechin. Le fait que ce choix fut largement déterminé par l’orientation de la politique cubaine à l’époque de la conférence tricontinentale (rupture avec les Chinois, attaque de style stalinien de Fidel contre le trotskysme), explique la décision prise sans évidemment la justifier.

La deuxième erreur résida dans une conception objectivement sectaire des rapports politiques entre les forces favorables à la lutte armée. Il était, en principe, juste de prôner énergiquement l’unité du front militaire. Il était aussi correct que le noyau qui prit l’initiative, défende le rôle de direction que jouait tout normalement le Che. Mais de cela il n’en découlait pas que tous ceux qui voulaient se joindre à la guerilla devaient accepter automatiquement l’hégémonie politique de l’ELN et encore moins se dissoudre organisationnellement. L’attitude prise à ce sujet par la direction de l’ELN, outre qu’elle donna un alibi à Monje et compagnie, fut un obstacle très grave au renforcement du noyau des combattants et à plus forte raison à l’élargissement substantiel de l’action de guerilla.

C’est à la suite de ces erreurs que la guerilla ne réussit pas à établir des liens effectifs avec les masses à s’enraciner, à se donner un minimum d’infrastructure solide, à s’accroître à temps par l’apport d’autres forces, qui pourtant étaient disponibles depuis les premiers mois. Ainsi lorsque la répression frappa ses premiers coups sérieux, les conséquences furent catastrophiques et le noyau de Guevara fut condamné à l’isolement le plus tragique. D’où la liquidation inévitable en des délais très courts.

9) En ce qui concerne les événements d’août 1971, la question se pose de savoir pourquoi un mouvement de masse qui avait connu jusqu’à la veille même un épanouissement spectaculaire, fut écrasé avec une rapidité extrême, sans opposer une résistance majeure.

Dans un sens très général, c’est encore une fois l’absence d’un parti révolutionnaire enraciné dans les masses à l’échelle nationale qui fut le facteur déterminant. Force est de constater que, malgré les expériences passées, les partis et les courants opportunistes avaient réussi à garder leur hégémonie sur la majorité de la classe ouvrière et de la petite-bourgeoisie radicalisée.

Mais il faut rappeler en même temps que la paysannerie ne se mobilisa à l’échelle nationale ni pendant la montée ni à l’heure du coup d’État. Des luttes paysannes eurent lieu en 1970 et 1971, notamment dans les régions de La Paz et de Santa Cruz ; mais elles ne dépassèrent pas le stade d’explosions locales, tout en indiquant une tendance potentielle qui n’échappa pas aux bourgeois effrayés qui étaient déjà en train de préparer leur coup. Une telle situation permit à l’armée de concentrer ses efforts sur les villes, voire sur un nombre limité de villes, en multipliant ainsi ses chances de succès rapide.

Deuxièmement, malgré toutes les déclarations démagogiques et l’adoption formelle de textes apparemment très radicaux, la majorité du mouvement ouvrier et de la petite-bourgeoisie n’eut pas une compréhension claire de la nature du mouvement Torres. Elle ne comprit pas non plus la dynamique inéluctable de la situation. La carence d’analyse rigoureuse et l’absence d’une dénonciation serrée de la nature du réformisme militaire et de son idéologie fumeuse empêchèrent les masses d’avoir des perspectives claires, de saisir d’une façon concrète qu’un affrontement majeur était inévitable à court terme. Encore plus : l’illusion était répandue que, face à une attaque « fasciste », Torres lui-même riposterait avec l’aide au moins de l’armée et, en fin de compte, il serait obligé de livrer au peuple les armes qu’il réclamait.

L’erreur d’analyse concerna aussi l’évaluation de l’acquis de la montée ouvrière et notamment de la signification de cette Assemblée populaire qui attira l’attention de l’opinion mondiale. L’Assemblée que Torres fut obligé d’accepter fut incontestablement une manifestation de la puissance du mouvement des masses, indiqua une situation de dualité de pouvoir embryonnaire, représenta un instrument efficace pour la propagande et l’agitation révolutionnaires et pour une confrontation entre les différents courants sur les problèmes cruciaux. Mais elle n’avait aucun pouvoir de décision, ne disposait d’aucune force effective pour imposer ses délibérations éventuelles et, qui plus est, n’était pas l’expression directe de la volonté souveraine des masses. Elle n’était aucunement soutenue par des organismes démocratiques élus dans les entreprises, dans les villages, dans les faubourgs populaires, dans l’armée. Sur ce terrain décisif, aucune comparaison n’est possible avec les soviets russes de 1917. De plus, la composition fut décidée par des critères arbitraires et des mesquineries sectaires eurent souvent le dessus sur les considérations politiques d’ensemble. Finalement, les questions essentielles — dont les échéances politiques qui s’approchaient et les moyens de riposter au coup imminent — furent ignorées ou éludées. En fait, l’Assemblée apparut beaucoup plus comme un parlement stérile et impuissant que comme un instrument de mobilisation des masses. Lors du coup d’État, elle s’avéra absolument incapable de donner une orientation quelconque et de diriger la résistance armée des masses.

Dans un contexte de montée révolutionnaire, de crise de l’appareil de la classe dominante, à la veille d’une confrontation majeure, dont l’enjeu est, en dernière analyse, le pouvoir, les problèmes de la lutte armée deviennent les problèmes politiques décisifs. La grande majorité des dirigeants du mouvement ouvrier ont oublié cette vérité première. Ils se sont bercés dans l’illusion de remettre indéfiniment les échéances, d’obliger Torres et les secteurs « antifascistes » de l’armée à tirer les marrons du feu à leur place. Dans la mesure où ils se sont posés le problème de la lutte armée — en tout cas sans aucun effort de systématisation — ils ont été incapables de surmonter cette conception insurrectionaliste et spontanéiste que de nombreuses expériences tragiques avaient réfutée en Bolivie et ailleurs.

Par ailleurs, le front révolutionnaire avait été affaibli aussi par les erreurs d’aventurisme et de militarisme commises par certaines de ses composantes et notamment par l’ELN. L’ELN n’avait pas assimilé les leçons de 1967, n’avait pas dépassé ses tendances sectaires et bureaucratiques. Elle n’avait pas saisi à temps la portée du tournant de septembre 1969 : c’est pourquoi elle s’est lancée entre autres, dans la désastreuse aventure de Teoponte, gâchant des énergies courageuses et facilitant le jeu des opportunistes et centristes. Même après Teoponte, l’ELN persista dans une orientation confuse au détriment d’un travail de masse qu’il était possible et nécessaire de développer.

IV

10) Le mouvement trotskyste bolivien est entré sur la scène politique autour de 1940 et pendant sa quatrième conférence nationale du début de 1946, il s’est donné une structure nationale qui lui a permis d’orienter ses activités jusqu’à son insertion dans les masses minières qui, à cette époque, consolidaient leur organisation syndicale. Bien qu’il ait gagné des forces appréciables qui lui permirent d’arriver au Parlement avec des députés et des sénateurs, à cause d’une série d’erreurs, conflits internes et de la répression de 1949-50, il n’a pas été capable de disputer au MNR son hégémonie sur la classe ouvrière et les classes moyennes pauvres. Immédiatement après avril 1952, le POR a réussi à se développer en gagnant une influence réelle sur la paysannerie, impulsant sa syndicalisation et les occupations de terre, ainsi qu’en secteur minier. En luttant pour la création de la COB, il a gagné une majorité dans ses assemblées par lesquelles il a mobilisé les masses pour imposer la nationalisation des mines sous le contrôle ouvrier et le droit de veto. Son influence idéologique s’est traduite dans la rédaction du premier programme de principe de la COB, donnant un pôle de regroupement des masses face au gouvernement bourgeois. L’activité politique du POR a créé dans la pratique l’affrontement de deux lignes, de deux programmes, celui de la bourgeoisie avec ses prétentions de développement indépendant et celui de la classe ouvrière révolutionnaire. À cause du danger qu’il représentait, le POR a été durement attaqué par le régime du MNR, il a été réprimé violemment et à la fin s’est divisé, à cause de la capitulation de la tendance LORA-MOLLER qui en abandonnant les rangs du trotskysme sont entrés au MNR en octobre 1954. Cette division du POR l’a affaibli et l’a empêché d’exploiter à fond à son profit des crises postérieures du régime de Paz Estenssoro et la désaffection des masses vis-à-vis du MNR.

Cependant, la capacité d’analyse du noyau de direction qui a assuré la continuité du parti, et les répercussions positives de la révolution cubaine en Bolivie ont permis au POR de gagner des positions régionales importantes, de capter de nouveaux cadres pour intervenir effectivement dans les mois d’octobre-novembre 1964. Dès que Barrientos eut réussi à instaurer sa brutale dictature, le POR comprit qu’il était nécessaire de définir une nouvelle orientation de lutte armée et à partir de 1965, il a commencé à s’y préparer.

Ensuite, quand a commencé la guerilla du Che en 1967, le POR a compris son importance révolutionnaire et lui a exprimé son appui et s’est déclaré résolu à intervenir directement. Les conditions existaient pour participer à la lutte à court terme avec des forces modestes, mais en tout cas appréciables par rapport aux détachements du Che. Cependant ces possibilités ne furent pas exploitées, fondamentalement par le sabotage politique et matériel des chefs du réseau urbain de l’ELN, caractérisés comme éléments sectaires, anti-trotskystes, qui, liés encore au PC-Moscou, ont dressé toutes sortes d’obstacles.

11) Après la mort du Che, le POR, en accord avec la direction de l’Internationale a fixé une orientation pour réinitier la lutte armée avec une conception qui dépasserait les erreurs commises, en tirant les leçons de l’échec. Précisément, la réorganisation de la guerilla dans laquelle s’est inséré le POR considérait sa liaison avec le mouvement de masse et la lutte de classe en cette période. Cette orientation a été discutée et complétée au 9e Congrès mondial.

Le POR considérait qu’une situation pré-révolutionnaire existait en Bolivie, de même qu’à l’échelle continentale. Il soulignait que l’armée jouait désormais le rôle de parti de la bourgeoisie au pouvoir, qu’aucune perspective n’existait d’étapes démocratiques relativement amples, telles qu’elles permettent une croissance et une maturation du mouvement ouvrier et du parti révolutionnaires dans des conditions de légalité ou pseudo-légalité ; que toute montée des masses et toute conquête économique et politique de la classe ouvrière un tant soit peu importantes auraient provoqué inévitablement un affrontement majeur à court terme entre le mouvement des masses et les forces de répression. Il rappelait que les révolutionnaires boliviens auraient trouvé sur leur chemin non seulement l’ennemi indigène, mais l’impérialisme américain et ses alliés d’autres pays du continent.

Sur cette analyse, il a fondé sa conception de la lutte armée en repoussant l’idée selon laquelle l’affrontement armé se produirait seulement au dernier moment, celui de l’insurrection des masses. En conséquence, il fallait se préparer pour une lutte dure et prolongée qui prendrait probablement des dimensions continentales. La forme initiale de cette lutte serait la guerilla sous ses trois formes, rurale, urbaine et minière. Cette guerilla pourrait se développer sans s’isoler des masses et sans se sectariser. Justement parce qu’en Bolivie le mouvement ouvrier et paysan révolutionnaire avait une très longue tradition de lutte, justement parce que de nombreux cadres avaient réfléchi sur les expériences passées en comprenant l’impasse des conceptions traditionnelles, justement parce qu’il n’y avait pas de marges démocratiques, la lutte armée pourrait compter dès le commencement sur une participation directe d’ouvriers, paysans et étudiants politisés et établir des liens solides avec le mouvement de masse.

Rétrospectivement cette orientation qui mettait en garde contre l’illusion d’une étape démocratique de durée en tant soit peu significative et qui mettait en avant la lutte armée comme une des tâches essentielles du POR s’est avérée correcte.

Mais la conception du POR sur la lutte armée, de même que celle de l’Internationale, restait encore très vague, depuis les noyaux de guerilla impulsés par le parti jusqu’à la création d’une armée révolutionnaire de masse. De ce point de vue, le poids des camarades du PRT (C) a pesé sur les conceptions du POR sans que celui de l’Internationale ne le contre-balance. En fait, à cause de ses traditions et de son implantation essentiellement ouvrière et paysanne (90 %) — différentes de celles du PRT —, le POR a marché sur deux pieds : en même temps qu’il avançait de façon propagandiste et quelque fois abstraite la nécessité de l’Armée révolutionnaire, il a correctement développé des propositions précises d’armement du prolétariat et de la paysannerie à partir des organisations que les masses reconnaissaient comme les leurs (milices ouvrières, régiments paysans).

Enfin, vu la très grande faiblesse de l’infrastructure du POR, il aurait fallu hiérarchiser bien davantage l’importance des tâches militaires immédiates que l’on fixait au parti.

Déjà à partir de septembre 1965, le POR avait conçu « la guerilla comme une prolongation de la lutte de masse ». À partir de 1968, il précisa qu’elle ne pourrait pas être une guerilla purement rurale, mais une combinaison de guerilla dans des zones rurales — choisies par des critères politiques et non exclusivement techniques — d’une guerilla dans les régions minières et d’une guerilla dans les plus grandes concentrations urbaines.

En application de cette ligne, le POR est arrivé à un accord avec l’ELN et les forces internationales qui l’appuyaient en janvier 1968 pour travailler ensemble en maintenant l’indépendance organisationnelle et politique des deux organisations. Seul le développement de la lutte armée dans le temps et la résolution conjointe des tâches de la révolution imposeraient une modification de cet accord. C’est-à-dire que le POR et l’ELN ne fusionnèrent pas mais maintinrent leurs frontières organisationnelles.

L’application concrète de ces accords n’a pas été facile. Dans la pratique, il s’est avéré que dans l’ELN il y avait une résistance et un préjugé de type stalinien qui ont retardé dès le début des travaux communs ; et quand ceux-ci ont commencé, les rapports POR-ELN s’améliorèrent et la responsabilité partagée des tâches et des risques communs assurèrent la bonne entente entre les deux organisations. Mais la répression de juillet 1969 suivie en septembre de l’assassinat d’Inti Peredo paralysèrent et désorganisèrent ses plans.

La mort d’Inti Peredo a brisé l’évolution correcte de son équipe vers une conception correcte de la guerilla comme un phénomène de la lutte de classe et en liaison avec les masses, a produit une crise très grave dans la direction de l’ELN avec des divisions et des conflits internes. Les accords avec le POR devinrent caduques et chaque organisation a retrouvé sa liberté. Ceci produisit non seulement la renaissance des préjugés anti-parti dans l’ELN mais un retour vers le foquisme qu’Inti s’était efforcé de dépasser. Les nouveaux dirigeants de l’ELN n’ont pas exploité la situation créée par Ovando et se sont embarqués dans l’expérience funeste de Teo Ponte.

Le POR au contraire comprit rapidement le changement produit. De la clandestinité, il est passé à la semi-légalité. Il a réuni une conférence extraordinaire en novembre 1969 où il a analysé la nature du gouvernement Ovando, les limites étroites du réformisme, et a prévu l’inévitabilité de nouveaux affrontements à court terme. En pratique, sans cesser de reconstruire ses équipes détruites par la répression et désorganisées par l’arrêt des travaux communs avec l’ELN, il a renforcé son travail dans les masses. Il a tenu une école de cadres internationale à Santiago, a sorti des publications, est intervenu dans la lutte pour récupérer les directions syndicales perdues ; il était présent au congrès minier de Siglo Veinte, il a élaboré un programme de transition qui combinait les nécessités économiques immédiates avec les autres tâches de caractère politique. Le parti a été champion de la lutte pour le retour au travail des 3.500 mineurs licenciés sous Barrientos, parmi lesquels étaient presque tous nos dirigeants mineurs, pour le retour des salaires au niveau de 1965, pour la récupération des locaux syndicaux, des radios ouvrières, pour la liberté des prisonniers parmi lesquels il y avait plusieurs dirigeants du parti. Lors de la nationalisation de la Gulf Oil décrétée par Ovando, le POR a généralisé la revendication de nationalisation à toute la propriété impérialiste. Là où on s’est avancé sur ce terrain, Ovando est intervenu avec son armée pour rendre cette propriété à ses patrons impérialistes. Le POR a étendu son activité à l’université, en intervenant à Cocha Bamba, Oruro et à La Paz au travers du mouvement universitaire Che Guevara, en gagnant pour la première fois depuis longtemps un auditoire chez les étudiants qui lui permettra ensuite d’intervenir dans les élections pour les centres universitaires. Chez les ouvriers et les paysans, il a développé la thèse de l’armement des masses et la création de détachements armés, prenant l’initiative lui-même de les organiser là où il avait une influence, à partir de ses propres militants, comme cela s’est fait dans le syndicat de la farine.

Au bout d’un an de gouvernement, Ovando a connu une crise. Sa prétendue ouverture démocratique a déchaîné des forces qu’il n’a pas pu contrôler. Dans son désespoir, il est entré en conflit avec l’Église en expulsant des curés et des pasteurs évangélistes accusés d’intervention dans la vie politique. À la fin, il s’est compromis en attaquant les universités de La Paz, Cochabamba et Sucre. Devant la gravité de la situation, les commandants militaires et l’impérialisme ont résolu alors de préparer le changement d’équipe avec l’accord même d’Ovando.

L’impatience du général Miranda provoqua la crise de la première semaine d’octobre 1970. L’aviation résista à Miranda, créant un pôle de concentration des militaires mécontents, parmi lesquels il y avait le général Torres, qui venait d’être destitué du commandement suprême des forces armées. Ce secteur demanda l’appui de la COB, offrant 50 % des ministères du prochain cabinet. Avec le spectre des masses qui, en 1952, avaient battu l’armée, le secteur d’opposition à Miranda que dirigeait Torres a changé la situation en sa faveur lors d’une Assemblée historique de généraux et d’officiers dans la grande caserne de Miraflores à La Paz.

La COB dont Lechin était le dirigeant principal, a organisé le Commando politique avec le MNR, tous les partis de gauche, excluant seulement le POR (C) et l’ELN, pour mener à bien les discussions avec le nouveau gouvernement au sujet de l’organisation du cabinet. Le général Torres, une fois résolue la crise militaire en sa faveur, retira son offre de 50 % de ministres à la COB, lui substituant la promesse de faire un programme de réalisations approuvées par la COB, faisant entrer le Commando politique en crise, ce qui a déterminé la sortie du MNR et pratiquement sa mise en veilleuse.

Comme avant avec Ovando, la bourgeoisie et l’impérialisme avec Torres, ont cherché à gagner du temps, à recomposer leur front, à dépasser les désaccords militaires sur les commandements et les carrières. Mais la montée des masses qui a précipité la chute d’Ovando a continué en croissant jusqu’à l’émergeance de l’Assemblée populaire.

Sous Torres, le POR est passé de la semi-légalité qu’il avait sous Ovando, à la légalité.

Dans les dix mois du gouvernement Torres, le POR a réajusté son organisation, a tenu des écoles de cadre à Cochabamba et Orcuro, avec l’aide des camarades chiliens. Il a tenu un plenum de son CC et décidé de réunir son congrès national. La mise en liberté des camarades emprisonnés a renforcé son activité dans les syndicats. À La Paz, nous avons gagné les syndicats de la farine, et une partie de leur direction nationale. Nous avons gagné quelques postes dans les élections minières. Au congrès de la COB de La Paz nous avons dominé la discussion politique et nous avons réussi à obtenir le soutien à une thèse présentée par la brigade poriste ; nous avons obtenu des postes à la direction. En gagnant des positions à la campagne, nous avons été au congrès des paysans indépendants et au moins un tiers de la direction nationale paysanne était poriste.

Par rapport à l’Assemblée populaire, la position du POR a été claire et conséquente. Face aux réformistes en tous genres qui considéraient l’Assemblée populaire comme un pouvoir populaire dès le début, ou qui en avaient la conception d’un organisme dépendant du gouvernement, le POR considérait correctement que

— d’une part, on ne pouvait pas proposer tout le pouvoir à l’Assemblée populaire sur la base d’analyses déclamatoires.

— ni, non plus créer une autre structure de pouvoir que les masses n’auraient pas comprise.

Mais, en utilisant la « légalité » de cette assemblée aux yeux des masses, le POR a travaillé à la transformer en un réel pouvoir de type soviétique, avec l’objectif de la doter des éléments suivants qui étaient à l’état embryonnaire ou absents :

1. — Une structure qui parte de la base et s’élève, au travers d’organismes intermédiaires jusqu’à l’Assemblée populaire nationale ;

2. — La plus grande démocratie à tous les niveaux, avec l’élection des délégués par les organismes de base, révocables à chaque instant et obligés de rendre des comptes devant eux.

3. — Indépendance absolue face au gouvernement bourgeois. Le financement des frais de l’Assemblée et du défraiement des délégués devra venir directement des organisations ouvrières, en pleine autonomie, sans dépendre du pouvoir exécutif, comme ce fut le cas en mai 1971 lorsque le général Torres s’était refusé à la soutenir économiquement, et qu’il ne put y avoir qu’une Assemblée symbolique.

4. — Une force armée propre, comme instrument réel de défense de l’Assemblée populaire, capable ensuite de faire accomplir ses décisions.

5. — Plus grande intégration des paysans, d’une façon qui exprime correctement l’alliance du prolétariat et des paysans. Élection des délégués au travers de congrès régionaux de façon indépendante.

Telles étaient les conceptions avec lesquelles le POR travailla. Il fut conscient des limites de l’Assemblée populaire, mais même dans ce cadre il n’en est jamais arrivé à ne la considérer que comme une tribune de dénonciation.

En outre, le POR ne s’est pas contenté d’exprimer ses conceptions, mais il a pris aussi des initiatives d’actions concrètes au niveau départemental en liaison avec les organisations des masses.

Concrètement, à Santa Cruz, à partir de l’Assemblée populaire, le POR a orienté et organisé, en alliance avec le groupe de Sandoval Moron, l’occupation armée de grandes terres appartenant à la Cooper et Cie. Il les a distribuées pour la constitution de Viviendas. À La Paz également, il a travaillé pour dynamiser la COD (Centrale ouvrière départementale) et la transformer en une filiale régionale active et dynamique de l’Assemblée populaire, véritable embryon de pouvoir ouvrier. Avec les syndicats paysans où il avait une influence, il a organisé l’occupation de terres agricoles et l’expulsion de leurs anciens propriétaires, comme dans les provinces de Camacho, Loaysa et Nor Yungas du département de La Paz.

C’est au travers de ces actions, lié aux masses, que le POR a pu gagner des postes à l’Assemblée populaire. La participation de noyaux de ses militants aux affrontements du 19 août à Santa Cruz et du 21 août à La Paz et le sacrifice de Tomas Chambi et d’autres camarades ont, de plus, démontré que le POR s’était posé concrètement le problème militaire sans s’endormir dans des illusions alimentées par les dirigeants opportunistes et centristes de l’Assemblée populaire et de ses syndicats.

À distance, rétrospectivement, nous pouvons dire que si le POR avait analysé correctement le processus et s’était placé de façon conséquente dans la lutte des classes, il ne fut pas absent de limitations, d’erreurs et d’indécisions qu’il doit surmonter pour capitaliser politiquement les résultats de ses efforts et de ses sacrifices.

S’il est vrai que l’expérience de travail avec l’ELN a donné des résultats positifs en revalorisant le POR aux yeux des masses et en lui permettant d’améliorer ses positions, particulièrement avec les universitaires, les jeunes étudiants et certaines usines, cela lui fit perdre l’agilité et l’audace qui avaient été ses caractéristiques aux époques antérieures. L’important est de comprendre que dans les travaux frontistes et dans les alliances de cette nature, la garantie de bons résultats politiques et objectifs dépend de l’initiative et de la force avec lesquelles les révolutionnaires agissent pour gagner les secteurs les moins clairs.

La lutte pour l’hégémonie dans cette activité doit toujours être présente. Si le POR avait eu un dynamisme plus grand et une précision plus grande sur la question de lutte armée, il aurait déterminé une évolution plus rapide chez les cadres sensibles de l’ELN, comme Inti qui s’était ouvert à un travail franc en commun.

Ce manque d’agressivité a été également présent durant le régime de Torres. L’effort réalisé n’a pas correspondu aux nécessités objectives et a été en-dessous des capacités mêmes des forces du parti. La compréhension des tâches n’a pas toujours été à la hauteur de l’audace nécessaire pour vaincre l’inertie au moyen d’actions combattantes.

12) La situation bolivienne sous la dictature de Banzer n’a pu sortir de son instabilité chronique politique et économique. La résistance opiniâtre des masses à la répression des militaires a empêché d’imposer au pays la stabilité sociale que réclament les investisseurs privés. Le « miracle économique à la brésilienne » tant proclamé auquel rêvent les exploiteurs indigènes n’apparaît d’aucun côté. Au lieu de cela, la crise économique s’accentue sans cesse davantage. L’inflation recommence à atteindre des pourcentages élevés, attaquant le pouvoir d’achat des masses. La dépendance de la Bolivie par rapport à l’impérialisme yankee et au sous-impérialisme brésilien ne permet pas de tirer des avantages réels de la montée des prix des matières premières, particulièrement de l’étain et du pétrole. De la permanence de cette crise se nourrit la résistance des masses et provient la renaissance tenace et constante de leurs luttes. Pour les absorber et arrêter le mécontentement populaire, Banzer devrait satisfaire dans une certaine mesure les besoins populaires et résoudre le chômage et pour le moins maintenir sinon augmenter le niveau de vie. Mais au contraire, la situation des masses se détériora constamment. Les dernières dévaluations monétaires et l’augmentation des produits alimentaires de base ont produit et vont produire des explosions virulentes de secteurs importants des masses. Le chômage prend corps et il n’y a pas de développement qui puisse absorber la croissance constante de la force de travail à la campagne et dans les villes. La demande de main-d’œuvre pour la cueillette du coton n’a absorbé qu’une partie insignifiante de la masse des chômeurs et la création de 10.000 emplois publics au cours des deux années de dictature n’a pas servi à autre chose qu’à atténuer le chômage dans les rangs des partis qui soutiennent le gouvernement.

Le revenu national diminue et le déficit fiscal est plus fort chaque année. La dictature de Banzer n’a pas de possibilité immédiate de modifier cette situation. Dans la mesure où cette crise s’aggrave, elle jette les masses dans la lutte.

Malgré l’ampleur de la répression, sous le stimulant de la crise économique et des coups que reçoit constamment son niveau de vie, le mouvement ouvrier s’est réveillé. Les syndicats ont ressurgi et ont recommencé à faire fonctionner leurs fédérations minière, d’entreprise, de la construction, des banques, etc., et ont posé le problème de mettre en marche leur organisation fondamentale, la COB. Le mouvement des masses mis en marche tend rapidement à combiner ses revendications économiques avec d’autres de caractère politique. Le Congrès minier de Potosi du 19 novembre 1973 a ratifié ses thèses socialistes et s’est prononcé contre la politique de dénationalisation de Banzer sur le pétrole et le gaz ; il a aussi demandé l’amnistie générale, la liberté pour les prisonniers, le retour des exilés, une augmentation de 100 % des salaires en plus de l’établissement du salaire minimum familial et de l’échelle mobile. Des propositions semblables surgissent dans les secteurs ouvriers, dans les usines, dans la construction, chez les enseignants, les employés de banques et du commerce.

Ce développement du mouvement ouvrier, du renforcement relatif des syndicats, produit comme dans le passé l’affaiblissement relatif du régime, en faisant surgir des contradictions et des conflits nouveaux dans le front officiel. L’impérialisme et la bourgeoisie bolivienne, devant les conclusions du Congrès des mineurs et devant la radicalisation des usines de La Paz, sentent s’approcher des tensions graves et sont pressés de réorganiser leur front. L’armée, patron virtuel absolu du pouvoir, repousse indéfiniment les élections promises par Banzer pour juin de cette année et impose de l’ordre dans le FNP, en sacrifiant l’aile de Paz Estensoro du MNR qui est sortie du gouvernement et ses dirigeants ont été expulsés de Bolivie. Armée et entreprises privées s’appuient directement au sein du cabinet. La FSB gagne des positions politiques. Ce sont les plus durs qui apparaissent à la surface. En même temps, Banzer a défini les négociations du pétrole et du gaz en faveur du Brésil en cherchant des ressources qui alimenteraient cette perspective d’un nouvel affrontement avec les masses.

En Bolivie, la situation mûrit vers une nouvelle crise dans laquelle, s’il est vrai que les organisations ouvrières accusent une certaine réanimation, l’atomisation et la faiblesse de la gauche révolutionnaire continuent à peser négativement. Plus encore, il y a la contradiction que les directions réformistes et staliniennes qui ne sont pas à la hauteur du nouveau développement du mouvement ouvrier dans les conditions spécifiques de la répression en Bolivie, se maintiennent dans les postes de directions fondamentaux, comme c’est le cas des mineurs à leur Congrès de Potosi de novembre passé qui a ratifié sa direction vieille et hétérogène. Réformistes et staliniens devant le développement du processus continuent à agir comme freins et maintenant ils prétendent dévier le mouvement ouvrier vers une lutte nationale démocratique. C’est le sens qu’a le pacte des quatre entre les deux PCs, le PRIN et le MNR de Siles Zuazo, et le mouvement dirigé par le général Torres qui s’apparente publiquement au péronisme argentin.

Dans ce cadre de la lutte de classe, les marxistes révolutionnaires ont la responsabilité d’aider à la construction d’une direction à la hauteur du processus. Mais une direction de cette nature ne peut surgir que d’une intense activité politique qui combine la discussion clarificatrice sur la nature de la révolution bolivienne, sur la stratégie et la tactique à suivre, avec l’action réelle et concrète au sein des masses.

Le processus révolutionnaire bolivien a mené les masses à s’unifier dans le cadre de la COB et de l’Assemblée populaire. Par la suite, la gauche bolivienne fut également poussée à s’unir au cours des combats du 21 août 1971. Une fois la défaite intervenue, cette unité s’est projetée en exil, donnant naissance au FRA.

La participation du POR au FRA a été conséquence de l’unité aux combats des 19 et 21 août de toute la gauche, des organisations ouvrières affiliées à la COB et d’équipes d’officiers de l’Armée et des Carabiniers qui se sont unis à la lutte contre le coup d’État militaire. À ce niveau le Parti a commis l’erreur de signer le premier tract qui informait de la création du FRA et qui était ambigu sur le caractère socialiste de la révolution bolivienne, question qui a été définie et éclaircie par l’approbation de la charte constitutive du FRA et de son plan militaire et qui ont défini sa nature d’organisme politico-militaire de lutte pour le socialisme composé des partis et des organisations ouvrières fondamentales du pays. C’est cette erreur, qui s’est concrétisée dans la signature d’un tel document et non la participation dans le front qui était correcte qui a motivé la critique de l’Internationale que le POR a accepté par son autocritique du 1er avril 1972.

Les participants au FRA, parmi lesquels les deux partis communistes, le PRIN, le PS, le MIR se sont engagés à lutter pour mener le prolétariat au pouvoir sans formes gouvernementales intermédiaires.

Mais le FRA scissionna au sommet et il en résulta paralysé. Ces partis opérèrent un virage. Retournant à leurs vieilles thèses, ils répètent aujourd’hui qu’il n’y a pas de conditions objectives pour la lutte pour le socialisme, et s’inscrivent dans le cadre de la ligne des fronts élargis pour amener au pouvoir des gouvernements nationaux de coalitions bourgeois. À cette fin, les deux PCs, pro-soviétique et pro-chinois, se sont alliés au PRIN et au MNR dirigé par Siles Zuazo, pour former le « Front des Quatres ». Leurs perspectives, dans ce sens, sont désormais différentes. Ils croient voir des frictions dans les sphères de la bourgeoisie et croient en l’existence d’un secteur progressiste. Ils attendent de la dictature Banzer une certaine ouverture démocratique. Ils fondèrent cette illusion sur le fonctionnement semi-légal du mouvement ouvrier, sur les propositions faites par la dictature d’élections générales et de large amnistie. La réalité est en train de démentir les espoirs du réformisme. L’armée et les investisseurs privés se sont appuyés sur le gouvernement. Les élections ont été repoussées sine die et on ne prévoit pas d’amnistie générale. La dictature se prépare à affronter les masses.

Les marxistes révolutionnaires doivent combattre ces déviations, en revenant avec insistance sur la question de la nature de la révolution bolivienne, pas seulement sur le plan de la propagande, mais en l’articulant avec une politique d’unité d’action qui aille dans le sens contraire, en s’appuyant sur l’expérience des masses et leurs acquis politiques.

La prémisse fondamentale de toute orientation révolutionnaire, c’est qu’aucune révolution par étapes ne pourra résoudre les problèmes économiques, sociaux et politiques qui sont à la base de la crise chronique du pays et des souffrances séculaires des masses. L’expérience du régime du MNR a été concluante dans ce domaine. À la suite des mesures imposées par l’insurrection de 1952 a disparu par ailleurs toute base objective d’une « révolution démocratique et anti-oligarchique », et tout processus révolutionnaire aboutira inévitablement dès le début sur le terrain d’objectifs anti-capitalistes et socialistes. Bien plus que dans n’importe quel pays néo-colonial, la révolution en Bolivie aura une dynamique de révolution permanente ou ne se développera pas. C’est la leçon fondamentale des événements de 1971 qui ont démontré, sans le moindre doute, la fragilité et la précarité extrême de toute tentative « démocratique réformiste » qui ne brise pas le cadre du système comme tel.

De là découle que les révolutionnaires doivent rejeter toute politique qui collabore — directement ou indirectement — avec la dite bourgeoisie nationale ou avec certains de ses secteurs. La bataille sur ce terrain est, en dernière instance, une bataille pour l’autonomie politique du prolétariat qui, malgré son esprit combatif et son héroïsme a été longtemps sous l’influence de mouvements ou de leaders bourgeois ou petits-bourgeois, et n’a pas cessé de souffrir l’influence idéologique du nationalisme révolutionnaire petit-bourgeois, et même récemment sous le réformisme militaire du général Torres.

Cette conception traditionnelle du marxisme révolutionnaire se complète avec l’idée claire du rôle de la paysannerie, principal allié de la force motrice de la révolution que constitue la classe ouvrière. Il faut s’opposer aux courants qui ignorent ou minimisent l’importance des masses paysannes pour le processus révolutionnaire bolivien et qui soutiennent que la force de frappe de la classe ouvrière suffit pour abattre l’appareil d’État capitaliste. L’expérience a démontré que tant que la paysannerie ne se mobilise pas, toute montée révolutionnaire court le risque d’aboutir inévitablement à l’isolement de la classe ouvrière et à un affrontement contre les forces de la répression concentrées sur elle, comme c’est arrivé au cours des nombreux massacres ouvriers et le 21 août 1971, avec les conséquences déjà connues.

Une des tâches primordiales du POR à cette étape, est pour cette raison d’approfondir et de réactualiser ses analyses sur la situation socio-économique à la campagne et les tendances potentielles qui y mûrissent, d’élaborer une politique susceptible d’avoir un écho parmi les paysans et de préparer leur incorporation pleine dans les luttes, en alliance avec le prolétariat. Le POR doit distinguer avec plus de précision les catégories sociales qui se sont dessinées à la campagne à la suite de la réforme agraire : le prolétariat agricole des plantations et des raffineries sucrières qui se développe dans la zone orientale du pays fondamentalement ; les paysans pauvres disposant de peu de terre et sans travail salarié et les paysans moyens. De la même manière, il faut tenir compte du phénomène de la colonisation, c’est-à-dire le déplacement de secteurs de la population de la campagne et même d’ouvriers chômeurs de l’Altiplano et des vallées vers les terres vierges des zones tropicales. Chacune de ces catégories a des caractéristiques et des revendications qui leur sont propres, dont il faut tenir compte pour les mobiliser en alliance avec le prolétariat. Le POR doit intensifier son travail à la campagne en élaborant des plate-formes de revendications sur la base des besoins de chacune de ces catégories pour tirer parti de leurs potentialités révolutionnaires.

L’importance du travail paysan n’est pas seulement issue de considérations théoriques générales, mais de son rôle concret dans la période d’affrontement que nous vivons. La Bolivie est un pays qui dispose d’une grande population paysanne. Une grande partie de l’armée est également composée de paysans. Le réveil et la mobilisation révolutionnaire de la paysannerie constituera un facteur supplémentaire de la désagrégation des forces armées de la bourgeoisie.

À partir de la nécessité de la lutte armée introduite par le 9e Congrès et à partir de sa propre expérience de 1967 à 1971, le POR doit formuler avec clarté sa conception de lutte armée sur la base des conditions politiques actuelles de Bolivie.

La lutte armée correspondait aux nécessités des masses et de la lutte des classes. C’est pour cela même que la guerilla du Che de 1967 fut largement acceptée par les masses parce qu’elles voyaient en elle une forme pratique, concrète de se libérer du cercle vicieux d’interventions militaires et de massacres et d’appliquer ce que disaient les déclarations constantes des congrès ouvriers sur la lutte pour le pouvoir, pour le socialisme. C’est pour cela même que malgré la défaite les guerillas firent faire un saut qualitatif aux luttes politiques boliviennes et poussèrent à des mobilisations et à des luttes de masse.

Il faut d’emblée repousser deux conceptions opposées mais également fausses sur la lutte armée : celle du foco qui fait abstraction de la lutte de classe, et celle de l’insurrectionalisme spontané, qui réduit la confrontation armée à l’étape finale du processus de lutte pour le pouvoir et qui attend que les masses, à ce moment, résolvent sans organisation militaire les problèmes de leur armement. Le POR a posé correctement la lutte armée comme partie intégrante de sa conception politique du pouvoir et a évité de sombrer dans les déviations militaristes. Il a toujours insisté sur le fait que les actions armées de type guerilla doivent avoir pour objectif une meilleure pénétration du parti dans les masses pour développer l’intervention politique et armée de ces mêmes masses. Les actions armées, c’est-à-dire l’activité militaire, ne s’opposent pas à la construction du parti, mais sont unies au travail politique dans les masses comme parties inséparables d’une stratégie globale pour rompre les limitations du populisme, du spontanéisme, du réformisme, et prendre le pouvoir.

13) En tenant compte de l’expérience bolivienne, le processus devra suivre un développement que l’on peut résumer :

a) la période actuelle de réactivation du mouvement ouvrier, à forte répression sur l’avant-garde ; une certaine semi-légalité pour le fonctionnement des organisations de masse et la clandestinité pour les organisations politiques d’avant-garde.

À cette période correspond un type d’activités politiques et militaires concrètes qui doivent être dialectiquement combinées :

I. — Initiatives armées des organisations d’avant-garde, effectuées par leurs détachements armés. Elles ont comme objectif de stimuler le mouvement ouvrier et paysan, de développer au sein des masses la nécessité de l’armement et des milices, ainsi que d’accumuler des forces humaines, des moyens matériels et techniques.

Ces initiatives de lutte armée pourront et devront se matérialiser aussi bien dans les zones minières et rurales que dans les grandes concentrations urbaines ; cependant, dans cette étape spécifique où le prolétariat minier et celui des usines dirige le mouvement ouvrier, et où autour de ces secteurs se prévoient des conflits et les affrontements, les actions armées du parti doivent se réaliser dans ce secteur en tenant compte de ses problèmes.

II. — Intervenir dans les luttes actuelles dont la dynamique implique la mobilisation de secteurs massifs ce qui pourra conduire à la renaissance d’embryons de dualité de pouvoir, de la vieille tradition des milices syndicales ouvrières et des régiments paysans. Dans cette perspective, l’armement des masses tendra à se généraliser et à se concrétiser en des détachements armés ouvriers-paysans. L’intervention du parti sera indispensable pour éviter de retomber dans les limites du passé, quand les milices de type ancien, fondamentalement défensives, n’ont pas permis d’avancer vers la prise du pouvoir. En partant de cette expérience, l’initiative militaire des détachements du parti et des groupes d’avant-garde, doit impulser un nouveau type de milices, offensives et capables de mobilité. La propagande sur l’armement des masses et l’émergeance de leurs forces armées n’est pas suffisante ; le parti et les organisations d’avant-garde doivent se placer au centre de ce travail en stimulant les masses en même temps qu’ils renforcent leur mobilisation.

En même temps, les révolutionnaires doivent développer un travail politique au sein de l’armée bourgeoise, en essayant de gagner au camp du prolétariat les soldats et les sous-officiers. Ce travail doit combiner la propagande révolutionnaire avec l’agitation sur les revendications immédiates des soldats et des sous-officiers (droits démocratiques, conditions de vie, etc.).

Évidemment on ne peut avoir d’illusions sur les résultats de ce travail ; la désintégration politique et militaire de l’armée bourgeoise ne se réalisera que si elle a à s’affronter avec les forces armées du prolétariat.

b) La généralisation de l’affrontement comme conséquence de l’offensive militaire de l’armée bourgeoise, à laquelle les masses auront résisté, ou l’intervention militaire impérialiste après une victoire partielle des masses, ou la conquête du pouvoir, donnent le lieu de l’unification des forces armées révolutionnaires à un niveau supérieur, acquérant un caractère de permanence dépassant le cadre des lieux de production où agissaient avant les milices.

La combinaison entre les détachements du parti et les milices ouvrières-paysannes constitue le point de départ de l’Armée révolutionnaire de masse. L’Armée révolutionnaire acquiert sa physionomie achevée dans le cadre d’une guerre civile généralisée. La dualité de pouvoir politico-sociale se complète avec la dualité géographico-militaire.

L’idée de l’Armée révolutionnaire est ainsi intimement liée à celle de crise révolutionnaire, de guerre civile et de mobilisation de masse. Ce n’est pas une armée qui surgit par un coup de baguette magique à n’importe quel moment et qui peut se développer d’elle-même.

14) Le POR est partisan de l’unité d’action entre les partis et les courants qui luttent contre les dictatures militaires et l’impérialisme. Mais dans ce front n’ont pas leur place les partis et les courants de la bourgeoisie pour lesquels la perspective n’est rien d’autre que de remplacer la dictature en maintenant l’hégémonie de la bourgeoisie.

Après le 21 août, le front unique, formé de fait dans l’action militaire de cette journée par les partis de gauche boliviens, s’est projeté organisationnellement dans le FRA. Dans le FRA se voyait la possibilité de continuer le combat. Mais le FRA s’est paralysé et divisé quand il s’est mis à discuter l’organisation réelle et concrète de l’affrontement avec la dictature. Aujourd’hui, il a été remplacé par d’autres fronts partiels, de contenu nationaliste, démocratique-bourgeois, dans lesquels le POR ne saurait participer.

En tout cas, le problème de l’unité et du front unique continue à être posé. Les masses en sentent la nécessité. Le POR doit s’emparer de ce sentiment et travailler pour unir les masses ouvrières et paysannes en un front uni à la condition que celui-ci soit capable de réaliser des actions effectives et ne se réduise pas à des déclamations stériles. Unité d’action contre l’immixtion du gouvernement dans le mouvement ouvrier et les limitations que la dictature impose à celui-ci. Unité d’action pour faire fonctionner la COB, pour libérer les prisonniers. Front unique pour des objectifs concrets.

L’unité peut se faire aussi dans l’activité militaire. Dans le cas où certaines organisations réaliseraient des actions armées, le POR pourrait arriver à concrétiser des actions unitaires sur le terrain des opérations à condition d’avoir une participation conjointe des forces engagées dans l’élaboration des plans et la direction technique des actions, tout en conservant en même temps une autonomie politique et organisationnelle rigoureuse du parti.

15) Dans la nouvelle montée du mouvement ouvrier à laquelle le POR participe, il met en avant un programme qui combine les tâches minimum et immédiates des masses avec le programme maximum, au moyen d’un programme de transition. Les points fondamentaux d’un tel programme sont :

— 1 — Augmentation générale des salaires face à la dévalorisation de la monnaie qui a appauvri les salariés. Échelle mobile des salaires pour défendre le niveau de vie des masses.

Réincorporation des licenciés pour raisons politiques et sociales ; du travail pour les chômeurs. Mobilisation permanente des organisations de chômeurs en alliance avec les syndicats des travailleurs. Lutte contre les hausses constantes de prix. Que la dévaluation monétaire soit payée par les entreprises privées et l’État et pas par la misérable économie du peuple.

— 2 — Contre le pillage de l’impérialisme, défense de la propriété d’État des richesses naturelles. Défense du pétrole, du gaz et du fer. Défense de la COMIBOL et des mines nationalisées que le fascisme prétend remettre à la voracité impérialiste. Reprise du contrôle ouvrier avec droit de veto au moyen des comités de contrôle ouvrier. Nationalisation des entreprises impérialistes sous contrôle ouvrier. Contre la pénétration du sous-impérialisme brésilien dans les départements de Santa-Cruz et du Beni. Opposition tenace et militante à la division du pays alimentée par la bourgeoisie agro-industrielle de Santa-Cruz. Hors de Bolivie l’impérialisme yankee et le sous-impérialisme brésilien.

— 3 — Défense du mouvement ouvrier syndical bolivien. Pour un fonctionnement libre et indépendant de la COB, des fédérations syndicales nationales et des syndicats. Hors des centres ouvriers la police, l’armée et les bandes armées et fascistes.

Pour la défense des droits et libertés démocratiques. Liberté pour tous les prisonniers politiques et syndicaux. Fermeture des camps de concentration et des prisons privées 1.

Pour la récupération de l’université des serres fascistes qui l’emprisonnent. Reconquête de l’autonomie universitaire, abolition de la loi fondamentale de l’université bolivienne, pour le plein exercice de la gestion paritaire des enseignants et des étudiants.

— 4 — Défense de la paysannerie et de ses droits sur la terre qu’elle travaille, défense de son droit à l’instruction primaire, secondaire et technique. Hors de la campagne les régiments qui occupent les centres vitaux et qui oppriment les travailleurs de la terre. Aide d’État aux colons avec assistance technique. Prix garantis de leurs récoltes, crédits et remise d’instruments de travail. Augmentation de la parcelle des terres du paysan pauvre avec la redistribution des latifundias qui subsistent encore et des réserves des ex-patrons ; encouragement aux coopératives volontaires avec l’aide de l’État.

— 5 — Pour abattre Banzer. Pour cela, il faut organiser l’armement des masses. Lutter pour le resurgissement des milices ouvrières et des régiments paysans. Centralisation de la direction militaire, de l’entraînement et de l’armement dans un état-major ouvrier militaire.

Mais il ne suffit pas d’abattre la dictature pour la remplacer par un gouvernement bourgeois à face libérale. Il faut faire surgir un pouvoir nouveau continuant l’expérience de l’Assemblée populaire, dépassant ses limites et manques de 1971 et enrichie par un fonctionnement démocratique, unie à la base ouvrière et avec une large représentation paysanne, indépendante du pouvoir bourgeois, et reposant sur la force armée du prolétariat. Que la COB et les partis de la gauche convoquent l’Assemblée populaire.

Pour le gouvernement ouvrier et paysan, expression politique du pouvoir des masses opprimées et dirigé par le prolétariat, unique façon de liquider l’exploitation capitaliste et impérialiste.

16) Pour mettre en marche et appliquer ce programme, il faut un parti. Mais pour remplir ce rôle, le POR doit se renforcer et se placer au niveau des tâches signalées. Le manque de développement du POR se change en un obstacle pour les progrès de la révolution.

Le POR, tout au long de son histoire, a été capable de mal tenir son intégration au sein du mouvement ouvrier et paysan. Mais il a également révélé ses faiblesses ; et s’il ne les dépasse pas, il ne pourra pas devenir l’instrument efficace dont les masses ont besoin pour vaincre. Ceci lui pose la nécessité de se transformer qualitativement et quantitativement ; de s’insérer plus profondément dans les secteurs-clé du pays. D’élargir ses équipes de direction nationale, d’étendre ses cadres intermédiaires.

Le renforcement de son centre de direction est vital, avec la charge de planifier toutes ses activités, utilisant au maximum les capacités de ses cadres, hiérarchisant et concentrant ses forces sur les axes-clés de son activité selon chaque période.

Ce centre du parti sera d’autant plus capable et efficace s’il est uni étroitement au centre de l’Internationale.

Le POR devra améliorer son infrastructure qui s’est révélée faible dans les événements d’août 1971, améliorer ses moyens de communication et de propagande, régulariser sa presse et ses publications. Le parti doit recruter ses membres dans une lutte agressive contre le réformisme de toute nuance, lutte qui doit se livrer sur le plan politique et sur celui des initiatives combattantes en s’élevant toujours comme l’alternative réelle et sûre pour les masses.

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    On appelle « prisons privées » les maisons que la FSB et le MNR ont transformées en chambres de tortures, de détention et d’exécution des révolutionnaires, en marge de la police et de l’armée, sans contrôle.

Quarta Internacional