A. L’Europe dans la nouvelle situation mondiale
1) Les événements survenus en Europe de l’Est et la crise ouverte des régimes staliniens bouleversent l’ordre établi après la Seconde Guerre mondiale. Un processus s’amorce au cours duquel les points de référence politico-stratégiques forgés durant quarante-cinq années d’idéologie des « blocs » vont devenir obsolètes.
Bien que dans un premier temps l’effondrement du stalinisme puisse profiter idéologiquement au capitalisme et à la social-démocratie, et élargir la sphère de domination directe ou indirecte du capital, il y a là de nombreux éléments déstabilisateurs, à terme, pour le système impérialiste lui-même. Ces fantastiques mouvements de masse, mobilisant des dizaines de millions de travailleurs et de jeunes, illustrent, par ailleurs, la charge explosive des revendications démocratiques et de la remise en question des privilèges.
Ces événements modifient profondément la situation mondiale et confèrent à la situation politique et sociale européenne un rôle tout à fait fondamental.
Car les bouleversements en Europe de l’Est se combinent à une profonde réorganisation de l’espace politique et économique de l’Europe de l’Ouest. La perspective d’intégration de l’Europe capitaliste et l’avenir politique et social des sociétés d’Europe orientale ne se résoudront pas de manière indépendante, mais dans le cadre d’une interaction croissante. S’il s’agit surtout dans un premier temps d’une corrélation politique et idéologique, les facteurs socio-économiques y joueront un rôle de plus en plus important.
Ce ne sont pas simplement les États et les régimes en place qui tentent de résoudre ces problèmes en proposant divers montages institutionnels, de la « maison commune » au projet de confédération européenne. La question se pose aussi à tous les mouvements politiques et sociaux quand ils cherchent à établir un cadre cohérent d’analyse et d’actions. Bien que le cours des luttes reste essentiellement déterminé par les situations politiques nationales, les conflits sociaux en Europe se fécondent de plus en plus mutuellement et réclament dès lors des élaborations d’ensemble nouvelles.
Les conditions politiques dans lesquelles nous, et tous les révolutionnaires et militants radicaux dans les syndicats ou les mouvements sociaux, militons en Europe, ont donc été modifiées. La nouvelle situation requiert d’importants efforts d’analyse ; elle introduit de nouveaux débats sur les perspectives politiques en Europe et les questions stratégiques.
Les problèmes de construction de la IVe Internationale en Europe ont évolué. La dialectique des luttes entre l’Europe de l’Ouest et l’Europe de l’Est s’est renforcée et a été modifiée. De nouvelles modalités de construction de notre mouvement dans toute l’Europe se dessinent peu à peu, dans la perspective de partis révolutionnaires enracinés dans leur réalité nationale.
2) La crise économique mondiale s’est accompagnée d’une modification de l’organisation du capital avec l’apparition de nouvelles branches dominantes, d’une modification de la division internationale du travail et d’une évolution des formes de domination sur les économies du tiers monde. Les pays capitalistes européens sont au centre de ces transformations.
Dans ce contexte les classes dirigeantes se réorganisent en cherchant à mettre en place les éléments de résolution de la crise.
a) Une partie des nouvelles technologies est appliquée à la production, surtout dans le domaine des techniques de production, modifiant parfois de manière importante l’organisation du travail, dans l’industrie et les services. Les profits ont été partiellement rétablis à partir de 1984, les taux d’exploitation augmentés. La remise en question des protectionnismes, l’ouverture des marchés, redéfinissent les termes de la concurrence entre branches et entreprises. Des fusions et rachats se multiplient vers un renforcement colossal de la centralisation du capital.
La dépression économique ne s’est pas seulement traduite par la politique d’austérité, le chômage et une montée de la misère. Elle a contribué à modifier la composition du prolétariat et a ébranlé le mouvement ouvrier. Elle a dessiné un nouveau cadre socio-politique, différent de celui dans lequel s’était consolidé le mouvement ouvrier d’Europe de l’Ouest au cours des trente années de croissance précédentes.
b) Les États ont continué à perdre leur efficacité dans la définition de politiques économiques « nationales » face à l’internationalisation accrue des processus économiques. Ceci accentue les contradictions entre les nouvelles exigences de la mise en valeur du capital, l’étroitesse des États nationaux et leur fonction maintenue de régulation sociale.
L’Acte unique est ainsi conçu par les bourgeoisies et les multinationales européennes comme un élément dynamisant pour une sortie de la crise. Les rapports de forces sociaux ne se jouent donc pas simplement au niveau de l’entreprise et de l’activité gréviste : l’Acte unique et le projet d’Union économique et monétaire sont autant d’enjeux qui pèseront sur l’avenir des rapports de forces.
c) Mais s’il y a eu des avancées de la part de la bourgeoisie dans la constitution d’un nouvel espace, en l’occurrence européen, dans le rapport capital-travail, dans l’application de nouvelles technologies et dans l’organisation du travail, rien de tout cela ne s’est encore suffisamment étendu et ne s’est cristallisé dans une structure étatique.
Au cours de la crise, les bourgeoisies n’ont jusqu’à présent que très rarement procédé à des attaques frontales de l’ensemble des travailleurs : les profits ont été fortement réduits pendant toute une période mais ne se sont pas effondrés ; par ailleurs les forces accumulées par la classe ouvrière dans la période précédente rendaient aventuriste toute volonté de la bourgeoisie d’en découdre rapidement. Malgré toutes les polémiques contre l’« étatisme », les classes dirigeantes n’ont pas démantelé « l’État-providence ». Elles se sont contentées jusqu’à présent d’en réduire qualitativement la portée au détriment d’une partie seulement des populations. Les politiques néokeynésiennes n’ont pas été totalement abandonnées par les gouvernements européens. Les projets de certains, à la fin des années soixante-dix, d’utiliser la crise pour démanteler l’essentiel des conquêtes sociales a fait place à plus de prudence : plutôt l’érosion par étapes qu’une attaque frontale.
Là se situe l’une des difficultés majeures pour la bourgeoisie, à savoir la contradiction entre la nécessité d’abaisser substantiellement les dépenses sociales et les revenus salariaux tout en devant maintenir les conditions générales de réalisation de la plus-value. Un nouveau point d’équilibre nécessiterait un changement beaucoup plus radical des rapports de forces mondiaux au détriment de la classe ouvrière. Rien de tel ne s’est encore produit, même s’il est vrai que des éléments d’une telle détérioration ont commencé à apparaître.
d) L’autre perspective dont disposent les capitalistes pourrait être celle de l’ouverture des marchés de l’Europe de l’Est, à commencer par celui de l’Union soviétique, et la possibilité d’y réaliser d’importants nouveaux investissements. La bourgeoisie utilise la crise des dictatures staliniennes afin d’en retirer des moyens politiques et économiques nouveaux. L’absorption de l’Allemagne de l’Est par la RFA symbolise ce trait d’union entre les problèmes d’intégration européenne et les changements politiques survenus à l’Est.
Il y a toutefois un décalage entre ce qui est projeté et ce qui pourra être réalisé et parachevé. Les premiers pas vers un investissement productif, substantiel et non marginal, dans ces pays y feront naître de nouvelles contradictions sociales avant même qu’il ne soit question de rétablissement du capitalisme comme mode de production dominant.
e) La crise de l’hégémonie américaine s’est approfondie depuis dix ans. L’économie allemande, de même que celle du Japon, est devenue dans de nombreuses branches plus performante que celle des États-Unis et entraîne avec elle une partie des économies européennes. Les événements de l’Europe de l’Est contribuent d’autre part à remettre en question une partie des dépendances et allégeances « atlantistes ». C’est l’ensemble de la doctrine de défense impérialiste qui est aujourd’hui rediscutée.
C’est dans ce cadre que s’intègrent les débats sur une éventuelle confédération européenne (incluant une partie ou tous les pays de l’Est) ou sur le rôle de la CSCE, comme nouveau cadre global de sécurité européenne contrôlé par l’impérialisme.
La guerre du Golfe a touché aussi à ces enjeux en exacerbant le débat entre les bourgeoisies occidentales sur le futur de l’OTAN, sur l’indépendance éventuelle d’un dispositif militaire spécifiquement « européen », et sur le partage des marchés d’armements.
B. La menace de l’Acte unique
3) L’Acte unique correspond aux besoins nouveaux de mise en valeur du capital. Il a pour but de créer un grand marché débarrassé de tout protectionnisme, qui met en concurrence les normes de production, les réglementations nationales, les systèmes fiscaux et les conditions d’exploitation de la force de travail. Il exprime, pour certaines branches ou certains produits, les besoins collectifs de l’industrie européenne, face aux concurrents japonais et américains. Mais l’Acte unique exprime aussi les nécessités nouvelles du marché international en termes de déréglementation, de restructurations et d’alliances pour une production de plus en plus réalisée au niveau mondial. Il s’agit de réduire fortement les protectionnismes entre les pays de l’OCDE, ce qui aboutit à un durcissement de la concurrence et à une réorganisation des entreprises. Les fusions et rachats ne concernent donc pas seulement les entreprises européennes entre elles, pour la formation uniforme d’un « capitalisme européen », mais brassent en réalité tout le système industriel et commercial des pays impérialistes.
4) C’est dans ce contexte que se sont accentuées les politiques de privatisation et de déréglementation (y compris dans les domaines de la protection sociale).
- Le coût social d’une telle restructuration n’a jamais été pris en considération dans l’élaboration de l’Acte unique. Loin de favoriser, dans l’immédiat, une homogénéisation du tissu industriel, des conditions de travail et des protections sociales, le grand marché accentue les disparités régionales et sociales sans qu’aucun des mécanismes compensatoires a posteriori ne puisse sérieusement prétendre remédier aux effets du marché.
- Loin de résoudre la question du chômage, l’Acte unique implique d’abord un vaste mouvement de restructuration aussi bien dans les industries que dans les services, amenant à une réduction des effectifs. Les créations d’emplois relatives aux nouvelles conditions du marché n’impliquent pas une résorption du chômage structurel et une réduction du nombre des laissés-pour-compte.
La « libre circulation » de la main-d’œuvre annoncée par l’Acte unique reste une utopie, et ne peut aujourd’hui concerner la masse des salariés. Au contraire, la segmentation du marché du travail reste forte, alors que la circulation du capital s’accélère. Ceci aggrave la déconnexion entre offre et demande d’emplois.
- La libre circulation des capitaux implique la révision des systèmes fiscaux, renforçant l’inégalité entre les revenus du travail et du capital. La mise en compétition des réglementations nationales et des normes aggrave les pressions sur les salaires. Elle oppose les différentes classes ouvrières en fonction des intérêts « nationaux » de leur bourgeoisie. Elle pousse à la remise en question des statuts, des droits sociaux, des protections. Elle inclut la concurrence entre réglementations sociales et donc s’oppose singulièrement à l’idée d’un vrai « socle » social commun. La gestion de la force de travail n’échappe pas à la logique libérale qui inspire tout le projet. L’abaissement des coûts de production, le développement de la précarité et de la flexibilité, les nouvelles facilités de délocalisation, etc., sont parties intégrantes des mécanismes mis en place. Il est donc vain de vouloir simplement « amender » l’Acte unique en lui ajoutant quelques dispositions correctives en matière sociale. C’est pourtant le sens de la « Charte sociale », faite de généralités et de « recommandations » qui n’auront pas plus de chance d’empêcher les attaques patronales et de remédier aux inégalités que ne l’avaient eu en leur temps les recommandations contenues dans le Traité de Rome.
5) Le projet d’Union économique et monétaire confirme la nécessité pour les secteurs dominants de la bourgeoisie européenne d’aller plus avant dans l’intégration économique et politique. C’est en outre une tentative d’apporter une solution durable aux désordres financiers et monétaires que provoquerait sans cela la libre circulation des capitaux. Mais un tel processus ne saurait se réaliser sans des progrès simultanés en matière d’intégration politique. Sans un tel processus, plus ou moins combiné, tout le système n’est qu’un château de cartes.
La vague récessive venant des États-Unis, et englobant déjà certains pays européens, est une menace très sérieuse pour cette difficile opération, alors qu’il n’est absolument pas encore acquis qu’un pôle européen autour de l’Allemagne et du mark allemand se renforce suffisamment à temps pour échapper à ce danger.
- Cette absence d’État européen constitue une limite objective de l’intégration économique. Elle devient un problème majeur au moment où les nouvelles opportunités dans les pays de l’Europe de l’Est relancent la concurrence entre patronats européens. Elle constitue un lourd handicap quand il faudrait à la bourgeoisie un projet politique commun en matière de défense, de sécurité, ou encore de régulation de l’immigration. Quand il faudrait faire apparaître la CEE comme le centre d’institutions européennes concentriques, associant y compris une partie des pays de l’Est. Elle s’exacerbe du fait de l’inégalité de développement au sein même de la CEE entre la RFA à un bout de la chaîne, et l’Irlande, la Grèce, le Portugal à l’autre bout.
- Le même problème se retrouve au niveau des relations avec les pays de l’AELE. Ces pays ont de plus en plus de rapports économiques avec les pays de la CEE. Déjà les dispositions sont prises pour tendre à des relations qui s’apparentent peu ou prou aux mécanismes du grand marché. Les fusions et les concentrations touchent de manière croisée des entreprises de la CEE et de l’AELE. Mais l’intégration totale ne peut se réaliser tant que ne sont pas résolus les problèmes d’intégration politique, de défense et de « neutralité », de législation.
- Cette difficulté nourrit des crises au sein des partis bourgeois et produit diverses volte-face des politiques gouvernementales. Elle fait clivage entre secteurs capitalistes « nationaux » et secteurs dont les intérêts sont largement internationalisés. Le dilemme repose sur la contradiction entre les besoins objectifs et la difficulté à dépasser les États nationaux, qui restent pour les bourgeoisies un instrument à la fois d’exercice de leur domination et de renforcement de leur position dans la concurrence internationale, y compris au sein de la CEE. Abandonner des prérogatives nationales pour renforcer les institutions communes n’est pas un choix facile, notamment pour la plus forte des bourgeoisies, la bourgeoisie allemande.
- La question des institutions européennes concentre alors tous ces enjeux entre les rôles respectifs des États, du Parlement, de la Commission et du Conseil. Tous ces montages institutionnels sont négociés dans le dos des populations concernées. Rien de tout cela ne peut prétendre être démocratique.
- Malgré toutes ces difficultés il existe déjà une forte coordination des politiques économiques et monétaires, notamment au sein du SME où le mark allemand joue un rôle pivot. Il ne fait pas de doute qu’une partie des classes dirigeantes et certains gouvernements ont démontré une nette volonté politique de dépasser les freins objectifs et de chercher le plus rapidement possible les voies d’un proto-État européen, combiné aux États existants. Il y a maintenant le projet de hâter l’intégration politique en suivant le calendrier de l’unité monétaire, y compris dans le but de répondre aux enjeux de l’Europe de l’Est et de l’intégration de la RDA.
- La question de l’absorption de l’ancienne RDA fait apparaître de nouvelles contradictions. L’opération « unification » est compliquée et jonchée d’embûches pour l’impérialisme allemand et pour toute la CEE en matière de problèmes monétaires et de coûts. La possibilité de mener parallèlement l’unité monétaire et l’intégration de l’ancienne RDA sur le long terme dépendra de la conjoncture économique mondiale et des réactions sociales en Allemagne sur les effets sociaux de l’unification.
L’unification allemande, tout en constituant un frein relatif à l’intégration de l’Europe des douze, ne peut provoquer, à elle seule, un échec de l’unification européenne ou une inversion des besoins à long terme de celle-ci.
6) La CEE joue un rôle de tout premier plan dans l’offensive économique et politique envers les pays de l’Europe de l’Est, en ce qui concerne aussi bien les projets d’aides, de crédits et d’investissements, que les projets de « confédération » ou de « fédération ».
- Mais ces projets impliquent dès lors que la Communauté elle-même ait résolu ses problèmes d’intégration politique afin de jouer un rôle en tant que telle. Cela amène de nouvelles tensions au sein même de la Communauté, compte tenu des avantages comparatifs respectifs dont disposent les différents pays et bourgeoisies vis-à-vis des pays de l’Europe de l’Est.
- La question du retour de ces pays dans le giron capitaliste reste pour la bourgeoisie elle-même un projet politique très spéculatif. En attendant, il s’agit pour les entreprises et gouvernements d’Europe de l’Ouest de trouver des débouchés et d’obtenir des concessions commerciales en échange de leurs crédits et d’un transfert partiel de technologie et une convertibilité des monnaies. Il s’agit d’avoir recours à des mesures protectionnistes, à des déplacements industriels en quête de bas salaires, à des prêts accordés par le truchement du FMI, de la Banque mondiale et de la Banque de reconstruction (BERD), à des rachats et à des restructurations débouchant sur des licenciements.
- Cela introduira une situation nouvelle pour ces sociétés avec notamment un chômage massif et une importante différenciation des salaires et des statuts. Cela posera sous une forme nouvelle (et différente des dépendances vis-à-vis de l’URSS) les questions de l’échange inégal et de l’assujettissement à des politiques décidées ailleurs.
- Les possibilités d’aides sont d’ailleurs limitées. Les investissements dépendent des garanties offertes aux investisseurs par les gouvernements impérialistes et ils iront prioritairement aux pays offrant les meilleures infrastructures et la meilleure stabilité sociale.
7) L’Europe capitaliste unifiée restera celle de l’inégalité aux dépens des femmes ; elle restera celle du racisme et des discriminations à l’encontre des immigrés. De par la logique du profit, elle se montrera toujours incapable de résoudre les grands problèmes écologiques, pourtant posés au niveau international. Elle demeurera incapable d’assurer le droit à l’autodétermination des nations et nationalités assujetties, en particulier en Irlande du Nord et en Euskadi, ou dans des colonies comme la Nouvelle-Calédonie.
- Il n’y a pas à proprement parler d’« impérialisme européen ». Mais la CEE trouve le moyen d’agir au nom des intérêts communs sur une série de questions touchant aux relations avec le tiers monde. Elle maintient des mesures protectionnistes en ce qui concerne une série de produits, ne respecte pas ses engagements dans le cadre de la convention de Lomé, est incapable de régler la question de la dette dont le coût social est payé par les populations laborieuses des pays concernés. La course aux parts de marché, la mise en application de nouvelles technologies, la manipulation des taux d’escompte, auxquelles participent largement patronats et gouvernements européens, ont des conséquences désastreuses pour la plupart des pays du tiers monde.
C’est dans le même ordre d’idée que des efforts sont faits pour hâter les collaborations entre entreprises productrices d’armement et pour accélérer la mise en place d’une défense intégrée européenne.
C. Crise du mouvement ouvrier et nouvelles luttes
8) La mise en place de l’Acte unique est un défi lancé au mouvement ouvrier européen et à tous les mouvements sociaux. Le mouvement ouvrier européen, par ailleurs, entre dans cette nouvelle conjoncture internationale dans une situation difficile.
- La crise économique et la politique d’austérité ont peu à peu modifié les conditions socio-politiques dans lesquelles luttent les travailleurs. L’apparition dans une majorité de pays européens d’un très fort taux de chômage structurel (surtout le chômage des jeunes et le chômage de longue durée), le développement du travail précaire (surtout pour les femmes et les jeunes), des contrats à durée déterminée et du travail intérimaire, le recul dans certains pays des négociations collectives par branches, la montée de la flexibilité, le développement de la sous-traitance, la baisse des effectifs dans les grandes entreprises, la crise et même la disparition de certaines communautés ouvrières autour d’industries traditionnelles, et enfin, plus généralement, la modification du tissu industriel constituent un contexte nouveau, plus contraignant et plus susceptible de provoquer des divisions et l’isolement des luttes. Les anciens secteurs industriels forts, dont les salariés étaient porteurs de conquêtes sociales (échelle mobile, droits syndicaux, conventions collectives, sécurité sociale …) qui s’étendaient par la suite à toute la classe ouvrière, sont entrés en crise, n’ont pas encore été remplacés ou ne sont pas encore en situation de rejouer leur rôle.
- Ces modifications se sont produites dans le contexte politique issu du coup d’arrêt de la révolution portugaise, de la transition contrôlée dans l’État espagnol, de l’impasse du compromis historique en Italie, de l’échec de l’Union de la gauche en France, de la politique d’austérité des travaillistes britanniques entre 1976 et 1979, qui a amené à leur défaite face à Thatcher, et de l’expérience désastreuse des gouvernements dirigés par la social-démocratie dans les années quatre-vingt (France, Suède, Grèce, État espagnol …).
- Tout cela n’a pas été sans conséquence sur les luttes, sur leur intensité et surtout sur leurs débouchés politiques. On en a ressenti les effets dans tous les pays européens, à des moments différents, par des baisses notables de l’activité gréviste.
- Il y a eu d’importantes défaites, parfois avec des effets cumulatifs sur l’ensemble du mouvement ouvrier de différents pays. Il y a eu un net épuisement de l’avant-garde ouvrière de la génération de la fin des années soixante et du début des années soixante-dix. Il y a eu, dans la couche des travailleurs avancés, c’est-à-dire de l’avant-garde ouvrière des luttes, une perte de crédit de l’idée de socialisme, d’autant plus qu’il n’y avait pas eu dans la période précédente d’accumulation suffisante de forces révolutionnaires susceptibles de constituer une réponse crédible au scepticisme engendré par la crise des pays d’Europe orientale.
- La misère, la précarité, la marginalisation ont touché d’importants secteurs populaires, notamment immigrés ou jeunes de la « seconde génération ». Le système éducatif les laisse pour compte, le mouvement ouvrier s’en désintéresse et se trouve incapable de répondre à leur attente. Leur révolte sociale prend des formes spécifiques, souvent violentes, et constitue un problème nouveau et complexe d’organisation et de politisation. Dans la mesure où la crise sociale et économique s’aggravera, il s’agira d’un problème de longue haleine qu’il faudra aborder dans l’effort d’atteindre l’objectif de l’unité et de la mobilisation de tous les opprimés.
- Nous avons assisté depuis plusieurs années, dans un certain nombre de pays, à une croissance des courants d’extrême droite fasciste sans que le mouvement ouvrier sache comment y faire obstacle. Il y a eu une montée du racisme, y compris dans les rangs ouvriers, et l’apparition d’un vote ouvrier pour des partis d’extrême droite. Ces forces fascistes qui commencent à s’adresser spécifiquement aux travailleurs et cherchent à utiliser tous les aspects de la crise sociale et le pourrissement du parlementarisme bourgeois, constitueront une donnée stable de la nouvelle situation politique.
Tout cela a affaibli la conscience de classe et a entraîné un affaiblissement des structures de base, syndicales et politiques, réduisant d’autant les lieux où se cristallisent et se reproduisent les solidarités de classe.
- Tel est l’héritage de la dernière période. Mais les particularités de la crise économique ainsi que l’ampleur des acquis et des positions gagnées par le mouvement ouvrier au cours des trente années précédentes ont empêché que cela ne se traduise jusqu’ici par une défaite politique et sociale durable de la classe ouvrière.
- La bourgeoisie est restée à l’offensive. Elle a exploité un rapport de force favorable. Mais les travailleurs ont résisté, ils ont empêché que les projets patronaux soient totalement appliqués ou ils leur ont fait échec. Il en a été de même pour les mouvements féministes, confrontés aux attaques au droit à l’avortement, ou pour les jeunes, confrontés aux politiques d’austérité dans l’éducation.
- Ainsi nous avons assisté durant ces dernières années (inégalement selon les pays et surtout de manière non synchronisée) à des poussées de luttes ponctuelles tout à fait significatives. Cela a non seulement pris la forme de luttes de résistance plus dures, mais aussi de revendications salariales en rapport avec les énormes profits patronaux réalisés dans la dernière période, ou de la demande d’une réduction du temps de travail. Sur la base de ces luttes et de la phase d’expansion relative de ces dernières années, nous avons assisté, dans certains pays ou dans certaines branches, à une reprise de la syndicalisation.
Des luttes d’un type nouveau sont apparues, notamment dans les services publics (secteurs de la santé, enseignement, etc.) ou dans des professions fortement féminisées, montrant ainsi qu’un renouvellement de secteurs forts de la classe ouvrière était à l’œuvre. On a également assisté à l’apparition de nouvelles formes d’auto-organisation face au bureaucratisme et à la crise du mouvement syndical. Toutefois, en l’absence de débouchés politiques et d’une perspective d’ensemble, ces mouvements ont parfois abouti à un isolement sectoriel.
Par ailleurs, les grandes luttes des années quatre-vingt, malgré leur caractère massif et le défi qu’elles ont représenté, n’ont pourtant pas encore permis le développement cumulatif d’une avant-garde de la nouvelle génération, avec un saut qualitatif dans la construction de nos organisations.
- Il y a eu aussi toute une série de luttes dans la jeunesse, à commencer par d’importantes grèves universitaires et scolaires contre les politiques d’austérité dans l’éducation. Elles ont montré que sur des thèmes revendicatifs précis il existe un immense potentiel de contestation sociale, bien que ces mobilisations n’aient pas représenté une radicalisation politique de la jeunesse équivalente à ce qui avait été, par sa conscience subversive, celle de la fin des années soixante.
- De puissants mouvements de masse ont pu se développer sur des terrains syndicaux, féministes, antimilitaristes ou autres, mobilisant des dizaines ou des centaines de milliers de personnes. De tels mouvements continueront à se développer. Mais ils continueront aussi à souffrir, dans leur développement, de l’absence de débouché politique crédible.
Les conditions sont donc difficiles. Les causes structurelles liées aux modifications socio-économiques se combinent à l’attitude des directions syndicales et des directions des partis réformistes. Certes, il est faux que la classe ouvrière et une partie de la jeunesse n’aient plus de réserve pour pouvoir s’engager dans des luttes d’ensemble contre les politiques patronales. Mais les directions traditionnelles s’opposent à cette perspective ; elles font obstacle à toute possibilité de convergence des luttes partielles, seul moyen d’inverser les processus politiques et sociaux engendrés par la crise.
Pour surmonter l’ensemble de ces handicaps il faudra d’importants affrontements sociaux, de nouvelles expériences de masse. Et le rôle des révolutionnaires dans la fécondation de ces processus sera déterminant.
9) Sous les effets de la crise, des défaites partielles et de la politique des organisations réformistes, le mouvement ouvrier organisé, syndical et politique, a subi une série de revers et connaît aujourd’hui d’importantes mutations internes. La crise des gestions et des concertations basées sur des politiques keynésiennes aggrave cette crise.
- En général les directions réformistes ont été incapables de consolider les premières luttes menées contre les mesures d’austérité. Elles ont été incapables de répondre positivement, au-delà de mesures et d’une propagande démagogiques, aux modifications en cours dans le prolétariat, en organisant, comme la situation l’exigeait, les chômeurs, les femmes, les jeunes ou les immigrés. Les exigences de plus en plus pressantes de démocratie et de contrôle ont été ignorées au profit d’une aggravation du cynisme, des manipulations et de la corruption au sein des bureaucraties dirigeantes.
10) Le mouvement syndical n’a pas échappé à cette crise.
- L’ampleur de celle-ci a été jusqu’à présent très différente selon les pays, puisque le taux de syndicalisation des salariés en Europe de l’Ouest oscille entre 5 % et 85 %. Ces différences s’expliquent par des histoires syndicales et politiques particulières, ou des degrés divers d’intégration aux institutions. Les syndicats n’ont pas tous subi de la même manière la perte d’efficacité et de crédibilité face aux nouveaux défis sociaux et économiques.
- Partout cependant on assiste à une perte de ressources militantes et à une autonomie de plus en plus grande des bureaucraties par rapport à la base. Dans tous les pays, à des degrés divers, la crise économique et la politique des directions syndicales ont ouvert une situation nouvelle dans les rapports entre travailleurs et syndicats et dans la manière dont les syndicats organisent leur base. Il y a eu une totale impasse des stratégies syndicales et absence d’alternatives de gauche suffisamment crédibles pour changer cette situation.
- Les bureaucraties syndicales cherchent une issue à cette crise en acceptant toujours un peu plus les choix capitalistes européens, en accentuant les fonctions de service au détriment d’un syndicalisme de lutte, démocratique et unitaire. Le « réalisme » s’est étendu et a fait peu à peu office de ligne de compromis face aux projets capitalistes.
- La Confédération européenne des syndicats (CES) — appareil bureaucratique par excellence —, par son fonctionnement, ses projets et sa politique, illustre cette crise et cette inadaptation aux nouveaux enjeux. Elle est plus préoccupée de trouver les voies d’une concertation avec la Commission européenne que d’engager un réel combat revendicatif contre l’Acte unique dans son ensemble. Elle vise surtout à accompagner la politique européenne de la social-démocratie.
Tous les retards accumulés sur ce terrain ne pourront que déboucher sur d’importants déboires et reculs des organisations syndicales face à l’internationalisation croissante de la production et des stratégies patronales.
- Toutefois, même lorsque le taux de syndicalisation est très bas dans l’entreprise ou dans la société, les organisations syndicales continuent d’être un cadre où peuvent se confronter durablement les débats d’orientation stratégique qui traversent le mouvement ouvrier.
Ainsi dans les dernières années il y a eu plusieurs exemples d’une montée de luttes ouvrières propulsées par des forces d’opposition syndicale. Dans des périodes de crise plus profonde, l’affaiblissement des syndicats constitue une menace mortelle pour la capacité de résistance des travailleurs. Renforcer les courants d’opposition au sein des syndicats est donc une condition concrète et immédiate de la survie de ceux-ci. Les révolutionnaires doivent renforcer leur lutte pour organiser de tels courants d’opposition autour de revendications immédiates pour la démocratisation des syndicats et autour d’une plate-forme de lutte, s’opposant dans la pratique à la politique droitière des bureaucrates syndicaux.
11) Les partis sociaux-démocrates se sont affirmés comme de parfaits gestionnaires des politiques patronales. Ils se proposent comme la principale force politique ayant la volonté et la capacité de mettre en place l’Europe de l’Acte unique.
- Cette politique n’est pas conjoncturelle. Elle correspond à une adaptation des directions social-démocrates aux nouvelles conditions créées par la crise capitaliste. Elle souligne aussi un certain nombre de changements structurels au cœur de ces directions avec une symbiose entre des bureaucraties ouvrières traditionnelles, des fractions technocratiques (petites-bourgeoises et bourgeoises) de l’État et des services publics et des gestionnaires du secteur privé. Les théories sur la « gauche moderne » et le nouveau bloc social à construire, incluant les secteurs modernes et éclairés du patronat, correspondent à ces mutations. Faute de pouvoir et de vouloir mener une véritable politique de défense des acquis sociaux, la social-démocratie y a substitué une idéologie basée sur le concept de « nouvelle citoyenneté » dans la « démocratie » et a abandonné les derniers vestiges d’une analyse de classe. Elle a accepté ou a elle-même orchestré les politiques de privatisation, les limitations du droit syndical, l’augmentation des dépenses militaires, etc.
- Les partis sociaux-démocrates ont vu leur composition ouvrière et leurs réseaux militants dans le prolétariat se réduire de manière drastique. Pourtant leur influence politique et électorale a eu tendance à s’accroître dans la plupart des pays, accompagnant les reculs de la conscience de classe et le scepticisme grandissant envers le socialisme, capitalisant en partie la crise des partis communistes et celle de l’extrême gauche. Leurs électeurs ne leur font plus confiance pour de grandes réformes, mais ils continuent à les considérer comme une garantie minimale face aux projets des partis de droite, ou comme un moindre mal. Lorsqu’ils sont au pouvoir, ils pratiquent des politiques d’austérité et appliquent ce que la classe dirigeante attend d’eux. Il s’agit d’un réformisme sans réforme, lourd de nouvelles contradictions, porteur de conflits internes, y compris dans le mouvement syndical qu’ils contrôlent.
12) Les partis communistes, pour leur part, ont connu une crise de très grande ampleur.
- Dans les pays où ils étaient traditionnellement minoritaires par rapport à la social-démocratie, nous avons assisté ces dernières années à leur éclatement, voire à leur quasi-disparition.
- Dans les pays où ils étaient restés des partis de masse, parfois majoritaires, la crise a pris des formes variées, combinant des pertes énormes d’effectifs, une désorientation politique complète, une impossibilité de répondre de manière cohérente aux projets capitalistes, une incapacité à proposer, notamment au plan syndical, une ligne alternative et crédible à la crise sociale et économique.
- Partout, ils ont subi dramatiquement les effets de la crise du stalinisme et du dégoût que celui-ci inspirait de plus en plus aux travailleurs. Ils s’étaient relancés après la Seconde Guerre mondiale dans le cadre de la division de l’Europe. Ils sont définitivement déstabilisés par la nouvelle situation mondiale, alors que Gorbatchev n’a plus besoin des « partis frères » comme relais.
- Les forces centrifuges ont pu se renforcer dès lors qu’une partie des appareils s’intégraient durablement dans les institutions bourgeoises et que les liens avec l’appareil soviétique perdaient de leur substance.
- La crise des PC libère en partie le terrain d’un obstacle considérable qu’ont eu à affronter les marxistes révolutionnaires pendant soixante ans. Mais elle peut provoquer, pendant un certain temps, de nouvelles confusions et démoralisations, notamment dans les secteurs syndicaux qu’ils influencent. L’idée qu’il faut renoncer à toute transformation radicale de la société et à la tradition « communiste » est défendue désormais par des courants majoritaires qui cherchent à offrir un profil plus « réaliste » dans l’espoir de se maintenir électoralement. En même temps, des courants minoritaires d’opposition ont été aspirés vers la social-démocratie sous la pression de la crise et de l’absence de perspective.
- L’évolution des débats et des ruptures au sein des PC est également déterminée par ce qui se passe aujourd’hui dans les pays de l’Europe de l’Est. La grande faiblesse dans ces derniers des courants se réclamant de la démocratie socialiste n’aide pas les secteurs critiques au sein des PC à aboutir à une interprétation correcte du stalinisme.
- Aucun courant de gauche, substantiel et stable, n’est encore sorti en Europe de la crise des PC (à l’exception partielle de la Grèce). Cette situation, combinée à la faiblesse des marxistes révolutionnaires, a des conséquences idéologiques négatives parmi des couches de travailleurs avancés et de jeunes.
13) Les partis Verts sont apparus dans la dernière décennie comme des mouvements gagnant d’importantes positions électorales grâce, dans la plupart des pays, aux votes de travailleurs et de jeunes. Ils sont souvent le résultat d’un changement au sein de la gauche, une partie de leurs militants, par exemple, venant des partis ouvriers traditionnels et de l’extrême gauche.
Jusqu’à présent ils ont partiellement capté, surtout au plan électoral, les mécontentements et frustrations nés des pratiques politiques des partis sociaux-démocrates et communistes. Devant l’ampleur des dangers écologiques, du danger de guerre nucléaire, du racisme, de la misère dans le tiers monde, etc., ils sont apparus comme cherchant un autre choix de société, sur la base d’un réformisme radical. Ces partis en tant que tels, ou une partie de leur base, peuvent être prêts à s’engager dans des luttes autres que celles inspirées plus directement par la défense de l’environnement.
Bien que la formation de partis Verts ait pu représenter un espoir pour le regroupement d’une gauche non réformiste, dans de nombreux cas leurs gains électoraux et leur intégration dans les institutions ont fait naître de nouvelles contradictions. Cela a déjà abouti dans certains cas à une rapide adaptation aux jeux politiques parlementaires ou encore à une idéologie du « ni droite, ni gauche ». Cela a pu et peut provoquer d’importants clivages en leur sein et une désorientation d’une partie de leur base, qui cherche des réponses non seulement sur le terrain des luttes écologistes mais aussi sur celui d’une compréhension plus globale des méfaits du capitalisme.
14) Parmi les formes nouvelles d’activité politique et sociale apparues au cours de la dernière période figurent les mouvements sociaux qui, sur le terrain du féminisme, de l’antiracisme, de l’antimilitarisme, du pacifisme ou de l’écologie, ont été capables de mobiliser en Europe des centaines de milliers de personnes, en opposition à certaines politiques gouvernementales. De très importantes luttes politiques et sociales ont eu lieu, jouant un rôle de tout premier plan dans l’activité propre d’une partie de la jeunesse, et posant parfois de sérieux problèmes aux gouvernements en place. Mais ces mouvements ont eux aussi souffert du manque de perspectives politiques centrales.
- Le mouvement autonome des femmes connaît aujourd’hui un développement inégal et difficile et les courants féministes socialistes ont subi un recul. Il y a une crise du mouvement pacifiste et il y a maintenant un besoin de dégager de nouveaux axes suite aux changements en cours en Europe, surtout après la guerre du Golfe. Le mouvement écologiste est très dispersé, hétérogène. Les mouvements antiracistes conservent une réelle audience parmi une partie de la jeunesse mais ils devront répondre à de nouveaux enjeux avec la poussée de l’extrême droite.
- Pour les marxistes révolutionnaires, ces mouvements sociaux ne sont pas simplement des opportunités du moment. Il s’agit d’un phénomène répondant à des solidarités sociales nouvelles dans le contexte de la crise capitaliste actuelle. Le mouvement féministe, quant à lui, constitue une nécessité historique permanente d’auto-organisation des femmes pour combattre toutes les formes spécifiques de leur oppression.
Il est donc nécessaire de construire ces mouvements et de les animer sous la forme de structures permanentes, démocratiques et unitaires, tout en y menant une activité d’éducation anticapitaliste. Nous avons en général beaucoup de retard dans l’élaboration et la propagande sur les questions de défense de l’environnement. La solidarité avec le tiers monde continuera, par ailleurs, à mobiliser des forces importantes. Les thèmes contre la misère dans le tiers monde, la question des droits de l’homme et la lutte pour la paix continueront à mobiliser un ensemble de personnes.
- Certains de ces mouvements, nés à la fin des années soixante-dix ou au début des années quatre-vingt, ont constitué des tests de la crise des organisations traditionnelles du mouvement ouvrier. Différemment selon les pays, ils ont souvent été pour leurs participants un moyen de s’engager dans des formes de contestation sociale qui étaient peu ou pas sous le contrôle des directions bureaucratiques traditionnelles.
- Se posait pourtant la question des liens entre ces mouvements et les partis et syndicats ouvriers. Il était nécessaire que ceux-ci y prennent leur place, en tant que tels, tout en conservant l’indépendance, l’unité et la démocratie du mouvement. Mais généralement les directions réformistes ont rechigné à prendre leurs responsabilités. Elles ont rejoint tardivement ces mobilisations ou s’y sont intégrées dans le but de les manipuler et d’en enlever le contenu subversif. Plus le mouvement ouvrier a tardé à contribuer à ces luttes et à intervenir sur ces questions, plus il en a subi les conséquences quant à sa perte de crédibilité, notamment dans la jeunesse.
D. Construire nos organisations, construire l’Internationale
15) Les développements politiques en Europe de l’Est ont déjà eu des retombées importantes sur les débats politiques au sein du mouvement ouvrier d’Europe de l’Ouest. Dans un premier temps les effets sont contradictoires : ils accélèrent la crise des partis communistes et en terminent avec les dernières illusions sur les régimes staliniens ; en même temps ils amplifient pour la majorité des travailleurs la désillusion envers le combat socialiste et renforcent la confusion entre les libertés démocratiques et la démocratie parlementaire bourgeoise, identifiée à l’économie de marché.
- Les luttes à l’Est se déroulent alors que les travailleurs dans les pays capitalistes développés ont déjà subi quinze ans de crise économique et divers revers. Les illusions sur le modèle occidental n’y sont pas contredites par l’écho d’un mouvement révolutionnaire de masse en Europe de l’Ouest, aux États-Unis ou au Japon. Il n’y a pas, dans les conditions actuelles, de synchronisation de deux mouvements ouvriers révolutionnaires, l’un réalisant la révolution politique pour rétablir un projet de socialisme démocratique, l’autre s’engageant dans d’importantes luttes politiques anticapitalistes.
16) De tout cela découlent des tâches nouvelles pour les marxistes révolutionnaires mais aussi des conditions nouvelles de construction de nos organisations en Europe de l’Ouest.
- La crise sociale et politique et l’affaiblissement du mouvement ouvrier ont entraîné une stagnation de nos forces, voire une régression. C’est donc avec des moyens toujours modestes, mais avec parfois une implantation sociale plus importante que dans le passé, qu’il nous faut maintenir notre effort.
- La crise du mouvement ouvrier ne se réduit pas au seul problème du remplacement d’une direction faillie par une nouvelle, potentiellement existante et d’ores et déjà en voie de cristallisation au cœur des luttes et des organisations traditionnelles (partis et syndicats). Il s’agit d’un processus plus long de reconstitution des forces et de réorganisation de la classe ouvrière à tous les niveaux, social, syndical et politique. Cela passera par un processus prolongé d’accumulation d’expériences, pour l’émergence d’une nouvelle génération de travailleurs avancés et de jeunes radicalisés.
- Globalement le contrôle bureaucratique, syndical et politique, a de plus en plus de mal à s’exercer sur l’ensemble des activités de la classe ouvrière et de la jeunesse. Les formes nouvelles de radicalisation passent donc de manière combinée dans les organisations traditionnelles, et en dehors d’elles. Mais la crise actuelle du mouvement ouvrier ne saurait être interprétée comme un dépassement subjectif accompli des anciennes directions. Bien qu’ayant de plus en plus de mal à organiser concrètement une base ouvrière et militante, les partis réformistes, à commencer par la social-démocratie, conservent une influence majoritaire au plan électoral et par l’entremise du mouvement syndical. Parfois, notamment en RFA, principal pays industriel européen, les directions syndicales conservent un pouvoir de contrôle encore considérable sur les luttes revendicatives. Il faut donc une ligne d’intervention qui prenne en compte cette réalité ainsi que le niveau de conscience des larges secteurs encore contrôlés par les directions traditionnelles, et qui nous permette ainsi de combiner des tactiques de construction au fur et à mesure que les possibilités se dégagent, à l’intérieur des organisations traditionnelles ou à l’extérieur (décantation dans la gauche révolutionnaire, chez les Verts ou parmi les courants animant des mouvements sociaux).
17) Dans les conditions présentes, il faut éduquer nos organisations à un travail patient sur le long terme.
- Malgré les luttes et malgré nos efforts propagandistes, il reste difficile de recruter à nos organisations et d’en changer qualitativement la taille. Malgré les progrès dans notre implantation et, parfois, nos meilleures capacités d’agitation, nous devons toujours donner une grande place aux activités d’éducation, de propagande.
- L’évolution droitière de nombreuses oppositions ou scissions des partis réformistes, le glissement à droite des partis Verts, la crise de l’extrême gauche placent les marxistes révolutionnaires dans une situation difficile. Ce sont bien ces mêmes raisons générales qui favorisent la crise de désorientation de certaines forces d’extrême gauche et de courants critiques, oppositionnels dans les partis réformistes ou en rupture avec eux. Dans les dernières années, les luttes de la classe ouvrière n’ont pu exercer sur ces courants des pressions suffisantes pour les amener à garder — ou à rejoindre — une orientation anticapitaliste radicale. Les difficultés politiques propres à la période les ont rendus vulnérables à l’impressionnisme, à la perte de confiance dans les luttes ouvrières et à une adaptation au « réalisme ». Notre propre faiblesse a également pesé négativement sur leur évolution. Le fait aussi que jusqu’à présent les courants se réclamant du socialisme démocratique dans les pays de l’Europe de l’Est restent très minoritaires accentue la confusion de ceux qui rompent avec les PC ou avec la social-démocratie en Europe de l’Ouest.
En général, nous pouvons dire que la crise de la gauche ouvre aussi de nouvelles possibilités pour s’adresser aux membres d’autres organisations. Nous devons saisir ces possibilités. Nous devons participer au débat dans la gauche. Nous devons prendre des initiatives de campagnes communes concrètes. La condition importante de toute initiative unitaire, dans un moment de déclin et de dissolution pour des secteurs importants de la gauche, est que nous arrivions à une compréhension encore plus claire de nos objectifs et que nous nous armions politiquement.
La crise de l’extrême gauche et de tous les courants à la gauche des réformistes rend aussi plus difficile et plus aléatoire notre politique d’alliances et de regroupements. Il s’agit là d’orientations spécifiques : en tout cas dans la situation actuelle, c’est plus difficile de faire des tests décisifs dans la lutte des classes pour réussir des convergences sur le long terme.
Il faut donc que nous ayons les moyens de mener à bien de tels processus par notre apport politique propre et par l’activité particulière, non sectaire, de l’Internationale en direction de nos partenaires éventuels.
- Nos perspectives politiques s’inscrivent dans une conjoncture non révolutionnaire. La crise elle-même pose à nouveau la question de l’unité, de façon plus aiguë. Ceci permet à nos organisations de prendre des initiatives unitaires non sectaires et de trouver une force renouvelée pour intervenir et toucher des cercles nouveaux. Mais il n’y a pas à l’ordre du jour de vastes bouleversements sociaux en Europe capitaliste qui permettraient de disposer des bases politiques et sociales pour l’émergence de petits partis révolutionnaires regroupant même quelques dizaines de milliers de membres.
Sur le long terme les recompositions politiques et l’apparition de nouvelles directions passeront dans une large mesure par la combinaison de mouvements sociaux indépendants et de réorganisations dans le mouvement syndical. Nous devons favoriser ce lien et promouvoir le plus possible des relations réciproques, solidaires et complémentaires du mouvement syndical, des luttes d’entreprises et de tous les mouvements sociaux.
Nous suivons le processus réel de différenciation tel qu’il se manifeste concrètement dans chaque pays, en ne rejetant aucune ouverture comme « petite-bourgeoise » ou « bureaucratique », dès lors qu’elle acquiert une influence et une composition de masse. Nous ne l’abordons pas avant tout avec un critère idéologique mais avec le critère de l’effet objectif qu’elle a sur le déroulement de la lutte des classes, sur les différenciations au sein de la classe ouvrière et sur la crise des partis traditionnels.
- Il faut maintenir ou accroître l’effort d’implantation de nos organisations dans les entreprises (industries et services publics). Il faut confirmer l’importance du travail syndical.
La question de la construction d’une opposition dans les syndicats pour la démocratisation de ceux-ci et pour une plate-forme de lutte contre l’austérité est une tâche prioritaire pour nos sections. Mais dans le cadre de la crise actuelle des syndicats, il ne suffit pas de s’opposer à la ligne des bureaucrates. Les courants d’opposition doivent prendre la responsabilité pour la construction et l’organisation du syndicat en tant que tel. L’opposition est vitale pour attirer les couches de plus en plus larges qui se détournent des syndicats, les considérant uniquement comme la propriété de la bureaucratie.
Dans le travail syndical, il est important d’aborder une série de questions politiques, comme les développements en Europe de l’Est. Une tâche spécifique est aussi de gagner des soutiens dans le syndicat pour des tâches de solidarité. Ces dernières augmentent sans cesse à cause de l’intégration capitaliste grandissante et de la nécessité de se battre contre ses conséquences.
- De nouvelles formes d’organisation et de campagne sont nécessaires en direction des couches les plus marginalisées (chômeurs, une partie de la jeunesse et de l’immigration …). Nous posons cette perspective comme une tâche de tout le mouvement ouvrier. Mais déjà aujourd’hui nos organisations doivent s’efforcer de faire des expériences allant dans ce sens.
- L’activité féministe de nos partis doit être renforcée et doit prendre en compte l’apparition de luttes ouvrières à forte composition féminine (une résolution particulière est réalisée sur ces points).
- La construction d’organisations de la jeunesse révolutionnaire — sous des formes appropriées selon les pays — doit demeurer une priorité afin de nous doter des moyens d’intervention spécifique et de recrutement dans tous les mouvements où se retrouvent les jeunes ; afin également de créer les conditions de formation et de renouvellement de génération dans nos rangs. Les directions de sections doivent apporter la plus grande attention à ce travail et assurer la continuité de l’effort en direction de la jeunesse. Une activité continue doit se faire en direction des lycées et facultés, lieux de très forte concentration de jeunes, confrontés aux politiques d’austérité des États.
- La constitution de mouvements larges, unitaires, de mobilisations antifascistes et antiracistes est, dans beaucoup de pays, une tâche urgente et tout à fait centrale, dans lesquelles nos sections peuvent et doivent jouer un rôle décisif.
La guerre du Golfe a ouvert par ailleurs une nouvelle situation. Il s’agit de répondre aux nouveaux enjeux et défis que pose sur le long terme cette nouvelle guerre impérialiste. La constitution et, plus généralement, la participation à des mouvements antiguerre ou antimilitaristes est une tâche prioritaire pour toutes nos organisations. De nouvelles expériences militantes pourront s’y réaliser et favoriser ainsi la politisation de certains secteurs pacifistes.
Nous devons, en respectant les rythmes et les besoins des mouvements de chaque pays, viser à des initiatives unitaires, communes, européennes, sur tous les thèmes de la militarisation.
- Dans plusieurs États, des peuples opprimés luttent pour leur émancipation et la reconnaissance de leurs droits nationaux. Leurs revendications vont de l’usage de leur langue nationale à celle de l’indépendance.
Trois de ces peuples (Irlande, Euskadi et Corse) ont maintenu de fortes mobilisations et mouvements de masse. Les organisations qui les dirigent ont été notamment capables de mener des campagnes politiques et électorales de masse.
Les États actuels ont fait la preuve de leur incapacité à satisfaire les revendications d’émancipation. L’instauration de l’Acte unique européen, en dépit de quelques éventuelles réformes administratives, ne fera qu’accroître les dépendances.
Nous sommes partie prenante de ces luttes et nous les soutenons activement au sein même des États dominants, notamment par une intervention suivie dans le mouvement syndical. Nous défendons sans préalable le droit à l’autodétermination, indépendance incluse. Dans ce cadre, nous défendons les intérêts immédiats des travailleurs ainsi que la perspective d’une solution socialiste à l’ensemble des questions nationales.
La Conférence des nations sans État d’Europe (CONSEU) est une première initiative unitaire pour des activités et des campagnes communes. Nous sommes favorables à la poursuite d’une telle démarche.
Nous devons nous établir une réputation comme défenseurs des nations opprimées, pour que les représentants les plus conséquents de celles-ci se tournent vers nous, nous considérant comme leurs alliés naturels.
18) Le mouvement ouvrier demeure rongé par les préjugés nationaux et par les sectarismes. Le « dialogue social » européen, dans ces conditions, est un leurre et une terrible illusion. Il faut opposer au projet de la bourgeoisie une défense intransigeante des revendications et des acquis. Dans les pays de la CEE et ceux de l’AELE, partis et syndicats ouvriers doivent s’opposer à l’Acte unique et à tout ce projet d’intégration européenne. Le mouvement ouvrier n’a rien à gagner dans la cogestion de ces politiques. Il lui faut d’abord construire un rapport de force sur la base de mobilisations sociales, de coordinations et de solidarités par-delà les frontières.
Il faut élaborer au plus vite un plan de défense du mouvement syndical alors que les restructurations et fusions internationales segmentent de plus en plus les réseaux syndicaux. Il faut sans relâche expliquer les finalités de la politique des gouvernements de la CEE afin d’éduquer les travailleurs et créer les conditions de luttes d’ensemble. Il faut exploiter et étendre toutes les premières expériences de consultation et de coordination entre syndicats au sein des multinationales.
Contre l’Europe capitaliste nous avançons :
a) La nécessité d’un nouvel internationalisme, c’est-à-dire le développement de toutes les formes de solidarité, de coordination et de campagnes qui brisent les isolements nationaux et s’opposent aux projets de la bourgeoisie. Notre démarche sur ce terrain est de partir des revendications quotidiennes dans chaque pays, de démontrer dans la pratique leur convergence. Il faut aider au développement des solidarités au sein des trusts et des branches. Il faut favoriser les rencontres et initiatives des secteurs syndicaux combatifs qui veulent lutter contre la politique d’austérité et contre l’Europe de l’Acte unique. Il faut favoriser les liens et les initiatives européennes de la part des mouvements féministes, antiracistes, pacifistes, antimilitaristes et écologistes ainsi que de tous les mouvements dans la jeunesse.
Nous entreprenons des activités du même type envers les luttes et les mouvements indépendants dans les États de l’Europe orientale, car les luttes nécessaires contre l’Acte unique ne doivent pas aboutir à un cloisonnement des tâches internationalistes. Nous cherchons au contraire à favoriser toutes les convergences possibles entre les mobilisations à l’Est et à l’Ouest. Nous accueillons favorablement toute possibilité de forums de débat et de rencontres entre organisations de gauche d’Europe de l’Est et d’Europe occidentale.
Dans les différents pays il faut opposer au projet de la bourgeoisie un refus radical d’abandonner quelque conquête sociale que ce soit au nom de la concurrence sur le marché européen et mondial. Il faut organiser une résistance permanente à la politique d’austérité et la mettre en échec. Les développements économiques actuels en Europe ne sont pas une justification pour un repli sur les solutions dites nationales voire chauvines. Au contraire, cette situation exige que les revendications expriment des objectifs et des besoins communs (pour les 35 heures, en ce qui concerne le travail de nuit, pour les droits démocratiques, ou l’autodétermination …). Dans les pays les plus retardataires du point de vue des droits sociaux, la gauche peut se battre pour les normes les plus avantageuses déjà acquises ailleurs. Il faut ainsi étendre peu à peu la préoccupation de luttes convergentes dans les différents pays.
b) Une propagande sur l’alternative à opposer à l’Europe des patrons : les États-Unis socialistes d’Europe. Il s’agit pour nous d’une démarche transitoire, d’éducation socialiste, qui s’inscrit dans notre conception de la révolution socialiste mondiale, contre toute exploitation et oppression. Cette propagande socialiste n’aura de chance d’être peu à peu comprise par de nouvelles générations radicalisées que si nous savons sur un grand nombre de sujets partir des revendications immédiates pour ensuite donner un contenu transitoire très concret et détaillé (écologie, éducation, droits nationaux, démocratie directe, égalité entre hommes et femmes, santé, etc.). C’est un moyen de préciser, à partir de l’expérience des luttes, la vision d’une autre société qui s’oppose aux réponses populistes et démagogiques de l’extrême droite.
La IVe Internationale et ses organisations en Europe doivent être à l’avant-garde de toutes ces activités. C’est en entreprenant cela avec audace que nous démontrerons l’utilité de nos organisations et la validité de notre internationalisme. Nous devons améliorer le fonctionnement et les relations entre nos partis afin de créer les meilleures conditions pour cela : collaboration et élaboration par branches, campagnes et initiatives communes, camp de jeunes … Nous favorisons et organisons, selon les cas, des campagnes européennes unitaires et larges ou des initiatives propres à notre mouvement. Ces tâches s’organisent à partir des besoins des sections et en tenant compte des conditions propres à chaque pays.
19) Le processus d’unification allemande sous les auspices et au profit de la RFA constitue un élément nouveau de la situation européenne et des rapports de forces entre les classes. L’absorption de la RDA par la RFA représente une victoire et un renforcement de l’impérialisme allemand. Ceci, combiné à une avancée de l’intégration européenne, aura d’importantes retombées politiques, sociales et idéologiques en Allemagne mais aussi dans toute l’Europe. Par ailleurs, les hiérarchies et rapports de forces politiques, économiques et militaires au sein de la CEE en seront modifiés pour toute une période.
L’unification telle qu’elle s’est réalisée aura pour effet dans un premier temps de développer des formes nouvelles de divisions et d’exclusion dans les rangs ouvriers et d’augmenter la confusion politique.
Il faut faire en sorte que dans ce processus les travailleurs avancent de plus en plus leurs propres exigences face aux appétits capitalistes de la bourgeoisie ouest-allemande. Dans son ensemble, le mouvement ouvrier d’Allemagne et d’Europe doit refuser de faire les frais d’une unification au profit des grands groupes industriels et des banques. Il faut, notamment dans les territoires de l’ancienne RDA, organiser la réaction face au chômage massif, aux atteintes au système de protection sociale, aux réductions des salaires réels, aux droits acquis comme celui de l’avortement. Il faut défendre l’idée de syndicats puissants, démocratiques et indépendants ; dénoncer le bradage des entreprises au profit des capitalistes ouest-allemands ou étrangers. Il faut réclamer l’alignement immédiat des salaires sur le niveau de l’Allemagne occidentale. Il faut enfin refuser de payer l’addition d’une unification au service des grands groupes industriels : contre la baisse des dépenses publiques attribuées à la protection sociale, à l’éducation, etc. ; pour l’arrêt des dépenses militaires.
Il faut entreprendre une dénonciation des pactes militaires, mobiliser pour le départ des troupes étrangères d’Allemagne, pour le retrait des troupes et armements américains d’Europe, pour la dénucléarisation de l’Europe, pour la réduction immédiate des budgets militaires, contre la militarisation et l’embrigadement militaire de la jeunesse, contre le projet de défense européenne. Comme elle a dominé le début des années quatre-vingt, la lutte contre le militarisme peut devenir en Europe occidentale l’une des batailles clés des années quatre-vingt-dix.
20) Les débats politiques qui vont se poursuivre à l’Est vont se faire autour de grandes questions comme la réforme économique, les orientations syndicales, la gestion des entreprises, la démilitarisation, les problèmes écologiques, la libre expression politique et parfois des questions nationales et régionales. Cela doit nous servir à démontrer que de telles questions sont aussi à l’ordre du jour dans les pays de l’Europe de l’Ouest pour la protection sociale, les droits syndicaux, l’arrêt des dépenses militaires, le droit aux référendums locaux d’initiatives populaires sur des points comme la protection de l’environnement, sur le droit à l’autodétermination, etc.
Les orientations en faveur du marché et des privatisations sont appliquées largement en Europe de l’Est et divisent dans un premier temps les travailleurs, en satisfaisant l’attente d’une partie d’entre eux en matière de consommation et de revenus. Mais elles font surgir de nouveaux mécontentements dans ces pays peu ou pas habitués au chômage et aux forts écarts de salaires. Le bradage des industries nationales aux investisseurs occidentaux ou le démantèlement des entreprises décrétées non rentables, l’inflation, les politiques des multinationales, du FMI, de la BM et de la CEE, les attaques contre la sécurité sociale, l’apparition de nouveaux riches soulèvent parfois la réprobation. Avant même de voir se développer un début de classe capitaliste, les tenants du marché seront confrontés à une forte pression impérialiste, parfaitement contradictoire avec leur profession de foi nationaliste et populiste.
Sur toutes ces questions il est d’une grande importance que nos organisations en Europe capitaliste jouent un rôle central d’information et de propagande et se montrent capables d’organiser la solidarité militante avec ceux qui résistent. Cela doit faire partie de l’activité normale de nos sections européennes dans le nouveau contexte continental.
21) Malgré les problèmes tactiques spécifiques de construction de nos organisations, nous sommes confrontés à des problèmes qui ne peuvent pas être substantiellement résolus sans une réflexion sur l’ensemble des changements en Europe, et par conséquent sans un cadre d’élaboration collectif européen. Ceci concerne, entre autres, le travail antimilitariste, notre orientation au moment des élections européennes, la solidarité envers la résistance sociale à l’Est contre les mesures pro-impérialistes et les mécanismes de marché, les activités des mouvements sociaux (féministes, écologistes, antiracistes, mouvements de la jeunesse, etc.) ou encore les transformations dans les mouvements syndicaux, les nouvelles formes de luttes ouvrières.
Pour aborder ces problèmes il faut, dans la mesure de nos moyens, favoriser des réunions entre camarades travaillant dans une même branche ou sur un même type d’activité de masse. Mais il faut surtout disposer d’un système stable de collaboration, de dialogue et de réflexion entre les directions des sections. Il faut au moins une réunion par an de délégations de bureaux politiques permettant des échanges d’expérience mais aussi un travail d’élaboration et la préparation d’activités communes. Nous visons ainsi, à terme, la constitution d’un réseau de cadres capables d’assurer les activités de plus en plus vastes qu’il faudra prendre dans le cadre européen.