L’apport du Xe congrès mondial

Le 10e Congrès mondial de la IVe Internationale (4e depuis la réunification) a reflété la croissance continue et accélérée de notre mouvement depuis 1968. Tant par le nombre de pays et d’organisations représentés que par le nombre de militants de ces organisations, tant par la diffusion de leur presse que par leur insertion dans les luttes de masse et leur implantation dans la classe ouvrière, la IVe Internationale représente aujourd’hui une force dépassant de loin ce qu’elle était lors de son congrès précédent, pour ne pas dire lors du congrès de réunification de 63. Si ce rythme de croissance devait se poursuivre, nos forces pourront avoir décuplé en l’espace d’une décennie lors du 11e Congrès mondial.

Il ne s’agit pas simplement d’une croissance numérique. Il y a une inter-relation dialectique évidente entre la montée des luttes de masse — avant tout celles du prolétariat — et le développement de l’organisation qui traduit, à l’échelle mondiale, les intérêts historiques de la classe ouvrière de la manière la plus lucide et la plus résolue. Si le programme léniniste de la IVe Internationale est l’expression concentrée de la conscience de classe du prolétariat à son niveau le plus élevé, l’adhésion à ce programme d’un nombre croissant de travailleurs exprime une élévation de la conscience de classe qui n’est pas seulement le résultat de l’activité accrue des révolutionnaires, mais aussi le produit de l’expérience et des enseignements de la lutte de classe courante.

Pour que cette expérience puisse être assimilée par un nombre qualitativement plus large de travailleurs, pour qu’ils prennent conscience de l’ensemble des enseignements qui se dégagent des luttes courantes, il faut par ailleurs une forme d’activité des révolutionnaires qui dépasse le stade de la simple propagande verbale et littéraire, accompagnée d’une participation active aux luttes en tant que bons militants de la classe. Il faut que l’organisation révolutionnaire soit capable de présenter des solutions aux préoccupations des masses, et des formes d’action pour les réaliser qui stimulent cette élévation de la conscience d’une avant-garde plus large que ceux qui arrivent individuellement à des conclusions révolutionnaires. Et il faut également que l’organisation révolutionnaire apparaisse déjà ponctuellement, lors de certaines luttes, de certaines manifestations, de certaines grèves, comme capable de prendre les initiatives dans l’action nécessaires pour diriger les masses vers des succès dans ces actions. La IVe Internationale ne peut pas encore le faire globalement car, dans aucun pays, elle n’est encore composée de partis révolutionnaires de masse. Mais elle doit s’efforcer de le faire déjà ponctuellement dans plusieurs pays. Sans une transcroissance vers la réalisation de telles initiatives dans l’action, aucune organisation révolutionnaire ne peut gagner la crédibilité nécessaire devant de larges masses pour être considérée comme une véritable direction de rechange par rapport aux directions bureaucratiques et traditionnelles du mouvement ouvrier. Sans conquérir ce statut de direction de rechange, reconnue comme telle par un secteur important (fût-il d’abord d’avant-garde) du prolétariat et des masses laborieuses, aucune organisation ne peut devenir un parti révolutionnaire de masse.

Le 9e Congrès de la IVe Internationale avait commencé cette œuvre de transcroissance. Le 10e Congrès mondial l’a poursuivie avec vigueur. Cette transcroissance se place dans la logique du programme de transition de la IVe Internationale, dans la défense intransigeante des bases programmatiques du marxisme révolutionnaire, du léninisme de notre époque. Elle exprime la compréhension du fait que si la propagande et l’agitation pour le programme et sa traduction à la lumière des besoins courants des masses sont indispensables à la conquête des masses, elles ne suffisent pas pour réaliser cette tâche. L’intervention adéquate dans les luttes, la création d’un pôle d’attraction pour les militants d’avant-garde les plus conscients, et à cette fin la capacité de prendre des initiatives dans l’action, sont également des conditions indispensables pour arriver à cette fin.

La nouvelle montée de la révolution mondiale à partir de mai 68 et notamment le poids beaucoup plus grand du prolétariat au sein de cette montée, à l’échelle mondiale, constituent un des éléments principaux de l’analyse politique de la IVe Internationale et des progrès réalisés dans la construction de partis révolutionnaires.

Certes, cette montée n’est ni rectiligne, ni universelle. Les documents du 10e Congrès mondial qui en rendent compte évitent tout triomphalisme. Ils enregistrent les défaites lourdes de conséquences subies par la révolution en Amérique latine, dont celle du Chili est la plus tragique, et cherchent à en démonter le mécanisme. Ils mettent l’accent sur le recul de la révolution arabe que reflètent les revers — temporaires, nous l’espérons fermement — de la résistance palestinienne. Mais ils indiquent qu’à l’échelle mondiale, la montée impétueuse des luttes ouvrières en Europe capitaliste, le renforcement du mouvement ouvrier au Japon, la poursuite de la révolution indochinoise et ses « retombées » de plus en plus nettes dans d’autres pays du sud-est asiatique, les progrès de la révolution dans les colonies portugaises en Afrique, le réveil du prolétariat noir en Afrique du Sud, la combativité intacte et la radicalisation progressive du prolétariat argentin, continuent à stimuler à l’échelle mondiale une dynamique favorable à la révolution, dont les progrès sont en partie aussi l’expression de causes objectives, de contradictions de plus en plus explosives au sein de l’économie et de la politique de la bourgeoisie.

Par ailleurs, l’apparition d’une avant-garde large échappant au contrôle des directions bureaucratiques traditionnelles du mouvement ouvrier constitue l’autre fait capital qui explique la croissance de la IVe Internationale depuis 1968. On a pu penser que cette avant-garde était surtout « jeune », voire « étudiante » ou même « petite-bourgeoise », selon la vue étriquée de certains. Les événements confirment chaque jour davantage qu’il s’agit d’un phénomène beaucoup plus complexe, où conflue en dernière analyse l’ensemble des changements survenus à l’échelle mondiale au cours des 25 dernières années.

Aujourd’hui, il apparaît évident que cette avant-garde est de plus en plus composée de travailleurs, de salariés, et non d’éléments venus de la jeunesse scolarisée ; que les jeunes ouvriers et employés reproduisent à quelques années de distance les motivations et des réflexes que les étudiants avaient simplement été capables d’articuler plus tôt, en fonction de leur situation particulière ; que des secteurs entiers de la classe ouvrière adulte deviennent perméables à des courants identiques.

L’apparition de cette nouvelle avant-garde n’est, en d’autres termes, qu’un reflet, au niveau de la conscience, d’une crise sociale globale — la crise de déclin et d’agonie du système capitaliste. Les bureaucraties qui dirigent les organisations traditionnelles du mouvement ouvrier ne sont plus capables de restreindre, comme par le passé, cette prise de conscience à la seule avant-garde révolutionnaire organisée en tant que telle. Mais cette avant-garde organisée est encore trop faible pour attirer immédiatement l’ensemble de l’avant-garde large autour de ses propres organisations. De là le phénomène d’une avant-garde large déjà disponible pour un nombre croissant d’actions échappant au contrôle des bureaucraties staliniennes, réformistes ou syndicales, mais pas encore prête dans son ensemble à adhérer aux organisations de la IVe Internationale.

L’attitude à adopter à l’égard de cette avant-garde est au centre des débats qui ont marqué la préparation du 10e Congrès mondial. La IVe Internationale rejette la tentation centriste qui consiste à chercher à « rassembler » l’avant-garde large sur le plus petit dénominateur commun, à s’adapter de manière impressionniste et suiviste à ses « modes » fluctuants, à jeter par-dessus bord des acquis programmatiques, quels qu’ils soient, dans le simple but d’accroître le nombre de ses adhérents. L’expérience confirme et confirmera toujours de nouveau l’inefficacité et la faillite, non seulement politiques, mais encore à la longue organisationnelles, du centrisme. Elle rejette de même l’échappatoire sectaire qui consiste à inviter gentiment l’avant-garde large — composée dans de nombreux pays de 10, de 20 ou de 50 fois plus de participants que le nombre des adhérents à nos sections — à venir nous rejoindre, « puisque » nous sommes la nouvelle direction du prolétariat mondial… Elle comprend parfaitement que les directions auto-proclamées ne le restent que pour elles-mêmes, que l’histoire passe et passera constamment à côté d’elles. La tâche réelle est celle de conquérir l’hégémonie au sein de cette avant-garde large, de démontrer par notre pratique dans les luttes des classes et dans les luttes de masse à la fois notre supériorité programmatique et politique, notre capacité à diriger des actions de masse et notre profonde volonté unitaire qui ne subordonne jamais les intérêts de la classe dans son ensemble, à des calculs étroits et myopes d’intérêts ou de chapelle.

Il s’agit, en d’autres termes, de lutter pour être reconnue comme direction de rechange, d’abord par des secteurs de l’avant-garde large, ensuite par des secteurs de plus en plus larges de la classe elle-même, ce qui est tout autre chose que de se présenter comme telle de manière ultimatiste.

Les documents du 10e Congrès mondial traduisent ces lignes de force de l’analyse d’ensemble de nos tâches en analyses concrètes, notamment concernant un certain nombre de problèmes avec lesquels sont aujourd’hui confrontés le mouvement de masse en Europe capitaliste, la révolution latino-américaine, le mouvement oppositionnel anti-bureaucratique dans les États ouvriers bureaucratisés, la révolution arabe. Cette élaboration n’est pas « achevée ». Elle se poursuit, enrichie constamment par l’apport de l’expérience d’un mouvement qui s’insère de plus en plus profondément dans les luttes, enrichie également par la dialectique du débat politique interne qui se poursuit au sein de la IVe Internationale.

Dans la période préparatoire au 10e Congrès mondial, la IVe Internationale a connu un tel débat international d’une ampleur, d’une intensité et d’un caractère démocratique sans précédent dans l’histoire du mouvement communiste depuis un demi-siècle. Plus de 150 articles de discussion ont été diffusés à tous les membres, dans pratiquement tous les pays, à l’exception de ceux où les conditions ultra-clandestines de la vie de l’organisation révolutionnaire ont entraîné quelques restrictions à l’ampleur du débat. Ces articles, thèses, résolutions et contre-résolutions ont été démocratiquement discutés à la base, dans les cellules, les sections locales, les congrès régionaux et nationaux des sections. Des tendances et des fractions, nationales et internationales se sont constituées. Les délégués au congrès mondial ont été élus par un scrutin qui respecte scrupuleusement les rapports de force des tendances, assurant la représentation de minorités même fort réduites. Le Congrès mondial a débattu de toutes les questions politiques controversées, donnant la parole à des dizaines et des dizaines de délégués, permettant l’expression de toutes les divergences. Puis il s’est prononcé, a voté majorité contre minorité les documents contenus dans cette revue et a élu une direction internationale en fonction de ce vote, assurant en même temps une large représentation à toutes les minorités en son sein. Nous reproduisons également dans cette revue quelques documents de la principale tendance minoritaire. Ces votes et cette direction ont été reconnus par tous les délégués à l’unanimité, comme a été confirmée à l’unanimité la validité des statuts et donc du cadre organisationnel fondé sur le centralisme démocratique de la IVe Internationale.

Aucune autre organisation internationale (pour autant qu’elle existe), aucun autre courant du mouvement ouvrier organisé n’est aujourd’hui capable de garantir ainsi la liberté de discussion interne la plus large à l’échelle mondiale, le droit d’organiser des tendances et le maintien simultané de l’unité du cadre organisationnel et du respect des règles du centralisme démocratique. Les années de « traversée du désert » pendant lesquelles le mouvement trotskyste était faible et isolé, mais pendant lesquelles il s’est accroché obstinément à l’acquis programmatique et organisationnel du léninisme, portent aujourd’hui leurs fruits.

Nos cadres, éduqués à l’échelle mondiale sur la base du même programme et des mêmes principes d’organisation, sont capables d’assumer un débat démocratique et discipliné qui sauvegarde l’unité et accroît l’efficacité de l’organisation. Ils sont de même capables d’assumer les tâches d’élaboration, d’intervention et de direction qui sont de plus en plus celles qu’ils auront à résoudre au sein du mouvement de masse. C’est une garantie supplémentaire de notre croissance, de nos succès futurs et de notre victoire finale, la victoire de la révolution socialiste mondiale.

Quatrième Internationale

Τέταρτη Διεθνής