Crise politique et perspectives révolutionnaires en Argentine

Adoptée par le congrès

1. Crise historique du système

1) L’Argentine est bouleversée par une crise économique, sociale et politique qui, au delà de vicissitudes conjoncturelles multiples, se prolonge depuis deux décennies et, pour certains aspects, remonte jusqu’aux années 30.

Dans le cadre d’un régime capitaliste qui, à cause de l’emprise de l’impérialisme, n’avait connu qu’un développement distordu et précaire, le péronisme représenta pour la bourgeoisie industrielle la formule politique la plus adéquate. En effet, le régime du général Peron permit un renforcement important du capital indigène par rapport aussi bien aux classes conservatrices traditionnelles qu’au capital étranger. Par une technique bonapartiste poussée, il réussit à établir un équilibre relatif entre la bourgeoisie et les classes exploitées, équilibre qui tout en garantissant, en dernière analyse, le fonctionnement le plus efficace du système dans le contexte donné, assura des avantages réels à la classe ouvrière et à d’autres couches populaires. Par le soutien des masses, Péron put provoquer cette restructuration sociale et politique qui permit d’exploiter les conditions exceptionnelles créées par la situation internationale à l’époque. Mais pour gagner ce soutien, il fut obligé de faire des concessions à la classe ouvrière mobilisée qui arracha les conquêtes les plus importantes de son histoire (généralisation de l’organisation syndicale, commissions internes, droits dans les entreprises, lois sociales, amélioration sensible du niveau de vie, etc…).

C’est justement cette réalité qui explique pourquoi le péronisme peut apparaît encore maintenant à des couches bourgeoises comme une solution viable à court et à moyen terme et un espoir de changement social et politique radical à des secteurs très larges des masses populaires.

Le succès de la formule péroniste était strictement conditionné par la situation existante pendant la seconde guerre mondiale, par les nécessités économiques impérieuses des pays capitalistes européens dans leur phase de reconstruction immédiatement après la guerre et, dans une moindre mesure, par le boom économique lié à la guerre de Corée. Dès que cette situation change, dès que le marché mondial n’est plus assoiffé de certains produits agricoles et que la concurrence capitaliste se déclenche de nouveau, l’équilibre socio-économique argentin se brise et une crise grave se dessine. Depuis le commencement des années 50, Péron doit s’orienter vers une « rationalisation » et vers une recherche de capitaux impérialistes. C’est une telle politique qui provoque des tensions sérieuses entre son régime et des secteurs de la classe ouvrière.

2) La chute de Péron, résultat de facteurs multiples et contradictoires, ouvre une étape d’instabilité prolongée. Les bases objectives du régime bonapartiste qui avait assuré un soutien populaire à la politique du capitalisme industriel, n’existent plus et les classes dominantes ne réussissent à exprimer une formule nouvelle tant soit peu stable. La bourgeoisie industrielle est secouée profondément par la crise, est incapable d’esquisser des solutions et doit affronter une bataille serrée avec la classe ouvrière qui se trouve sur la défensive, mais pendant les cinq années postérieures au renversement de Péron est en condition de se battre avec une vigueur extrême. L’armée commence à apparaître comme le garant du maintien et du fonctionnement du système, mais elle subit à son tour des conditionnements sociaux et politiques différents, n’exprime pas une stratégie commune, hésite à se charger directement de la gestion du pouvoir, et se divise dans des tendances opposées.

Le régime de Frondizi est une tentative, somme toute éphémère, d’imposer de nouveau l’hégémonie de la bourgeoisie industrielle sur la base d’un soutien de la petite bourgeoisie radicalisée et des couches du prolétariat, fidèles aux consignes péronistes. Le frondizisme tombe parce que d’une part, il entre rapidement en conflit ouvert avec les masses, et d’autre part, il ne réussit pas à surmonter l’impasse économique et il nourrit ainsi la riposte des secteurs les plus conservateurs des classes dominantes.

La bourgeoisie industrielle démontre sa faiblesse sociale et politique intrinsèque et elle doit s’en remettre à certains secteurs de l’armée jusqu’à l’implantation — aussi éphémère que celle de Frondizi — du régime de Ilia, qui exprime plus directement les intérêts de la bourgeoisie rurale et des couches de la petite bourgeoisie rurale et urbaine. Le seul succès que la classe dominante enregistre, c’est qu’à partir de 1959-60 la classe ouvrière, durement frappée par le chômage et la baisse du niveau de vie, perd progressivement son dynamisme et sa combativité, et entre dans une étape de stagnation et de démoralisation relative, n’étant en condition, en général, que de mener des batailles partielles et essentiellement défensives.

Le régime d’Ongania qui s’installe en juin 1966, ramène l’armée au premier plan dans un contexte relativement plus favorable à un effort de stabilisation. Le nouveau régime bonapartiste a comme but essentiel cette rationalisation et modernisation de l’économie qui correspond avant tout aux intérêts des secteurs capitalistes les plus « modernes » liés plus ou moins directement à l’impérialisme. En plus de la passivité relative des larges masses, la neutralité ou même le préjugé favorable de la majorité de la bureaucratie syndicale et l’attitude pour le moins équivoque, pendant toute une période, du mouvement péroniste, facilitent considérablement la tâche du nouveau gouvernement. Les mesures restrictives concernant la production de l’industrie sucrière dans le Nord, les tentatives de restructuration des chemins de fer et de la réorganisation des ports, l’introduction d’un contrôle plus rigoureux sur les universités, indiquent clairement la politique de la dictature et sont à l’origine des conflits sociaux et politiques de l’époque.

Le bonapartisme d’Ongania — qui opérait dans un contexte tout à fait différent du contexte du bonapartisme péroniste — ne pouvait que favoriser les intérêts d’une minorité très restreinte. Si Ongania a réussi à relancer partiellement l’économie et à réduire sensiblement le taux d’inflation, cela était réalisé par une paupérisation accrue non seulement du prolétariat, mais aussi de larges couches de la petite bourgeoisie.

3) Mai 1969 marque un tournant radical. À Rosario, Cordoba, Tucuman, les masses se mobilisent dans les mouvements les plus grandioses que l’Argentine ait jamais connu : le cordobazo est une épreuve de force majeure des ouvriers et des étudiants avec la dictature militaire. C’est l’éclatement d’une nouvelle étape de montée impétueuse qui détermine une situation pré-révolutionnaire, en brisant les équilibres imposés après 1966, et s’exprime notamment par des mobilisations explosives, répétées, aussi bien dans des épicentres traditionnels du mouvement ouvrier que dans des villes moins radicalisées par des luttes très dures dans des secteurs ouvriers d’avant-garde et dans des grèves générales qui en nombre de participants, dépassent tous les antécédents en Argentine et en Amérique latine (novembre 1970 et septembre 1971). Dans ce contexte, la lutte de classes commence à déboucher sur la lutte armée et la guerilla urbaine se développe dans tous les centres importants du pays.

La bourgeoisie se trouvait donc dans la nécessité de réexaminer toute son orientation. Pour la classe ouvrière la question se posait de savoir comment il fallait exploiter dans le cadre d’une stratégie anti-impérialiste et anti-capitaliste globale la nouvelle crise pré-révolutionnaire et les nouveaux déséquilibres déchirants du système.

4) La classe dominante et les contradictions du néo-péronisme devaient faire face à la montée puissante du mouvement de masse et aux initiatives audacieuses des organisations de la lutte armée sans une direction politique tant soit peu solide et homogène et dans une situation économique caractérisée par une conjoncture défavorable et par une reprise de l’inflation à des taux élevés. Elle s’efforça d’utiliser alternativement, par une technique sommaire, la répression la plus brutale et la séduction démagogique populiste et libéralisante. Mais elle ne réussit pas à bloquer les mobilisations périodiques des masses, la radicalisation de couches larges de la petite-bourgeoisie, la revitalisation du mouvement étudiant ni à briser les organisations de la lutte armée.

C’est dans un tel contexte que Lanusse adopta la politique du GAN (Gran Acuerdo Nacional) qui déboucha sur les élections du mois de mars 1973. En fait, une solution impliquant un durcissement de la répression avec l’adoption d’une solution réactionnaire à la brésilienne comportait des risques trop grands. Dans une situation où se succédaient des puissantes mobilisations des masses et existaient des organisations armées déjà dotées d’une expérience riche, un coup gorilla aurait pu avoir l’effet d’un boomerang, en faisant précipiter une guerre civile à l’issue incertaine.

Le GAN, en acceptant une réintégration dans la vie politique officielle, avait comme but d’établir un accord entre le péronisme et d’autres courants politiques traditionnels (dont en premier lieu les radicaux), d’introduire un cadre constitutionnel basé sur ce compromis et sur une collaboration étroite avec la bureaucratie syndicale, d’assurer aux militaires des positions de contrôle essentielles. Par cette opération on espérait pouvoir isoler et écraser les avant-gardes et notamment les avant-gardes armées.

2. La classe ouvrière, force motrice de la révolution

5) La classe ouvrière, force motrice fondamentale de la révolution, a accumulé pendant les dernières trente années une expérience extrêmement riche. Elle a été protagoniste d’une gamme extraordinairement ample de luttes revendicatives allant du conflit syndical normal aux occupations d’usines et séquestration d’otages, de grèves générales de nature politique, de grandes mobilisations et d’explosions subites semi-insurrectionnelles, de dures batailles défensives, d’initiatives de lutte armée embryonnaire allant du sabotage le plus élémentaire aux formes les plus audacieuses de guerilla urbaine. Elle a construit des syndicats puissants qui, malgré leur genèse et l’idéologie qu’ils adoptèrent, sont apparus à la conscience des masses les plus larges comme des instruments valables de la lutte de classes et dans certaines périodes, ont accompli la tâche de défendre les intérêts immédiats et les droits élémentaires des travailleurs. Elle représente une force sociale relativement homogène avec un poids spécifique énorme dans la vie politique du pays : sa mobilisation, ensemble avec les salariés des transports et des services, est par elle-même en condition de paralyser toute activité comme à plusieurs reprises l’ont démontré les grèves générales les plus significatives.

La contradiction du mouvement ouvrier argentin réside dans le fait que le prolétariat a atteint un niveau élevé d’organisation et réalisé ses mobilisations politiques les plus décisives sous l’hégémonie du péronisme, dont la direction exprimait les intérêts de la bourgeoisie industrielle.

Dès le commencement des années 60 des changements importants ont commencé à se produire. Du point de vue structurel, c’était la classe ouvrière des grandes villes de l’intérieur, intégrée dans les secteurs industriels modernes, qui acquérait un poids spécifique de plus en plus grand. Du point de vue politique, les mobilisations avaient leur épicentre d’abord dans les régions de Tucuman, avec une bataille menée avec une très grande combativité, mais stratégiquement défensive et donc condamnée à s’essouffler, ensuite surtout à Cordoba qui devenait incontestablement le point névralgique de l’affrontement social et politique.

Cela allait de pair avec l’émergence de couches ouvrières jeunes qui n’avaient pas subi l’impact négatif de la stagnation et de la démoralisation. Des avant-gardes larges mûrissaient politiquement sous l’influence de la révolution cubaine et des luttes armées animées par le castrisme dans plusieurs pays d’Amérique latine. La crise du mouvement communiste international et le conflit sino-soviétique avaient aussi des répercussions dans les milieux du PC. Ainsi dans les mouvements de Cordoba et de Rosario de 1969 un rôle important revenait à des ouvriers très combattifs qui n’étaient pas encadrés dans le mouvement ouvrier traditionnel. Ainsi une différenciation de plus en plus nette se produisait dans les syndicats par des manifestations d’une portée inégale, mais allait généralement dans le même sens : radicalisation accentuée de directions régionales, formation de la CGTA, formation de tendance anti-bureaucratiques, formation de syndicats d’entreprise exprimant la pression d’en bas et les aspirations révolutionnaires des couches ouvrières d’avant-garde politiques qui décidaient de rompre avec les pratiques routinières, de riposter à la violence des appareils de la répression, posaient dans une perspective à court terme les problèmes de la lutte armée et commençaient à opérer sur ce terrain. L’exemple des Tupamaros d’Uruguay était un stimulant supplémentaire.

Il serait erroné d’en tirer la conclusion que l’influence politique et idéologique du péronisme n’est qu’une survivance du passé. Mais les liens entre le péronisme et des couches ouvrières larges sont devenus beaucoup moins solides que dans le passé et l’adhésion au justicialisme beaucoup plus critique. Il existe, ensuite, des couches importantes qui ont rompu avec le péronisme et notamment dans des épicentres décisifs comme les grandes usines de Cordoba l’hégémonie a échappé aux bureaucrates péronistes même sur le plan syndical. Tout cela revient à dire que le péronisme n’exerce plus son contrôle sur l’avant-garde ouvrière.

La classe ouvrière argentine a été donc et reste l’épine dorsale des mobilisations révolutionnaires et son rôle sera décisif dans les batailles qui s’approchent. Sa faiblesse réside encore fondamentalement, dans l’absence d’une organisation qui exprime à l’échelle nationale une politique indépendante de toute direction ou tendance bourgeoise et petite-bourgeoise, dans l’absence d’une direction révolutionnaire capable de préciser les lignes stratégiques d’une lutte pour le renversement du pouvoir et de les traduire dans la pratique. Mais des forces ont mûri qui comprennent la nécessité d’une lutte en même temps anti-impérialiste et anti-capitaliste, et la nécessité d’avoir une stratégie globale de lutte armée pour le pouvoir.

6) La paysannerie ne représente pas une force importante et son poids socio-économique tend à diminuer ultérieurement. Les révolutionnaires argentins n’ont pas développé, dans les dernières années non plus, une analyse d’ensemble des structures agraires, ce qui n’a pas été sans conséquence quant à l’élaboration politique. Il est incontestable en tout cas, que les paysans pauvres, notamment dans certaines régions du Nord où ils sont liés étroitement aux ouvriers, doivent être considérés comme des alliés du prolétariat. Leur mobilisation aussi bien dans les batailles politiques que dans la lutte armée est un impératif que les révolutionnaires ne sauraient sous-estimer sous prétexte de la composition sociale spécifique du pays et du poids écrasant des salariés dans l’économie urbaine.

Un rôle considérable sera joué par la petite-bourgeoisie. Dans les années 40 cette couche sociale fut dans une large mesure la base des mouvements et des organisations anti-péronistes se plaçant objectivement sur un terrain de conservatisme, sinon carrément réactionnaire. Le déclin économique qui a aussi frappé ces couches, parfois moins en condition de se défendre que la classe ouvrière, le renforcement de secteurs monopolistiques, la suppression progressive de toute liberté et de tout droit démocratique par les dictatures militaires, les répercussions de la révolution cubaine et de la situation d’autres pays du continent ont provoqué leur radicalisation croissante, de même que la radicalisation de ces couches dites marginales qui se classent entre le prolétariat le plus pauvre et la petite-bourgeoisie la plus misérable. Ce sont ces phénomènes qui expliquent le rôle joué par des éléments petits-bourgeois dans les luttes des dernières années et même dans les organisations de la lutte armée et l’influence gagnée par le péronisme dans ces couches sociales.

Le mouvement étudiant lui-même — qui en tant que tel ne saurait être caractérisé comme petit-bourgeois — a reflété et exprime dans une large mesure cette radicalisation. La portée de l’alliance de la classe ouvrière avec cette petite-bourgeoisie radicalisée et les étudiants a été démontrée notamment aussi bien par la participation de couches petites-bourgeoises aux grandes mobilisations de 1970-72 que par les liaisons établies entre les ouvriers et les étudiants lors des explosions révolutionnaires de 1969. Il est évident d’ailleurs que l’attitude favorable de la petite-bourgeoisie a facilité considérablement le déroulement de la guerilla dans les grandes concentrations urbaines.

3. Révolution permanente, lutte armée et mouvement de masses

7) Dans une situation de crise structurelle et de tensions révolutionnaires telle qu’elle existe en Argentine, le problème du pouvoir — du renversement du système capitaliste et de l’instauration d’un État ouvrier — est objectivement posé. Mais aucune solution positive n’est possible sans une stratégie de pouvoir qui inclue une orientation de lutte armée et sans l’intervention d’un parti révolutionnaire qui applique cette stratégie.

L’orientation fondamentale dans la lutte découle, tout d’abord, de la nature de la révolution argentine. Les marxistes révolutionnaires rejettent plus que jamais, toute conception basée sur l’hypothèse d’une étape démocratique, qui prépare une deuxième étape, socialiste. Ils réaffirment la conception d’une révolution permanente à savoir une dynamique anti-capitaliste et socialiste du processus révolutionnaire qui se déroule. Toutes les expériences des dernières 30 années — aussi bien en Argentine que dans d’autres pays d’Amérique latine — démontrent qu’une révolution qui s’arrête au palier « démocratique », « anti-oligarchique » et « anti-impérialiste » et ne vise plus le système capitaliste en tant que tel, débouche inévitablement sur une impasse, est rejetée en arrière et s’achève par une défaite. Dans les pays où les tâches démocratiques subsistent — en Argentine elles subsistent moins que dans la quasi totalité des pays du continent — ces tâches ne peuvent être accomplies que dans le cadre d’une dynamique de révolution permanente et sous l’hégémonie du prolétariat.

Il en découle qu’il faut rejeter toute perspective d’alliance avec la bourgeoisie dite nationale ou avec des secteurs soi-disant progressistes de celle-ci. Le mouvement ouvrier et révolutionnaire ne doit pas, naturellement, renoncer à exploiter les avantages tactiques que lui offrent les contradictions de l’adversaire, et par exemple, dans le cas d’une dictature réactionnaire la participation éventuelle à la bataille d’opposition d’organisations ou mouvements bourgeois.

Mais cela n’implique aucunement qu’un rôle d’allié dans une perspective révolutionnaire puisse être attribué à des couches ou à des formations politiques de la bourgeoisie. Toute hésitation ou doute en la matière reviendrait, en dernière analyse, à une remise en question de la conception de la révolution permanente. Puisque la dynamique révolutionnaire tend à briser non seulement le cadre du système capitaliste en tant que tel, l’affrontement avec la bourgeoisie est inévitable et il faut s’armer dans une telle perspective. La critique des révolutionnaires aux conceptions de l’Unidad Popular chilienne et du Frente Amplio uruguayien, ne vise pas seulement la méthode de la « voie démocratique », mais aussi et surtout la nature d’une stratégie politique impliquant l’application du maintien des mécanismes essentiels — économiques et politiques — du système et, sur cette base, l’alliance ou le compromis avec la bourgeoisie ou des secteurs importants de la bourgeoisie.

8) L’orientation de lutte armée, dont le IXe Congrès ne pouvait qu’esquisser les lignes très générales, s’est posée en Argentine dans un contexte où une situation pré-révolutionnaire se développait, la lutte de classes atteignait le stade des affrontements armés et des formes embryonnaires de guerre civile se précisaient. Par ailleurs, la bourgeoisie n’avait pas épuisé toutes les marges de manœuvres, l’impérialisme et les bourgeoisies d’autres pays du continent étaient prêts à s’engager politiquement et, en dernière analyse, même militairement pour éviter la naissance d’un deuxième État ouvrier en Amérique latine. Il n’existait pas de parti révolutionnaire avec une influence décisive sur les masses en condition d’exploiter à court terme, dans une perspective de lutte pour le pouvoir, les explosions sociales qui se produisaient et se préparaient. C’est dans un tel cadre que les marxistes révolutionnaires ont affirmé que le déclenchement de la lutte armée est une tâche spécifique de l’avant-garde, qui doit en prendre l’initiative, tout en mettant l’accent dès le début sur ces formes de lutte armée qui permettent d’établir ou de renforcer les liens avec des couches importantes des masses. Ils ont esquissé en même temps la perspective d’une lutte armée se développant avec des hauts et des bas et des variantes multiples, pour une période prolongée.

Surtout à partir du tournant de 1969, il était impératif de préparer à court terme la lutte armée. Les marxistes révolutionnaires l’ont souligné en toute clarté, réaffirmant la nécessité d’éviter aussi bien toute déviation foquiste ou insurrectionnaliste spontanéiste qu’un isolement des organisations de la lutte armée par rapport aux masses.

En même temps, il était nécessaire d’intervenir dans le mouvement des masses en exploitant toute possibilité légale ou semi-légale et utilisant tous les instruments que les masses considèrent traditionnellement valables ou qui surgissent normalement au cours des mobilisations à des étapes de conflits sociaux aigüs et dans des situations pré-révolutionnaires. Plus concrètement, cela impliquait une activité dans les syndicats, un combat opiniâtre contre la bureaucratie pourrie, des initiatives pour stimuler la polarisation et la maturation de couches d’avant-garde ouvrière sur des plate-formes correspondant effectivement aux nécessités des luttes et de leur généralisation dans le cadre de la bataille politique contre la dictature. Cela impliquait aussi une activité systématique pour soutenir et propulser la formation d’organismes démocratiques de base, qui sont le produit du besoin qu’éprouvent notamment les couches ouvrières les plus dynamiques de ne pas rester engagés dans le fonctionnement routinier des structures bureaucratisées, d’exprimer d’une façon plus immédiate et plus efficace leurs aspirations, de faire peser davantage leur volonté d’offrir une base unitaire de lutte plus ample.

4. Le retour du péronisme au gouvernement

9) Les résultats des élections de mars 1973, malgré leur nature frauduleuse, ont exprimé un rejet massif de la dictature militaire. Le manque d’une alternative révolutionnaire a fait que les masses se sont exprimées au travers des élections et en faveur du péronisme, ceci apparaissant comme les formules politiques les plus crédibles. Ainsi, on a vu également l’adhésion de masses que le péronisme conserve, renforcé par l’appui de secteurs jeunes radicalisés qui donnèrent le ton à sa campagne électorale.

La venue de Campora à la présidence, le 25 mai, a été marquée par des événements dramatiques, révélateurs de la profondeur de la crise politique. Sous la pression des masses, qui se mobilisaient vigoureusement — avec la participation active des organisations armées — les chefs les plus représentatifs de la dictature ont quitté la scène, sans pouvoir camoufler la défaite partielle que représentait leur retour dans les casernes. Les prisonniers politiques étaient libérés immédiatement sans aucune discrimination ; Allende et Dorticos étaient acclamés, tandis que Rogers se voyait obligé à rester en coulisse.

Le changement de direction effectué par la bourgeoisie au moyen de l’instauration d’un nouveau régime péroniste et le retour à la démocratie parlementaire s’annonçait, dès le début, plein de périls.

10) Une fois abandonnée la phraséologie démagogique utilisée durant la période pré-électorale, le projet de Péron est devenu plus clair. Il s’agit de réaliser l’unité des principaux secteurs des classes dominantes pour trouver une issue à la crise économique que traverse le pays et à la crise des mécanismes de domination politique de la bourgeoisie, après tant d’années d’échecs, de tentatives « démocratiques » ou dictatoriales.

Sur le plan économique, on cherche à renégocier les rapports de dépendance avec l’impérialisme, en s’appuyant sur des capitaux impérialistes non-américains et sur un rôle plus actif de l’État dans des domaines de la stratégie économique. On a essayé de contenir l’inflation et de favoriser une nouvelle phase d’expansion économique. Ceci supposerait une profonde modernisation et rationalisation de l’appareil productif.

La situation économique est caractérisée par :

a) la faible croissance du Produit intérieur brut (P.I.B.) dans le cadre d’une situation de stabilisation, au prix d’un freinage de l’expansion de la production ;

b) sept milliards de dollars de dette extérieure ;

c) un grand déficit du budget de l’État qui va à l’encontre d’une politique de stimulation économique, dans la mesure où sont restreintes les dépenses publiques ;

d) une bonne réserve de devises (1.300 millions de dollars) et la prévision d’une balance des paiements excédentaires ;

e) de graves problèmes pour les exportations traditionnelles de grain dans l’année qui vient ;

f) de bonnes perspectives d’exportation pour les biens manufacturés (Cuba, Chili, Roumanie) ;

g) la nécessité de modifier le système de contrôle des prix en permettant des augmentations ;

h) la nécessité de maintenir le niveau actuel des salaires ;

i) un million et demi de chômeurs ;

j) les investissements de capitaux étrangers encore à l’état d’intention et de propositions.

Bien que le plan économique de la bourgeoisie prévoie une redistribution progressive du revenu, ceci suppose la reprise préalable de l’expansion économique qui ne s’est toujours pas produite. C’est ainsi que les huit premiers mois du gouvernement péroniste se sont soldés par quelques mesures prises à la sauvette en ce qui concerne la situation économique des masses. Encore une fois la bourgeoisie a demandé à la classe ouvrière des sacrifices pour la « reconstruction nationale » du capitalisme argentin.

Le « Pacte social », signé par les hommes d’affaires de la CGE (Confédération générale des chefs d’entreprises), les chargés de l’équipement économique du gouvernement et par les bureaucrates de la CGT, donne le ton de la politique sociale du péronisme. L’augmentation salariale misérable de quelques 200 pesos suffit mal à compenser la détérioration du pouvoir d’achat produite par l’escalade inflationniste des derniers mois de la dictature. On a suspendu les commissions paritaires pour encore deux ans (c’était déjà fait par la dictature) et on a gelé les salaires.

Tant le Pacte social que le Pacte rural et le Plan triennal montrent que la politique économique appliquée par Peron n’arrive pas à léser les intérêts fondamentaux d’aucun des secteurs les plus significatifs des classes dominantes. En ce qui concerne l’attitude à l’égard de l’impérialisme : aucune mesure radicale telle que nationalisations, refus de rembourser la dette extérieure, etc., mais, au contraire, de nouvelles garanties pour les investissements des capitaux étrangers, en s’accommodant des exigences des organismes financiers internationaux. C’est parce que la rationalisation de l’appareil productif et l’expansion des exportations nécessitent de s’appuyer sur les entreprises monopolistiques (Ex. : accord avec les entreprises de l’automobile), sans compter avec la nécessité d’attirer de nouveaux capitaux impérialistes. Il en va de même pour la grande bourgeoisie, obligée après bien des années de reconnaître en Péron l’unique issue à la crise. La bourgeoisie « agraire » a obtenu le respect sans restriction de la propriété privée de la terre, le renvoi du vote de l’impôt sur la rente potentielle de la terre, et des garanties de soutien des prix face aux fluctuations de la production pour des raisons accidentelles, mesures qui compensent l’intervention de l’État dans la commercialisation extérieure des grains. La moyenne et petite-bourgeoisie, bien que son rôle d’associée mineure soit reconnu est celle qui souffre le plus, à court terme, de la stabilisation partielle.

La condition essentielle pour une stabilisation plus solide et pour une nouvelle période d’expansion est une intensification du taux d’exploitation, qui retombera sur la classe ouvrière comme sur les couches de la petite-bourgeoisie. C’est-à-dire que la condition du succès des plans économiques est essentiellement politique : réussir à imposer ces plans aux masses.

11) L’objectif de réussir « l’institutionnalisation » politique, c’est-à-dire de dépasser et de résoudre le chaos politique qui a agité l’Argentine pendant les 20 dernières années, reflet de la crise du système, souffre d’une série de contradictions. La principale de celles-ci c’est que l’arrivée au gouvernement accentue toutes les tensions internes du mouvement péroniste, débouchant sur une phase de crise ouverte. Les intérêts hétérogènes et antagonistes, qui coexistent au sein du péronisme, en arrivent à une lutte ouverte pour imposer leurs options au gouvernement.

Les affrontements internes du péronisme ont marqué les mois succédant au 25 mai 1973. La lutte oppose principalement la bureaucratie syndicale et politique aux secteurs jeunes et combatifs du mouvement. Leur antagonisme irréconciliable a été marqué par le sang du massacre de Ejeiza, le 20 juin 1973, jour du retour de Péron, où les bandes armées de la droite ont produit l’un des événements les plus dramatiques de l’histoire argentine. C’est là qu’a commencé une offensive décidée de la droite péroniste, disposée à conquérir le monopole de la direction du processus. Ainsi on en est arrivé au coup du 13 juillet 1973, avec la démission de Campora et la remise du pouvoir à Péron. L’interrègne de Lastiri comme président a évité que Péron ne doive entreprendre le « travail sale », le « nettoyage idéologique » du péronisme, le Maccarthysme, le retour à la censure et à l’obscurantisme dans la vie culturelle, et principalement l’escalade des attentats et des attaques des bandes armées de la droite péroniste.

C’est cette même explosion des conflits internes du péronisme qui a rapidement mis en évidence le caractère instable de la nouvelle période de démocratie bourgeoise. Mais, au-delà de la lutte intestine au sein du mouvement péroniste, l’escalade des bandes para-policières et de la bureaucratie vise à porter des coups sélectifs mais efficaces contre des secteurs de l’avant-garde sociale qui refusent d’accepter les impératifs de la « reconstruction nationale » capitaliste. Les assassinats de militants, les enlèvements et les attentats droitiers de divers types se succèdent à un rythme jamais vu même sous la dictature militaire. Curieuse « démocratie » qui développe la terreur blanche à partir des plus hautes sphères gouvernementales !

La répression sélective, sous couvert de l’activité des bandes parallèles, va être complétée par une nouvelle législation répressive à différents niveaux. Depuis la nouvelle loi sur les Associations professionnelles, qui consolident le pouvoir de la bureaucratie syndicale chargée de contrôler et de réprimer le mouvement ouvrier, jusqu’à la réforme du Code pénal qui réintroduit des concepts nouveaux de « délinquance » politique, en passant par la loi de « Prescindibilidad » (disponibilité) des fonctionnaires, ce qui supprime la garantie de leur emploi et permet d’éloigner les éléments « indésirables » et de « rationaliser » l’appareil de l’État.

Quand la répression voilée se montre insuffisante face au mouvement de masse, le nouveau gouvernement péroniste n’hésite pas à utiliser les forces traditionnelles de répression (police et gendarmerie), que ce soit pour écraser le San Franciscazo (un mort) ou que ce soit pour réprimer les grèves ouvrières dans les diverses régions du pays. Curieux « gouvernement populaire » qui lance sa police contre ses électeurs !

L’attitude face au mouvement de masse va provoquer les premières dissensions entre les divers secteurs bourgeois qui soutiennent le projet de Péron. Elle produira aussi des tensions au sein des Forces armées, qui se maintiennent en tant que parti militaire de réserve des classes dominantes, contrôlant tout le processus.

Les secteurs de la petite-bourgeoisie, qui ont cru aux velléités anti-impérialistes du péronisme, voient maintenant, en lieu et place de leurs aspirations, l’offensive réactionnaire contre l’Université, le maccarthysme et la prolifération du terrorisme de droite. Les grands projets de Péron, concernant une politique extérieure indépendante, en faveur de la libération de l’Amérique latine, se traduisent par l’aide à la Junte militaire chilienne et par une attitude scandaleuse face aux réfugiés, par la réception du bourreau Banzer et par les visites du fantoche Bordaberry et de Stroessner. Au delà des projets diplomatiques ratés de Péron, l’Argentine rencontre de grandes difficultés pour pouvoir concurrencer le Brésil dans le Marché latino-américain.

12) La classe ouvrière a voté en majorité pour le péronisme. Pendant les derniers mois de la dictature, elle a manifesté ses espérances dans la période post-électorale. Mais ces espérances étaient liées au désir de voir satisfaites des revendications concrètes longtemps rejetées.

À partir du Mendozazo (mars 1972), les luttes ouvrières ont été très rares dans tout le pays. La bureaucratie freinait les luttes et seulement Cordoba restait actif. Après le 25 mai, il y eut un changement. Les travailleurs ont interprété les résultats électoraux et l’arrivée au pouvoir de Campora comme leur victoire. L’affaiblissement de la répression et le retour des libertés démocratiques réprimées pendant des années, vont s’ajouter à la faiblesse relative de la bureaucratie syndicale, absente dans la campagne électorale et jusqu’au moment du changement de gouvernement, à cause de sa faible capacité de mobilisation et de son rejet par la base. Tout cela va donner un nouveau souffle à une reprise des luttes, ce qui indique une remontée de la classe ouvrière.

La caractéristique la plus importante de cette nouvelle période de luttes croissantes est l’intégration des travailleurs du Grand Buenos Aires (presque 70 % de la classe ouvrière) à la lutte. La majorité des conflits dans les premiers mois du gouvernement péroniste ont été impulsés par eux. Ceci est fondamental si l’on prend en considération que les luttes ouvrières après 1969 avaient été limitées aux villes de l’intérieur du pays, où la concentration prolétarienne est plus petite qu’à Buenos Aires. La plupart des luttes mobilisent le prolétariat industriel qui s’affronte aux patrons privés et non pas à l’État. En général les luttes sont courtes et isolées, dans l’absence de mots d’ordre unificateurs permettant de les étendre à l’échelle nationale. Ce sont les travailleurs de l’appareil d’État qui ont impulsé la plupart des luttes unifiées, du fait qu’ils affrontaient un même patron, c’est-à-dire l’État.

Mais dans le cadre de la montée des luttes, depuis le 25 mai se multiplièrent les occupations d’usines montrant l’assimilation par des couches importantes de travailleurs des méthodes de lutte les plus combatives, propres à l’époque de la dictature. Les luttes, en général, se font sur des revendications immédiates telles que la défense de l’emploi, la réintégration des licenciés pour raisons politiques ou syndicales, le paiement des arriérés de salaire, etc. Mais un trait caractéristique c’est que grand nombre d’entre elles acquièrent une dimension de lutte politique en s’affrontant à la bureaucratie. Un grand nombre de confrontations, les plus dures par ailleurs, ont été menées exclusivement contre la bureaucratie. Les affrontements entre la bureaucratie et la base ont été presque toujours violents, avec affrontements armés se soldant par des morts et des blessés. Enfin, réapparaissent ces luttes explosives, avec appui populaire, qui commencèrent à se produire pendant la dictature militaire, mais que la répression et l’attitude de la bureaucratie avaient de plus en plus isolées et rendues plus difficiles. La plus significative fut la mobilisation populaire de San Francisco (Cordoba), mais des faits similaires se sont déjà produits dans d’autres endroits, ainsi que dans des localités entières de la province de Tucuman (Villa Carmela, Villa Quinteres, etc.).

Bien que la majorité des mobilisations eurent au début un caractère défensif, aussi bien le cadre du Pacto social que l’attitude de la bureaucratie syndicale contribuent à leur donner de l’importance. Ces luttes montrent d’une part la résistance de la classe ouvrière à accepter de nouveaux sacrifices, malgré les appels répétés de Peron lui-même et, d’autre part, la situation extrême à laquelle est arrivée la bourgeoisie argentine à force d’avoir constamment retardé la satisfaction des revendications, même élémentaires, des travailleurs. Mais le manque d’une direction « classiste », reconnue à l’échelle nationale, et de mots d’ordre unificateurs ne permet pas encore aux travailleurs de comprendre qu’ils affrontent en réalité l’État comme leur ennemi ; ils n’ont pris conscience que de la nécessité d’affronter ses mesures au niveau local. Néanmoins, même ces luttes limitées ont une dynamique explosive inacceptable pour l’État et pour la bureaucratie syndicale. Elles suffisent pour empêcher la nécessaire stabilisation politique du pays, condition indispensable pour le succès des plans du gouvernement. Voilà pourquoi elles déclenchent la furie des bandes armées para-policières et de la bureaucratie contre les activistes ouvriers les plus reconnus et contre les secteurs les plus combatifs, pour tenter de décapiter la classe ouvrière de sa nouvelle avant-garde qui a surgi pendant les dernières années.

13) La conclusion s’impose : l’instauration du régime « constitutionnel » ne sera qu’un intermède que la classe dominante sera amenée à remettre en question. L’ouverture de toute une étape de démocratie bourgeoise — où les partis et les syndicats jouiraient d’une liberté et d’une autonomie effectives et pourraient se renforcer progressivement — reste une variante tout à fait improbable.

Cela supposerait une défaite de la classe ouvrière, concrétisée soit par la destruction physique de son avant-garde, soit par l’acceptation politique des plans de la bourgeoisie. Cette dernière hypothèse apparaît assez difficilement réalisable, et la bourgeoisie même se rend compte qu’elle ne pourra pas « assainir » la situation au moyen d’opérations idéologiques, même avec l’aide de Peron.

Dans ce contexte le danger principal pour la classe ouvrière et le mouvement révolutionnaire est que le dynamisme et la combativité des masses ne s’expriment que dans des luttes sectorielles, sans coordination, susceptibles de s’épuiser ou de s’achever avec des résultats très limités, ou qu’elles débouchent sur des explosions spontanées risquant l’isolement, la répression et n’ayant, en tout cas, aucune issue réelle.

La confrontation de classe entre le mouvement ouvrier et les classes dominantes, qui est en train de se produire sous le nouveau régime péronis sera décisive quant à l’évolution des rapports de forces dans la partie sud du continent. En effet, après la défaite chilienne, l’épicentre de la lutte des classes en Amérique latine s’est déplacé vers l’Argentine.

5. La crise de la direction révolutionnaire. La nouvelle avant-garde large et la construction du parti révolutionnaire

14) La nouvelle conjoncture politique ouverte avec le retour du péronisme au gouvernement a rendu manifeste, une fois de plus, la crise de direction révolutionnaire du mouvement ouvrier argentin. Alors que la bourgeoisie argentine multiplie ses efforts dans la recherche d’une forme stable de domination politique qui puisse lui permettre de garantir une accumulation du capital soutenue, la majorité des travailleurs argentins continue à avoir des illusions sur le péronisme.

Le stalinisme a une responsabilité historique dans l’absence d’une direction révolutionnaire de la classe ouvrière argentine, permettant ainsi un développement du nationalisme bourgeois dans les rangs du mouvement ouvrier. Avant la 2e guerre mondiale, le PC argentin avait réussi à gagner la partie la plus importante de l’avant-garde ouvrière, en incarnant devant la classe les traditions, les prestige et l’influence de la révolution russe. Pendant la guerre, les tournants de la politique stalinienne furent suivis par le PC qui se détacha totalement de la dynamique des luttes ouvrières et pratiqua ouvertement la collaboration de classe, reflet de l’alliance de l’URSS avec les pays impérialistes « démocratiques ». Cette politique opportuniste et traître du principal parti ouvrier explique pourquoi l’opération bonapartiste de Péron eut un succès pendant son premier gouvernement, au point de gagner un nouveau parti nationaliste bourgeois, formé sous son influence, les principaux dirigeants ouvriers et la grande majorité de l’avant-garde ouvrière qui surgit dans les mobilisations de masses de l’époque.

La marge de manœuvre que donna à la bourgeoisie argentine le relâchement de ses liens avec l’impérialisme et les conditions favorables pour le commerce traditionnel du pays, en raison de la guerre mondiale et des changements produits dans la conjoncture internationale, ont permis au premier gouvernement péroniste d’accorder d’importantes concessions à un mouvement ouvrier très combatif. Parallèlement, le mouvement du général Péron a suscité une profonde transformation dans la structure du mouvement ouvrier organisé, en créant les conditions pour la montée d’une nouvelle bureaucratie syndicale directement liée à l’appareil de l’État bourgeois. Cette bureaucratie est devenue le véhicule principal d’une politique de collaboration de classe parmi les travailleurs.

Contrairement à ce qui arriva avec les dirigeants du MNR de la Bolivie, Péron tomba avant qu’il y ait rupture entre son mouvement et les masses. Ses successeurs ont voulu arracher à la classe ouvrière les conquêtes de l’ère justicialiste et frapper ces organisations qui lui apparaissaient plus que jamais comme l’instrument de défense le plus valable. Pour le péronisme s’ouvrit une longe période de 18 ans de proscription et de persécution contre ses militants les plus combatifs. Ces facteurs ont retardé pendant des années une crise ouverte au sein du mou- vement ouvrier.

15) La révolution cubaine a eu dans toute l’Amérique latine un rôle déterminant dans l’apparition de nouveaux secteurs et organisations d’avant-garde. Au niveau continental, ce fut le moteur principal, et le produit à la fois, de la crise du stalinisme. Elle suscite une rupture dans l’hégémonie du nationalisme bourgeois sur le mouvement de masses. Elle polarise le champ de la lutte de classes par la présence du premier État ouvrier latino-américain.

La révolution cubaine mène ainsi à un processus de radicalisation des luttes qui va se refléter en Argentine aussi bien dans le péronisme que dans le stalinisme et la social-démocratie, ainsi que, partiellement, dans des secteurs trotskystes. C’est ainsi que vont apparaître les éléments initiaux de l’actuelle avant-garde argentine, à partir principalement des rangs du péronisme et du stalinisme.

Mais une nouvelle avant-garde large apparaîtra en Argentine non seulement sous l’impact de la révolution cubaine, mais fondamentalement aussi avec les luttes de masse qui vont s’étendre et se concentrer dans l’affrontement contre la dictature militaire (66-73).

16) C’est pour cela qu’il est juste de considérer l’explosion du Cordobazo comme une date clé pour la compréhension de l’actuelle situation de l’avant-garde en Argentine. Parce que, dans le Cordobazo, va s’exprimer pour la première fois à une échelle massive, l’apparition d’une nouvelle avant-garde sociale ou avant-garde large.

Nous appelons avant-garde large l’ensemble des secteurs radicalisés du mouvement de masse qui ont un rôle actif dans les luttes et qui, à un degré plus ou moins large, tendent à entrer en action en échappant au contrôle des directions traditionnelles, qu’elles soient nationalistes ou réformistes. Cette avant-garde a caractère de masse va au-delà du nombre de militants organisés en groupes ou partis clairement structurés.

Ce que montrent le Cordobazo et les luttes ultérieures, c’est que cette avant-garde large ne se limite pas en Argentine aux secteurs radicalisés du mouvement étudiant ou de la petite-bourgeoisie ; elle se compose aussi d’éléments situés dans des secteurs importants de la classe ouvrière. En dernière instance, cette radicalisation ouvrière reflète le poids social du prolétariat argentin et son rôle actif dans les luttes de masse au long des 30 dernières années. Des signes annonciateurs de cette radicalisation peuvent se trouver dans la participation ouvrière à la Résistance péroniste, à la grève générale avec occupation d’usine en 1964, expériences que l’on trouve dans les programmes de La Falda et Huerta Grande, ainsi que dans les luttes des dockers et des travailleurs de la canne à sucre pendant les premières années de la dictature d’Ongania et dans le dégagement de la CGT des Argentins, etc.

C’est à travers ces luttes de masse qui se sont succédées contre la dictature militaire qu’apparaîtra cette nouvelle avant-garde large accumulant les expériences et commençant à remettre en question les directions bureaucratiques.

Maintenant, ce ne sont pas seulement des pans d’organisations traditionnelles qui viennent grossir les rangs de l’avant-garde, mais principalement des secteurs qui se radicalisent et apparaissent au cours même des luttes de masse, aussi bien celles des étudiants que des ouvriers.

17) La lutte armée prend une importance et une signification politiques réelles en Argentine dans la mesure où elle fusionne avec les traditions d’emploi de la violence révolutionnaire dans la classe ouvrière (la Résistance péroniste) et avec un essor du mouvement de masse, dans le cadre d’une situation pré-révolutionnaire.

Les organisations de guerilla vont avoir des répercussions politiques dans les masses et y compris voir leur propre orientation conditionnée par le développement du mouvement de masse. L’essor du mouvement ouvrier et du mouvement étudiant va s’affronter plusieurs fois avec l’appareil répressif de la dictature militaire, en posant objectivement la nécessité d’organiser la violence révolutionnaire. C’est ainsi seulement que l’on peut comprendre jusqu’à quel point des secteurs de masse et particulièrement cette avant-garde large surgie des luttes elles-mêmes, se sont identifiés avec le combat de la guerilla comme la prolongation de leur propre lutte contre la dictature.

C’est donc ainsi que l’identification avec la lutte armée et le soutien aux organisations de guerilla plus concrètement sont devenus un des principaux points de référence de la majorité de la nouvelle avant-garde large.

18) Mais la lutte armée n’est pas un axe de clarification suffisant pour garantir l’homogénéité et la cohésion de cette nouvelle avant-garde large. À partir du moment où se précise la manœuvre électorale préparée par le général Lanusse, vont apparaître clairement les contradictions politiques qui briseront le cadre initial de l’unité d’action dans la lutte contre la dictature.

C’est ici que se voit clairement l’absence d’un pôle marxiste révolutionnaire dans l’avant-garde argentine. Ce rôle n’a pas été rempli par le PRT, secteur qui avait des possibilités réelles de gagner une position hégémonique au sein de cette nouvelle avant-garde large. L’orientation centriste de sa direction l’a rendu incapable non seulement de capitaliser son propre prestige obtenu à travers les actions de l’ERP, mais aussi pour agir comme une force politiquement clarificatrice face au péronisme et au réformisme.

C’est ainsi que va continuer et se cristalliser en différents courants politiques la naturelle hétérogénéité et confusion politique de cette nouvelle avant-garde, fruit historique de la domination du stalinisme sur le mouvement ouvrier international et de la faiblesse du marxisme révolutionnaire pendant des années.

Il est aujourd’hui impossible d’analyser les caractéristiques de cette avant-garde large sans faire une analyse des principaux courants politiques qui la traversent.

Le recul partiel de la dictature militaire et le retour à un régime de démocratie bourgeoise, avec un certain affaiblissement de la répression et rétablissement des libertés démocratiques, même précaires, vont permettre l’expression dans des nouvelles mobilisations et luttes de masse, de secteurs les plus larges de cette avant-garde sociale, et mesurer ainsi les limites de cette réalité.

Même si une profonde atomisation continue à être caractéristique de la situation de l’avant-garde en Argentine, la nouvelle conjoncture, plus exigeante par rapport aux réponses politiques que la période antérieure (la dictature militaire), a commencé à produire une certaine polarisation. Apparaissent ainsi des organisations et des courants plus importants et plus définis avec un processus de fusions, scissions, crises, décantations, etc.

Autour de ces secteurs que constituent les pôles les plus importants de l’avant-garde large, continuent d’exister néanmoins de nombreux groupes et organisations dont nous devons tenir compte lorsque nous définissons de manière plus précise une tactique unitaire et une intervention politique dans les différents fronts de masses.

19) La grande majorité de cette nouvelle avant-garde large va s’identifier avec le péronisme révolutionnaire, et avec le péronisme radicalisé.

Dans la mesure où les secteurs radicalisés des groupes jeunes du péronisme se sont identifiés avec les organisations armées péronistes, ils ont pu canaliser et capitaliser un secteur majoritaire de cette nouvelle avant-garde large, tant d’origine étudiante qu’ouvrière.

Le développement de divers courants ouvriers anti-bureaucratiques, identifiés avec le péronisme radicalisé ou révolutionnaire, reflète la difficulté qu’ont des secteurs de la classe ouvrière à rompre avec l’idéologie nationaliste bourgeoise, après trente années de formation de la conscience ouvrière dans le cadre du péronisme, sans une alternative « classiste » de masse. Cela s’était déjà vu antérieurement, par exemple dans la formation de la CGT des Argentins.

La radicalisation de secteurs de la petite-bourgeoisie et du mouvement étudiant a été suivie de sa « péronisation ».

Ce phénomène reflète, de manière déformée, le poids du mouvement ouvrier dans les luttes sociales. C’est une tentative opportuniste de se lier à la classe ouvrière, à travers une adaptation à son niveau de conscience actuel.

La nouvelle conjoncture, caractérisée par le péronisme bourgeois et bureaucratique au gouvernement, sous la direction du général Péron lui-même, tend à aiguiser de plus en plus les contradictions politiques du péronisme radicalisé. La distance se fait chaque fois plus importante entre les aspirations des secteurs combatifs et la dure réalité du projet bourgeois de reconstruction du capitalisme national sous les auspices de Péron. La contradiction est insurmontable entre les exigences de libération et de « patrie socialiste » qui ont surgi dans la lutte contre la dictature, et le maintien d’une dépendance négociée avec l’impérialisme par Péron.

Les revendications repoussées pendant tant d’années, et aujourd’hui avancées par bases ouvrières, se heurtent aux impératifs du « pacte social », signé entre le patronat et la bureaucratie syndicale, avec l’aval total de Péron.

Tout le contenu du combat contre la dictature militaire se voit trahi par l’impunité des assassins et des tortionnaires coupables de bains de sang contre le peuple, justifiés d’ailleurs par la nouvelle vague de répression, prise en charge par des bandes para-policières et de la droite péroniste.

Dans ces conditions, deux attitudes distinctes se sont dégagées très clairement au sein du « péronisme radicalisé ».

L’une d’elles est celle de la direction de la jeunesse péroniste, de la jeunesse travailleuse péroniste, de la jeunesse universitaire péroniste et des organisations FAR et Montoneros.

Ils essayent en vain de conserver l’espace politique précaire gagné au sein du péronisme, au prix de continuelles contorsions, pour ôter au personnage de Péron la responsabilité de la politique du gouvernement.

Ils se situent dans la logique du projet de « reconstruction nationale » de Péron, présentant une conception étapiste de la révolution, dans laquelle une alliance avec la bourgeoisie nationale aurait sa place.

Cela les mène à prendre des positions toujours plus opportunistes, comme la collaboration avec l’armée, dans le cas d’« opération Dorego », la négociation de luttes ouvrières et étudiantes, attitudes conciliatrices avec les secteurs les plus réactionnaires du péronisme, dont le rôle et la trahison ouverte du mouvement ouvrier avait été dénoncé par eux-mêmes, subordination à leurs intérêts « tactiques » et appui de la loi des associations professionnelles de la bureaucratie.

Cette attitude mènera à une séparation croissante des sphères dirigeantes du péronisme radicalisé par rapport à leurs bases combatives, principalement celles d’origine ouvrière.

L’autre attitude, encore minoritaire, est celle, esquissée par des secteurs plus conséquents du péronisme révolutionnaire : Forces armées péronistes, Péronisme de base, Mouvement révolutionnaire du 17 octobre, Front révolutionnaire péroniste.

Ceux-ci se montrent plus fidèles aux aspirations combatives et révolutionnaires de leurs bases et commencent à poser la nécessité d’une alternative indépendante de la classe ouvrière, dans une dynamique de rupture avec le péronisme bourgeois et bureaucratique et avec Péron lui-même.

Ainsi se manifestent les nouvelles conditions de la conjoncture, qui favorisent la rupture de secteurs plus larges de l’avant-garde sociale avec l’idéologie du nationalisme bourgeois, dans la mesure où il existe un pôle marxiste-révolutionnaire, capable de la gagner et de lui ouvrir des perspectives.

Ainsi se manifeste une nouvelle et décisive étape dans la crise ouverte du péronisme, courant nationaliste bourgeois, en voie de perdre le contrôle de secteurs fondamentaux du mouvement ouvrier et du mouvement de masse en général.

20) Le réformisme stalinien a gagné de nouvelles forces, particulièrement parmi le mouvement étudiant et parmi des secteurs de la nouvelle avant-garde.

Cette montée du PC est un phénomène qui ne se limite pas à l’Argentine, mais qui s’est produit aussi dans d’autres pays de l’Amérique latine. Ceci montre la capacité du PC à se remettre de ses graves crises ou ses propres liens avec le stalinisme international. En dernière analyse, cette montée reflète le poids de l’URSS dans le rapport des forces internationales et le fait que la crise du stalinisme ne veut pas dire automatiquement disparition de ce courant réformiste.

D’une façon plus précise et conjoncturelle, cette montée montre une certaine récupération du réformisme face à la crise du courant castriste qui, au niveau latino-américain, a surgi sous l’impact de la révolution cubaine comme produit, et comme moteur à la fois, de la crise du stalinisme. Cette reprise trouve aussi une base dans la dépendance de l’État ouvrier cubain par rapport à l’URSS : la politique actuelle de la direction cubaine n’affaiblit pas le stalinisme comme ce fut le cas dans les années précédentes. La résurgence des illusions réformistes a joué aussi son rôle à partir de l’expérience de l’Unité populaire au Chili.

Cette croissance conjoncturelle du PC pose une fois de plus le problème de la validité de la lutte politique et idéologique contre le stalinisme dans l’Argentine d’aujourd’hui.

La politique du PC se révèle absolument suiviste par rapport au péronisme, dans le cadre d’une orientation traditionnelle de révolution par étapes et de collaboration de classe avec des secteurs de la bourgeoisie. Dans ce sens, sa croissance actuelle approfondira ses contradictions et sa crise, au fur et à mesure que, comme au Chili, l’échec de son projet actuel bourgeois et la précarité de la démocratie parlementaire bourgeoise deviendront évidents.

21) Le Parti révolutionnaire des travailleurs représente la force centriste la plus importante de la gauche révolutionnaire. Justement parce qu’il incorpore centralement dans ses thèses politiques l’option de la lutte armée qui constitue une des principales références politiques de la nouvelle avant-garde large, il tend à polariser autour de lui des secteurs militaires sans perspectives majeures autonomes dans la conjoncture présente.

Malgré la croissante évolution droitière de sa direction (cf. plus loin « Premier bilan auto-critique du trotskysme argentin »), le PRT a gagné un grand prestige du fait du combat de l’ERP contre la dictature militaire. Malgré bien des insuffisances du point de vue du marxisme révolutionnaire, il s’est montré capable d’initiatives politiques importantes dans la nouvelle conjoncture, telles que l’assemblée ouvrière de Cordoba, diverses actions militaires, sa participation aux mobilisations de masse pour Trelew et pour le Chili et la création du Front anti-impérialiste et pour le Socialisme.

À court terme, la source majeure des contradictions pour le PRT est l’incapacité de définir et de développer une tactique correcte d’ensemble qui puisse répondre aux besoins de la conjoncture. Ainsi, ne fait que s’accroître la distance entre des initiatives propagandistes, qui restent relativement abstraites, et une politique dans le mouvement de masses insuffisante ou suiviste par rapport au réformisme.

Mais il importe de souligner qu’aussi longtemps qu’il n’y aura pas une alternative marxiste-révolutionnaire claire, qui soit également une force politique capable d’attirer par sa présence dans les luttes des secteurs significatifs de l’avant-garde large, le PRT continuera à apparaître comme l’option la plus avancée et la plus crédible existant dans la gauche révolutionnaire.

22) Les autres secteurs organisés importants avec influence dans la nouvelle avant-garde large, dont la caractéristique principale est leur centrisme vis-à-vis de la question de la lutte armée, se sont radicalisés en opposition aussi bien au péronisme radicalisé et au réformisme stalinien qu’au PRT et autres organisations armées. Ceci fait que leur cohérence et leurs références principales se sont cristallisées face aux carences principales de ces courants et suscitèrent des définitions politiques et idéologiques d’ensemble ainsi qu’une perspective de travail « sérieux » dans le mouvement de masse.

Devant le populisme péroniste, devant le réformisme et l’éclectisme idéologique, des organisations comme le PCR et la VC cherchent leur cohérence dans le maoïsme tandis que le PO, le PST et autres la cherchent dans le trotskysme.

Bien que dans leurs perspectives stratégiques ils puissent varier de positions, allant de la « guerre populaire » jusqu’à des positions insurrectionnalistes, et depuis la révolution par étapes jusqu’à la révolution permanente, leur activité quant à la lutte armée est la même. Ils n’ont pas compris la nécessité de la lutte armée initiée par des détachements d’avant-garde dans la période de la dictature. Ils ne comprennent pas la nécessité d’impulser aujourd’hui l’auto-défense de masse face aux attaques des groupes para-policiers et à celles de la bureaucratie syndicale. Cette politique désarme et désoriente leurs propres militants et secteurs de l’avant-garde large qu’ils influencent, aussi bien dans le mouvement ouvrier que dans le mouvement étudiant. Ceci se traduit par un manque total de réponses aux questions-clés de la période actuelle ou, dans le meilleur des cas, par un suivisme improvisé vis-à-vis des secteurs révolutionnaires plus conséquents.

23) La crise de direction révolutionnaire que vit le mouvement ouvrier argentin ne signifie pas seulement que la majorité des travailleurs a des illusions à l’égard du nationalisme bourgeois. Ceci veut aussi dire qu’aucune des forces politiques existant aujourd’hui ne se profile comme l’embryon d’un parti révolutionnaire capable de conduire la classe ouvrière à la prise du pouvoir et à la construction du socialisme, en finissant ainsi avec le système capitaliste de dépendance et d’exploitation. Même les forces les plus avancées ont de profondes déformations qui les empêchent de devenir une véritable direction révolutionnaire des masses.

Une telle caractérisation met l’accent sur la question qui constitue la tâche centrale des marxistes révolutionnaires à l’étape présente : la construction d’un parti révolutionnaire capable de surmonter la crise de direction du prolétariat et de le conduire à la victoire définitive sur l’impérialisme et la bourgeoisie. Toute l’activité des marxistes révolutionnaires doit avoir comme axe principal l’objectif de construction du parti.

Les marxistes révolutionnaires revendiquent la pleine actualité de la théorie léniniste de l’organisation. Cela implique de se poser le problème de la construction d’un parti régi par les principes du centralisme démocratique, intégré par des militants sélectionnés à travers leur pratique dans la lutte des classes, en permettant la fusion du marxisme révolutionnaire et de l’avant- garde ouvrière.

24) La construction d’un parti révolutionnaire en Argentine se fait dans le cadre d’une dure lutte politique. Il s’agit de disputer les masses au nationalisme bourgeois. Il s’agit aussi de disputer les secteurs qui échappent déjà au contrôle des directions bureaucratiques traditionnelles, c’est-à-dire la nouvelle avant-garde large, aussi bien au péronisme radicalisé qu’au réformisme et aux divers courants centristes. La construction du parti se fait dans des conditions où existent déjà au niveau de l’avant-garde des pôles relativement cristallisés, ou au moins ayant une force politique significative.

Ces conditions imposent, comme aspect fondamental de la construction du parti, la tâche de clarification politique de l’avant-garde large, étant donné qu’elle constitue la base essentielle sur laquelle les marxistes révolutionnaires doivent accumuler leurs forces. La clarification politique de cette nouvelle avant-garde large dans les circonstances actuelles de l’Argentine ne peut se produire qu’à partir du point de vue du marxisme révolutionnaire. Seul le marxisme révolutionnaire offre une base solide critique et une alternative politique cohérente au nationalisme bourgeois, au réformiste stalinien et au centrisme. Dans l’Argentine d’aujourd’hui, il n’y a pas de place pour de nouvelles options centristes si l’on veut surmonter effectivement la crise de la direction révolutionnaire. Seul un parti marxiste révolutionnaire sera capable de conduire le prolétariat argentin jusqu’au pouvoir ouvrier et au socialisme.

25) La dynamique explosive des luttes de classe dans un pays comme l’Argentine conditionne la façon par laquelle peut se produire une accumulation politique de forces dans le but de construire un parti marxiste révolutionnaire. Même une organisation réduite, mais qui lutte pour devenir avant-garde, se heurte très rapidement à des responsabilités dramatiques.

En plus, l’existence des pôles d’avant-garde qui disposent déjà d’une force politique significative et d’une capacité d’initiative, exige que les marxistes-révolutionnaires, qui prétendent leur disputer des secteurs de l’avant-garde large, construisent une alternative réelle concrète et ne se profilent pas seulement comme une alternative « théorique ».

Ces deux facteurs mettent en question la possibilité d’une accumulation des forces pour la construction d’un parti marxiste révolutionnaire qui puisse se faire par « étapes », comprenant une première étape de propagande et clarification pure et simple.

La clarification politique et l’accumulation des forces au sein de l’avant-garde large ne dépendent pas seulement de la capacité de mener la bataille politique nécessaire autour des positions marxistes-révolutionnaires, mais aussi de la capacité de les transformer en initiatives dans l’action, qui concrétisent aux yeux des secteurs des masses et de l’avant-garde large l’orientation marxiste révolutionnaire en montrant sa viabilité et sa supériorité et la capacité de l’organisation à les mener à bien. Ces initiatives dans l’action doivent être situées dans une tactique globale pour la conjoncture. Ce n’est que si on est capable dans la pratique d’impulser une pareille tactique et ainsi d’obtenir des résultats, si réduits soient-ils, au sein des secteurs de masse, que l’on pourra avancer dans la construction du parti révolutionnaire. Dans ce sens-là, les marxistes révolutionnaires doivent être capables d’assumer les tâches et les responsabilités qui correspondent dans la période actuelle à l’avant-garde de la lutte des classes en Argentine. Ils doivent construire leur organisation comme une organisation de combat, intégrée par des militants entièrement dévoués à la cause révolutionnaire et décidés à assumer toutes les tâches de la période. Dans l’Argentine d’aujourd’hui, il n’y a plus de place pour des dilettantes ni pour des organisations propagandistes.

6. Les tâches des marxistes-révolutionnaires dans la période actuelle

26) Dans l’étape ouverte par l’instauration du nouveau régime péroniste, la tâche centrale des marxistes révolutionnaires est la conquête d’une base de masse, ne serait-ce que dans quelques épicentres de la lutte de classes. Cet objectif ne pourra être atteint que si les marxistes révolutionnaires arrivent à former un pôle alternatif au péronisme, au réformisme et au centrisme, capable de gagner à l’organisation révolutionnaire ou à son influence des cadres de cette nouvelle avant-garde large qui ont joué un rôle dirigeant dans les luttes à partir du Cordobazo (mai 1969). Tout succès des marxistes révolutionnaires sur ce terrain contribuera à renforcer le mouvement de masse dans son ensemble, donc à approfondir la crise du système, à stimuler la maturation politique de larges couches d’ouvriers et de travailleurs, à aider à son émancipation de l’influence que la bourgeoisie ne cesse d’exercer sur eux par l’intermédiaire de l’idéologie péroniste.

L’effort fondamental des marxistes révolutionnaires dans la tâche de conquérir une base de masses devra être tournée vers l’insertion dans le mouvement ouvrier. Ceci implique une intervention centralisée et planifiée qui cherche à gagner au parti marxiste révolutionnaire en construction les meilleurs cadres de la nouvelle avant-garde ouvrière. Cette intervention se fera vers ces secteurs de la classe ouvrière où il est possible d’accumuler des forces, en combinant une intervention vers les secteurs moins avancés mais qui ont connu une grande radicalisation et des luttes importantes.

La préoccupation première des marxistes révolutionnaires dans le mouvement ouvrier sera de stimuler et d’appuyer les luttes. Le point de départ naturel de ces luttes est l’aspiration légitime à récupérer les conquêtes ouvrières foulées aux pieds par la bourgeoisie et les dictatures ces 20 dernières années, comme premier moment pour l’obtention de nouvelles conquêtes. Il est essentiel que la récupération des conquêtes perdues et l’obtention de nouvelles soit le produit de la lutte, parce que de ceci dépendra que le mouvement ouvrier augmente sa subordination à la bourgeoisie ou qu’au contraire augmente la confiance en ses propres forces et dans les méthodes de la lutte des classes. De plus, la lutte contre la vie chère et pour la récupération du niveau de vie implique le refus de soumettre le mouvement ouvrier aux impératifs de la politique économique bourgeoise et de rompre le « Pacte social » anti-populaire signé par les patrons et la bureaucratie syndicale péroniste. De ce point de vue, de telles luttes ont, au delà de leurs objectifs intrinsèques, une signification politique majeure et conduisent à se confronter avec le gouvernement péroniste et ses plans.

Les marxistes révolutionnaires devront mettre l’accent sur les revendications de transition qui stimulent une dynamique anti-capitaliste des luttes. Dans un contexte de crise pré-révolutionnaire, de telles revendications dépassent le niveau de la propagande et se transforment en objet de campagne d’agitation politique.

Les problèmes de l’industrie moderne et les expériences de lutte des dernières années permettent d’affirmer que l’axe de tels mots d’ordre de transition tendra vers le thème du contrôle ouvrier. Ceci peut être développé en partant de plusieurs thèmes. La réintégration des licenciés avec le droit de veto sur les licenciements et l’ouverture des livres de compte et l’annulation du secret commercial et bancaire. La lutte pour des augmentations de salaires et contre la « vie chère » avec l’échelle mobile des salaires contrôlée par les travailleurs, les commissions paritaires permanentes contrôlées en assemblée, les commissions de quartier de contrôle des prix, le contrôle ouvrier sur la production, comme mécanisme de contrôle des coûts et des prix. La lutte pour les conditions de travail et de sécurité, avec la détermination des normes et des rythmes par les travailleurs eux-mêmes, le contrôle ouvrier sur les conditions de sécurité et d’hygiène, l’élimination du personnel de garde et son incorporation à la production, etc. etc. La lutte anti-impérialiste avec les nationalisations et étatisations sous contrôle ouvrier. Toutes les occasions, tous les incidents et tous les conflits doivent être utilisés pour impulser ces consignes et d’autres qui traduisent en termes concrets la question du contrôle ouvrier.

La lutte pour les revendications de transition doit être accompagnée par la lutte pour l’indépendance du mouvement ouvrier par rapport à la bourgeoisie et son État. Ainsi, les marxistes révolutionnaires mettront en avant en même temps la formation d’organismes démocratiques de base, instruments de mobilisation révolutionnaire par excellence et capables de transcroître en embryon de pouvoir ouvrier alternatif. Il faudra profiter de toutes les luttes pour impulser l’auto-organisation du prolétariat, partant de ses formes les plus élémentaires comme les comités de grève élus démocratiquement, les comités de lutte, etc.

Les marxistes révolutionnaires devront exploiter les conditions les plus favorables dans leur bataille pour la récupération des syndicats des mains de la bureaucratie, en tant qu’instrument de défense des intérêts ouvriers. L’intégration des directions bureaucratiques dans l’appareil d’État et leur transformation en fonctionnaires co-responsables de la gestion et de la bonne marche du système capitaliste donne l’importance et la portée de la bataille contre la bureaucratie. Une bonne partie des luttes ouvrières actuelles prendront inévitablement une dimension anti-bureaucratique et dépasseront ainsi leur cadre économique initial pour se transformer en luttes politiques décisives pour le mouvement ouvrier. S’il est vrai que la bureaucratie n’est rien d’autre que la représentante de la bourgeoisie dans le mouvement ouvrier et que derrière elle se profile l’ennemi de classe fondamental, le mode actuel de domination de la bourgeoisie sur les masses lui donne un rôle déterminant. C’est ce qui explique le caractère explosif de la lutte anti-bureaucratique, sa dynamique d’affrontements violents avec les bandes armées des bureaucrates et son choc avec l’État bourgeois lui-même lorsque la bureaucratie syndicale ne peut contenir le mouvement des masses.

Les marxistes révolutionnaires organiseront à la base la lutte contre la bureaucratie syndicale, impulsant, appuyant et participant aux formations de regroupements, de listes, de fronts, d’organismes de mobilisations, etc., contre la bureaucratie, en évitant toute identification avec des tendances oppositionnelles également bureaucratiques. Pour contribuer à rompre le rôle de frein joué par la bureaucratie, ils feront leur possible pour organiser la généralisation, la solidarité et la centralisation des luttes, en rompant leur isolement et en leur offrant ainsi de nouvelles perspectives et de nouvelles possibilités.

La dynamique même de la lutte des classes et le caractère de la confrontation de classes qui se livre aujourd’hui en Argentine posent aux marxistes révolutionnaires la nécessité d’assumer comme tâche centrale la responsabilité d’impulser et d’organiser l’autodéfense de masses. L’autodéfense armée contre les attaques des bandes de la bureaucratie et du capital, contre la répression policière et paramilitaire doit se poser dans chaque lutte d’une certaine ampleur. Elle doit être accompagnée de revendications permettant de renouer avec la tradition des formes de lutte combatives qui mettent en question la légalité bourgeoise : les occupations d’usines, les séquestrations, les piquets de grève, jusqu’à la formation de détachements et de commandos ouvriers de combat qui entreprennent des actions offensives. Chez les marxistes révolutionnaires l’autodéfense tend à la préparation de l’armement des masses dans la perspective de la lutte armée pour la prise du pouvoir. Le caractère décisif de l’autodéfense et son actualité impliquent que les marxistes révolutionnaires ne peuvent se limiter à sa propagande, ni à attendre de manière spontanéiste que « les masses » ou « la mobilisation » l’assume tout naturellement. Au contraire, ils doivent prendre des initiatives concrètes et décidées dans ce sens, afin d’incorporer progressivement des secteurs de masses aux tâches de l’autodéfense armée.

27) À l’étape actuelle, des efforts importants devront être consacrés à une intervention centralisée et planifiée dans le mouvement étudiant. Pour les marxistes révolutionnaires, le mouvement étudiant, en plus d’être une source inestimable pour une rapide accumulation de cadres, permet dans des délais relativement brefs d’assumer des initiatives politiques avec un impact significatif sur les masses.

Les marxistes révolutionnaires impulseront la lutte contre les plans de la bourgeoisie qui cherche à transformer les étudiants en éléments du procès de rationalisation du système capitaliste dépendant. À travers la mobilisation et l’organisation, ils essayeront de maintenir le rôle qu’a eu dans les dernières années le mouvement étudiant comme facteur de politisation et auxiliaire du mouvement ouvrier en lutte. Contre l’Université au service du système capitaliste et de la dépendance négociée avec l’impérialisme, ils lutteront pour convertir l’Université en un instrument au service des luttes ouvrières et populaires. Ils livreront bataille aussi bien contre les projets impérialistes que nationalistes bourgeois. Dans le cadre de la critique du contenu de l’enseignement et de la mise en question de la domination impérialiste, ils lutteront pour introduire le marxisme à l’Université comme arme politique et idéologique fondamentale contre l’idéologie bourgeoise. La participation aux organismes représentatifs légaux des étudiants, dès que ceci assure la liberté d’expression, sera utilisée pour favoriser la mobilisation et la lutte, en s’appuyant sur l’expérience des dernières années de lutte contre la dictature militaire quant aux formes d’organisations démocratiques de la base du mouvement étudiant. À la lutte contre toute forme d’obscurantisme devra être ajoutée la dénonciation des plans et des agents de l’impérialisme et de la bourgeoisie. Contre les bandes armées de la réaction, on impulsera la mobilisation et l’autodéfense armée des étudiants.

28) La valeur et l’actualité de la lutte armée sont indiquées par les caractéristiques mêmes de la période ; par le caractère explosif des luttes de classes et par les responsabilités qui en découlent pour l’avant-garde.

Le premier devoir qui s’impose aux marxistes révolutionnaires à ce niveau est de garantir l’autodéfense armée du mouvement de masses et de sa propre activité comme avant-garde. Ne peuvent prétendre jouer un rôle effectif d’avant-garde ceux qui seraient incapables d’assumer un tel rôle.

L’organisation révolutionnaire doit combiner les divers niveaux nécessaires de la lutte armée avec sa propre intervention politique, ce qui implique la formation de combattants révolutionnaires en plus de la formation d’agitateurs, de propagandistes et d’organisateurs. De ce point de vue, aujourd’hui, en Argentine, le fait de profiter des possibilités légales ou semi-légales ne peut se faire au détriment du caractère clandestin de l’organisation, principalement de sa direction, de son appareil et de son infrastructure.

En plus de l’autodéfense du mouvement de masses et de sa propre activité comme avant-garde, l’organisation révolutionnaire engagera une série d’initiatives d’actions armées dont la nécessité découlera des caractéristiques de la période et des conditions dans lesquelles se fait la construction du Parti. Le sens fondamental de ces actions est de réaliser une agitation et une propagande armées diffusant les positions des marxistes révolutionnaires. Ces actions pourront être centrées dans des milieux où est développée une intervention politique ou être d’une plus grande envergure, avec un caractère plus général. Dans tous les cas, de telles initiatives ne doivent pas avoir le sens de remplacer l’activité et les luttes de masses, mais précisément de les stimuler. Leur caractère sera donc fondamentalement de réaliser des dénonciations politiques et d’aider à la maturation de l’avant-garde large, favorisant ainsi la construction du Parti et l’introduction de la violence révolutionnaire organisée dans les luttes de masses. Les axes politiques de telles actions doivent être évalués tactiquement, à chaque cas, en fonction de la conjoncture et de la situation des marxistes révolutionnaires. Actuellement, ces axes tournent autour d’actions liées aux luttes ouvrières et étudiantes, actions à contenu anti-impérialiste et actions de justice révolutionnaire, contre des bourreaux et des assassins connus de la Dictature militaire ou des actions anti-répressives comme réponse immédiate à des cas qui se produisent maintenant.

29) Les nécessités de la lutte politique et idéologique contre le péronisme, le réformisme et le centrisme, en plus de l’intervention active des marxistes révolutionnaires dans la lutte des classes exigent un travail intense de propagande. Jusqu’aux plus petites possibilités d’utilisation, les marges légales ou semi-légales doivent être exploitées dans ce sens. En plus de l’effort particulier nécessaire pour assurer la qualité, la régularité et la plus ample diffusion de l’organe central, les marxistes révolutionnaires multiplieront d’autres moyens de propagande de leurs positions.

Quelques axes fondamentaux de cette propagande seront constitués par :

a) Une bataille constante de la démystification du péronisme et de la nature du régime issu des élections de 1973, ce qui dans le même temps implique une définition du caractère prérévolutionnaire de la période, de la nature du processus révolutionnaire en Argentine, de l’objectif de la lutte pour le pouvoir ouvrier. La démystification du péronisme ne devra pas se faire seulement à travers des explications générales sur les premiers gouvernements de Peron (1945-1955), mais fondamentalement en s’appuyant sur l’expérience concrète que les masses sont en train de vivre. Il faut souligner que toute adaptation éventuelle au niveau atteint par les masses résoudrait seulement en apparence le problème d’établir des liens avec les masses. Inévitablement, ceci conduirait à une attitude suiviste, dépourvue d’orientation et de méthodes révolutionnaires.

b) Une démystification de toutes les illusions parlementaires. Il faut souligner systématiquement la précarité de l’inter- mède « démocratique » et l’inévitabilité des affrontements armés. Il faut montrer concrètement la continuité du caractère de classe de l’État et de son rôle d’instrument répressif de domination au service de l’impérialisme et de la bourgeoisie. Il faut dénoncer l’impunité des éléments répressifs qui ont torturé et assassiné sous la Dictature militaire et leur utilisation sous de nouvelles formes avec le même but. Il faut signaler la permanence des Forces armées comme Parti militaire de réserve des classes dominantes, disposées à réintervenir activement comme garantie décisive de la continuité du système.

c) Une campagne de propagande avec le mot d’ordre de gouvernement révolutionnaire ouvrier et populaire. Le contenu social de cette formule est un gouvernement duquel soient exclus les représentants des classes dominantes et qui soit composé par des représentants du prolétariat et de ces couches paysannes pauvres et de cette petite-bourgeoisie radicalisée, qui sont les uniques alliés avec lesquels peut compter la classe ouvrière. La formule du gouvernement révolutionnaire ouvrier et populaire sera explicitement opposée à toute formule qui estompe délibérément le contenu de classe précis et implique une alliance entre bourgeoisie et classes exploitées. La propagande pour cette formule devra être accompagnée de la propagande sur les organismes du pouvoir ouvrier, depuis les Conseils et Comités d’usine et de quartier jusqu’à une Assemblée du peuple dont le gouvernement ouvrier et populaire doit être l’expression légitime. En même temps, il faudra expliquer que de tels organismes ne pourront surgir que de la mobilisation elle-même et de la lutte révolutionnaire de la classe ouvrière et de ses alliés et nécessitent l’armement des masses. En ce sens, un véritable gouvernement ouvrier et populaire ne pourra que surgir et s’appuyer sur un peuple en armes et organisé à la base.

d) Une propagande sur les formes et le contenu du socialisme pour lequel nous luttons. Le pouvoir des Conseils ouvriers organisés et centralisés démocratiquement devra être opposé à la farce du « socialisme national » du péronisme bourgeois et bureaucratique, aux ambiguités de la « patrie socialiste » du péronisme radicalisé et au modèle bureaucratique du socialisme offert par le stalinisme international, caricature qui a tant déprécié et nul dans le mouvement ouvrier.

e) Une bataille systématique sur l’ensemble des positions du marxisme révolutionnaire. Plus particulièrement une bataille pour l’internationalisme prolétarien et la solidarité avec les luttes dans les autres pays dominés par l’impérialisme, dans les pays capitalistes avancés et dans les États ouvriers bureaucratisés. Ceci implique une défense active de l’actualité de la construction d’une Internationale révolutionnaire de masses et du rôle joué par la IVe Internationale à ce niveau.

30) Le rapport de forces actuel entre marxistes révolutionnaires et péronistes, réformistes et centristes ne permet pas d’appliquer une tactique systématique de front unique, sous peine de tomber sur des positions suivistes. Dans ces conditions, il faut adopter une tactique plus flexible d’unité-débordement à différents niveaux. Il s’agit d’impulser avec dynamisme une dialectique correcte qui combine l’unité dans l’action sur des points précis d’un programme d’action et d’initiatives autonomes. La subordination de l’attitude révolutionnaire à l’unité dans tous les cas conduit au suivisme par rapport aux courants politiques majoritaires. L’attitude indépendante exclusive mène au sectarisme, à l’isolement et à l’inefficacité dans la lutte politique et idéologique même. L’unité d’action sur des points précis et les initiatives autonomes débordant les courants politiques majoritaires doivent être combinés de façon à appuyer la mobilisation, l’organisation et la clarification politique des secteurs de masses dans lesquels on intervient. Nous disons unité d’action-débordement à différents niveaux parce qu’il s’agit de profiter des convergences et des contradictions entre les différentes forces politiques qui composent le spectre de l’avant-garde large.

La dispersion des forces marxistes-révolutionnaires, leur poids réduit dans le mouvement de masses et la signification de la situation politique actuelle rendent extrêmement important un processus de rapprochement et d’unification progressive de ces secteurs pour qu’ils puissent arriver à se constituer en pôle capable d’influencer l’avant-garde large. Un tel processus doit se faire sur des bases politiques solides qui incluent la définition des tâches de la période esquissées dans la révolution.

31) La construction du parti marxiste révolutionnaire et l’intervention dans la lutte des classes avec une capacité d’initiatives exigent un effort particulier pour la formation politique des cadres et des militants de l’avant-garde large gagnés à l’organisation. En plus de l’effort pour élever leur niveau théorique et leur capacité politique, ceci implique également d’approfondir la clarification par le débat et l’assimilation de l’expérience des luttes des dernières années, une des plus riches de l’histoire du pays et de toute l’Amérique latine. Dans ce cadre, on devra aborder la définition d’une stratégie de pouvoir comme l’une des tâches d’importance majeure.

Un premier bilan autocritique

32) En Argentine existe une grande tradition d’organisations trotskystes, plusieurs d’entre elles avec une trajectoire déjà vieille, plus ou moins liées à la IVe Internationale. Ni le posadisme (qui a rompu avec la IVe Internationale en 1962) ni la tendance qui a abouti au PST d’aujourd’hui, n’ont cependant forgé de continuité quant à une politique marxiste révolutionnaire.

La IVe Internationale a connu une défaite importante : la rupture avec l’Internationale du Parti révolutionnaire des travailleurs avec la majorité de ses militants. Ceci à un moment où l’Argentine vit une situation politique qui implique une confrontation de classes dont le résultat se reflètera dans les rapports de force en Amérique latine toute entière, après les coups d’État de Bolivie, d’Uruguay et du Chili. Ce contexte politique et les circonstances et les formes de la rupture indiquent l’importance de la défaite.

Ce fait doit être analysé de façon autocritique par l’ensemble de la IVe Internationale et par sa direction en particulier. Dans le cadre de cette résolution il y a lieu de faire un premier bilan autocritique.

33) Le PRT a été reconnu unanimement par le IXe Congrès mondial comme la Section argentine de la IVe Internationale, parce qu’il considérait que cette organisation représentait la continuité de la section, son congrès national ayant été convoqué par la majorité du Comité central de la section unifiée, et la minorité du Comité central, qui a constitué le groupe « La Verdad », refusant de reconnaître l’autorité de ce congrès. Déjà à cette époque existaient une série de positions de la direction du P.R.T., beaucoup d’entre elles héritées de la direction de la section unifiée, qui étaient en contradiction avec les conceptions et les analyses essentielles de la IVe Internationale : appréciation erronnée du maoïsme et en particulier de la portée théorique de la conception de Mao sur la guerre populaire ; appréciation apologétique du castrisme ; conception centriste et éclectique de la construction de l’Internationale ; conception opportuniste de la lutte contre la bureaucratie des États ouvriers dégénérés, symbolisée par l’appui à l’invasion en Tchécoslovaquie par les forces armées du Kremlin, etc. Bien que ces positions aient été en partie connues, ni le IXe Congrès mondial, ni la direction de la IVe Internationale, n’ont explicité une critique politique du PRT.

On pouvait donc déjà caractériser le PRT comme un parti centriste mais d’un centrisme différent du courant castriste en général. Les racines de ce centrisme sont multiples : l’impact des révolutions cubaines et vietnamienne, l’influence internationale du maoïsme revigorée par la révolution culturelle et le conflit sino-soviétique, le poids du péronisme en Argentine qui favorisa l’éclosion d’un populisme révolutionnaire manifeste dans l’idéologie du PRT. Mais de ses liens avec le mouvement trotskyste, le PRT avait conservé une définition du Parti et de sa nécessité qui contraste avec l’imprécision des conceptions du parti du MIR, des Tupamaros pour ne pas parler du courant castriste en général. De ce point de vue, le PRT a reposé objectivement la nécessité du parti léniniste au niveau de la nouvelle avant-garde qui en Amérique latine a commencé la lutte armée après la révolution cubaine, nouvelle avant-garde qui s’est caractérisée par sa méconnaissance de la nécessité du Parti. Même dans les formes confuses du 5e Congrès (1970), où il incluait dans « son » projet international les Chinois, les Viet-Namiens, les Cubains et les Albanais, le PRT conserve une vision de l’Internationale et de sa nécessité qui dépasse l’horizon de l’OLAS. Enfin, même si de façon confuse et insuffisante, le PRT a assimilé la conception de la révolution permanente, ce qui, aujourd’hui, le conduit à conserver une position de lutte de classes face au péronisme. De plus, le PRT s’est montré capable, malgré des erreurs politiques que nous analyserons, payées au prix de pertes et de scissions, d’initier réellement la lutte armée. Cette dimension de l’intervention politique correspond à une nécessité profonde de la période ; il serait impossible de comprendre autrement d’où viennent malgré ses erreurs l’influence et le prestige du PRT actuellement. C’est ainsi que le PRT a pu gagner un ensemble de militants représentants parmi les meilleurs de la nouvelle avant-garde surgie au cours des dernières années de lutte en Argentine.

Pour cet ensemble de raisons, la reconnaissance du PRT comme Section de la IVe Internationale était justifiée. Dans le cadre de la transcroissance de l’Internationale d’une organisation de propagande en une organisation de combat, capable d’une intervention active dans la lutte des classes et capable de prendre des initiatives dans l’action comme est la lutte armée en Amérique latine, l’intégration et l’éducation politique au sein de la IVe Internationale de secteurs représentatifs de la nouvelle avant-garde et qui affirment leur accord programmatique avec la IVe Internationale comme le PRT, sont correctes.

Mais immédiatement après le IXe Congrès mondial il aurait dû y avoir une discussion franche avec les camarades argentins à propos de toutes les divergences théoriques et politiques, en évitant de se limiter à populariser les actions courageuses de l’ERP sans poser en même temps les problèmes politiques qui existaient. Une caractérisation correcte du PRT comme parti centriste impliquait la nécessité de comprendre qu’il fallait livrer une véritable bataille politique pour clarifier les positions et les définitions, même si ceci conduisait à la rupture avec un secteur important de sa direction et de ses membres. Les conditions pour cette lutte de clarification politique étaient incomparablement plus favorables à l’époque du IXe Congrès mondial que dans un passé récent, parce que le degré de cristallisation autour de positions centristes et de la définition de l’orientation du PRT étaient alors plus embryonnaires. Il existait alors davantage d’éléments susceptibles d’intégrer une tendance favorable à la IVe Internationale, dans le cadre d’une bataille politique de clarification.

L’attitude de la IVe Internationale vis-à-vis du PRT doit être qualifiée comme opportuniste. Le manque de débat nécessaire avec les camarades argentins est encore le plus grave si on considère qu’en plus des positions du IVe Congrès du PRT, déjà en partie connues au moment du IXe Congrès mondial, il y eut d’autres faits qui auraient pu alerter à nouveau sur les dangers de l’orientation du PRT. Avant et après le IXe Congrès mondial, le PRT avait connu de graves crises qui portaient en elles des ruptures sérieuses et qui reflétaient les difficultés qu’il a rencontrées au début dans la définition de sa stratégie, puis dans sa traduction pratique. Le signal d’alerte le plus important a été les débats préalables et les résolutions du Ve Congrès du PRT (juillet 70), accompagnés par la scission d’importants secteurs, y compris la majorité des membres du Comité central élu en 68. Aucun bilan de ce Congrès n’a été fait au niveau de l’Internationale dont le centre, il est vrai, a souffert d’un grand retard d’information à ce propos. On a ignoré de façon administrative les secteurs scindés et on a reconnu la majorité comme successeur légitime, sans avoir analysé en tant soit peu la signification politique de ce qui s’était passé.

Néanmoins, la critique que déjà à l’époque faisaient certains auteurs de la Tendance communiste avait de nombreux points valables (caractérisation de l’étape, rôle de la lutte armée dans la construction du parti, etc.) anticipant de cette façon sur certaines caractérisations que nous pouvons faire aujourd’hui. Malgré le caractère éclectique de la Tendance communiste, qui conduisait à la dispersion ou à l’inconséquence de la majorité de ses membres (sauf quelques exceptions), il aurait été important d’avoir une analyse des positions débattues alors. Des voyages et des contacts entre les dirigeants de la IVe Internationale et le PRT n’eurent pas plus de conséquences dans la façon de mener le débat. Quand les premiers éléments pour une discussion furent produits, il était déjà trop tard pour que cela puisse avoir des répercussions significatives dans le PRT.

Les relations entre le PRT et la IVe Internationale mirent en évidence l’inexistence d’une direction agissant comme centre collectif. Néanmoins, les objectifs du IXe C.M. impliquaient une profonde transformation du centre de l’Internationale et de son mode de fonctionnement. Seule une véritable direction quotidienne, avec de nouveaux moyens en hommes et en finances lui aurait permis de répondre effectivement aux nouvelles nécessités surgies de l’évolution et de la situation objective et de notre orientation. Dans cette situation, le travail du centre vers l’Argentine fut rarement discuté collectivement et ce qui fut fait, fut occasionnel et bien en-deçà des nécessités. Mais tout autant qu’une faiblesse organisationnelle, c’est une faiblesse politique de la direction de l’Internationale qui s’est manifestée dans l’attitude administrative dans la construction de la section argentine. C’est l’incompréhension du rôle que devait avoir la direction dans la transcroissance de l’Internationale, le maintien de méthodes artisanales et routinières de travail, l’absence d’une caractérisation politique explicite du PRT qui conduisit à espérer une assimilation progressive et spontanée du marxisme révolutionnaire, ce qui empêcha de définir ce que cela impliquait. C’est la sousestimation des grandes insuffisances du IXe Congrès mondial de la définition de l’orientation pour l’Amérique latine, et des dangers qui entouraient l’application de l’orientation de lutte armée, expérience neuve pour l’ensemble de l’Internationale.

Pour cet ensemble de raisons, la IVe Internationale devra assumer de façon autocritique les circonstances dans lesquelles s’est opérée la rupture de sa Section argentine.

Du point de vue de la direction centriste du PRT, sa rupture avec la IVe Internationale est à la fois une conséquence et un pas nécessaire dans une évolution droitière croissante. Les pressions de la direction cubaine ont eu un rôle important dans cette direction et dans la rupture avec la IVe Internationale.

34) Peu après le Ve Congrès (juillet 70), par le truchement de l’ERP, il inaugura ses actions. Il réussit à former des militants dans un esprit de combat et il fut ainsi en condition de lancer de façon systématique et efficace une lutte aux dimensions considérables. Dans l’espace de quelques mois, l’ERP apparut comme l’organisation la plus dynamique de la lutte armée, gagna des sympathies larges dans des couches prolétariennes et populaires et devint un facteur réel dans la lutte politique du pays.

L’essentiel des initiatives du PRT-ERP s’encadrait dans une guerrilla urbaine contre la dictature militaire articulée à grands traits dans des formes qui correspondaient réellement aux tâches de l’avant-garde dans la période :

a) actions ayant pour but l’accumulation de ressources financières ;

b) actions ayant pour but l’acquisition d’armes, médicaments, appareils médicaux, etc. ;

c) actions liées aux mobilisations de masse ;

d) actions de châtiment de bourreaux de la dictature, connus et haïs pour leurs crimes.

Certaines actions en particulier allaient dans le sens d’une intégration de la lutte armée dans la dynamique concrète de la lutte de masses. Des épisodes significatifs (notamment pendant les mobilisations de 1971 à Cordoba) étaient, par ailleurs, une réfutation des arguments opportunistes selon lesquels des actions armées du type de celles menées par l’ERP ne sont pas comprises ou approuvées par la classe ouvrière et provoquent l’isolement des avant-gardes. Par contre, dans des conditions de montée et de crise pré-révolutionnaire, l’existence et l’intervention des détachements armés de l’avant-garde renforcent les mobilisations des masses et en accroissent la combativité.

Le PRT-ERP a également réalisé des actions de récupération et de distribution dans les quartiers pauvres et des bidonvilles de vivres, de vêtements, etc., dont l’objectif était de gagner la sympathie des couches les plus pauvres de la population et de créer les bases sociales d’appui à la guerrilla. L’orientation privilégiée vers les secteurs les plus retardés du mouvement ouvrier est en soi discutable. L’intention de créer des bases sociales d’appui urbain correspond également à une caractérisation incorrecte de l’étape.

Des déviations militaristes dans l’activité armée de l’ERP se sont manifestées par l’empirisme ou l’improvisation. Quel- ques actions de grande envergure ont été compromises à cause de leur volontarisme ou des projets trop ambitieux. On n’a pas toujours tenu compte de la situation de l’organisation pour décider certaines actions, ce qui a signifié des pertes de camarades. Le système d’organisation adopté à partir de 1971 (formation de « peletons ») a accentué la distorsion entre les efforts dédiés à l’activité militaire et l’insertion dans les masses, en produisant des déviations dans la construction du Parti.

Le bilan de la période de lutte armée qui va de 1969 à 1973 indique que les organisations qui ont mené à bien cette lutte ont obtenu un écho dans les masses, ce qui, entre autre, leur a permis de jouer un rôle important dans les mobilisations de mai 73 et durant les premiers mois du gouvernement péroniste. Plus important encore, si l’élément décisif pour la défaite de la dictature militaire a été constitué par les mobilisations des masses depuis le premier Cordobazo, la bataille des guerrilleros a contribué à approfondir la crise du régime. En même temps, elle a agi comme un facteur de maturation politique de l’avant-garde large ouvrière et étudiante.

35) Malgré les conditions objectives favorables et le prestige gagné par les actions audacieuses de l’ERP, le PRT n’a pas réussi à établir des liens solides avec des secteurs importants des masses. En d’autres termes, le PRT n’a pas été capable d’exploiter à fond les potentialités de l’étape dans le cadre du rapport de forces donné, dans le but de la construction d’un parti marxiste révolutionnaire avec influence de masse. Cela est la conséquence des orientations stratégiques et des conceptions d’ensemble erronées de l’équipe de direction représentée par le camarade Santucho.

Déjà avant la scission de 1968, le parti avait tiré la conclusion, apparemment unanime, qu’il fallait mettre à l’ordre du jour le problème de la lutte armée. L’analyse de la situation de l’époque — stagnation relative du mouvement ouvriers, conflits sociaux aigüs dans la région de Tucuman, existence d’un noyau de guerilla en Bolivie dans le cadre d’une situation définie comme prérévolutionnaire en Argentine — avait suggéré la perspective d’une lutte armée sous forme de guerilla, axée pour une période dans le Nord. Le IVe Congrès, réalisé avant le IXe Congrès mondial, développa une polémique dure sur la nécessité de concrétiser l’orientation pour la lutte armée (la minorité représentée par Moreno avait entre-temps quitté l’organisation) en affirmant une conception qui s’efforçait d’éviter les écueils opposés de l’aventurisme foquiste et du spontanéisme insurrectionnaliste. Sur la base de considérations non seulement techniques, mais aussi et surtout sociales et politiques (en fait ayant une vision relativement statique des tendances qui mûrissaient dans le prolétariat et une incompréhension de la formation sociale du pays et du rôle fondamental de la classe ouvrière urbaine), il indiqua la priorité de la guerilla rurale. Le maintien de cette perspective, même après le Cordobazo, a été à l’origine de la nouvelle crise qui secoua le parti dans la première partie de 1970. Le Ve Congrès marqua une étape décisive par la fondation de l’ERP.

Ces rectifications, opérées de façon empirique, se sont avérées insuffisantes et n’ont pas évité une série d’erreurs et de déformations graves.

Tout d’abord, le développement de la lutte révolutionnaire fut conçu à partir d’une analogie avec les expériences de la révolution chinoise et de la révolution vietnamienne. Ceci impliquait l’ignorance ou la minimisation des différences essentielles (la composition sociale des pays, l’existence même avant l’éclatement de la guerre révolutionnaire d’un parti avec influence de masse large, la paralysie des classes dominantes pour des raisons aussi bien intérieures qu’internationales, etc.). Ensuite, une analyse schématique a constamment estompé la distinction qui s’impose entre situation prérévolutionnaire et les premières étapes d’affrontement armé d’un côté et de l’autre guerre révolutionnaire proprement dite.

De là, les illusions sur la possibilité d’une croissance rapide et graduelle de l’ERP comme organisation armée de masses. En passant à côté de la nécessité de définir une tactique de construction du Parti, on est arrivé à une conception du PRT comme avant-garde autoproclamée.

La construction de l’ERP a été conçue essentiellement comme le résultat des initiatives qu’il prenait lui-même par l’action de ses militants, avec la conséquence que la stratégie militaire était esquissée sans un rapport strict avec l’évolution politique.

Ceci a conduit à une dynamique de substitution du Parti par l’ERP. On n’a pas compris que l’incorporation de secteurs de masses à la lutte armée passe fondamentalement par leur propre expérience de l’accentuation de la lutte des classes. On n’a pas compris le rôle essentiel des insurrections et semi-insurrections dans l’accumulation d’expériences par les masses et la mise en pratique du caractère d’avant-garde de l’organisation révolutionnaire, comme pas vers la généralisation de la lutte armée.

Une autre conséquence a été que le parti n’a compris qu’avec beaucoup de retard le tournant de la situation et surtout il n’a pas su déterminer avec la rapidité et le doigté nécessaires les nouvelles priorités dans son orientation. En fait, il a subi dans la deuxième partie de 1971, et en 1972, une déviation militariste et il a ignoré la nécessité de formes de lutte armée de plus en plus liées avec le mouvement des masses (équipes d’autodéfense, etc.) qui étaient pourtant objectivement possibles (cela s’est traduit, entre autres, par sa carence complète face aux problèmes tactiques posés par les élections du mois de mars dernier).

Sur le terrain des conceptions politiques, le PRT a pris des positions erronées ou du moins équivoques sur des problèmes importants. Il a utilisé des formules carrément opportunistes, lorsqu’il a caractérisé dans une résolution de son comité exécutif comme alliés stratégiques l’ENA (incluant le PCA), des formations petites-bourgeoises et même des secteurs bourgeois.

La direction du PRT a utilisé la clandestinité comme prétexte pour limiter la circulation des idées politiques et surtout des positions critiques. Elle a adopté des méthodes de plus en plus bureaucratiques en s’assurant en fait des pouvoirs exhorbitants et introduisant des mœurs étrangers à une organisation léniniste. Pour mieux frapper les opposants, elle a théorisé dans des formes presque caricaturales l’idée de la lutte de classe au sein du parti. Dès que des secteurs importants du parti ont commencé à s’interroger sur la ligne, sur les méthodes et sur les rapports avec l’Internationale, tout en ayant elle-même annoncé l’ouverture de la période de préparation du congrès, elle mit fin rapidement au débat par des mesures administratives qui provoquèrent des ruptures. Elle a repoussé définitivement le Congrès, plus que ne le permettaient les statuts. Ce qui est encore plus significatif : la direction Santucho empêcha les militants de prendre connaissance des textes critiques adressés par des membres de la direction de l’Internationale et, dès que la polémique commença à toucher les questions plus directement liées à la situation en Argentine, décida bureaucratiquement de rompre avec l’Internationale, en mettant devant un fait accompli non seulement le prochain Congrès, mais aussi le Comité central.

Cet ensemble d’erreurs et de déviations découlant de son orientation centriste ont empêché ainsi le PRT de gagner une position hégémonique au sein de la nouvelle avant-garde large surgie dans les luttes des dernières années, en n’étant pas capable, malgré son importance et son prestige de construire une véritable alternative au péronisme, au réformisme et à divers secteurs centristes.

36) Le point 36 de la résolution est interne et publié dans un B.I. de la IVe Internationale.

37) L’Argentine est le pays d’Amérique latine qui, au cours des dernières vingt années, a connu les mobilisations les plus amples de la classe ouvrière, où des avant-gardes ont mûri à la suite d’expériences multiples, nationales et internationales, et où de nombreux militants se réclament du marxisme révolutionnaire. La formation d’un parti révolutionnaire avec une base de masse est inscrite à l’ordre du jour et la IVe Internationale devra considérer parmi ses priorités la construction d’une section qui, en rompant avec les déformations et les faiblesses du mouvement trotskyste dans le passé, défend rigoureusement toutes les conceptions du marxisme révolutionnaire et en tire les conclusions politiques et organisationnelles correspondantes aux nécessités impérieuses de l’époque.

Ceci implique que l’Internationale doit se donner les moyens matériels et politiques pour aider à construire sa section argentine. Les moyens politiques, principalement, passent par le renforcement de la direction internationale, l’ouverture d’un débat sur la stratégie de pouvoir dans les pays d’Amérique latine et un bilan profond de l’expérience du PRT. Cette expérience, si ses leçons sont tirées et assimilées, peut se convertir en une conquête fondamentale pour la IVe Internationale en Amérique latine, parce que, politiquement, c’est la plus riche expérience de lutte armée du continent depuis la révolution cubaine.

Il a montré ainsi les insuffisances de son assimilation de la théorie de la révolution permanente et une position centriste vis-à-vis du stalinisme, avec lequel il a cherché des accords sur les bases de conciliation.

Il a esquissé une orientation droitière lorsqu’il a exprimé un préjugé favorable, au mois de juillet dernier, face à un bloc électoral du leader syndicaliste Tosco et du bourgeois « progres- siste » Alfonsin. Il a révélé ses failles théoriques lorsqu’il a exprimé son accord à la politique électorale des Tupamaros qui ont soutenu le bloc du PC et PS avec des partis bourgeois sous la direction du général Seregni.

Sur la base d’un programme minimaliste et au prix de conciliations avec le péronisme bourgeois, en ne marquant pas clairement la nature du gouvernement de Péron, il a impulsé le Front anti-impérialiste et pour le Socialisme, sans offrir en plus à ses militants des canaux d’expression démocratiques et à la base.

Aussi bien dans ses textes et publications que dans sa pratique, le PRT a démontré, en outre, ne pas avoir assimilé la méthodologie des revendications de transition. C’est pourquoi il a combiné et il combine des prises de position en principe correctes, mais exprimées sous une forme essentiellement propagandiste (par exemple, face au régime néo-péroniste), à une plate-forme minimaliste pour la classe ouvrière et les autres couches populaires. C’est une erreur particulièrement grave dans une situation pre-révolutionnaire et qui lui empêche, par ailleurs, une compréhension adéquate de la véritable signification des éléments potentiels de dualité de pouvoir. Tout cela s’est alterné avec des attitudes sectaires (par exemple, la prétention d’imposer dans des plate-formes syndicales la conception de la guerre révolutionnaire propre du PRT) et avec une pratique bureaucratique dans les interventions au niveau du mouvement des masses.

Finalement, les conditions de clandestinité pouvaient expliquer pendant une certaine période des restrictions dans l’application intégrale des normes de la démocratie interne. Mais la

Quatrième internationale