Thèses sur la situation internationale

I. La situation mondiale dans son ensemble

1. Au cours des quinze dernières années, la crise structurelle du capitalisme international et la crise de direction de la classe ouvrière mondiale se sont toutes deux aggravées. La phase actuelle de la crise du capitalisme se caractérise par une combinaison de facteurs, qui en font la crise la plus grave de son histoire :

- l’ouverture, à la fin des années soixante, d’une longue période de dépression économique et d’une crise sociale approfondie et durable aggravée par une crise écologique de plus en plus prononcée ;

- la modification des rapports de forces internationaux au détriment du capital, dont la défaite en Indochine en 1975 a été le point culminant ;

- l’accentuation des contradictions intercapitalistes et des crises de direction bourgeoise, notamment depuis le milieu des années soixante-dix ;

- l’existence d’une force organique sans précédent du prolétariat, produit de la période d’expansion économique d’après-guerre ;

- l’ampleur et la force croissante du mouvement de libération nationale et sociale dans les pays dominés.

2. Cette crise d’ensemble avait connu une nouvelle accélération à partir de 1979, avec le renversement de la dictature du Shah en Iran, la victoire révolutionnaire sandiniste au Nicaragua et la guerre civile au Salvador.

L’extension de la révolution socialiste en Amérique centrale pose à l’impérialisme un défi majeur. Elle se déroule dans ce qui fut la chasse gardée du capitalisme américain. Elle ouvre des perspectives révolutionnaires au mouvement de masse qui, dans le Cône sud de l’Amérique latine, ébranle les dictatures en place. Tout cela explique la violence des réactions de l’impérialisme américain et, en conséquence, la difficulté pour les mouvements révolutionnaires à remporter une nouvelle victoire.

Plus généralement, dans toute une série de pays semi-coloniaux, la profondeur du désastre économique et la crise structurelle de domination bourgeoise rendent inévitables des explosions sociales d’envergure. Simultanément, les gros bataillons de la classe ouvrière des pays impérialistes résistent pas à pas à l’offensive d’austérité et de militarisation du grand capital.

Le début de la révolution politique en Pologne avait, de même, exercé un effet déstabilisateur sur le capitalisme international, surtout en Europe. Il confirma le potentiel révolutionnaire de la classe ouvrière et sa capacité d’être porteuse d’une solution d’ensemble de la crise de l’humanité. La résistance des travailleurs polonais, après décembre 1981, reste un élément important de la conjoncture politique internationale.

3. La détérioration structurelle des rapports de forces internationaux au détriment de l’impérialisme ne signifie pourtant pas qu’il soit incapable de réagir.

La quasi-paralysie politique de l’impérialisme américain au lendemain de sa défaite en Indochine, devant la chute du Shah d’Iran comme devant la chute de Somoza, fut conjoncturelle et passagère. Ses causes étaient politiques, principalement internes aux États-Unis.

Dès 1979, la contre-offensive se dessine. Elle s’accentue l’année suivante avec l’arrivée au pouvoir de l’administration Reagan.

Elle vise d’abord et avant tout la révolution coloniale en Amérique centrale et au Moyen-Orient. Dans les pays impérialistes, elle prend la forme d’une offensive anti-ouvrière d’austérité et de réarmement. Elle exerce sur l’Union soviétique une pression militaire et économique accrue, sans que l’on puisse parler pour autant d’une nouvelle période de guerre froide : il s’agit plutôt pour l’impérialisme de contraindre la bureaucratie, déjà en difficulté, à négocier dans une position défavorable un nouvel aménagement des rapports de forces mondiaux.

4. La contre-offensive impérialiste entend bloquer dans l’immédiat toute nouvelle percée de la révolution dans les pays semi-coloniaux et semi-industrialisés et tente de refouler la révolution la où elle a remporté des victoires décisives, comme au Nicaragua.

Par la réduction du niveau de vie des masses et par un chômage massif de longue durée qui affaiblit le mouvement ouvrier organisé, elle cherche à créer les conditions d’attaques d’envergure contre les acquis sociaux et les libertés démocratiques (droit de grève, liberté syndicale, liberté de manifestation, etc.) de la classe ouvrière dans les pays impérialistes.

Cette contre-offensive a déjà infligé une lourde défaite aux masses turques avec l’instauration de la dictature militaire en septembre 1980, et aux masses palestiniennes et libanaises ainsi qu’à l’OLP. L’intervention contre-révolutionnaire américaine à Grenade constitue une défaite pour la révolution dans cette île. Elle concrétise la volonté de l’impérialisme US de frapper militairement la révolution en Amérique centrale. Des défaites partielles ont été infligées à certains secteurs de la classe ouvrière des pays impérialistes.

Mais la contre-offensive impérialiste n’est parvenue ni à infliger des défaites décisives à la classe ouvrière d’un des pays impérialistes, ni à stabiliser la domination bourgeoise dans l’essentiel des pays semi-coloniaux et semi-industrialisés, ni à refouler le mouvement de masse là où il est en montée, ni à restaurer le capitalisme dans l’un des pays où il avait été renversé.

Elle n’a donc pas réussi à modifier fondamentalement les rapports de forces à l’échelle mondiale.

Une solution capitaliste durable à la crise suppose en effet bien autre chose que des succès militaires ou diplomatiques partiels et une érosion graduelle des forces du mouvement ouvrier. Elle exige un accroissement considérable de la production de plus-value, et donc un affaiblissement qualitatif de l’organisation et de la combativité des masses laborieuses ainsi que des défaites amples dans toute une série de pays-clés.

Les amortisseurs qui ont fonctionné au long des dix dernières années (exportation de capitaux vers les pays semi-industrialisés ; élargissement du marché dans ces pays et dans ceux de l’OPEP ; expansion du commerce Est-Ouest ; relocalisation internationale dans certains centres de production ; etc.) permettent de moins en moins d’absorber les chocs de la crise. Des modifications limitées dans la répartition du revenu national au sein des pays impérialistes sont loin d’assurer une hausse suffisante du taux de profit. Il faudrait pour cela imposer un recul brutal des salaires, un démantèlement important des systèmes de protection sociale, un chômage massif très peu indemnisé.

5. La dynamique de la situation mondiale est dominée par l’interaction de la crise du système capitaliste international, et celle du système de domination établi dans les États ouvriers bureaucratisés, et de celle du mouvement de masse organisé :

a) La bureaucratie soviétique a tiré parti de la victoire de la révolution indochinoise et de la paralysie temporaire de l’impérialisme pour tenter de modifier à moindre frais en sa faveur des rapports de forces régionaux (Angola, Mozambique, Ethiopie).

Mais dès le début de la contre-offensive impérialiste, le Kremlin s’est orienté vers la négociation globale avec l’impérialisme, en lui sacrifiant au besoin le mouvement de masse de certains pays, comme on a pu le vérifier au travers de son attitude envers le mouvement palestinien au moment de l’invasion sioniste en juin 1982.

Dans le cadre de cette négociation globale, la bureaucratie soviétique peut continuer à aider certains mouvements de libération nationale, tout en tentant d’en limiter la portée, en vue de compter avec le maximum d’atouts face à l’impérialisme. Elle doit aussi prendre en considération l’existence de forces sociales et politiques qui lui échappent en partie. Au même titre, l’impérialisme, lui, ne contrôle pas non plus, à partir d’un seul centre de décision, toutes les forces contre-révolutionnaires qui opèrent sur le terrain.

De son côté, la bureaucratie chinoise, par son rapprochement avec l’impérialisme et avec les bourgeoisies des pays de l’ASEAN, avait facilité la contre-révolution bourgeoise en Asie du Sud-Est et avait contribué à limiter les répercussions de la victoire de la révolution indochinoise. Dans le cadre de son « recentrage » d’ensemble et de la démaoïsation, elle a cependant, au cours de la dernière année, pris de nouveau ses distances par rapport à l’impérialisme.

La bureaucratie soviétique comme la bureaucratie chinoise restent déterminées, dans leur attitude fondamentale envers l’impérialisme et envers la révolution mondiale, par leur conservatisme contre-révolutionnaire.

b) Dés le début de l’offensive d’austérité, les bureaucraties réformistes des pays impérialistes ont politiquement désarmé la classe ouvrière en multipliant accords et pactes sociaux avec la bourgeoisie, et en capitulant progressivement devant les objectifs économiques et sociaux du grand capital. Elles ont ainsi contribué à l’affaiblissement du mouvement ouvrier organisé dans plusieurs pays importants, sans que l’apparition de courants organisés de lutte de classe et, à fortiori, la construction de directions révolutionnaires de rechange, aient fait des progrès permettant de neutraliser les effets négatifs des trahisons bureaucratiques. Résoudre la crise de direction du prolétariat reste donc l’objectif principal pour résoudre la crise du capitalisme dans un sens socialiste.

On assiste donc à une crise du mouvement ouvrier dans son ensemble : crise d’orientation stratégique et de direction, qui tend à déterminer et accélérer une crise structurelle des organisations représentatives de la classe ouvrière.

c) Enfin, le discrédit de « l’alternative socialiste » défigurée par les régimes bureaucratiques d’URSS, d’Europe orientale ou de Chine freine l’engagement du mouvement ouvrier des pays impérialistes et dans une moindre mesure des pays semi-coloniaux et semi-industrialisés sur la voie anticapitaliste, malgré les coups de la crise et les menaces mortelles de la course aux armements.

La tragédie du Cambodge et la guerre Chine-Vietnam ont jeté le discrédit sur le socialisme. L’intervention soviétique en Afghanistan, l’occupation du pays et le type de guerre que l’armée de l’URSS y mène ont facilité la contre-offensive politique impérialiste et la campagne tendant à discréditer le socialisme. La contre-révolution politique déclenchée par le coup d’État du 13 décembre en Pologne a encore aggravé ce discrédit.

Il pèse moins directement sur les masses laborieuses des pays semi-coloniaux, du fait notamment que le niveau de vie et de culture en URSS apparaît bien supérieur à celui de ces pays en proie au pillage impérialiste, mais aussi du fait que la bureaucratie a pu adopter une attitude d’aide limitée mais réelle envers certains mouvements révolutionnaires. Cependant, une nouvelle distanciation peut apparaître entre le Kremlin et divers courants de ces pays, en fonction des expériences propres des mouvements de masse qui s’y développent.

6. Le processus d’industrialisation capitaliste, les choix technologiques et modèles de consommation qu’il implique, ont été motivés par des considérations de profit à court et moyen terme calculées par chaque firme séparément dans son intérêt particulier. Ces choix et ces modèles ont été imités par les bureaucraties au pouvoir dans les États ouvriers bureaucratisés.

L’ensemble de ces processus rapproche le monde d’une catastrophe écologique. La destruction des ressources naturelles, accompagnée par de véritables catastrophes (ex. Bhopal en Inde) est déjà avancée surtout dans les pays dépendant de l’impérialisme.

Les effets cancérigènes d’environ neuf millions de produits chimiques synthétiques sont encore largement inconnus. La pollution de l’eau et de l’atmosphère a déjà eu des effets désastreux pour les mers, les rivières et les forêts. L’« utilisation pacifique » de l’énergie atomique comme source d’énergie a déjà produit des accidents catastrophiques dans les pays impérialistes comme dans des pays de l’Est. Chaque année, environ 3 % des forêts tropicales disparaissent à cause du besoin en bois des pays impérialistes et de l’élevage du bétail, ce qui conduit à la désertification, à des inondations et à la destruction de sols cultivables.

7. La profondeur de la crise de direction prolétarienne à l’échelle mondiale a fait, jusqu’à présent que, dans les principaux pays capitalistes impérialistes ou dominés, le mouvement de masse n’est pas parvenu à poser directement la question de la conquête révolutionnaire du pouvoir politique, seul moyen de s’attaquer à la solution de la crise économique dans l’intérêt des masses exploitées.

Ce qui se poursuivra dans les trois secteurs de la révolution mondiale, c’est donc une longue période de convulsions, de combats de grande ampleur, de crises prérévolutionnaires suivies de reculs conjoncturels, voire de nouvelles explosions révolutionnaires.

L’issue de ces combats décidera de l’avenir de l’humanité. La crise du capitalisme peut déboucher à terme sur la victoire de la révolution socialiste mondiale, mais aussi sur une rechute de l’humanité dans la barbarie. Historiquement, la solution de la crise est impossible sans que soit résolue la crise de direction révolutionnaire, qui est plus que jamais l’obstacle principal sur la voie du socialisme.

II. La crise dans les pays impérialistes

8. Dans les pays impérialistes, la crise d’ensemble du système est dominée par les effets de la longue dépression économique, commencée à la fin des années soixante, qui s’est déjà traduite par une succession de récessions (1970-1971, 1974-1975, 1980-1982) de plus en plus graves. Dans la logique du cycle industriel capitaliste, de brèves phases de reprise de la production et du revenu national peuvent se produire, comme celle qui a commencé en 1983. Mais la tendance reste celle d’une baisse du taux moyen de croissance à long terme.

La dépression se caractérise principalement par la montée du chômage structurel de longue durée et par la persistance de l’inflation. Dans les seuls pays impérialistes, le nombre de chômeurs officiellement recensés est passé de 10 millions au début des années 1970 à 20 millions vers 1975, 30 millions en 1982. Il atteindra vraisemblablement les 40 millions dans les années à venir, sans même tenir compte de tous ceux, et surtout de toutes celles « qui se retireront volontairement du marché du travail » et ne seront plus enregistrés par les statistiques.

Si l’inflation s’est atténuée sous l’effet des mesures de restriction de crédit prises par la plupart des gouvernements impérialistes elle continue à sévir à un niveau qui n’est pas celui d’une « monnaie stable ». Jusqu’ici, elle a empêché une chute des prix et des revenus qui correspondait à la chute des valeurs exprimées en monnaie stable. Par conséquent, les chutes de la production demeurent inférieures à celles des années 1929- 1932. Sa persistance menace cependant d’effondrement le système de crédit et le système bancaire mondiaux.

Cette menace place la bourgeoisie internationale devant un choix déchirant. Si elle choisit de limiter à tout prix l’inflation, elle poursuivra et accentuera les restrictions de crédit qui menacent d’effondrement des secteurs importants de l’industrie capitaliste mondiale, provoquent un rétrécissement catastrophique du commerce international et pourraient aboutir à une dislocation du marché mondial. Si elle laisse courir l’inflation pour amortir la crise, elle risque de précipiter un krach financier.

C’est pourquoi, les mesures de sauvegarde préparées par des organismes tels que le Fonds monétaire international et la Banque des règlements internationaux se heurtent à un obstacle décisif : comment répartir les frais des opérations de sauvetage entre les différentes banques centrales, autrement dit entre les différentes puissances impérialistes en cas de menace d’effondrement de grosses banques.

C’est en effet avant tout l’inflation du crédit qui a nourri la longue période d’expansion économique d’après-guerre, par le développement du crédit aux firmes capitalistes, aux consommateurs, aux gouvernements des pays impérialistes et semi-coloniaux.

Pour tenter d’amortir les effets de la récession de 1974-1975, le crédit aux pays dits du « tiers monde » et aux États ouvriers bureaucratisés a connu une véritable explosion. Aujourd’hui la somme totale des dettes publiques et privées libellées en dollars a avoisiné le montant extraordinaire de sept mille milliards de dollars dont plus de huit cents milliards pour les seuls pays du « tiers monde ».

Dans la masse de cette dette, une part très importante revient donc à des firmes capitalistes privées, dont bon nombre sont au bord de la faillite (y compris d’importantes multinationales), ou à des gouvernements impérialistes (États-Unis, France, Italie, Portugal, Belgique, Espagne, Danemark...). Ces dettes sont souvent concentrées entre les mains de quelques banques, de sorte que les moyens propres de ces banques ne permettent guère de faire face à une incapacité de remboursement. La faillite de quelques gros débiteurs du tiers monde comporte le risque de réactions en chaine, avec à la clé un retrait massif des dépôts et la banqueroute des banques elles-mêmes. Les milieux dirigeants de l’impérialisme en ont conscience et cherchent à repousser une telle échéance (cf. par exemple l’accord passé avec le Mexique). Quelle que soit l’efficacité des moyens dont ils disposent, ils ne peuvent parvenir à extirper toutes les racines de cette crise mondiale du crédit. Le prochain épisode verra donc se multiplier les tensions graves causées par l’endettement d’innombrables pays. En même temps se renforcera le rôle de « gendarme » joué par les organismes internationaux (en premier lieu le FMI). La lutte contre les solutions capitalistes à l’endettement est de ce fait une tâche impérative.

La bourgeoisie impérialiste avait tiré des leçons du krach de 1929-1932 en créant un système de contrôle national des banques, et de renflouement en cas de crise par la banque centrale. Mais à l’échelle internationale, il n’existe pas de prêteur du dernier recours du même genre. Une véritable banque centrale des banques centrales à l’échelle internationale exigerait l’existence d’un État capitaliste international, autrement dit la disparition de la concurrence entre les pays impérialistes. Or, en période de crise, cette concurrence s’aggrave au lieu de reculer.

Quelles que soient donc les mesures préparées et les compromis inter-impérialistes qui peuvent être conclus, après des marchandages de plus en plus âpres et des conflits de plus en plus aigus, un risque de krach bancaire ne saurait être écarté. Et s’il faut se garder de croire en l’inéluctabilité d’un « jeudi noir » à l’échelle mondiale, il convient de prendre en considération ce que ce risque implique en permanence sur le comportement des États capitalistes les plus avancés et sur l’évolution du rapport des forces dans le monde.

9. L’aggravation de la concurrence inter-impérialiste se traduit par de fortes pressions protectionnistes, qui marquent les limites du « libre échange » en période de dépression. Chaque puissance impérialiste cherche son salut dans l’exportation, c’est-à-dire aussi dans l’exportation du chômage, alors que le volume total des exportations stagne.

Cette accentuation de la concurrence inter-impérialiste intervient alors que la suprématie de l’impérialisme américain est sérieusement entamée. Les avantages de productivité dont il avait joui pendant plusieurs décennies par rapport à ses principaux concurrents japonais ou européens ont été sapés (automobile, acier, machines-outils, équipement électronique, robots).

Les impérialistes américains ont été largement dépassés par le capital japonais dans d’importantes régions d’Asie (exportations, investissements). De plus, les impérialistes japonais et européens essayent de remettre en cause l’hégémonie du capital américain dans certaines parties du Moyen-Orient et de l’Amérique latine, et même sur le marché intérieur américain. Sur les marchés des États ouvriers bureaucratisés européens, les impérialistes européens ont gagné d’importantes têtes de pont, ce qui accroît leurs contradictions économiques et politiques avec les États-Unis.

L’impérialisme US réagit et cherche à compenser cet affaiblissement par un effort de réindustrialisation, entre autres dans des branches de pointe, par des manipulations monétaires, par l’utilisation de sa supériorité militaire qui demeure écrasante. Il bénéficie pour cela, par rapport à ses concurrents européens, de l’avantage de disposer d’un appareil d’État unifié et puissant. Mais il se heurte à un risque majeur. S’il abuse de sa supériorité politique et militaire envers ses concurrents et alliés européens, il peut les pousser à développer leur propre industrie d’armement, voire à s’engager vers l’édification d’une armée autonome (y compris dotée d’armes nucléaires) pour laquelle ils disposent déjà d’atouts réels.

Plus généralement, l’accentuation de la concurrence interimpérialiste entraîne l’impérialisme américain vers une politique où ses intérêts propres prennent de plus en plus le pas sur les intérêts d’ensemble du système impérialiste. La crise de direction politique bourgeoise, qui se manifeste d’abord dans chacun des principaux pays impérialistes, tend ainsi à être transférée au niveau mondial. Alors que depuis la Seconde Guerre mondiale et jusqu’au début des années soixante-dix, l’hégémonie impérialiste américaine était un facteur de stabilisation relative du système, la politique de Washington devient à présent un facteur de déstabilisation de l’ordre capitaliste à l’échelle internationale. Produit de la crise, cette déstabilisation l’accélère en retour.

Le Marché commun européen a été soumis à de sérieuses tensions, qui s’expriment par l’impuissance à stabiliser le Système monétaire européen et par les modifications répétées des taux de change inter-européens, par la difficulté de mettre en place une politique industrielle offensive effective, par les contradictions exacerbées dans le domaine de la politique agricole et les résistances multiples face à l’intégration de l’Espagne et du Portugal. Néanmoins sur le plan commercial et sur le plan de la production militaire et spatiale, l’intégration a résisté au choc de la dépression. Les tendances protectionnistes qui reviennent en force jouent bien davantage entre la CEE, les États-Unis et le Japon, qu’entre les puissances impérialistes européennes elles-mêmes. Les mesures protectionnistes les plus dures frappent d’ailleurs les exportations industrielles des pays dominés semi-industrialisés.

L’impérialisme ouest-allemand avait été un des « moteurs » de l’expansion économique d’après-guerre et de « modération » de la crise pendant les années soixante-dix. Il devait cette situation privilégiée à ses positions acquises sur le marché mondial (machines, équipement électronique, automobile) grâce aux progrès de productivité réalisés, ainsi qu’à une stabilité politique et sociale interne plus grande. Celle-ci était notamment fonction de réformes réalisées pendant le passage de la social-démocratie au pouvoir, à leur tour rendues possibles par la longue croissance économique.

Mais déjà vers la fin du cabinet Helmut Schmidt, ces avantages ont disparu. L’endettement des pays de l’Est et des pays semi-coloniaux et semi-industrialisés a mis un cran d’arrêt à l’expansion des exportations allemandes. Le ralentissement de la croissance, puis la récession de 1980-1982 ont provoqué un déficit des finances publiques et de la Sécurité sociale qui a mené la bourgeoisie à imposer une politique d’austérité, que l’arrivée au pouvoir de la CDU a encore accentuée. La base de la stabilité sociale s’est ainsi érodée, favorisant une reprise de la combativité ouvrière et de la différenciation au sein des syndicats.

L’impérialisme japonais de son côté a continué à améliorer ses positions dans la concurrence inter-impérialiste jusqu’à la fin des années 1970. Mais le « miracle économique japonais » touche aujourd’hui à sa fin. L’aggravation de la récession internationale de 1980-1982 a marqué les limites de l’expansion commerciale japonaise. Certains branches d’industrie comme la sidérurgie, la construction navale ou l’automobile sont déjà frappées par la mévente et par une capacité de production excédentaire, exactement comme l’Amérique du Nord ou l’Europe capitaliste, mais avec quelques années de décalage. La crise des finances publiques s’annonce très sévère.

Parmi les autres facteurs qui affaiblissent la position de l’impérialisme japonais dans la concurrence inter-impérialiste, il y a sa dépendance extrême des matières premières importées et l’absence évidente des moyens de défendre ses positions par des moyens politico-militaires comparables à ceux des États-Unis ou même des impérialistes européens. C’est pourquoi pas plus que ses concurrents, le Japon ne retrouvera les taux de croissance élevés des décennies passées.

10. Les effets de la crise sur les rapports de force sociaux et politiques au sein même des pays impérialistes sont inégaux. Pour sortir de la crise à son avantage, la bourgeoisie doit imposer l’austérité aux travailleurs et briser la résistance du mouvement ouvrier. A ces fins, elle a engagé une offensive sociale et politique de grande ampleur : offensive contre l’emploi et le pouvoir d’achat ; remise en cause des dispositifs de protection sociale ; volonté de privatiser les secteurs nationalisés ; attaques contre le secteur public, l’école publique ; développement d’une propagande raciste et mise en œuvre d’une politique anti-immigrés ; attaques contre l’emploi des femmes travailleuses ; développement d’une offensive idéologique véhiculant des idées les plus réactionnaires.

Ce programme, qui a commencé à s’appliquer de façon substantielle dans les pays où la droite est au pouvoir (USA, Japon, Grande-Bretagne, RFA... ), mais aussi, quoique plus partiellement, dans des pays où les partis ouvriers sont au gouvernement (France, Espagne, Grèce...), n’est pas pour la bourgeoisie un programme « maximum ». Elle doit impérativement imposer ses solutions pour surmonter la crise à son bénéfice.

Cette offensive a eu des premiers résultats : au premier plan l’augmentation considérable du nombre des chômeurs. Il faut noter que le chômage qui avait commencé par frapper les couches les plus vulnérables de la classe ouvrière touche maintenant les bastions industriels.

L’offensive bourgeoise a été largement facilitée par l’attitude des directions traditionnelles du mouvement ouvrier : passivité complice face aux plans capitalistes, soumission aux exigences de la bourgeoisie lorsqu’ils sont au gouvernement, division face aux mobilisations ouvrières, les social-démocrates et les PC n’ont pas ménagé leurs efforts pour freiner, dévoyer les mobilisations et empêcher une riposte d’ensemble aux attaques de la bourgeoisie.

Ainsi on voit aujourd’hui Mitterrand, Gonzales, Papandreou s’aligner sur les plans capitalistes et préparer un retour de la droite comme hier on a vu Callaghan et Schmidt préparer le terrain à Thatcher et Kohl. On voit le social-démocrate Craxi servir de béquille à la Démocratie chrétienne. C’est la division syndicale et politique qui a permis en Belgique de bloquer la mobilisation des salariés de la fonction publique et de donner un sursis au gouvernement.

Cette politique des directions traditionnelles a permis à la bourgeoisie de porter des coups sérieux à la classe ouvrière. Celle-ci a connu des défaites partielles significatives dans une série de pays, dont il faut tenir compte dans la détermination de la tactique proposée par les marxistes-révolutionnaires.

Le caractère limité et inégal des premières ripostes de la classe ouvrière européenne s’explique par les mécanismesmêmes de la crise. Elle a d’abord frappé les secteurs les plus vulnérables et les moins organisés du prolétariat : travailleurs immigrés, femmes, jeunes, secteurs plus âgés, tous insuffisamment défendus par une solidarité de classe d’ensemble.

Des forces réactionnaires ont d’ailleurs mis à profit cette situation, et les effets sur la classe ouvrière de toute la politique réformiste en direction des travailleurs immigrés, pour lancer des campagnes xénophobes ayant un certain écho dans des secteurs populaires. Les gros bastions du mouvement ouvrier n’ont commencé à être frappés durement que plus tard, vers 1979-1980 (sidérurgie wallonne, française, britannique, ouest-allemande ; Fiat, British Leyland, AEG, etc.). Au sein de ces secteurs-clés de la classe ouvrière, au fur et à mesure que la crise s’approfondit et que le système de protection sociale se trouve remis en cause par les mesures d’austérité, des mouvements de défense prennent vigueur.

Plus généralement, dés 1975-1976, selon des rythmes inégaux, le mouvement ouvrier européen s’est trouvé acculé à la défensive non seulement en raison de la crise économique, mais aussi en fonction d’éléments politiques. Les partis ouvriers majoritaires ont activement contribué à la victoire de la « contre-révolution démocratique » au Portugal. Ils ont favorisé l’instauration du régime monarchique-parlementaire en Espagne et la stabilisation des régimes bourgeois devant les premières secousses de la crise.

Enfin, les formes de riposte expérimentées par l’avant-garde ouvrière dans la période d’expansion de 1960 à 1975 ont perdu leur efficacité. Le mouvement syndical s’est en général affaibli. Les pactes sociaux et les politiques d’austérité appliquées par les réformistes ont accentué le désarroi de la classe ouvrière. Dans de nombreux pays d’importantes fractions de la bureaucratie syndicale, y compris celles considérées « de gauche », se sont alignées sur l’offensive protectionniste de certaines fractions du patronat. Tout cela a accentué les divisions au sein de la classe ouvrière, et déterminé la forme fragmentaire et éclatée de ses premières ripostes dans la plupart des pays.

Le désarroi du mouvement ouvrier devant la crise et les défaites partielles subies sur le plan économique ou politique (Grande-Bretagne) ont conduit dans quelques pays - surtout en Espagne et en France - à un premier affaiblissement du mouvement syndical, surtout des effectifs syndicaux. Mais :

a) Ce mouvement est loin d’être universel. Il ne touche pratiquement pas les petits pays d’Europe du Nord. Il a seulement commencé en RFA.

b) Dans la plupart des pays, il est sans commune mesure avec l’ampleur du chômage, c’est-à-dire qualitativement différent de l’affaiblissement syndical qui accompagna la crise de 1929-1934.

c) Il est fort contradictoire, car la baisse des effectifs syndicaux peut être accompagnée d’un maintien des suffrages aux élections sociales (Espagne) et d’une combativité ouvrière au niveau des entreprises, des branches et des villes.

D’autre part, les victoires électorales réformistes en France, en Grèce et en Espagne, et dans une moindre mesure en Suède, expriment périodiquement de façon déformée les rapports de forces sociaux fondamentaux et l’opposition des masses laborieuses à la croissance du chômage et à l’érosion continue de leur niveau de vie, sentiment qui, en l’absence de toute alternative de lutte de classe, est canalisé vers le terrain électoral. Mais la dynamique de ces « victoires » réformistes est trés limitée, même dans les cas les plus favorables, par le fait qu’elles surviennent après une période de reculs et de division du mouvement ouvrier et non comme résultat de puissantes mobilisations ouvrières exigeant des mesures anticapitalistes immédiates. Dans ces conditions, les gouvernements réformistes sont encore des alternatives acceptables - mais non préférables - pour les bourgeoisies.

11. La situation dans les pays impérialistes d’Europe est loin d’être stabilisée.

a) Les différents types de gouvernements bourgeois ont été incapables de surmonter la crise de direction de la bourgeoisie.

- Le gouvernement réactionnaire d’Allemagne de l’Ouest est en train de perdre sa crédibilité et sa réélection en 1987 est menacée par le déclin de son partenaire libéral au sein de la coalition. Une mise en minorité des partis bourgeois aux élections générales de 1987 aiguiserait la phase d’instabilité ouverte au cœur de l’Europe impérialiste.

- Indépendamment de qui est au gouvernement - que ce soient des partis bourgeois ou social-démocrates-, ces dernières années ont vu un développement de la résistance ouvrière. Les premiers signes d’une reprise des luttes de la classe ouvrière, plus étendues sont déjà apparues au Portugal (1982), en Belgique (1982-1984), en Italie avec la formidable riposte des conseils d’usine et de la masse des travailleurs contre le « décret » sur l’échelle mobile (printemps 1984), en RFA (grève pour pour les 35 heures dans la métallurgie et dans le livre en 1984), ainsi qu’en Espagne (résistance contre la fermeture d’entreprises).

- Le point culminant de cette résistance aux plans d’austérité des gouvernements bourgeois se trouve dans la grève que mènent depuis près d’un an les mineurs britanniques, qui montre le potentiel de résistance existant.

b) L’offensive de remilitarisation de l’impérialisme a entraîné un large mouvement de masse qui opère généralement en dehors du contrôle des organisations ouvrières traditionnelles. Des millions de personnes se sont mobilisées pour la première fois en Europe de l’Ouest contre l’un des piliers de cette contre-offensive impérialiste. Une majorité de la population remet en question, pour la première fois, la stratégie internationale des bourgeoisies d’Allemagne de l’Ouest, de Grande-Bretagne et d’Italie : ses orientations atlantistes et son intégration au sein de l’OTAN. En influençant les organisations ouvrières traditionnelles qui partagent cette orientation avec leurs bourgeoisies, ce mouvement remet également en question - notamment en Allemagne de l’Ouest- le « consensus en matière de politique internationale » qui était une des bases de la stabilité sociale.

c) Dans le passé, les directions et appareils réformistes — qu’ils soient social-démocrates, eurocommunistes ou staliniens -, après avoir accumulé des positions dans les institutions des États bourgeois, se sont soumis à la logique du profit et étaient ainsi contraints de suivre une politique socio-économique bourgeoise face à la crise. Dans ces conditions, les différenciations au sein des organisations de masse traditionnelles ont pris une voie assez complexe, différente selon les pays.

La seule « recomposition classique » à l’intérieur de la classe ouvrière européenne est aujourd’hui à l’œuvre en Grande-Bretagne, où une aile gauche émerge au sein du Parti travailliste (et dans une moindre mesure, dans les syndicats). Cela n’exclut pas des développements analogues dans d’autres pays dans l’avenir.

La plupart des partis d’origine stalinienne sont touchés par une profonde crise d’orientation et en partie, par un processus de désintégration (Espagne, Hollande, Grande-Bretagne, Belgique) ou d’affaiblissement qualitatif (France), sans qu’il y ait émergence de véritables courants de gauche. De même, cette désaffection des directions traditionnelles ne s’est qu’exceptionnellement exprimée par l’émergence de courants structurés dans les syndicats sur des questions particulières (Italie, Belgique) sans remettre en cause la capacité des partis ouvriers traditionnels de canaliser la combativité sur le plan électoral. En RFA, ainsi qu’en Autriche, la désaffection de la social-démocratie s’est concrétisée dans un nouveau parti alternatif ou « vert » qui empiète sur le potentiel électoral de la social-démocratie et qui paralyse en grande partie sa différenciation interne.

Tous ces développements exigent une réponse spécifique des sections européennes de la IVe Internationale.

Ce processus suivra un cours différent dans chacun des pays impérialistes, bien qu’étant influencé par des luttes de classe à l’échelle internationale (cf. la grève des mineurs en Grande-Bretagne aujourd’hui). Des bouleversements ainsi que des regroupements à l’intérieur des organisations ouvrières traditionnelles ne sont pas exclus comme produit des effets politiques et sociaux de la crise. Cela crée une nouvelle marge de manœuvre pour les révolutionnaires et les confronte à la tâche d’approfondir ces différenciations, qui impliquent aussi des différenciations au sein des appareils.

12. Cependant, ni la stagnation ou le recul temporaire du mouvement gréviste, ni l’apparente dépolitisation de la jeunesse, ni l’offensive idéologique de la droite et de l’extrême droite ne justifient des conclusions impressionnistes sur la situation d’ensemble. Ce qui est à l’ordre du jour en Europe capitaliste, ce n’est pas une sortie capitaliste de 1~ crise par l’accumulation de défaites graduelles et sans combat de la classe ouvrière, un effondrement de l’alternative révolutionnaire. C’est d’une part des réactions de masse contre les coups insupportables de la crise et un début de recomposition du mouvement ouvrier, d’autre part un effet négatif des expériences réformistes sur le moral et la combativité ouvrière. De ces deux éléments, l’un devra finalement l’emporter. L’aggravation de la crise capitaliste, la crise de direction politique bourgeoise, le maintien du potentiel de combat de la classe ouvrière et le début d’une recomposition du mouvement ouvrier font que de brusques retournements de situation restent à l’ordre du jour dans toute une série de pays.

Aux États-Unis, les capitulations répétées de la bureaucratie syndicale devant l’impérialisme et le patronat, son intégration profonde dans l’appareil d’État bourgeois et le système bipartite, le déplacement progressif de l’industrie vers le Sud et l’Ouest où la masse des salariés n’est pas syndiquée, ont affaibli le mouvement syndical en profondeur. La contre-offensive impérialiste a ainsi pu marquer plus de points qu’en Europe, au Japon, en Australie, ou au Canada. Mais une résistance ouvrière commence à émerger contre les concessions insupportables arrachées aux bureaucrates par le patronat et l’État sous Reagan. Les premières ripostes qui touchent des secteurs des masses ouvrières et noires iront en s’amplifiant. Elles pourront aller jusqu’à poser la question de l’indépendance politique de classe et de rupture avec le système bipartite chez les masses noires. La lutte pour l’émergence d’un Parti travailliste de masse et d’un parti noir indépendants de la bourgeoisie revêtira une actualité croissante.

13. La première des nécessités est de s’opposer aujourd’hui à tout défaitisme comme à toute sous-estimation de la gravité de la crise, de sa durée et de ses conséquences (pauvreté, des régimes plus répressifs, des dictatures, des guerres impérialistes contre-révolutionnaires).

Les luttes décisives sont devant nous et non derrière nous.

Les capacités de lutte des masses travailleuses et du mouvement social demeurent immenses. C’est ce qui sous-tend la possibilité de construire nos organisations : nous ne sommes pas dans une période de passivité grandissante de la classe ouvrière, quels que puissent être les reculs temporaires. Mais leur possibilité de vaincre dépend plus que jamais de la construction d’une direction révolutionnaire effectivement capable de mener à bien ses tâches.

Cela ne se fera pas automatiquement. Les marxistes-révolutionnaires sont confrontés à un défi. Face aux nombreux « détours » que prennent la radicalisation et la recomposition dans l’Europe capitaliste, tout l’arsenal de la tactique et de la stratégie des marxistes-révolutionnaires est nécessaire selon les conditions particulières de chaque pays : une activité de fraction dans d’autres partis, l’unité d’action privilégiée avec d’autres organisations révolutionnaires allant jusqu’à des propositions de fusion, l’entrisme, etc.

Mais quelle que soit la tactique adoptée, le front unique ouvrier doit être au cœur de notre ligne politique dans les différents pays de l’Europe capitaliste. Aucune tactique ne peut contourner le mouvement ouvrier organisé qui est sous l’emprise du réformisme, aucune ligne politique d’ensemble, qui s’adresse à la masse des travailleurs, ne peut être élaborée sans mettre au centre de cette ligne la démarche de FUO.

Toutes ces tactiques ne doivent pas être interprétées comme étant une alternative à un effort permanent d’implantation de nos propres forces dans la classe ouvrière afin de bâtir des courants lutte de classe dans les syndicats, et pour des initiatives politiques au niveau national.

III. La crise dans les pays sous-développés

14. Les pays semi-coloniaux et semi-industrialisés, qui représentent la majorité de la population mondiale, entrent brutalement dans la crise en 1979-1980, beaucoup d’entre eux avec un certain retard sur les pays impérialistes. Leur situation se dégrade encore en 1981, 1982 et 1983.

Ils connaissent une chute de la production, une baisse du volume et de la valeur des exportations, une réduction drastique de l’emploi, alors que chômage et sous-emploi sont déjà des plaies ouvertes. La poussée démographique accroit encore la baisse du revenu par habitant. Les couches populaires, prolétariennes et semi-prolétariennes sont frappées de plein fouet. Les revenus de la petite bourgeoisie des villes et des campagnes se réduisent rapidement. L’inégalité sociale se creuse sans cesse. Les maigres infrastructures sociales sont en voie de démantèlement. La détérioration des conditions alimentaires et sanitaires est dramatique. La surexploitation capitaliste et impérialiste fait un nouveau bond en avant.

Dans la mesure où l’intégration de ces pays dans le marché mondial s’est approfondie au cours des dernières décennies, les premiers effets de la récession de 1974-1975 se sont traduits par un déficit croissant de leur balance de paiements. Leurs dettes, qui font boule de neige, atteignent en 1982 des records historiques, et fournissent à l’impérialisme le moyen de pression pour imposer des politiques d’austérité d’une violence inouïe, ce qui accentue la crise sociale et politique.

L’entrée dans la crise a encore élargi l’éventail des différenciations parmi les pays dits du « tiers monde ».

15. Dans les pays les plus pauvres, principalement en Afrique, mais aussi en Asie du Sud et en Amérique latine, la crise prend des dimensions catastrophiques. Le niveau de vie des masses populaires tombe en dessous de « seuil minimum » fixé par les sbires de la Banque mondiale. Pour des couches de plus en plus larges, l’apport nutritif quotidien est inférieur aux besoins spécifiques des habitants de ces régions.

La famine s’abat sur le gros de la population de pays entiers : Sahel, Ethiopie, Ouganda, Tchad, Bangladesh, Nordeste du Brésil, voire Zaïre et Ghana... Le fléau de la faim n’a jamais frappé aussi massivement dans les décennies écoulées, alors même que les capacités de production de grains des pays impérialistes sont réduites, avec subventions à l’appui, afin de tenir les prix.

Quand il n’a pas conduit à la quasi-destruction de la production vivrière, le développement des rapports marchands à la campagne aboutit à une réduction sensible de la part autoconsommée de cette production. Le paysan doit produire pour le marché d’abord, s’il veut acquérir les biens nécessaires à la reproduction de sa force de travail. Sous le choc des bouleversements en profondeur de la structure agraire, impulsés partiellement par l’agro-business, ces pays doivent importer une part sans cesse croissante de leur consommation alimentaire. Ces importations grèvent une balance de paiements déjà déséquilibrée par la baisse des prix de certains produits à l’exportation et par la hausse des produits manufacturés, de l’énergie, et des intérêts de la dette.

Dans un tel contexte, les « programmes de stabilisation » du Fonds monétaire international propagent l’onde de la récession et l’amplifient. La soumission de ces économies dépendantes à la logique implacable de la loi de la valeur les rejette encore plus en arrière. Cela accentue le processus de décomposition sociale avec sa double manifestation : faim, chômage massif et sousemploi galopant, chute libre des revenus d’un côté ; corruption sans limites et politique de « fin de règne » des classes dominantes, de l’autre.

Ces pays les plus pauvres, au-delà de leurs traits particuliers les plus immédiats, présentent l’ensemble des caractéristiques classiques de pays semi-coloniaux : prédominance de l’agriculture et de la production agricole, place prépndérante des matières premières et des produits agricoles dans les exportations, base industrielle chétive orientée presque exclusivement vers des produits de consommation finaux, prolétariat industriel faiblement développé et poids déterminant d’une paysannerie en voie de différenciation sociale accrue, contrôle direct de l’impérialisme sur les secteurs économiques décisifs...

Dans un certain nombre de ces pays se profilent donc des explosions sociales et des convulsions politiques aigues qui peuvent déboucher sur des crises prérévolutionnaires ou révolutionnaires.

16. Au sein des pays semi-coloniaux ont émergé, au cours des dernières décennies, des pays semi-industrialisés, dominés par l’impérialisme par le biais de la technologie, du crédit, des réseaux commerciaux (assurances, transports, distribution) et institutionnels (FMI, GATI, accords commerciaux) qui ne présentent plus tous les traits spécifiques du sous-développement.

Même si la dépendance par rapport aux crédits impérialistes reste plus forte que jamais, il y a une différence importante entre propriété impérialiste et dépendance par rapport au crédit.

Certains ont développé une base industrielle durable, y compris dans l’industrie lourde, et dans l’exportation de ses produits, avec une présence encore plus forte de firmes impérialistes mais également de l’État national : Brésil, Mexique, Corée du Sud, Argentine, Turquie, Afrique du Sud, Taiwan, Singapour. Dans nombre de ces pays, le prolétariat est déjà la majorité de la population active, la bourgeoisie est qualitativement plus forte que dans les pays les plus démunis.

D’autres pays disposent d’une importante réserve de capitaux : Arabie saoudite, Koweit, Emirats du Golfe persique. Enfin, certains pays possèdent une base industrielle de départ : Egypte, Irak, Colombie, Venezuela, Iran.

Dans tous ces pays, l’État joue un rôle essentiel dans la mobilisation du capital (à travers les banques et les diverses institutions financières), dans l’investissement (dans l’industrie lourde, mais aussi dans d’autres branches), et donc, directement ou indirectement, dans la consolidation d’une bourgeoisie nationale. Cette bourgeoisie, pour laquelle l’État occupe une place centrale dans la gestion de la force de travail industrielle et agricole, subit la division internationale du travail engendrée par l’expansion impérialiste, et tente en même temps de modifier sa place dans cet ensemble hiérarchisé ; d’où cette oscillation entre la soumission et les efforts pour desserrer l’étreinte. Mais la crise réduit considérablement les marges de manœuvre de ces bourgeoisies.

Ces pays abordent la crise dans une situation spécifique, déterminée par plusieurs facteurs :

a) L’arrêt des possibilités de croissance soutenue par l’élargissement du marché intérieur, par une reprise et une extension significative des importations, ou, par de nouvelles poussées d’industrialisation autonome. Cette impasse économique modifie profondément le climat social et politique par rapport à la période précédente. Ces bourgeoisies cherchent dès lors à s’allier davantage à des firmes et des banques multinationales soit pour tenter de modifier par des apports technologiques la position d’un secteur de l’industrie voué à l’exportation, soit pour substituer partiellement l’investissement direct impérialiste à un endettement qui a atteint les limites du tolérable, soit enfin pour mobiliser du capital.

b) La semi-industrialisation a considérablement renforcé le poids social et même la place dans la vie politique du prolétariat industriel. La crise et les politiques d’austérité renforcent la surexploitation (avec attaques directes contre les salaires, intensification brutale des cadences, prolongation de la durée du travail), en même temps qu’elles suscitent des mouvements de résistance ouvrière.

L’accélération de la pénétration capitaliste dans les campagnes aboutit à la prolétarisation d’une nouvelle couche de la paysannerie et à l’intégration d’un nombre croissant de petits propriétaires individuels, de fermiers, de métayers aux besoins de l’agriculture capitaliste. Il en résulte une profonde mutation des rapports de travail dans les campagnes et une explosivité renouvelée de la question agraire. La crise agraire nourrit à son tour un exode massif vers les grands centres urbains et surtout vers les bidonvilles géants qui les enserrent. Ces paysans appauvris ou.expulsés constituent une main-d’œuvre de réserve dans laquelle le capital peut puiser à son gré pour l’industrie de la construction ou le vaste réseau de sous-traitance semi-industrielle, de même que les propriétaires fonciers peuvent y puiser au moment des récoltes. La « marginalisation » des masses paupérisées correspond aux besoins de l’accumulation capitaliste. La surexploitation y prend les formes les plus violentes : élargissement du travail des enfants, temps de travail maximum, précarisation extrême de l’emploi, inexistence d’une quelconque forme de contrat et de protection sociale la plus élémentaire, accidents graves.

c) Aux tâches non résolues de la révolution nationale démocratique (question agraire, indépendance par rapport à l’impérialisme, élimination des dictatures, conquête des droits démocratiques fondamentaux, séparation de l’Eglise et de l’État, conquête des droits démocratiques élémentaires pour les femmes...) s’ajoutent les revendications sociales des masses urbaines salariées et paupérisées.

Dans ces pays semi-industrialisés, les conséquences des capitulations des gouvernements devant les plans du FMI sont terrifiantes. Les salaires chutent sous l’effet de l’attaque inflationniste, des blocages imposès par l’État, et de la pression de l’armée industrielle de réserve. L’emploi se dégrade rapidement. Les dépenses publiques, et en premier lieu les dépenses sociales, se contractent. Il en résulte une chute des investissements sous le double effet de la réduction de la demande effective et des restrictions de dépenses d’infrastructure publique.

C’est le modèle de développement appliqué par ces bourgeoisies, de concert avec l’impérialisme, qui se trouve ébranlé. Il n’est guère probable, sauf dans le cadre d’un effondrement du système capitaliste international, que puisse prendre naissance une nouvelle vague de substitution des importations, touchant cette fois-ci les biens d’équipement.

Certes, on ne peut exclure totalement l’utilisation démagogique de la carte nationaliste par les classes dominantes, ou l’apparition en leur sein de fractions cherchant momentanément l’appui de couches populaires par une campagne nationaliste contre les effets de l’agression impérialiste. Mais les tentatives de légitimer la domination par le recours au nationalisme populiste ne peuvent que faire long feu, compte tenu du degré de dépendance de la bourgeoisie et des progrès de l’organisation et de la conscience des masses exploitées. L’exemple de la nationalisation des banques par le gouvernement mexicain en 1982 en fournit un indice : l’impact politique est resté d’autant plus limité et éphémère que le gouvernement s’est aussitôt empressé de faire des concessions au capital international.

En revanche, dans un certain nombre de pays, où les sociétés sont moins différenciées, où la paupérisation des masses rurales et urbaines s’accroit, mais où leur poids politique et leur organisation demeurent limités, peuvent s’affirmer des forces nationalistes et populistes. Elles puiseront leurs ressources dans les rangs de la petite bourgeoisie et des masses plébéiennes. Ce peut étre le cas dans certains pays d’Afrique et d’Asie (Iran, Ghana, Haute-Volta).

17. L’urbanisation croissante et le renforcement inégal du prolétariat ont conduit dans un nombre de plus en plus important de pays dominés, à l’émergence d’organisations syndicales (parfois limitées à un secteur) ou à une massification rapide des syndicats, et parfois à une rupture plus ou moins explicite de secteurs syndicaux avec le contrôle que fait peser sur eux l’appareil d’État ou les partis qui lui sont liés (Brésil, Mexique, Afrique du Sud, Tunisie... ).

Méme dans les pays les moins développés d’Afrique et d’Asie, l’urbanisation a modifié sensiblement les conditions de formation de la classe ouvrière. Une part croissante des travailleurs et des travailleuses, même quand leur travail demeure temporaire, provient maintenant d’un milieu urbain et a connu une scolarisation. Le grossissement du secteur étatique industriel constitue souvent un tremplin pour une première phase d’organisation d’une couche salariée, même si le rôle de l’État comme employeur a facilité la mainmise des appareils étatiques sur les syndicats.

Dans l’ensemble des pays capitalistes dominés, la tendance est donc au renforcement, à l’extension, ou à la reconstruction d’organisations syndicales. C’est là un point de départ pour le combat pour la conquête de l’indépendance de classe.

Pour tenter d’anéantir ces formes de syndicalisation, le patronat peut avoir recours à la masse du « sous-monde » du prolétariat, cette nuée de sans-contrats, d’occasionnels (voir la riposte patronale à la grève du textile de Bombay de 1982-1983), sans hésiter à aller jusqu’à la répression la plus dure, officielle ou parallèle, contre les militants syndicalistes.

Après une période où les salaires rèels ont le plus souvent stagné ou reculé pour des couches importantes des pays dominés, la vigueur de l’austèritè suscite une résistance ouvrière dèsespérèe. Les luttes massives des travailleurs indiens du textile, celle des métallos brésiliens et mexicains, celle des mineurs boliviens mettent en relief une sèrie de revendications : l’exigence d’un salaire minimum unifié, le rattrapage salarial face à une inflation galopante, la stabilité de l’emploi, la réintégration de syndicalistes licenciés, et même le contrôle ouvrier sur la production et la gestion dans le cas des mines boliviennes. Après avoir dépassé un certain seuil, ces luttes posent la question de leur généralisation (grève cMque ou grève générale), et de leur lien avec des perspectives politiques d’ensemble.

18. La crise agraire stimule l’explosion de mobilisations et de luttes paysannes dans la plupart des pays dominés, qui prennent la forme d’occupations de terres, de la défense des terres défrichées que les grands propriétaires terriens veulent accaparer, de luttes pour la fixation des prix de vente des produits (aux firmes multinationales comme à l’État), de luttes sur les conditions du crédit... Parallèlement se produit un processus de syndicalisation des masses paysannes paupérisées (au Brésil, au Mexique, en Bolivie, au Pérou, aux Philippines... ). Ce processus met à l’ordre du jour des revendications portant sur les contrats fixés par les firmes de l’agro-business et les grands propriétaires (qui déterminent l’accès à la terre, aux ressources naturelles, eau), et sur les conditions de travail sanitaires et alimentaires dans les plantations.

Les mouvements de lutte armée trouvent dans ces mobilisations une de leurs forces principales, par exemple, l’île de Mindanao aux Philippines, où plus de 50 % des terres sont consacrées aux cultures industrielles et commerciales. Souvent, les luttes paysannes se combinent avec des revendications nationales (langue, formes de coopération traditionnelle) comme on le constate aux Philippines, au Guatemala ou en Bolivie.

Les liens multiples qui existent entre les masses des bidonvilles, les paysans paupérisés et le prolétariat fournissent un terrain propice à la convergence de leurs luttes. Si cette jonction n’est pas automatique, elle est rendue possible par un rapprochement d’intérêts matériels concrets, dès qu’existe l’effort conscient de secteurs combatifs du mouvement ouvrier et syndical pour apporter une réponse d’ensemble aux besoins de ces masses qui sont la force motrice de la révolution socialiste.

19. Le contraste est criant entre les dimensions gigantesques de la crise socio-économique, l’agressivité de l’impérialisme, le degré de décomposition des sociétés les plus démunies, et l’absence de direction révolutionnaire à l’échelle internationale. Il en résulte les drames et les convulsions qui frappent les pays dominés, les tragédies comme l’expulsion de millions de travailleurs africains du Nigéria, ou les massacres dans l’Assam (Inde) de milliers de réfugiés du Bangladesh et du Népal.

Dans cette époque de putréfaction de l’impérialisme, les succès partiels remportés par les mouvements de libération nationale (Angola, Mozambique, Guinée-Bissau par exemple) ou par la poussée du mouvement de masse (Brésil, Bolivie) peuvent rapidement être remis en question. Les forces conjugées de l’impérialisme et des bourgeoisies exploiteuses ne cesseront de lancer leurs attaques pour rejeter les masses en arrière. Leur besogne sera d’autant plus aisée que les directions reconnues du mouvement ouvrier et populaire contribuent à créer l’illusion d’une pause nécessaire de la révolution à une étape démocratique bourgeoise, ou qu’elles se contentent, dans le cas d’ouvertures démocratiques précaires, d’utiliser les possibilités nouvelles sans préparer consciemment les affrontements inéluctables.

La conférence des pays non-alignés de mars 1983 à New-Delhi a montré que les bourgeoisies des pays dominés ont concentré leurs griefs sur la question de l’endettement, en jetant aux oubliettes une série de revendications qui avaient ponctué dans les années 1970 leur demande d’un nouvel ordre économique et d’une participation accrue au partage de la plus-value. Ce repli illustre la modification des rapports de forces provoquée par la crise et la contre-offensive impérialiste.

Alors que l’explosivité sociale est grande, que la crise de domination bourgeoise et l’instabilité politique sont manifestes, que les mobilisations de masse se succèdent, la marche de la révolution dans le « tiers monde » est loin d’être rectiligne. Son cours est inégal et heurté.

20. L’Inde représente un cas à part. La bourgeoisie indienne est, parmi celles des pays semi-industrialisés dépendants, la plus autonome par rapport à l’impérialisme. Elle avait réussi à imposer après l’indépendance un isolement prononcé de son marché intérieur par rapport au marché mondial, afin de pouvoir s’y intégrer plus tard de manière plus efficace. Cela lui a notamment permis de maintenir un taux de croissance annuel de 4,5 % depuis 1980, alors que les principaux pays impérialistes, puis les pays semi-industrialisés dépendants, étaient successivement frappés de récession.

A présent le rôle du capital étranger et des exportations augmente. Mais la croissance du capitalisme indien continue d’être orientée principalement vers le marché intérieur. Elle est freinée par la persistance de la pauvreté de masse et le chômage croissant, que le développement économique n’a pas réussi à dépasser ; les goulots d’étranglement dans l’infrastructure ; le déséquilibre entre l’agriculture et l’industrie.

Ce dynamisme relatif du capitalisme indien contraste de manière aiguë avec une une crise endémique d’instabilité politique. Le Parti du Congrès, qui avait traditionnellement joué le rôle de direction politique de la bourgeoisie, a vu son hégémonie érodée à partir de la fin des années soixante et au début des années soixante-dix. Des tensions croissantes s’accentuent au sein du bloc au pouvoir (notamment entre la bourgeoisie industrielle et les paysans riches), et entre le prolétariat industriel et rural d’une part, et ses exploiteurs de l’autre. Les compromis temporaires auxquels ces tensions aboutissent donnent de moins en moins de satisfaction aux forces en présence et sont davantage que jadis de courte durée. La victoire massive du Parti du Congrès aux élections de décembre 1984, sous la nouvelle direction de Rajiv Gandhi, n’a pas surmonté cette instabilité et cette crise endémique de la direction politique bourgeoise. Le recours croissant au nationalisme hindou comme idéologie dominante ne pourra qu’approfondir la crise politique dans un pays multinational et multilinguistique.

Dans le sous-continent indien, le mouvement ouvrier a subi depuis plus d’une décennie un affaiblissement continu, marqué notamment par des défaites graves de la classe ouvrière indienne (échec des grèves des services publics à Bangalore dans les années soixante-dix et de la longue grève des ouvriers du textile de 1983-1984), l’établissement de la dictature militaire au Pakistan et l’effondrement de l’influence de masse des partis traditionnels de la classe ouvrière au Sri Lanka, où la bourgeoisie a réussi à imposer aux masses le choix entre deux formes bourgeoises de pouvoir. Cette détérioration est due fondamentalement à la politique constante de collaboration de classes des directions traditionnelles du mouvement ouvrier et d’autres couches opprimées. Elle a facilité les dimensions ethnico-religieuses (communalisme) efficacement manipulées par l’État bourgeois en Inde et à Sri Lanka, ce qui a à son tour accentué l’affaiblissement du mouvement ouvrier.

Mais il y a des signes qui indiquent que cette tendance pourrait se renverser dans un avenir pas trop Jontain. Il faut à ce propos regarder le sous-continent comme un tout et non pas comme une simple addition des tendances nationales en Inde, au Népal, au Sri Lanka, au Pakistan et au Sangla Desh. Les tensions nationales-communalistes ont plongé le Pakistan et Sri Lanka en crise aiguë. Fondamentalement, ce sont des crises qui secouent le sous-continent dans son ensemble. C’est la bourgeoisie indienne qui, en dernière analyse, devra prendre la responsabilité d’assurer une relative stabilité de l’ordre bourgeois dans l’ensemble du sous-continent, dans le cadre d’un plan à long terme pour établir son hégémonie sur toute la région.

21. Dans plusieurs pays islamiques les expériences nationalistes, d’abord nassérienne, puis baasiste, se sont trouvées dans une impasse provoquée par les résultats sociaux des politiques économiques (que le boom pétrolier n’a pu masquer longtemps), par la corruption qui a gangréné les nouvelles couches au pouvoir, par l’élargissement du processus d’accumulation d’un capital privé (dont l’lnfitah égyptienne est l’expression la plus avancée), par l’adaptation croissante aux exigences de l’impérialisme.

La répression et la réduction durable des revenus pétroliers ont exacerbé ces contradictions sociales. Le faible soutien au mouvement de libération palestinien a porté un coup dur au crédit de ces régimes aux yeux de larges fractions des masses. C’est sur ce terrain fertile que le courant intégriste islamique a pu prendre son essor. La veulerie des organisations se réclamant du socialisme et du mouvement ouvrier, qui ont accepté le rôle de force d’appoint des régimes en place, ainsi que le discrédit des bureaucraties au pouvoir lui ont facilité la tâche.

Au nom de l’Islam, l’intégrisme s’oppose à l’oppression impérialiste et à ses représentants intérieurs. Il peut ainsi gagner une audience dans les couches popualires, dont la pression donne en retour une coloration populiste au courant intégriste. La base sociale déterminante de l’intégrisme islamique demeure cependant dans les secteurs traditionnels de la petite et moyenne bourgeoisie, mise en difficulté par le développement du capitalisme sous l’égide de régimes nationalistes ou de dictatures comme celle du Shah d’Iran. Ces secteurs trouvent dans l’intégrisme un véhicule à leurs aspirations.

L’idéologie intégriste est profondément réactionnaire. Elle va à l’encontre de l’essentiel des tâches et revendications de la révolution nationale démocratique. Elle s’oppose violemment à toute organisation indépendante des masses et en particulier de la classe ouvrière.

22. Au Proche-Orient, l’impérialisme américain et le sionisme ont marqué des points. Les bourgeoisies arabes n’ont pas bougé face à l’intervention et aux massacres des masses palestiniennes au Liban. JI y avait, en réalité, une convergence d’intérêts entre les visées du régime sioniste et la volonté des bourgeoisies arabes d’éteindre le foyer d’instabilité, potentiellement révolutionnaire, du Liban. Cette convergence trouve son fondement dans les transformations sociales, économiques et politiques qui ont marqué les pays de la région. Elles se traduisent dans la poursuite du tournant opéré en Egypte dans l’après-Nasser, dans le rôle de poisson-pilote de l’impérialisme joué par la monarchie saoudienne ou, encore, dans la tentative acharnée des régimes irakien et syrien de consolider des privilèges de classe contestés aujourd’hui de toutes parts (minorités nationales, courants intégristes, masses populaires).

Cette situation a précipité la crise de direction de l’OLP, dont les fractions prédominantes s’efforcent de s’intégrer plus ouvertement au plan impérialiste pour la région. Néanmoins, l’État sioniste n’a pas réussi à concrétiser ses succès militaires par l’établissement, imposé de l’extérieur, d’un « ordre nouveau » phalangiste au Liban. Aujourd’hui, il doit reculer devant la résistance généralisée des masses libanaises et palestiniennes au Sud-Liban, ce qui provoque une crise politique, économique et sociale de plus en plus grave en Israël même. La présence soviétique en Syrie a pour but primordial de s’insérer dans un règlement diplomatique concernant une région-clé dans les rapports de forces internationaux.

23. En Iran, la direction nationaliste bourgeoise constituée d’une fraction du clergé chiite dirigée par Khomeiny, derrière laquelle se sont regroupés des secteurs importants de la bourgeoisie iranienne traditionnelle (bazari) et des acteurs issus de la bureaucratie d’État, représente depuis la chute du régime Pahlavi le principal pilier pour le maintien de l’ordre bourgeois dans le pays.

Cette direction a été un élément essentiel pour canaliser, endiguer, atomiser, puis réprimer le mouvement de masse des ouvriers, des paysans pauvres et des nationalités opprimées.

L’évolution tragique de la révolution iranienne et le cours suivi par la direction Khomeiny qui avait su se placer à la tête du mouvement de masse contre le Shah, vérifie dramatiquement une fois encore les acquis fondamentaux de la théorie de la révolution permanente. Pour mener à bien son action contre-révolutionnaire et stabiliser les institutions de la République islamique, la direction Khomeiny a pu s’appuyer sur divers facteurs objectifs :

a) L’existence de marges de manœuvre économiques non négligeables, produits de la rente pétrolière et du maintien de ses liens avec une série de puissances impérialistes (Japon, RFA, Grande-Bretagne) ;

b) des facteurs structurels comme la faiblesse relative de l’industrialisation sous le Shah, et l’important déséquilibre numérique qui en a résulté entre une classe ouvrière jeune, sans tradition d’organisation et de lutte, employée dans des usines de montage, d’une part, et l’immense masse des couches plébéiennes, souvent sans travail et à la merci des subsides de l’État et du clergé, issues de l’exode rural et directement influençables par la mélange de démagogie anti-impérialiste et de phraséologie messianique islamique de la fraction Khomeiny d’autre part ;

c) la puissance matérielle et humaine de la formidable machine militaro-policière et de l’importante bureaucratie d’État héritée du Shah, où les épurations étaient restées limitées à quelques dirigeants ;

d) la structuration même de la caste religieuse chiite, avec sa tradition séculaire de lutte politique, son autonomie organisationnelle et financière, sa relative cohésion idéologique soudée autour d’une vision du monde passéiste et réactionnaire, et d’un anticommunisme militant, ses réseaux clientélaires qui ont connu un développement qualitatif grâce à son rôle à la direction du mouvement de masse, alimenté par la gestion des fonds de l’État.

Mais le facteur décisif qui a permis la stabilisation du régime reste d’ordre politique. Il s’agit de l’incapacité des organisations de la gauche iranienne à présenter une alternative révolutionnaire d’ensemble aux projets de la direction Khomeiny.

Cette incapacité provient d’une part du discrédit qui a frappé le Thoudeh et les bureaucraties soviétique et chinoise du fait de l’appui accordé au Shah jusqu’à la veille de son renversement par l’insurrection de masse. Elle provient également de l’appui souvent a-critique apporté par les diverses organisations du mouvement ouvrier à un régime qualifié d’anti-impérialiste, combiné avec des pratiques sectaires et le refus de constituer des organisations indépendantes et unitaires de la classe ouvrière (shoras, syndicats), le refus de défendre jusqu’au bout l’ensemble des droits démocratiques. Tout cela a rendu impossible l’émergence d’une alternative révolutionnaire d’ensemble.

Les diverses mobilisations de masse, qui ont regroupé des millions d’exploités et d’opprimés, au moment des émeutes, de la grève générale puis de l’insurrection contre la dictature du Shah, puis lors de l’occupation de l’ambassade américaine et même au début de la guerre Irak-Iran, n’ont donc pas débouché, par la carence du facteur subjectif, sur un approfondissement qualitatif de la révolution iranienne, qui aurait pu mettre à l’ordre du jour le renversement de l’État bourgeois et de la propriété privée. Au fur et à mesure que s’affirmait le contrôle total de la fraction Khomeiny sur ces mobilisations, elles ont pu être manipulées de manière croissante dans un sens de division opposant un secteur de masse à d’autres.

La guerre Iran-Irak, où la responsabilité directe de l’agression incombe au régime de Bagdad soutenu par les régimes arabes réactionnaires de la région, a permis à Khomeiny de franchir une nouvelle étape dans sa stabilisation institutionnelle, et dans la mise sous tutelle et la répression du mouvement de masse.

La poursuite actuelle d’une guerre dont l’objectif - de l’aveu même de la fraction Khomeiny - est le renversement du gouvernement de Bagdad et son remplaçement par une « République islamique » appuyée par les éléments les plus réactionnaires du clergé irakien, ne sert pas les intérêts des ouvriers, des paysans pauvres, des nationalités opprimées des deux pays. Elle favorise objectivement les menées impérialistes dans la région et n’est motivée pour la direction Khomeiny que par la volonté de maintenir sous le boisseau tout mouvement de masse, de justifier toutes les atteintes sanglantes aux droits démocratiques élémentaires et de bloquer l’activité des travailleurs, de maintenir et de consolider un gigantesque appareil militaro-policier, et de tenter ainsi de différer l’échéance des problèmes politiques et sociaux les plus explosifs.

C’est pourquoi les marxistes révolutionnaires dans la région sont pour la cessation immédiate des ·combats. Dans les pays impérialistes, (surtout aux USA et en France), les révolutionnaires dénoncent la politique de leurs gouvernements qui tentent de réorganiser leur domination au Moyen-Orient.

Dans la période présente, les révolutionnaires iraniens conduisent leur combat pour une relance de la révolution iranienne à la fois contre les manœuvres de l’impérialisme et contre le régime Khomeiny. Ils refusent toute séparation entre ces deux luttes, toute subordination de la deuxième à la première, toute limitation de la défense de tous les intérêts des masses exploitées et opprimées en Iran.

Les menaces impérialistes n’ont pas changé les lois de la lutte de classes en Iran. Tout combat effectif contre l’impérialisme, pour la rupture des liens de dépendance de l’Iran, aboutit nécessairement à exacerber les contradictions de classe. Ce combat ne peut être efficace que s’il s’appuie sur la satisfaction des besoins des ouvriers et des paysans pauvres, des nationalités opprimées, et sur l’élargissement de tous leurs droits.

Le cours même de la révolution iranienne a montré que les revendications de la révolution nationale démocratique (réforme agraire, indépendance nationale, droits démocratiques, autodétermination pour les nationalités opprimées) ne pourront être satisfaites dans leur ensemble par le régime de la République islamique.

Seule une avancée vers la révolution socialiste, seul un approfondissment du processus de révolution permanente, peuvent permettre de réaliser et de consolider ces revendications. C’est à partir de ce constat que les marxistes-révolutionnaires doivent indiquer les voies qui permettent aux masses iraniennes de renverser le_ régime de Khomeiny.

24. En Asie orientale, les aspects contradictoires de la situation internationale mondiale se reflètent avec acuité. L’impérialisme y a subi l’une de ses plus graves défaites en 1975. L’impact des conflits sino-soviétique et sino-indochinois, en 1978-1979, notamment, y a été le plus fort. Les bouleversements socioéconomiques à l’œuvre y sont profonds et brutaux avec des pôles d’industrialisation (Corée du Sud, Singapour, Hong-Kong, Taïwan) comme avec l’expansion rapide de l’agro-business suscitant une nouvelle crise agraire (Thaïlande, Philippines).

L’ordre néo-colonial ancien a été miné par la défaite subie par l’impérialisme américain en Indochine. Divers facteurs - la diplomatie chinoise, la dégénérescence tragique de la révolution cambodgienne sous la direction de Pol-Pot, l’éclatement d’un conflit militaire entre le Vietnam et la Chine, l’intervention vietnamienne au Cambodge - ont permis à l’impérialisme de reprendre l’initiative politique.

Les révolutions indochinoises sont aujourd’hui soumises à de très fortes pressions extérieures. Les conditions objectives de leur consolidation sont extrêmement difficiles. Leur direction s’est montrée peu apte à résoudre une série de difficultés majeures et a, de fait, aggravé les contradictions socio-politiques. Les,forces révolutionnaires thailandaises, qui avaient connu un essor réel entre 1973 et 1977, traversent maintenant une période de crise profonde. Le Parti communiste (PCT) se relèvera difficilement de la faillite enregistrée par sa direction traditionnelle.

En Corée du Sud, le poids des politiques bureaucratiques poursuivies par Moscou, Pékin et Pyong-Yang, ainsi que la présence des troupes américaines soutenant une dictature, pèsent lourdement sur les conflits sociaux. La contre-offensive impérialiste se heurte néanmoins à d’importants obstacles. Le soulèvement de la ville de Kwangdju en Corée du Sud manifeste la gravité des contradictions sociales et politiques, produit du type même de développement à l’œuvre.

En Thaïlande, l’échec du PCT et les succès enregistrés par le régime contre les guérillas communistes n’équivalent ni à un écrasement des masses ni à une défaite historique du mouvement de masse comme en Indonésie en 1965-1966.

La gauche révolutionnaire thaï est éclatée et doit taire face à une situation très grave. Elle connaît cependant un lent processus de recomposition qui peut lui permettre de reprendre demain l’initiative.

Aux Philippines, les luttes sociales et démocratiques se sont progressivement élargies depuis la seconde moitié des années soixante-dix. Le mouvement communiste et la guérilla ont enregistré des progrès trés significatifs. Le régime Marcos n’a pas pu trouver de solution durable face à la résistance nationale du peuple Moro. Depuis l’assassinat de B. Aquino, la crise du régime Marcos s’est lentement aggravée. Les luttes des masses ont pris une nouvelle ampleur. Les forces révolutionnaires (avant tout celles du PCP, du CNPA et du NOF) se sont montrées capables de nouvelles initiatives. Ce pays, dont l’importance stratégique est soulignée par la présence de gigantesques bases militaires américaines, traverse une crise politique et sociale profonde, et est le théâtre de lutte de classes d’un niveau qui exprime l’actualité de la révolution dans la région.

25. La crise de la domination bourgeoisie en Amérique latine s’est accélérée au cours des dernières années sous l’impact de la crise économique capitaliste internationale et de la généralisation des affrontements de classes en Amérique centrale. Le triomphe de la révolution sandiniste au Nicaragua a ouvert une nouvelle situation sur le continent. De fait, le processus révolutionnaire a atteint un niveau régional, tant par l’avancée du FMLN au Salvador et, dans une moindre mesure de I’URNG au Guatemala, que par la contre-offensive impérialiste qui a entraîné l’ensemble des pays centra-américains dans ses plans contre-révolutionnaires. Cette crise se déroule dans le contexte de changements substantiels dans les économies et les sociétés des différents pays latina-américains. L’industrialisation, l’urbanisation parfois explosive dans certaines capitales, la réduction du poids des économies rurales sont des changements que le processus de restructuration capitaliste mondial a renforcés. L’insertion de certains de ces pays, spécialement les plus industrialisés, comme l’Argentine, le Brésil, le Mexique, dans une nouvelle division internationale du travail ont modifié leur composition sociale et les formes de domination impérialiste. Ils sont devenus plus sensibles et plus vulnérables à la crise capitaliste des métropoles. Au Brésil, au Pérou, au Chili, en Uruguay, en Argentine, les dictatures militaires ont provoqué de véritables naufrages économiques et sociaux, qui ont accéléré leur propre crise politique. Suivant diverses modalités, selon leurs traditions et leurs spécificités, la crise de domination bourgeoise dans les différents pays s’est développée en combinaison avec une crise économique prolongée. La recomposition du mouvement ouvrier et du mo~Jvement de masse est également au cœur du processus de crise des régimes politiques bourgeois d’Amérique latine. Le mouvement de masse est confronté aux politiques d’austérité que les gouvernements et les bourgeoisies mettent en œuvre pour gérer la crise sous les auspices du FMI. Construction et réorganisation des syndicats, luttes revendicatives, expansion des aspirations démocratiques parmi les masses en lutte pour la démocratie syndicale ont stimulé, selon des modalités et des rythmes divers, le mouvement des travailleurs conduisant ainsi à des formes de coordination et d’unité importantes. L’existence de la CUT et de la CONCLAT au Brésil, du PIT en Uruguay, la réunification de la CGT en Argentine, la revitalisation de la CGTP au Pérou, le processus d’unification syndicale en Colombie, etc. expriment cette tendance à la réorganisation et à l’unité syndicale. La combinaison de la crise économique et de la crise de domination bourgeoise a permis une confluence de revendications et de luttes économiques et démocratiques qui politisent et radicalisent le mouvement des travailleurs. Ces derniers ne défendent pas seulement leurs conditions de vie et de travail mais ils doivent pour ce faire, lutter pour leurs libertés démocratiques. L’expérience vécue sous des dictatures ou des régimes bourgeois autoritaires qui limitaient drastiquement ces droits pendant des décennies, les conduit à rejeter les méthodes autoritaires et bureaucratiques au sein de leurs propres organisations, les obligeant à lutter aussi pour la démocratie dans leurs syndicats et dans l’ensemble des organisations soCiales dans lesquelles ils sont engagés. Les transformations dans les économies latina-américaines ont conduit à un processus de croissance explosive de certaines villes, ce qui a donné lieu à l’apparition de couches importantes de semi-prolètaires qui s’organisent et se mobilisent pour leurs propres revendications. Leur radicalisation et leur politisation en ont fait un secteur fondamental, dont les luttes convergent concrètement avec celles de la classe ouvrière. Au Pérou, en Uruguay, au Mexique, les nouvelles villes, ceintures de misère ou quartiers populaires, ont vu le développement de luttes significatives. A Managua même, ces couches ont joué un rôle important au moment de l’insurrection. Leurs revendications et leurs luttes se mêlent à celles du mouvement ouvrier. De même, dans un ensemble de pays latina-américains, on assiste depuis quelques années à un processus de réorganisation et de coordination unitaire des paysans qui se lient, de différentes façons, au mouvement ouvrier. La participation du CSUTCB dans les rangs de la COB en Bolivie, des paysans de la CCP au Pérou, la CONTAC, au sein de la CONCLAT, et des syndicats des paysans pauvres de la CUT au Brésil, le MCI à Saint Domingue, la CNONC en Equateur, la CNPA au Mexique sont des exemples importants du processus de recomposition et de réorganisation du mouvement ouvrier et de masse dans les différents pays et selon des rythmes particuliers reflètent la profondeur des tendances unitaires au sein du peuple travailleur. Ce processus a même pris des formes clairement politiques. C’est le cas notamment du PT au Brésil, de la Gauche unie au Pérou, de la DRU en Bolivie. L’ANOCP au Mexique combine de façon embryonnaire des éléments de revendications économiques avec des éléments liés à la lutte politique pour les libertés démocratiques. Ces organismes politiques unitaires ont été renforcés par les exemples les plus avancés d’unité donnés au cours de la révolution centra-américaine : le FSLN, le FMLN, I’URNG. Le front unique prolétarien et les différentes formes d’unité et d’alliances entre les courants classistes et révolutionnaires ont donc acquis comme jamais vigueur et réalité. Au Mexique, le PRT envisage la possibilité de construction d’un parti des révolutionnaires, c’est-à-dire d’un parti des différents courants révolutionnaires anticapitalistes. Les processus électoraux ont été également une occasion centrale pour structurer des fronts unitaires classistes contre les partis bourgeois en crise, sur la base de politiques d’indépendance de classe contre les projets de remise sur pied capitaliste de l’économie et de recomposition de la domination bourgeoise. Au Pérou, au Brésil, en Uruguay, au Mexique, on a vu des expériences riches d’enseignement à ce propos. Dans ce contexte de crise de longue durée, marquée par la remontée du mouvement ouvrier et du mouvement de masse, les régimes bourgeois essaient de restructurer leur domination de classe. On assiste à la tentative d’instaurer des régimes soit de démocratie bourgeoise contrôlée (Argentine) soit de régimes semi-constitutionnels (Brésil, Uruguay, Bolivie) où l’armée conserve intacte sa force de « parti bourgeois alternatif ». Cette politique d’ouverture prépare le réarmement économique et politique des bourgeoisies locales, lesquelles -à cause des contradictions de classes qui s’aiguisent et des frictions interbourgeoises qui se reproduisent- donnent lieu à des situations politiques instables. Dans des cas comme celui du Pérou ou de la Bolivie, à cause de la combinaison très aiguë du processus de crise capitaliste, de la montée du mouvement de masse et de l’existence d’organisations de masse puissantes à perspectives anticapitalistes, des situations révolutionnaires peuvent apparaître. La convergence objective des opprimés et des organisations politiques prolétariennes de différentes tendances, même si elle est encore dans beaucoup de cas ponctuelle et conjoncturelle, marque une avance substantielle dans l’organisation d’une réponse classiste aux plans de la bourgeoisie et de l’impérialisme. La démocratie est aujourd’hui une aspiration profondément enracinée dans les masses de la grande majorité des pays latina-américains et les régimes bourgeois et ses partis ne peuvent la satisfaire. C’est pour cela que cette lutte traverse l’ensemble du peuple travailleur et unit les différentes revendications leur donnant ainsi une force puissante. L’ensemble des tranformations que les sociétés latina-américaines ont connu ces dernières années met en évidence le rôle central du prolétariat, mais fait aussi apparaître des alliés puissants : les petits et moyens paysans ou les semi-prolétaires des grandes villes, qui améliorent potentiellement les rapports de forces face à la bourgeoisie et à l’impérialisme. Dans la lutte pour leur renversement, la révolution trouvera sa force et son originalité, avec des combinaisons peut-être imprévisibles, comme cela se produit toujours dans la lutte de classe réelle, mais qui, sans aucun doute, réaffirmeront la vigueur de la révolution permanente.

26. En Afrique australe, l’impérialisme s’efforce, avec quelques succès, de regagner le terrain perdu, pour établir de meilleures conditions de domination politique et économique et pour écarter le danger d’explosions sociales. Au Zimbabwe, la dynamique de la lutte pour l’indépendance a été bloquée par la direction Mugabe. Ni la question de la terre, ni celle des droits démocratiques élémentaires n’ont été résolues. Les masses ont été rapidement privées de leurs espoirs par la transformation des anciens dirigeants nationalistes en couche sociale dominante, privilégiée et répressive, établissant des liens de subordination toujours plus forts avec l’impérialisme. La démagogie « socialiste » utilisée par le parti au pouvoir (ZANU) ne sert en définitive qu’à préparer les conditions pour imposer un régime de parti unique. En Angola, la guerre civile entre 1974 et 1976 avait profondément détruit les capacités économiques et les ressources sociales du pays. L’impérialisme a su utiliser cette situation pour faire pression sur le MPLA. Utilisant et y compris, aidant l’action militaire de l’Afrique du Sud et de I’UNITA, l’impérialisme a cherché à réduire les marges de manœuvre du gouvernement angolais afin d’accélerer le retour de ce pays dans le giron occidental et de réduire les exigences angolaises en ce qui concerne l’indépendance de la Namibie. Mais cette politique a été largement facilitée par l’incapacité du MPLA à mobiliser les masses, à gagner la confiance de la paysannerie et à s’engager plus avant dans la lutte anti-impérialiste. Le cours suivi par le MPLA, dans un climat de corruption et de privilèges, a abouti à l’accord avec Pretoria. Les conditions sociales et politiques étaient des plus mauvaises au lendemain de la lutte de libération. Ce n’était pas en jugulant le mouvement des masses au cours de la guerre civile, ni en réduisant les comités populaires de quartier et en menaçant de répression toute expression politique ou syndicale indépendante, qu’il était possible de tenir tête à l’impérialisme. En réalité, l’appareil dirigeant a consciemment décidé de rechercher un compromis avec l’impérialisme, dont les conséquences ne pourront être qu’une aggravation des formes de dépendance. Le même phénomène s’est produit au Mozambique. L’ampleur de la sécheresse qui sévit depuis plusieurs années a encore aggravé les difficultés économiques héritées du colonialisme. La guérilla du RNM, totalement soutenue par l’Afrique du Sud, a largement désorganisé économiquement et socialement une partie du pays, obligeant l’État à dépenser une grande partie de ses revenus dans des dépenses miltaires. Mais la direction du FRELIMO a montré qu’elle n’était pas décidée à trouver une solution révolutionnaire aux diffcultés actuelles. L’attitude du régime vis-à-vis des masses, le développement de la corruption au sein de l’appareil d’État et du parti, le bureaucratisme forcené, la méfiance et l’autoritarisme envers les travailleurs des villes ont montré que le FRELIMO cherchait avant tout à consolider son pouvoir d’État, à renforcer son contrôle sur les masses et un compromis qui n’est pas seulement tactique avec l’impérialisme. Le traité de Nkomati de non-agression et de bon voisinage avec le régime sud-africain ne peut être interprété comme un accord tactique. La direction du FRELIMO a agi en connaissance de cause, saluant à sa manière cet événement comme dans la continuité de la « révolution ». Cet accord a été interprété par les masses sud-africaines comme un coup de poignard dans le dos, et I’ANC, dont les opérations militaires et politiques dépendaient en partie de ses positions au Mozambique, a été priée d’y réduire sa présence à quelques personnes et de cesser ses activités de guérilla. Le MPLA et le FRELIMO se sont donc montrés incapables de transformer les luttes de libération en révolution. Ni socialement ni politiquement, ces directions n’étaient prêtes pour résister aux pressions économiques et militaires de l’impérialisme. Il s’ensuit une modification importante des rapports de forces globaux en Afrique australe. Le régime raciste sud-africains rompt peu à peu son isolement régional. Le Mozambique s’ouvre dorénavant aux investissements, à l’aide et au tourisme sudafricains. Prétoria cherche à pousser encore plus loin son avantage en renforçant la dépendance des pays de la région à son égard. L’accord de Nkomati sert maintenant de prétexte à toute une série de pays, comme l’lie Maurice, les Seychelles, la Zambie, pour établir de plus importantes relations économiques avec l’Afrique du Sud. Cette recomposition des rapports entre États en Afrique australe ne signifie absolument pas que le régime raciste soit en voie de résoudre ses difficultés et ses contradictions. C’est même tout le contraire. Les accords signés avec l’Angola et le Mozambique s’inscrivent dans une situation de radicalisation du mouvement des masses en Afrique du Sud même. Le développement de la conscience et de l’organisation des masses noires en Afrique du Sud est de toute première importance. Au niveau associatif, (quartiers, sports... ) et surtout au niveau syndical, la dernière période a vu un renforcement considérable des capacités de lutte de la population opprimée. La question de la direction politique de ce mouvement de masse se pose maintenant de manière aiguë dans la perspective des futures confrontations. En Ethiopie, la crise révolutionnaire aboutit à l’écroulement de la monarchie. Elle a combiné les formes classiques d’une révolution antiféodale à certaines formes de révolution prolétarienne. Par l’absence d’une direction révolutionnaire, le mouvement des masses urbaines et paysannes s’est peu à peu placé sous le contrôle de la junte militaire, le DERG. Celui-ci a pu ainsi vider de leur contenu les formes élémentaires d’auto-organisation et les dévoyer vers un soutien à son pouvoir politique. Toutes les forces sociales n’étaient pas prêtes à combiner de la même manière la révolution bourgeoise et la révolution prolétarienne. Les questions nationales et régionales constituent en Ethiopie une des questions les plus fondamentales, à commencer par le droit à l’indépendance pour le peuple érythréen. Les intérêts sociaux et politiques défendus par le DERG sont contradictoires avec une véritable conception internationaliste de ces questions. En quelque sorte, le contenu centralisateur « jacobin » et autoritaire d’un groupe militaire, socialement petit-bourgeois, s’est finalement imposé, empêchant toute solution véritable aux questions ethniques et nationales et bloquant par là-même le processus révolutionnaire en général.

IV. La crise des États ouvriers bureaucratiques

27. Les sociétés d’Union soviétique, d’Europe orientale, de la République populaire de Chine traversent une crise de domination bureaucratique qui se traduit notamment en URSS, depuis plus de quinze ans, par un ralentissement régulier du taux de croissance économique. Cette crise est stimulée par la crise du système impérialiste, mais elle n’en est pas le simple prolongement. Elle a ses causes et ses racines propres, dans les contradictions inhérentes à la gestion bureaucratique de l’économie planifiée. La cause principale réside dans la contradiction de plus en plus aigüe entre la propriété collective des moyens de production fondamentaux d’une part, et la gestion par la bureaucratie parasitaire de ces moyens de production d’autre part. Sous la dictature bureaucratique, la propriété étatique des moyens de production ne conduit pas à leur socialisation progressive. La planification bureaucratique ne peut déboucher sur le développement de rapports de production fondés sur la coopération et l’association progresive des producteurs. Il faudrait pour cela que les producteurs puissent déterminer eux-mêmes et contrôler démocratiquement les priorités dans l’utilisation des forces productives, qu’ils aient la possibilité de choisir entre diverses solutions économiques et politiques, dans le cadre d’une authentique démocratie socialiste pluraliste, c’est-à-dire exercer eux-mêmes le pouvoir. Le renversement du capitalisme avait résolu la contradiction entre le caractère de plus en plus social de la production et le caractère privé de l’appropriation. Il avait permis un développement important et même, à une étape donnée, impétueux des forces productives. Mais aujourd’hui, la production continue de se socialiser sans que ce soit le cas de l’appropriation. La gestion bureaucr~tique tend à se transformer d’un frein relatif en un frein absolu des forces productives. Les effets économiques positifs du renversement du capitalisme sont affaiblis par le pouvoir bureaucratique. La transition vers le socialisme est bloquée.

28. D’une part, la propriété collective des moyens de production, le monopole du commerce extérieur et la planification économique centrale, non assis sur de véritables relations de producteurs associés conduisent à un fonctionnement de l’économie fondé sur les r~pports administratifs et juridiques, par le biais de plans bureaucratiques qui fixent d’autorité les prix, les salaires et les volumes physiques de production. Vu que les bure_aucrates n’on ! pas d’autres intérêts pour faire fonctionner le systeme que celui de l’accroissement et de la stabilisation de leurs privilèges matériels et du statut qui les garantit, ce système n’aboutit à aucune rationalité économique globale, et s’enfonce dans l’impasse de la centralisation bureaucratique : ga~pillag~s considér~­ bles discontinuités du processus de production, fa1ble productivité du travail, disporportions croissantes entre divers secteurs de l’économie, etc. Mais, d’autre part, les travailleurs accèdent au fonds de consommation essentiellement par l’intermédiaire du salaire et les rapports entre les entreprises gardent un rapport formellement marchand. Même si leur impact sur l’économie dans son ensemble reste limité, ces rapports formellement marchands ne sont pas insérés dans de nouveaux rapports de producteurs associés. En l’absence de tels rapports de production, la bureaucratie peut utiliser la survivance des rapports marchands aussi pour renforcer sa domination sur la classe ou~riè~e. Elle em~ prunte ainsi au capitalisme des méthodes d’organisation du travail telles que le travail aux pièces, le travail à la chaine, etc. Mais dans une société postcapitaliste, où n’existent ni ·un véritable « marché de la force du travail », ni une armée industrielle de réserve, ces pratiques ne suffisent pas à assurer un processus de production continu et régulier dans les entreprises nationalisées. C’est pourquoi la bureaucratie est contrainte de limiter l’usage de ces mécanismes marchands. Le système n’est dès lors doté ni de « rationalité » d’une production marchande généralisée, ni de celle d’une planification socialiste. La gestion bureaucratique de l’économie fait obstacle à la reconversion de l’industrie et bien plus encore de l’agriculture, d’un type de développement extensif en un type de développement intensif. Une nouvelle organisation rationnelle et consciente du travail, du calcul des rendements réels comparatifs, ainsi que la réalisation effective des projets de développement dans des délais prévus seraient indispensables pour atteindre ce but. Or, cette reconversion devient de plus en plus nécessaire et urgente, d’une part en raison de l’épuisement croissant des réserves naturelles jadis exploitées sans compter, et d’autre part en raison de la contradiction croissante entre la pénurie de main-d’œuvre globale (en URSS, en RDA, en Tchécoslovaquie) et les « excédents » élevés de main-d’œuvre au niveau des entreprises. Elle est également imposée par les exigences des consommateurs (non seulement des masses laborieuses, mais aussi d’importantes couches de la bureaucratie) et par la pression qu’exercent sur l’économie des États ouvriers bureaucratiques les progrès de la technologie et de la productivité du travail dans les pays capitalistes les plus développés. Le passage à un développement intensif de l’économie, incomptatible avec la domination bureaucratique, ne pourrait s’effectuer que de deux façons :

- Soit par l’extension des rapports marchands, en libérant les bureaucrates au niveau des entreprises des contraintes que leur impose la planification bureaucratique, en rétablissant un marché de la force du travail, un marché de moyens de production et un marché de capitaux. L’expérience yougoslave, la plus avancée sur cette voie, a cependant démontré qu’elle engendre des contradictions fortes et qu’elle se heurte à la survie de la propriété collective et à la résistance des travailleurs à une détérioration de leurs conditions sociales, inéluctable dans une telle dynamique. La solution de ces contradictions réclamerait alors une véritable contre-révolution sociale et la restauration du capitalisme, qui remplaceraient simplement la crise spécifique des États ouvriers bureaucratisés par la crise économique et sociale du capitalisme international, et soumettraient en outre ces sociétés à une surexploitation de type semi-colonial par le grand capital financier impérialiste.

- Soit par l’établissement d’une planification démocratique appuyée sur un système coordonné d’autogestion et la subordination à celui-ci des rapports marchands qui subsistent inévitablement au cours de l’époque de transition du capitalisme au socialisme. Il faut pour cela que les travailleurs exercent eux-mêmes, réellement et démocratiquement le pouvoir dans l’État et la gestion de l’économie. La démocratie socialiste n’est pas une norme abstraite ou morale. Elle est nécessaire à la bonne marche d’une économie planifiée, car la masse des travailleurs constitue la seule force sociale ayant un intérêt matériel réel à une réorganisation et une direction globalement rationnelle et consciente de l’économie. Eux seuls sont intéressés aussi bien à l’accroissement global de la quantité et de la qualité des biens de consommation à produire, qu’à la réduction de l’effort nécessaire à leur production. Ces deux motivations impliquent l’exigence d’une transparence de l’économie, des coûts et des gains de productivité. En revanche, pour la bureaucratie, l’effort de défense et de consolidation de ses privilèges matériels prend le pas sur la rationalisation globale de l’effort productif et sur l’accroissement de la consommation des masses, même lorsque son « intéressement matériel » se traduit par des efforts pour réaliser le plan. De plus, ses intérêts matériels sont fragmentés entre diverses couches et cliques, et non unifiés au niveau de la caste toute entière. Il existe une opposition tendancielle entre le lourd appareil d’une part, qui craint de perdre son poids et ses privilèges dès que la bureaucratie des groupes d’entreprises prend le dessus, et d’autre part des groupes de pression de branches et de régions, qui espèrent accroître et consolider leurs privilèges aux dépens de l’appareil central grâce à la décentralisation. L’appareil politique de l’État-parti peut se trouver traversé et ébranlé par ces. tensions. Mais l’attachement fondamental de la bureaucratie au monopole du pouvoir - seule base solide de ses privilèges matériels- l’oblige à réagir à ces contradictions et aux craintes de révoltes ouvrières par des demi-réformes et des oscillations, sans qu’il soit possible de rationaliser le fontionnement global du système.

29. La participation à la course aux armements relancée par l’impérialisme aggrave la crise de l’économie bureaucratiquement planifiée en URSS. Le poids des dépenses militaires en Chine répond à la double pression de l’impérialisme et de la bureaucratie soviétique. La dépendance des États ouvriers bureaucratisés envers la technologie de pointe des pays impérialistes subsiste avec les conséquences qui en découlent sur le plan commercial et financier. Au cours des années 1960 et surtout des années 1970, la bureaucratie s’était efforcée de surmonter les obstacles à un passage au développement intensif, en cherchant à accentuer la division du travail au sein du COMECON et à intensifier les échanges avec les pays impérialistes. C’est cette intensification des échanges qui a rapidement pris le dessus. La bureaucratie.. grâce aux accroissements de production qui devaient découler de ces importations, prétendait détourner la population de toute révolte massive en garantissant une meilleure satisfaction des besoins de consommation de qualité. Elle a remporté un succès temporaire en Hongrie, du fait, notamment de la modernisation et de la spécialisation de l’agriculture, qui ont éliminé pendant toute une période les difficultés d’approvisionnement. Mais les contradictions de ces tentatives ont éclaté avec l’aggravation de la crise économique capitaliste à partir de 1980. Son ampleur et sa durée ont surpris et décontenancé la bureaucratie, en URSS et dans les pays d’Europe orientale, de même qu’elle avait surpris les bureaucraties ouvrières des pays capitalistes. Les débouchés en Occident pour les produits de ces pays se sont réduits. Il en est résulté un déficit de la balance des paiements avec l’Ouest et des difficultés pendant les années soixante-dix. Il a donc fallu réduire les importations de biens de consommation de qualité comme de biens de production. Le ralentissement intrinsèque de la croissance s’en est trouvé amplifié. Les intérêts et le chauvinisme propres à chacune des bureaucraties des pay< ; ; membres du COMECON ont contribué d’autre part à l’échec partiel de la réorientation économique des années soixante-dix. Devant les effets de la crise économique capitaliste, la bureaucratie soviétique s’efforce dans l’immédiat d’accentuer l’intégration des pays satellites dans le COMECON, en espérant que les leçons de l’endettement accru de l’Europe de l’Est et de la crise financière amènent les bureaucraties satellites à de meilleurs sentiments. Elle obtiendra un succès limité, sans éliminer pour autant une résistance renouvelée de ces bureaucraties devant les prommesses non tenues par le Kremlin.

30. Dans les États bureaucratisés, le mécontentement croit, fût-ce de manière inégale, en fonction des difficultés d’approvisionnement en biens de consommation de qualité, aggravées dans certains cas par des phénomènes de pénurie généralisée (Pologne, Roumanie) ; en fonction des aspirations croissantes des masses, nourries des progrès économiques, sociaux et culturels réels des décennies précédentes et des promesses de la bureaucratie ; en fonction de l’attrait exercé par le modèle de consommation capitaliste mieux connu, du fait de l’amélioration des communications ; en fonction d’exigences sociales, voire morales, d’égalité, de liberté, de vérité qui naissent de la nature même des sociétés post-capitalistes écrasées par le cynisme, le carriérisme, la corruption ; en fonction de la crise idéologique profonde, renforcée par le blocage de la mobilité verticale de la société, dont la gérontocratie aux sommets du pouvoir est l’expression concentrée (URSS, Chine). Il croit aussi en fonction des phénomènes d’oppression nationale brutale notamment en URSS (Ukraine, Caucase, pays baltes, nationalités d’Asie soviétique, population juive) et en Chine (Tibet, Mongolie intérieure), où de nombreuses nationalités sont soumises au joug du chauvinisme grand russe ou gran han. Le même constat s’applique aussi, à un degré diffèrent, à l’oppression de la minorité hongroise en Roumanie ou en Tchécoslovaquie, de la minorité macédonienne et turque en Bulgarie, de la minorité albanaise en Yougoslavie. Le stalinisme partage en outre avec l’impérialisme la responsablitè historique de la division contr e-rèvolutionnaire du prolétariat potentiellement le plus puissant d’Europe. Les obstacles à une riposte révolutionnaire spontanée des masses sont cependant énormes. Ils tiennent d’~abord au fait que le pouvoir bureaucratique maintient la classe ouvrière et l’ensemble de la société dans un état d’atomisation forcée, empêche toute organisation indépendante et toute liberté de circulation et de centralisation de l’information. Dans ces conditions, l’accumulation des expériences dans la classe ouviére et la solidarité de classe ne progressent que difficilement et lentement. De plus, le poids de l’aiJpareil répressif dans le système de pouvoir bureaucratique va croissant, même si, à la différence de l’époque stalinienne, il opère plutôt par la répression sélective contre les premiers noyaux oppositionnels et contre toute forme de rébellion ouvière, que par la terreur massive. Le cas de la Pologne démontre toutefois que la bureaucratie peut aller jusqu’à résoudre conjoncturellement ses crises de pouvoir par l’intervention militaire ouverte, y compris par l’institutionalisation temporaire d’une forme militaire de sa dictature. Mais celle-ci n’exclut pas l’emploi des mécanismes utilisant des avantages sociaux et culturels pour diviser la classe ouvrière, qui ont d’ailleurs toujours été utilisés par les bureaucrates des États ouvriers. Les obstacles sur la voie de l’éclosion de mouvements de masse pouvant déboucher sur le début de la révolution politique ne sont pas inamovibles. L’incapacité de la bureaucratie de contrôler efficacement la classe ouvrière dans le processus de production se traduit par une capacité de résistance passive des travailleurs sur les lieux de travail. Dans ce contexte, divers détonateurs peuvent donner naissance à une résistance active. L’absence de chômage et l’existence de l’État comme employeur unique favorisent le développement accéléré de la solidarité et de l’unité de classe dans la lutte. Dés lors, une explosion sociale significative, même localisée peut déboucher sur un vaste mouvement social.

31. C’est à l’issue d’explosions largement spontanées et de l’assimilation de ces expériences, que se sont formés des noyaux militants (avant tout le KOR) et une avant-garde ouvrière plus large qui ont contribué à surmonter ces obstacles en Pologne à partir des grèves de l’été 1980. C’est pourquoi l’auto-organisation des masses a pu se produire entre juillet 1980 et décembre 1981. C’est pourquoi dix millions de travailleurs ont pu se rassembler dans Solidarité et arracher une série de libertés démocratiques. Une situation de dualité de pouvoir a commencé à se dessiner. C’est l’expérience la plus profonde d’un début de révofution politique qu’ait connue l’Europe de l’Est jusqu’à ce jour. L’acuité des sentiments nationaux et le rôle historique de l’Eglise comme incarnation de ces sentiments y ont contribué en maintenant un centre d’opposition partiellement toléré grâce aux concessions de la bureaucratie à la hiérarchie catholique : la bureaucratie préférait ces concessions à l’Eglise plutôt que la moindre activité légale des centres d’opposition ouvriers, socialistes ou communistes. Le déroulement des événements a confirmé les leçons tirées des explosions d’Allemagne de l’Est en 1953, la révolution hongroise de 1956 et du début de révolution en Pologne de la même année, de la Révolution culturelle chinoise et du Printemps de Prague de 1968. Il n’y a pas de substitut à une véritable révolution politique antibureaucratique dans les États ouvriers bureaucratisés. Tout espoir en une démocratisation graduelle et pacifique de ces États, par voie de réformes, qu’elles soient initiées d’en haut ou qu’elles répondent à la pression des masses et à un fractionnement de la bureaucratie, est une illusion. La bureaucratie peut céder sur des questions secondaires, jamais sur l’essentiel, c’est-à-dire son monopole d’exercice du pouvoir politique qui est à la source de ses privilèges matériels et sociaux. La révolution politique est une véritable révolution de masse qui implique la destruction de l’appareil de l’État bureaucratique et en particulier des appareils répressifs. La noblesse féodale et la bourgeoisie avaient réussi à se maintenir au pouvoir en faisant de réelles concessions politiques à leurs ennemis de classe (autonomie communale sous le féodalisme, suffrage universel dans l’État bourgeois). La rigidité de la bureaucratie, en apparence irrationnelle, illustre le fait qu’elle n’est pas une classe, que son pouvoir est infiniment plus précaire et instable que celui d’une classe dominante, qu’il ne correspond pas à un rôle économique nécessaire, qu’il entre en conflit permanent avec l’efficacité et la logique du Plan. L’expérience polonaise a vérifié que la bureaucratie ne cède sur les libertés démocratiques que temporairement, contrainte et forcée, sans donner à ces concessions aucune forme constitutionnelle ou juridique définitive. Elle ne recule que pour se préparer à reprendre ce qu’elle a dû concéder. L’initiative contre-révolutionnaire du général Jaruzelski était inévitable dans la mesure même où la montée de la révolution politique n’avait pas abouti à la conquête du pouvoir politique par les travailleurs. La montée de la révolution politique puis de la contre-révolution bureaucratique en Pologne ont confirmé que la mobilisation spontanée, puis de mieux en mieux organisée, de millions de travailleurs, ne suffit pas à renverser la dictature s’il n’existe pas une direction révolutionnaire consciente et déterminée. Elles ont confirmé plus généralement l’actualité de la révolution politique dans les États ouvriers bureaucratisés, le rôle hégémonique de la classe ouvrière dans cette révolution, la tendance spontanée des travailleurs à l’auto-organisation et à l’institutionnalisation de la démocratie socialiste. L’hégémonie du prolétariat dans le processus révolutionnaire, la dynamique de prise en main des entreprises et de l’organisation économique par les travailleurs eux-mêmes constituent une garantie réelle contre le risque de voir des tendances favorables à la restauration capitaliste prendre le dessus. Mais, à plus long terme, la victoire n’est pas automatiquement assurée contre des tendances qui naissent à la fois de raisons sociales (la survivance de phénomènes de marché, la pression de l’économie capitaliste, la tendance spontanée de la petite production marchande) et politiques (les effets politiques et idéologiques désastreux de décennies de dictature bureaucratique). Seule l’apparition d’une direction révolutionnaire conséquente, son enracinement dans la classe ouvrière, la renaissance de la conscience de classe du prolétariat, l’extension internationale de la révolution peuvent les neutraliser définitivement. Le 1 3 décembre 1981, le prolétariat polonais a subi une défaite réelle. La bureaucratie a obtenu des succès tactiques, mais elle est loin d’avoir restabilisé sa dictature. Les travailleurs conservent des éléments d’organisation, beaucoup plus réduits et moins efficaces que ceux, légaux, dont ils disposaient d’août 1980 à décembre 1981. Ils conservent une importante capacité de résistance et de riposte, surtout là où Solidarnosc a été reconstruit sur les lieux de travail et où ont surgi des coordinations inter-entreprises.

32. La Yougoslavie est sans doute un des États ouvriers bureaucratisés où les contradictions et les forces centrifuges sont les plus explosives : la montée des nationalismes, les récentes émeutes du Kosovo, l’extrême éclatement d’une économie où ni le plan, ni le marché, ni l’autogestion, ni la Ligue des communistes yougoslaves n’imposent une régulation cohérente, sont autant d’éléments de la plus grave crise que le système ait connue depuis la fin de la guerre. C’est dans cet état de faiblesse que de nouveaux crédits et un rééchelonnement d’une dette extérieure de quelques vingt milliards de dollars viennent d’être obtenus. Les banquiers occidentaux et le FMI, soucieux d’avoir un interlocuteur unique et « responsable » plutôt que la multitude des entreprises yougoslaves qui se sont endettées en ordre dispersé, ont paradoxalement poussé au renforcement du contrôle étatique sur le commerce extérieur et les devises. Un coup d’arrêt va être ainsi imposé à l’évolution de plus en plus confédérale de la Yougoslavie. Mais il se heurtera à de puissantes résistances de la part des Républiques les plus riches - Slovénie et Croatie. En même temps, c’est par l’accentuation de la concurrence marchande que les autorités comptent redonner à l’économie yougoslave une plus forte unité. Ce nouveau tournant « libéral » s’accompagnera sans doute de purges et se heurtera durement aux résistances sociales des travailleurs : ceux-ci ont jusqu’alors utilisé leurs droits autogestionnaires pour ne pas licencier (autre chose est de ne pas embaucher les centaines de milliers de jeunes, de paysans et de femmes à la recherche d’un emploi). Ce tournant entrera également en contradiction avec l’objectif sans cesse réaffirmé de réduire les inégalités régionales qui alimentent les tensions nationales. Enfin, les incitations au développement du secteur privé - supposé résoudre le problème du chômage et du non-rapatriement de quelque douze milliards de dollars placés dans les banques occidentales par les travailleurs émigrésentreront en conflit avec les mesures fiscales qui limitent l’enrichissement privé. La Yougoslavie connaît actuellement une période d’intenses débats publics sur le bilan de son système centré sur la question du pluralisme politique. Il est de la responsabilité des marxistes-révolutionnaires, tout en participant à de tels débats, de les faire amplement connaître dans les autres États ouvriers bureaucratisés car les impasses actuelles du système yougoslave sont en même temps la plus riche des expériences permettant de cerner les conditions d’existence d’un système d’autogestion socialiste démocratiquement centralisé.

33. Déjà, dans la dernière période de l’ère brejnevienne, le blocage de la société soviétique était apparu dans de nombreux domaines. Outre la baisse des taux de croissance de la production industrielle, il y avait l’accentuation du retard technologique, l’échec de l’application de la « réforme Kossyguine » de gestion de l’économie, la sclérose qui frappait les appareils, la crise idéologiq !le et morale de plus en plus prononcée au sein de la bureaucratie elle-même, et surtout la crise accentuée de l’agriculture et de l’approvisionnement de la population en produits d’origine animale qui en découlait. En pleine période de polémique publique accentuée avec l’impérialisme, provoquée par le surarmement sous Carter et Reagan, la dépendance de la société soviétique des importations massives de céréales américaines n’est pas seulement une source de faiblesse économique mais encore une source de désarroi idéologique et politique. Sans sous-estimer de quelque façon que ce soit la force économique acquise de l’URSS (qui reste aujourd’hui la deuxième puissance industrielle du monde), ni les progrès réels du niveau de vie des masses acquis au cours des trente dernières années, et sans accorder foi aux hypothèses fantaisistes concernant un « effondrement » prochain de l’économie soviétique, les marxistes-révolutionnaires doivent souligner la tendance au ralentissement du développement qui frappe tous les domaines de la société en URSS. Le début de l’ère Andropov est davantage marqué par des velléités de réformes que par une quelconque capacité de les imposer contre la résistance tenace de fractions déterminées de l’appareil. C’est dire que la bureaucratie pourra, sous Andropov, jouer bien moins la carte de la « société de consommation » que sous Khrouchtchev ou sous Brejnev, pour résorber partiellement les éléments de crise sociale qui mûrissent dans le pays, c’est dire que cette crise ira en s’aggravant.

34. Après de longues tergiversations, déterminées par le souci d’éviter de nouvelles crises explosives dans ses propres rangs, la bureaucratie chinoise a fini par s’engager ouvertement dans un cours de démaoïsation, marqué par la dissolution de fait des communes populaires à la campagne, un recours prononcé aux mécanismes du marché, une ouverture sur le marché mondial, un accent mis sur la modernisation, l’abandon de quelques axiomes théoriques du maoïsme, l’abandon de la notion des deux « superpuissances » dont l’URSS serait la plus agressive, le retour à la définition des États ouvriers bureaucratisés d’Europe de l’Est comme des « pays socialistes », la tentative d’arriver à un modus vivendi avec le Kremlin sur le plan des rapports entre États. Lorsque la fraction Deng Xiaoping est arrivée au pouvoir, elle devait faire face aux contradictions et crises suivantes :

- Un ralentissement du développement économique, provoqué par la gestion bureaucratique et une succession d’erreurs dans le domaine de la politique économique. Le niveau de vie des masses était bas, le mécontentement allait croissant, la résistance passive se généralisait.

- De fréquentes et violentes luttes fractionnelles au sein de la bureaucratie, provoquées en partie par des divergences r~elles sur la politique à suivre et les méthodes de direction, en part1e par la lutte pour le pouvoir.

- Un scepticisme croissant à l’égard du parti et de sa direction dans sa propre base et parmi les masses. C’est dans ce contexte que la jeune génération en Chine, politiquement éveillée et reprenant les traditions de la lutte antibureaucratique de la première phase de la « Révolution culturelle », a élevé le drapeau de la lutte « contre la faim, contre la répression, pour les droits de l’homme, pour la démocratie ». Le mouvement des « dazibao » (grandes affiches publiques) du « printemps de Pékin » s’est étendu : parution de publications non officielles ; développement d’organisations à travers tout le pays. Cela a représenté une étape nouvelle pour le « mouvement démocratique » en Chine. Le courant principal de ce mouvement s’affirme socialiste, s’oppose à la restauration du capitalisme, réclame la réalisation de la démocratie socialiste, propose le pluripartisme et s’oppose au système de dictature du parti unique. Par ailleurs, après avoir battu les autres fractions du parti, la fraction Deng a été obligée de reconnaître quelques-unes des erreurs commises par le PCC dirigé par Mao sous la pression de l’opposition des masses à la fraction maoïste. Tout cela a conduit au cours des dernières années à une croissance économique accélérée et à un relèvement partiel du niveau de vie des masses. Mais simultanément, la fraction Deng a commencé à réprimer le « mouvement démocratique ». Cela a permis d’éliminer les illusions que certaines composantes de ce mouvement nourrissaient à l’égard de la fraction Deng. La fraction Deng a craint que l’exemple de Solidarnosc ne stimule des activités analogues dans la classe ouvrière chinoise. Pour cette raison elle a aboli le droit de grève dans la Constitution, afin d’arrêter l’éclatement des grèves et la poussée vers la constitution de syndicats indépendants... Simultanément, le « cours nouveau » de la bureaucratie chinoise a été accompagné de concessions significatives à la petite production marchande et à l’accumulation primitive du capital, ce qui élargit l’inégalité sociale. Le PCC encourage l’établissement de « zones économiques spéciales » où le capital étranger peut s’établir. Il élargit les marges de l’entreprise privée dans le commerce et la petite industrie où il y a un recours plus ample à la main-d’œuvre salariée. Il favorise l’essor de nombre de paysans riches et de capitalistes privés dans les villes (récemment, la presse communiste a célébré le premier millionnaire membre du PCC). Parallèlement, un nombre croissant de paysans pauvres sont obligés de vendre leur force de travail aux entrepreneurs capitalistes afin d’échapper à la misère. Tout ce cours provoque inévitablement de nouvelles tensions et de nouveaux conflits, y compris au sein de la bureaucratie. Dans le domaine de la politique étrangère, le PCC maintient son hostilité à l’égard du Vietnam et continue à appuyer « l’alliance tripartite » (Pol-Pot, Sihanouk, forces droitières capitalistes) au Kampuchea. Bien que Pékin ne propose plus un front unique anti-URSS avec l’impérialisme et abandonne la définition des États ouvriers bureaucratisés d’URSS et d’Europe de l’Est comme ayant restauré le capitalisme, cela ne marque pas la fin des oscillations de la bureaucratie entre un axe Pékin-Washington et un axe Pékin-Moscou, malgré une amélioration des relations avec l’URSS et avec les PC d’Europe de l’Est.

V. La militarisation impérialiste et le mouvement antiguerre

35. La crise du capitalisme renforce sa tendance à la militarisation et les dangers de guerre dans le monde. La nouvelle phase de la course aux armements, dont l’impérialisme américain a pris l’initiative à la fin des années soixante-dix, répond à plusieurs objectifs :

- constituer une force d’intervention mobile et efficace contre les luttes de libération et les révolutions en cours dans les pays semi-coloniaux et dominés ;

- fournir dans le contexte de la crise, un marché de substitution élargi qui, sans augmenter le niveau de vie des masses, permet d’accroître les taux de profit ;

- imposer par la course aux armements un fardeau particulièrement lourd à l’économie soviétique et accentuer ses contradictions sociales afin de contraindre la bureaucratie du Kremlin à une négociation globale dans des rapports de forces plus défavorables et de réduire ses possibilités de répondre à des requêtes d’aide provenant de gouvernements issus des luttes de libération nationale ;

- rétablir l’hégémonie américaine dans le camp impérialiste et bloquer les forces centrifuges favorisées par la politique de « détente » en faisant jouer à plein sa suprématie militaire. A long terme, la course aux armements prépare la reconquête par l’impérialisme de plusieurs États ouvriers, ce qui ne serait possible que par la guerre. Mais le risque immédiat, ce sont les guerres contre-révolutionnaires localisées contre les luttes de libération ou le progrès de la révolution en Amérique centrale et dans la Caraïbe, au Moyen-Orient, en Afrique australe où l’Angola, le Mozambique, le Zimbabwe sont dans la ligne de mire de l’armée sud-africaine soutenue par l’impérialisme. La course aux armements ne se réduit pas, loin s’en faut, à l’escalade des armes nucléaires. Il est particulièrement significatif que 1 0 % du budget militaire américain leur soient consacrés, alors que 25 % du même budget vont aux interventions dans les pays dits du tiers monde, et le reste aux armements conventionnels, aux armes chimiques, à la recherche. Mais le spectre de l’holocauste nucléaire n’est pas l’expression d’une grande peur irrationnelle. Il répond à la transformation qualitative des moyens de destruction depuis la Seconde Guerre mondiale. Leur capacité meurtrière a plus progressé en trente ans que de l’âge de la fronde à la Première Guerre mondiale. Les capacités de destruction nucléaire déjà existantes au seuil des années quatre-vingt représentent plus d’un million d’Hiroshima, la possibilité d’anéantir plus de vingt fois toute la population de la planète. Le seul armement nucléaire français, qui fait figure de nain, représente un potentiel de quatre mille Hiroshima. Une guerre nucléaire mondiale signifierait la rechute de l’humanité dans la barbarie, si ce n’est la destruction de la vie humaine à la surface du globe. Or, les risques d’accidents et de déclenchement de conflits nucléaires localisés se multiplient, pour des raisons politiques aussi bien que militaires : du fait que l’intervalle entre les armes nucléaires et conventionnelles tend à se remplir de toute une gamme d’armements sophistiqués, dont les armes chimiques ; du fait de la prolifération de l’arme nucléaire et de leur détention par des régimes réactionnaires comme ceux d’Israël ·ou de l’Afrique du Sud ; du fait de la poursuite de la crise capitaliste et de la crise de la direction bourgeoise dans certains des principaux pays impérialistes. C’est dans ce contexte que les stratèges du Pentagone en sont arrivés à envisager sérieusement la possibilité d’une « guerre nucléaire limitée », au risque de mettre en branle les mécanismes d’un conflit nucléaire généralisé. Une telle guerre serait qualitativement différente de la Première ou de la Seconde Guerre mondiale. Elle n’opposerait plus seulement des armées, mais viserait à l’anéantissement des populations comme l’illustrent sinistrement la bombe à neutrons, ainsi que les armes biologiques et chimiques. Aujourd’hui, la nature même des moyens de destruction rend le dilemne socialisme ou barbarie plus actuel que jamais. Ni le prolétariat mondial ni les États ouvriers ne peuvent « gagner » une guerre nucléaire mondiale. Celle-ci rendrait la construction d’une société socialiste, voire la survie de l’humanité impossible. Notre opposition à une telle guerre n’est donc point « morale » mais matérialiste, et ne rompt en rien avec un critère de classe : préserver la vie et les chances d’émancipation des travailleurs du monde entier. C’est pourquoi empêcher la guerre nucléaire mondiale est un objectif stratégique central du prolétariat.

36. La bourgeoisie américaine a déjà utilisé à deux reprises l’arme nucléaire contre une autre puissance impérialiste (le Japon). Elle a menacé de l’utiliser contre la révolution chinoise, vietnamienne ou cubaine. Si elle n’a pas mis ces menaces à exécution, c’est au moins en partie à cause de l’effet de dissuasion de l’armement nucléaire soviétique. Cet armement continue à être nécessaire aussi longtemps que l’impérialisme maintient, accroît et perfectionne son arsenal atomique. La crainte des conséquences politiques extrêmement graves pour lui ou les manifestations de protestation, n’empêcheraient pas à elles seules l’impérialisme de répéter le coup d’Hiroshima-Nagasaki contre des foyers déterminés de la révolution dans le « tiers monde ». Mais la dissuasion nucléaire soviétique ne peut empêcher, à la longue elle non plus l’éclatement de la guerre nucléaire. La survie de l’humanité ne peut dépendre indéfiniment de l’équilibre instable de la terreur nucléaire. Les stratèges impérialistes cherchent une issue du côté de la « guerre nucléaire limitée ». Toutes les forces se réclamant du mouvement ouvrier doivent se prononcer clairement pour une autre solution : l’interdiction totale des armes nucléaires et la destruction contrôlée de tous les stocks accumulés de ces armes. C’est pourquoi les États ouvriers devraient prendre des initiatives unilatérales de réduction partielle de leurs arsenaux nucléaires, biologiques et chimiques, ce qui porterait un coup politique aux projets impérialistes et constituerait le plus vigoureux stimulant aux mobilisations de masse contre la guerre. Ce serait le meilleur moyen de renforcer les travailleurs dans la conviction que seule la révolution socialiste pourra mettre un terme définitif aux menaces d’anéantissement de l’humanité. La bureaucratie est cependant incapable d’opter pour une telle politique. Elle s’enferme dans une logique militariste. A ce titre, la lutte contre le militarisme de la bureaucratie est partie intégrante du programme de la révolution politique. L’humanité ne sera définitivement libérée des menaces de guerre que par le renversement combiné de l’iméprialisme dans ces principales citadelles et de la bureaucratie en URSS. 3 7. Si l’unité d’action la plus large peut et doit se réaliser entre tous les adversaires conséquents et résolus de l’arme atomique, la question posée est alors celle des moyens pour imposer ce désarmement. Nous rejetons l’idée démobilisatrice et défaitiste, selon laquelle le déclenchement d’une guerre nucléaire serait désormais fatal. Nous refusons également l’illusion selon laquelle la guerre mondiale pourrait être empêchée par une négociation permanente et des accords successifs entre les deux « grands ». Nous récusons enfin l’illusion selon laquelle la guerre nucléaire pourrait être évitée à la longue par l’affaiblissement graduel de l’impérialisme, grâce à l’accumulation de défaites dans les pays dominés, au renforcement du potentiel économique et militaire des États ouvriers bureaucratisés, aux divisions internes au camp impérialiste et aux succès du mouvement antiguerre. Le militarisme et la bombe ne constituent pas une excroissance sur un corps sain, ni le fruit du délire de gouvernements qu’il suffirait de ramener à la raison. La course aux armements prend racine dans la société de classes. Elle est partie intégrante des besoins du système impérialiste en crise. Les conflits armés changent de forme, sans pour autant échapper à la logique de la lutte des classes. C’est pourquoi la lutte pour le socialisme ne saurait désormais être subordonnée à une union sacrée entre diverses classes sociales contre le démon mystérieux de la menace nucléaire. Seuls l’extension et le triomphe de la révolution socialiste dans les citadelles impérialistes peuvent désarmer les fauteurs de guerre et sauver l’humanité de l’holocauste nucléaire.

38. Les États impérialistes, au premier rang desquels l’impérialisme américain, représentent les principaux fauteurs de guerre et la première menace pour la paix. La course au massacre dans laquelle ils se sont engagés est la troisième depuis le début du siècle, après celle du début du siècle et celle des années trente. Dans les deux premiers cas, le prétexte du « surarmement » soviétique ne pouvait être invoqué. Il a été inventé de toutes pièces pour faire accepter par la population des métropoles impérialistes l’augmentation astronomique des dépenses militaires. En fait, les programmes Trident, MCX ou Cruise ont été conçus dès la fin des années soixante, bien avant qu’il ne soit question des SS20. Le déploiement des Pershing et des Cruise a été préparé dès la fin de la guerre du Vietnam. Les modernisations stratégiques appliquées par Reagan ont été entreprises dès 1972. Les dépenses militaires ont recommencé à décoller en 1977 sous la présidence de Carter. Le refus de ratifier les accords Salt 2 et la double décision de l’OTAN concernant le déploiement des Pershing ont précédé en 1979 l’intervention soviétique en Afghanistan, sans même parler des évènements de Pologne. Si les prétextes à l’escalade impérialiste sont démentis par la chronologie, ils le sont aussi par les faits. L’impérialisme américain et ses alliés conservent une large supériorité quantitative, qualitative et stratégique, du point de vue des armements nucléaires comme des armements conventionnels. Leurs dépenses d’armement en valeur absolue et par tête d’habitant restent largement supérieures à celles de l’URSS et du Pacte de Varsovie. Les armées européennes alliées aux États-Unis comptent à elles seules 2176 000 hommes dans les armées de terre, contre 2617 000 dans les armées de terre du Pacte de Varsovie incluant celles de l’URSS qui doit couvrir également ses frontières en Asie. Le dispositif déployé face à l’URSS ne se limite pas aux missiles déployés : il inclut les bases américaines et le dispositif des sous-marins nucléaires Poséidon bientôt relevés par les Trident. Le déploiement des missiles Pershing en Europe sous commandement direct américain introduit une dissymétrie supplémentaire dans les armements, non du point de vue de leurs caractéristiques techniques mais du point de vue de leur fonction stratégique : il met les centres vitaux du territoire soviétique à quelques minutes de portée de l’armement américain. Cet effort d’armement colossal a pour corollaire un renforcement du pillage des pays semi-coloniaux et des programmes d’austérité contre les travailleurs des pays capitalistes eux-mêmes, une attaque contre les libertés démocratiques dans les pays impérialistes et une négation de la souveraineté des peuples.

39. Les États ouvriers, même bureaucratiquement dégénérés ou déformés, doivent être défendus contre toute tentative d’y restaurer le capitalisme. Nous reconnaissons le droit de ces États à se doter de l’armement nécessaire, y compris nucléaire, comme moyen de dissuasion face à l’impérialisme. Mais les armes nucléaires ne sont que cela : des armes de dissuasion, non des armes qu’on peut employer pour défendre victorieusement l’URSS dans une guerre. La meilleure défense de l’URSS et des autres États ouvriers contre la menace d’un retour au capitalisme réside dans la mobiliation du prolétariat et dans l’extension de la révolution. Or, la confiscation du pouvoir par une minorité bureaucratique parasitaire dans ces pays transforme l’État, y compris l’appareil militaire, en instrument de domination contre la classe ouvrière. La répression de toute activité autonome des masses et la gestion irrationnelle de l’économie minent la capacité de défense des États ouvriers. Le triomphe de la révolution politique antibureaucratique permettrait de défendre et développer ce qui subsiste des conquêtes d’Octobre et de développer une mobilisation massive du prolétariat international contre le cours belliciste de l’impérialisme. C’est pourquoi la défense des États ouvriers est Inséparable de la lutte pour le renversement de la dictature bureaucratique. Affirmer le droit des États ouvriers bureaucratisés à se doter d’un armement nucléaire dissuasif n’implique donc aucun aval aux choix militaires de la bureaucratie soviétique ni l’acceptation de la mise sous tutelle des pays de l’Est où sont déployés ces missiles. Ces choix s’inscrivent dans une politique de défense qui, à l’image de la bureaucratie, remplit une double fonction. D’un côté elle contribue à la défense de l’État ouvrier (comme à Stalingrad ou dans le cas du soutien militaire au Nord-Vietnam pendant la guerre). De l’autre, elle défend les intérêts propres de la bureaucratie soit contre les travailleurs des États ouvriers (Hongrie, Tchécoslovaquie, Pologne) ou soit contre l’autodétermination des peuples (Afghanistan). Les impératifs de défense ne sont donc pas dissociables des moyens de coercition, des coûts sociaux et démocratiques de la politique d’armement, ni de l’utilsation diplomatique et politique de l’arme nucléaire. Cet armement se trouve en effet entre les mains d’une caste bureaucratique qui échappe à tout contrôle, ce qui augmente les risques de son utilisation. Il peut servir comme instrument d’intimidation envers le mouvement de masse des pays qu’elle domine, d’instruments de négocation et de compromis avec l’impérialisme, de moyen de pression sur les pays semi-coloniaux alliés ou dans les conflits inter-bureaucratiques (comme entre l’URSS et la Chine). La charge sans cesse plus lourde que représentent les dépenses militaires dans les États ouvriers bureaucratisés ne peut être expliquée seulement par la pression de l’impérialisme, mais aussi par le caractère réactionnaire de sa politique miltaire et par l’irrationalité de sa gestion économique. Le refus d’appuyer la défense des États ouvriers sur l’autodéfense de masse et l’armement général des travailleurs conduit à remplacer la mobilisation de masse par des moyens techniques et débouche inévitablement sur le développement d’un potentiel militaire toujours plus important et perfectionné. En même temps le pouvoir bureaucratique est porteur d’une tendance inhérente au gâchis qui n’épargne pas le domaine militaire et contribue à maintenir un faible niveau de vie des masses. Si l’impérialisme porte la responsabilité écrasante de la relance de la course aux armements, la bureaucratie lui facilite la tâche, par le passage d’une politique de dissuasion à une politique militaire de plus en plus parallèle dans sa forme à celle de l’impérialisme, par l’intervention de ses troupes en Afghanistan ou par sa répression contre les travailleurs polonais. Ainsi la menace d’Andropov de répondre au déploiement des Pershing par le déploiement des nouveaux missiles en Tchécoslovaquie et en RDA porte un coup aux mouvements pour le désarmement unilatéral en Europe de l’Ouest. C’est pourquoi la lutte pour le désarmement unilatéral de l’impérialisme est inséparable de la lutte pour le contrôle des masses des États ouvriers sur la production et l’utilisation du potentiel militaire, pour l’armement des travailleurs dans le cadre d’un régime de démocratie socialiste et leur souveraineté dans la définition d’une politique étrangère fondée sur les intérêts mondiaux du prolétariat. La propagande impérialiste justifie son propre surarmement par la prétendue menace que contituerait l’arsenal nucléaire soviétique. Elle cherche à saper par ce moyen la résistance des masses au réarmement impérialiste. La politique de la bureaucratie, engagée dans la course aux armements dans le sillage de l’impérialisme, facilite cette entreprise. Par contre, loin de voir dans l’aide militaire soviétique, conditionnelle et parcimonieuse, aux révolutions vietnamienne ou cubaine, la menace d’un « expansionnisme soviétique », nous avons souvent dénoncé son insuffisance et les conditions politiques qui pouvaient y être attachées.

40. Dans les pays impérialistes, le mouvement pour la paix exprime la réaction des larges masses à l’offensive de réarmement impérialiste. Il lutte, par ses actions, indépendamment de l’idéologie de ses dirigeants ou d’une partie d’entre eux, pour le désarmement unilatéral de l’impérialisme, et constitue, par là-même, un des principaux obstacles aux préparatifs de guerre de celui-ci. L’existence de ce mouvement manifeste l’incapacité historique des organisations réformistes à prendre en main la lutte contre la guerre. En même temps, il exprime une profonde défiance de masses envers les gouvernements bourgeois, fauteurs de guerre. La logique des mobilisations de masse le conduit à mettre en question l’alliance militaire impérialiste (l’OTAN), l’ordre de l’après-guerre en Europe, et le droit des institutions de l’État bourgeois à décider de la question de la guerre et de la paix, par-dessus la tête des masses. Dans la mesure où le mouvement pour la paix s’oppose au renforcement des arsenaux impérialistes, sans préalables ni conditions de réciprocité, sur le terrain de l’action indépendamment des diplomaties d’État, il joue un rôle hautement progressiste. Le pacifisme de masse, qui ne se confond pas avec les idéologies pacifistes, joue un rôle positif en Europe capitaliste, aux États-Unis ou au Japon, dans la mesure où, sans aller jusqu’à la compréhension du fait que le danger de guerre ést inhérent au système capitaliste lui-même, il marque une opposition pratique à la politique de l’impérialisme. Nous nous engageons pleinement dans ces mobilisations pour les organiser et les élargir le plus possible dans l’unité, autour de mots d’ordre tels que Non aux Pershing et aux Cruise ! Dehors les bases de l’OTAN ! Rupture avec l’OTAN ! Non à la bombe à neutrons ! Non à l’arme nucléaire française ou britannique qui sont partie prenante du dispositif impérialiste ! Retrait des troupes impérialistes d’Amérique centrale, du Moyen-Orient, de Grenade, du Tchad !... Europe dénucléarisée de la Pologne au Portugal ! En revanche, le mot d’ordre "Ni Pershing ni 5520 », sous une apparence de simplicité, introduit une confusion s’il prétend lier le refus des Pershing au retrait des SS20. Dans ce cas, il tend à faire du mouvement antiguerre un moyen de pression sur ls négociations. S’il voulait manifester le refus radical de tout armement nucléaire, il devrait aller au-delà des Pershing et des SS20 pour inclure aussi bien les MX américains que les bombes française et britannique. Sans reprendre à notre compte un tel mot d’ordre, nous ne faisons pas de son abandon une condition de l’unité d’action du mouvement antiguerre. En revanche, les directions réformistes cherchent à compenser leur engagement forcé dans le mouvement en s’efforçant de subordonner le désarmement de l’impérialisme à celui de la bureaucratie sociétique, en utilisant des mots d’ordre bilatéralistes, dans la perspective de transformer le mouvement antiguerre en moyen de pression sur les négociations diplomatiques entre les « deux grands ». Les mobilisations de masse contre la guerre sont fondées sur. une volonté de survie de larges secteurs de la population. Elles n’ont rien à voir avec un quelconque « nationalisme européen ». Un tel nationalisme se concrétiserait par l’acceptation d’une défense de l’Europe capitaliste à l’aide d’armes nucléaires ou non, pour des armées bourgeoises, intégrées ou non, et serait profondément réactionnaire. Mais une telle orientation, portée par certains courants réformistes, demeure largement minoritaire au sein du mouvement de masse pour la paix en Europe capitaliste. Dans ce contexte, la question de la division de l’Allemagne se pose à nouveau et les thèses du dernier congrès mondial à ce sujet sont plus que jamais d’actualité. La division de l’Allemagne pèse de tout son poids dans le maintien du statu-quo. Elle permet de freiner la remontée de l’activité du prolétariat le plus puissant de l’Europe. Mais, en retour, tout essor des mobilisations de masse dans une partie de l’Allemagne retentit sur l’autre et plus généralement sur l’Europe entière. Nous lions la fin de la division de la nation allemande à l’unification socialiste de l’Allemagne, fondée sur la révolution politique en RDA et sur la révolution socialiste en RFA. En effet, nous nous opposons à toute unification qui démantèlerait les fondements économiques de l’État ouvrier de RDA. Nous défendons le mot d’ordre de retrait des troupes d’occupations de RFA et de RDA, respectivement les troupes alliées, avant tout les forces américaines, et celles d’URSS. En effet, cette double occupation militaire a pour fonction d’assurer de part et d’autre, dans cette région-clé de la confrontation entre le camp impérialiste et les États ouvriers bureaucratisés, la stabilisation de la situation sociale et politique. A terme, elle vise à empêcher aussi bien la révolution socialiste en RFA que la révolution politique en RDA. La présence de puissantes armées dotées d’un armement nucléaire gigantesque dans les deux parties de I’AIIrmagne représente un danger de guerre nucléaire qui aurait des conséquences pour l’avenir de l’ensemble de l’humanité. En liant le plus étroitement possible la lutte conre le militarisme impérialiste, contre l’agression militaire visant les peuples des pays dominés, et contre l’austérité capitaliste, nous donnons à la mobilisation contre la guerre un contenu de classe, non seulement anti-impérialiste, mais aussi anticapitaliste. Nous cherchons à donner au mouvement antiguerre toute sa dimension anti-impérialiste, en montrant comment les dangers inhérents au militarisme impérialiste se concrétisent dès aujourd’hui dans les entreprises guerrières contre la révolution coloniale. Les luttes de libération des peuples ne sont pas plus le résultat d’un complot ou de « l’expansionnisme soviétique », que le mouvement des travailleurs polonais n’est le produit d’un complot de la GIA et du Vatican. Il s’agit dans les deux cas d~ l’expression de contradictions sociales, qu’aucun appareil d’État ne peut prétendre contrôler. De même, nous lions la lutte contre la militarisation à la lutte contre l’austérité et les budgets militaires, autour de revendications telles que le refus des budgets militaires « pour des dépenses sociales d’équipement, non aux dépenses militaires, non à la bombe », la reconversion planifiée des industries d’armement, la défense des revendications matérielles et des droits démocratiques des soldats. Nous nous efforçons aussi d’élargir la participation du mouvement ouvrier organisé, de ses partis, de ses syndicats, au mouvement contre la guerre. En Europe, la vigueur du mouvement contre les armes nucléaires et la guerre se nourrit de l’expérience de deux guerres mondiales et du sentiment qu’un nouveau conflit mondial pourrait se dérouler encore une fois en Europe. Des dirigeants ou des idéologues peuvent tenter d’orienter ce sentiment dans le sens d’un prétendu « neutralisme armé » ou d’une Europe « non alignée » mais qui reste capitaliste. Mais au niveau du mouvement de masse, le refus de l’armement nucléaire et des décisions américaines ou soviétiques prises sur le dos des peuples, peut se transformer en un renouveau internationaliste à la fois anti-impérialiste et antibureaucratique dans la perspective des États-Unis socialistes d’Europe. 4 1. Nous soutenons les mouvements pacifistes indépendants des États et des gouvernements, qui sont apparus par exemple en RDA, en Hongrie ou en URSS. Nous soutenons leur droit à s’organiser de façon indépendante pour lutter contre la guerre, ainsi que leur résistance à la politique nucléaire et militaire de la bureaucratie, porteurs d’une dynamique antibureaucratique objective. La revendication d’abolition de la diplomatie secrète et du secret militaire sur l’utilisation des ressources, l’existence d’une large information des travailleurs et du droit des populations à décider de leur sort, constituent un premier pas dans la prise de conscience du danger qu’est le militarisme. Nous soutenons la lutte contre la militarisation de la société, contre l’éducation militariste et chauvine, contre la répression des mouvements de masse contre le déploiement des armes nucléaires sociétiques en RDA et en Tchécoslovaquie. Nous n’avons jamais assimilé le Pacte de Varsovie à un pacte d’autodéfense entre États ouvriers librement associés. Contre la « doctrine Brejnev » de la « souveraineté limitée », nous nous prononçons en faveur du droit des pays de l’Europe de l’Est à se séparer du Pacte, tout en considérant que l’opportunité d’une telle séparation, ou d’une renégociation des conditions d’adhésion au Pacte, est une question tactique que les masses laborieuses de chacun des pays concernés doivent trancher dans chaque situation concrète. Des décennies de dictature bureaucratique et de négation des droits démocratiques les plus élémentaires peuvent nourrir dans les mouvements pacifistes d’Europe de l’Est, des tendances considérant que le pouvoir de la bureaucratie représente la principale menace pour la paix mondiale. Dans certains cas, cela a même pu conduire des tendances à soutenir le réarmement impérialiste au nom de la défense de la « démocratie » contre le « totalitarisme ». Nous combattons sans concessions de telles positions, et nous appuyons des revendications de désarmement radical de l’impérialisme et de la bureaucratie, avancées par les secteurs les plus conscients du mouvement pacifiste indépendant.

42. Contre toute agression impérialiste, nous sout~mons inconditionnellement les peuples des pays coloniaux et semi-coloniaux. Dans un conflit armé, nous nous prononçons sans ambiguïté pour la victoire militaire du pays dominé et pour la défaite de la puissance impérialiste (Malvinas). Ce soutien inconditionnel dans l’affrontement n’implique au sein des pays dominés eux-mêmes ni trêve ni union sacrée entre les masses exploitées et la bourgeoisie au pouvoir. Seuls la reconnaissance des libertés démocratiques et syndicales, le renforcement de l’organisation indépendante des travailleurs, l’approfondissement de mesures sociales telles que la réforme agraire ou la confiscation de biens impérialistes permettent de développer la mobilisation des masses pour une défense effective et efficace contre l’impérialisme. Pendant l’agression britannique contre les Malvinas, les marxistes-révolutionnaires dans les pays impérialistes -et avant tout en Grande-Bretagne - ont correctement lutté contre l’expédition militaire de leur impérialisme, pour le retrait inconditionnel de ces forces, pour la reconnaissance de la souveraienté de l’Argentine sur les Malvinas. Ils se sont opposés notamment à ceux qui ont soutenu de fait l’agression, en prétendant qu’il s’agissait d’un conflit entre une « démocratie » et une dictature. En Argentine même, tout en appuyant la défense du pays contre l’impérialisme, les marxistes-révolutionnaires devaient poursuivre, aux côtés des masses laborieuses, la lutte pour la défense des intérêts économiques et politiques des travailleurs, pour la conquête des libertés démocratiques, pour la chute de la junte militaire. Ils devaient dénoncer l’incapacité de la junte à mener une lutte tant soit peu résolue contre l’iméprialisme, tant sur le plan militaire que sur le plan économique (refus de nationaliser les propriétés britanniques), le caractère aventurier et criminellement irresponsable de ses opérations, et présenter le survie de la junte comme un obstacle majeur pour la réalisation des justes revendications de la nation argentine. La crise qui frappe les pays capitalistes dominés s’exprime aussi par la multiplication de conflits militaires entre eux en Afrique, au Moyen-Orient (Iran-Irak), en Amérique latine (PérouEquateur). Ces conflits sont dans une large mesure le produit direct de la « balkanisation » imposée par l’impérialisme à des régions entières du monde. Ils traduisent la volonté de l’impérialisme de faire peser son joug sur les peuples exploités et opprimés. L’impérialisme exerce ainsi des pressions multiples qui peuvent déboucher sur des conflits armés, dans lequels il compte trouver des points d’appui pour affaiblir les forces politiques qui échappent à son contrôle, pour contrecarrer l’influence de la bureaucratie soviétique dans une région, ou, plus ouvertement, pour attaquer une révolution en cours. Dans les guerres cMies qui se développent au sein même d’un pays, comme en Angola, l’impérialisme suscite ou soutient des forces réactionnaires. Pour déterminer les tâches révolutionnaires devant un conflit militaire tant à l’échelle internationale que dans un pays concerné, pour articuler les tâches anti-impérialistes et celles qui relèvent de la défense de l’indépendance de classe des travailleurs face à leur propre bourgeoisie, il est donc décisif de définir dans chaque cas concret la réalité et la dynamique de la lutte de classes et de la politique impérialiste. L’impérialisme tente systématiquement d’utiliser à son profit les conflits militaires entre pays dominés. Il n’est pas fortuit que de nombreux points chauds se situent dans des régions économiquement ou stratégiquement importantes pour lui. Il n’en reste pas moins qu’une série de ces heurts sont le produit d’une politique décidée par les bourgeoisies de ces pays en fonction de leurs intérêts propres. Pour faire face à une explosivité sociale croissante et asseoir leur domination sur la répression, ces bourgeoisies ont développé un appareil militaire relativement important la plupart du temps avec le soutien de l’impérialisme. Ces classes dominantes peuvent être amenées à ranimer des revendications territoriales anciennes ou à lancer des campagnes nationalistes visant à dévoyer les aspirations sociales et démocratiques des masses. Face à des conflits de cette nature, nous gardons comme fil à plomb la lutte pour l’indépendance politique des classes exploitées, et les principes de l’internationalisme prolétarien. Nous montrons la voie de la lutte des masses populaires contre l’impérialisme et contre les oppresseurs. Nous pouvons y compris avancer la nécessité d’un règlement politique des litiges légués par la domination impérialiste.

VI. Nos tâches

43. A long terme, seule la révolution mondiale peut empêcher la guerre nucléaire mondiale. Elle implique le renversement des bourgeoisies impérialistes par le prolétariat de ces pays. Elle exclut toute subordination des objectifs socialistes à la lutte antiguerre, toute subordination de la révolution socialiste dans les pays capitalistes et de la révolution politique dans les États ouvriers bureaucratisés à la seule lutte anti-impérialiste. Une telle hiérarchisation des tâches de la révolution mondiale signifierait aussi bien une sous-estimation des mouvements objectivement révolutionnaires qui continueront à se produire dans les pays impérialistes et dans les Eats ouvriers bureaucratisés, que des menaces de déclenchement de la guerre nucléaire aussi longtemps que l’impérialisme survivra dans ses principales forteresses. La victoire de la révolution prolétarienne dans les centres impérialistes, la victoire de la révolution politique antibureaucratique en URSS ou en Chine, les progrès de la révolution permanente dans les principaux pays dominés, deviennent aujourd’hui une question de survie pour l’humanité. Seule la socialisation des moyens de production sous gestion ouvrière et sous un large contrôle public, ainsi que le dépassement des États nationaux dans une Fédération socialiste mondiale permettront d’éliminer une fois pour toutes le danger de guerre par la destruction simultanée des stocks d’armes nucléaires et l’interdiction définitive de leur fabrication •. sous contrôle de tous les producteurs. L’établissement d’une hiérarchie entre les trois secteurs de la révolution mondiale découle d’une stratégie qui accorde une impo~ance prioritaire à l’affrontement entre les « camps », c’est-a-dire entre les États impérialistes et les États ouvriers bureaucratisés (à commencer par l’URSS), et non à la lutte de classes à l’échelle mondiale. Il est vrai que l’existence même de l’URSS, indépendamment de la politique de la bureaucratie, ou même malgré elle, a facilité la. consolidation des révolutions yougoslave, chinoise, vietnamienne et cubaine face à l’impérialisme. Mais à chaque étape décisive de la montée de la révolution mondiale (en 1933-1937 en Europe, en 1943-1947, pendant les années soixante en Amérique latine, dans les pays arabes et dans le Sud-Est asiatique, par exemple), l’impérialisme a trouvé le soutien non seulement des bourgeoisies dépendantes, mais aussi des bureaucraties au pouvoir et des appareils bureaucratiques du mouvement ouvrier. Les heurts et les contradictions inévitables entre l’impérialisme et la bureaucratie ne peuvent obscurcir ce fait fondamental, pas plus qu’ils ne peuvent minimiser l’importance pour la révolution mondiale dans son ensemble, de la montée’de la révolution politique en Pologne et de l’intervention contre-révolutionnaire de la bureaucratie soviétique à son encontre. L’exacerbation des conflits de classes à l’échelle internationale soulignera l’unité dialectique des trois secteurs de la révolution mondiale. Cette unité exprime l’actualité de la lutte de classes à l’échelle mondiale et ne saurait en aucun cas se réduire à un affrontement entre « blocs » d’États, avec l’impérialisme d’un côté, et de l’autre le « camp socialiste » et les forces bourgeoises et petites-bourgeoises progressistes. Les développements récents en Amérique centrale en et Amérique latine, au MoyenOrient et en Iran, le confirment. La passivité de la bureaucratie soviétique, empêtrée dans ses propres difficultés économiques et la politique des régimes arabes lors de l’agression sioniste au Liban l’illustrent. Stratégiquement, l’émancipation des travailleurs passe par le renversement des forces impérialistes et capitalistes, et des bureaucraties au pouvoir. Des crises politiques et sociales sont inévitables dans les États ouvriers bureaucratisés. Toute tentative d’ignorer ou de relativiser ces heurts entre la bureaucratie et les masses ouvriéres de ces pays aboutit nécessairement en pratique à des conessions ou à la capitulation devant la bureaucratie.

44. A l’étape actuelle, les tâches des marxistes-révolutionnaires découlent des problémes immédiats que les masses affrontent dans les trois secteurs de la révolution mondiale, de leurs rapports avec les organisations traditionnelles et des processus d’émergence d’organisations nouvelles dans lesquelles elles commencent à se reconnaitre. Parmi ces tâches immédiates, les campagnes de soliarité avec les mouvements révolutionnaires victimes de la répression ou exposés aux attaques de la contre-révolution, constituent une priorité à l’échelle internationale : solidarité avec la révolution centro-américaine, solidarité avec le mouvement ouvrier polonais indépendant, solidarité avec la résistance palestinienne et avec les masses d’Afrique australe, avec les luttes révolutionnaires aux Philippines. Ces campagnes répondent à une nécessité urgente. Elles se développent à l’initiative de divers courants du mouvement ouvrier et populaire. Il importe qu’elles se fixent des objectifs concrets et précis, permettant de donner à la mobilisation une réelle dynamique unitaire. Les marxistes-révolutionnaires se doivent en outre de participer au premier rang des initiatives multiples de défense des organisations ouvriéres et des militants réprimés par les régimes réactionnaires comme en Turquie, au Chili, en Iran. Ces efforts répondent aux luttes menées dans ces pays-mêmes contre les disparitions, les tortures, les assassinats, et sont un élément-clé dans la relance du combat contre les dictatures.

45. Dans les pays impérialistes, les tâches prioritaires s’articulent autour de la lutte contre l’offensive d’austérité et de militari. sation du capital. Les sections de la IVe Internationale cherchent à stimuler et à unifier la riposte des travailleurs contre les attaques sur l’emploi, · les salaires, la sécurité sociale. Elles développent des campagnes de masse.sur les thémes susceptibles de mobiliser unitairement les salariés et d’élargir leur lutte contre l’austérité. Le refus des politiques d’austérité sous toutes leurs formes, est au· centre de leur propagande et de leur agitation. Il s’agit de partir de revendications réelles des travailleurs et de formuler les mots d’ordre qui expriment un besoin collectif des larges masses :

- Pour la défense du pouvoir d’achat, pour l’indexation des salaires sur les prix, pour l’échelle mobile des salaires. Contrairement aux dirigeants réformistes, toujours prêts à lâcher du lest sur ce terrain, il faut aller juqu’au bout, ne pas céder d’un pouce et, par tous les moyens de la lutte prolétarienne, défendre le pouvoir d’achat de tous les travailleurs.

- Pour la défense de l’emploi contre tout licenciement, pour la ·semaine des 35 heures sans réduction du salaire hebdomadaire.

- Pour ies droits démocratiques : au moment où les néo-« libéraux » réactionnaires osent plaider pour l’élite, la sélection, la concurrence, le profit et contre les services publics, la sécurité sociale, au nom des libertés contre « l’État-providence », il faut engager de toutes nos forces une bataille pour les libertés démocratiques.

- Pour la défense des droits des immigrés : leur droit de séjour, leur droit à un emploi, leurs droits civiques (droit de vote).

- Pour la défense des droits de la jeunesse : son droit à l’éducation publique, laïque, gratuite, ses droits culturels, démocratiques, son refus du militarisme, de la guerre.

- Pour la défense des droits des femmes : pour les droits civiques, l’égalité des salaires, des emplois, droits à la contraception, à l’avortement.

- Pour la défense de l’école laïque et du droit à l’enseignement gratuit.

- Et avant tout pour la défense du droit de grève et des libertés syndicales sans restriction aucune. Les grandes luttes ouvrières de ces dernières années en Europe ont montré que les syndicats restaient le cadre privilégié d’organisation de la classe ouvrière. Partout où il y a eu des mobilisations d’ampleur, les travailleurs ont essayé de se saisir de l’organisation syndicale. On l’a vu surtout en Grande-Bretagne, en Italie, en RFA, en Belgique et au Danemark. Autant il est juste de noter un développment de la défiance à l’égard des directions, qui se traduit par une tendance à la désyndicalisation essentiellement dans les pays où les partis ouvriers sont au pouvoir et où les directions syndicales apparaissent clairement comme les complices sinon les agents directs des politiques d’austérité, autant il faut souligner que les syndicats restent l’intrument principal des mobilisations ouvrières y compris quand on assiste à un développement de l’auto-organisation car celle-ci ne contourne pas les syndicats. On peut constater, à l’occasion de ces luttes, le début d’émergence d’oppositions syndicales qui tendent à disputer le contrôle des syndicats aux directions traditionnelles et à rendre à ceux-ci leur véritable fonction : la défense intransigeante des revendications ouvrières. La ligne de clivage entre vieilles directions et syndicalistes lutte de classe passe entre ceux qui sont prêts à combattre pour les revendications et ceux qui ne le veulent pas. C’est pourquoi l’intervention syndicale est une priorité pour les sections de l’Internationale. Les sections développeront en outre un effort de propagande visant à présenter une alternative anticapitaliste d’ensemble aux politiques bourgeoises et réformistes, qui peut s’exprimer dans un programme d’action. Un tel programme doit contribuer à regrouper les divers courants d’oposition à la politique de collaboration des bureaucraties, et à convaincre des couches de plus en plus larges de la nécessité de rompre avec la bourgeoisie, sa logique du profit, son État, son système international, et de s’orienter vers la conquête du pouvoir par les travailleurs. Dans les moments de crise politique aiguë, il est impératif de combiner la défense d’un tel programme d’action ave< : : l’agitation autour d’une formule governementale précise, qui concrétise aux yeux des masses cette rupture nécessaire avec la bourgeoisie. Les sections œuvreront à promouvoir l’unité d’action la plus large de toutes les forces prêtes, dans la pratique, à battre en brèche la politique d’austérité. Sans subordonner ces initiatives à la politique de la bureaucratie, elles les inscriront dans le cadre d’une politique de front unique en direction de l’ensemble des organisations ouvrières. La défense des couches les plus vulnérables du prolétariat des pays impérialistes (travailleurs immigrés, femmes, jeunes, allocataire sociaux) s’insère dans cette démarche. Pour défendre les droits des femmes, nous devons impulser ou soutenir des mobilisations autonomes des femmes contre le chômage, le refus du droit à l’avortement et contre les politiques réactionnaires « en défense de la famille ». En même temps, nous luttons pour que le mouvement ouvrier dans son ensemble prenne en charge le combat pour ces revendications. Il faut attacher une attention particulière à la triple exploitation de la femme immigrée. Il est nécessaire d’organiser une riposte du mouvement ouvrier contre la montée du racisme et de la xénophobie dont se nourrissent les forces d’extrême droite ou fascisantes. Les agressions et la répression contre les travailteurs immigrés préparent des agressions qui s’étendront demain aux organisations révolutionaires, aux militants syndicaux, et à l’ensemble du mouvement ouvrier. Outre la lutte contre l’armement nucléaire et les pactes impérialistes, la campagne contre la militarisation implique une lutte soutenue contre l’armée bourgeoise, pour les droits démocratiques des soldats, y compris le droit à la syndicalisation. La lutte combinée contre l’austérité et la militarisation s’articule autour de mots d’ordre tels que « des dépenses sociales et non des dépenses militaires », « des écoles, des hôpitaux, pas des fusées », et « des emplois, pas des bombes ».

46. Dans les pays capitalistes développés, de nombreux mouvements ou partis écologistes ont été créés. Ils ont été amenés le plus souvent à prendre leurs distances à l’égard du mouvement ouvrier, du fait que les partis traditionnels n’ont pas donné de réponse valable à la question de l’environnement. Dans les pays dépendants, les rappt :rts entre une situation écologique catastrophique, la déperC. :ance économique envers l’impérialisme et l’oppression des indigènes apparaissent de plus en plus clairement. Dans les États ouvriers bureaucratisés, les mouvements d’opposition discutent des dangers écologiques qu’impliquent les modèles de croissance bureaucratiques. En fait, la question écologique implique une dynamique de débordement du système dans les trois secteurs de la révolution mondiale. Dans les pays impérialistes, elle débouche sur la question du contrôle des moyens de production. Dans les pays dépendants, elle ne pourra être abordée que par une lutte conséquente contre l’emprise impérialiste et par une transformation radicale des assises socio-économiques. Dans les États ouvriers bureaucratisés, elle débouche sur une remise en cause du pouvoir de la bureaucratie. Devant l’étendue de la crise écologique, il faut réaffirmer cette vérité première : l’établissement du pouvoir des travailleurs est la précondition nécessaire pour garantir aux générations futures le maintien de ces richesses naturelles, sans lesquelles la prospérité de la civilisation humaine et sa survie même sont mortellement menacées. C’est pourquoi la IVe Internationale et ses sections doivent prendre en charge de plus en plus systématiquement la question de l’environnement dans le cadre de leur propagande et de leur activité et s’efforcer de développer des actions communes à ce propos avec les mouvements écologistes. 4 7. Dans les pays semi-coloniaux et semi-industrialisés, la lutte combinée sur les objectifs démocratiques, anti-impérialistes et antidictatoriaux occupe une place centrale. La mobilisation de larges couches populaires pour leurs droits démocratiques les plus élémentaires, dans un contexte de crise et de misère croissantes, ébranle profondément les dictatures militaires et plus généralement les régimes en place. Le lien entre les droits démocratiques et la lutte anti-impérialiste se renforce, du fait de l’intervention impérialiste plus ouverte encore et agressive en période de crise, par le biais du FMI, de la Banque mondiale, du recours à l’arme alimentaire, ou des interventions militaires directes. Indépendamment des aléas du remboursement effectif des emprunts- qui est improbable - la revendication de l’annulation-répudiation effective de la dette étrangère conserve toute sa validité. La lutte anti-impérialiste comporte également la dénonciation des pactes militaires régionaux, notamment dans le Sud-Est asiatique, l’océan Pacifique (ANZUS) et le Moyen-Orient, ainsi que du rôle supplétif joué par certaines armées locales dans le cadre de projets impérialistes (armées bourgeoises des Caraibes à Grenade, armée du Tchad, etc.). Nous appuyons de même la lutte des masses en faveur d’une zone dénucléarisée dans le sous-continent et océan Indien et dans le Pacifique. La lutte pour les revendications démocratiques et anti-impérialistes inclut celle pour la réforme agraire. Partout où c’est possible, les sections s’efforceront d’élaborer un programme concret de réforme agraire, tenant compte de la grande diversité des situations régionales, visant en prorité à favoriser la mobilisation et l’organisation des paysans pauvres, du semi-prolétariat et du prolétariat agricoles, et répondant à leurs aspirations en matières de propriété du sol, d’accès à l’eau, aux engrais, aux outils et aux machines agricoles, au crédit et aux circuits de commercialisation, d’infrastructures sociales et d’emploi. Partout où nous en avons la possibilité, il faut promouvoir la constitution ou assurer l’essor de syndicats paysans ou de ligues paysannes de masse et stimuler des actions efficaces d’occupation de terres par ceux-ci. D’une manière plus générale, il faut promouvoir la constitution de fronts de masse parmi les paysans, les habitants des quartiers de taudis, les femmes, les jeunes, les chômeurs, si possible sur une base de front unique avec d’autres tendances révolutionnaires ou socialistes combatives, afin de stimuler l’auto-actMté et l’auto-organisation des couches les plus déshéritées et d’encourager leurs actMtés d’unité d’action avec la classe ouvrière. Les initiatives et le rôiP. dirigeant que les marxistes-révolutionnaires peuvent jouer au St.n de ces fronts de masse seront par ailleurs des instruments importants pour la construction du parti. La situation particulièrment dramatique de la population semi-prolétarienne, marginalisée des villes, donne toute sa valeur à la revendication de la réforme urbaine, qui vise à la satisfaction immédiate des besoins des habitants des taudis en matière de services (eau courante, canalisations, électricité), logements, transports publics, éducation, santé, emplois, réseau commercial pour biens de base, etc. Par suite de l’industrialisation et de l’urbanisation d’un certain nombre de pays semi-industrialisés les revendications propres à la classe ouvrière se lient de plus en plus étroitement aux revendications démocratiques et anti-impérialistes dès le début du mouvement de masse. Ce lien est encore resserré par les conséquences de la crise et les effets des politiques d’austérité sur les conditions de vie et d’emploi. Il en ressort une série de revendications transitoires et anticapitalistes comme c’est le cas aujourd’hui en BalMe. Ces revendications concernent surtout la lutte contre le chômage urbain massif, contre la famine et la sous-alimentation contre l’inflation et la surexploitation. Cette orientation d’ensemble, fondée sur le programme de la révolution permanente, passe par un effort systématique de mobilisation et d’organisation indépendante du prolétariat et des paysans pauvres et par l’alliance ouvrière et paysanne, dans. laquelle prendront place les déshérités des villes, la jeunesse populaire, la petite bourgeoisie laborieuse urbaine. La lutte pour l’indépendance politique de classe peut s’appuyer sur tout ou partie des structures syndicales existantes. Elle peut émerger de la radicalisation politique de syndicalistes et travailleurs combatifs, comme ce fut le cas avec la constitution du Parti des travailleurs au Brésil. Elle peut aussi passer par un large front d’organisations du mouvement ouvrier ayant une influence syndicale importante, ce qui aurait pu être le cas au Pérou à partir de I’ARI. Elle peut donc emprunter des voies diverses selon les pays. La bataille des marxistes-révolutionnaires en faveur de cette indépendance politique de classe doit inclure des initiatives en direction de courants populistes ou nationalistes qui évoluent dans un sens anticapitaliste, et qui peuvent être gagnés au projet d’un parti des travailleurs indépendant des patrons et de l’État. Dans la mesure où les tâches anti-impérialistes se mêlent à la bataille pour l’indépendance politique de classe, les marxistes-révolutionnaires n’écartent pas la possibilité d’accords avec des secteurs de la bourgeoisie qui agissent en pratique, fût-ce momentanément et sur des questions limitées, contre les dictatures et l’impérialisme. Ces accords ou alliances tactiques doivent porter sur des objectifs précis et s’accompagner d’une éducation systématique des masses dans l’idée que ces secteurs bourgeois passeront inévitablement, tôt ou tard, dans le camp de la contrerévolution. Strict maintien de l’indépendance politique et organisationnelle du prolétariat et des paysans pauvres ; liberté sans restriction de mobilisation et d’organisation des masses pour défendre leurs propres revendications de classes ; marcher séparément et frapper ensemble : telles sont les règles de conduite qui doivent guider les révolutionnaires dans ces accords conjoncturels avec des fractions de la bourgeoisie. Ils doivent notamment promouvoir une politique d’autodéfense des masses qui tienne compte du bilan des expériences passées, de la répétition des vagues de répression, des coups d’État, et des interventions étrangères contre-révolutionnaires. Les travailleurs et les paysans doivent être préparés à y faire face, à partir de leur préparation militaire au sein de leurs organisations de masse. Les marxistes- révolutionnaires soulignent la combinaison entre les tâches insurrectionnelles à l’ordre du jour dans une crise révolutionnaire et ces tâches politico-militaires générales. Confrontées à des dictatures fascistes ou militaires qui répriment par la violence systématique le mouvement ouvrier et anti-impérialiste, des initiatives propres des organisations révolutionnaires peuvent être justifiées, dans le cadre d’une orientation générale d’autodéfense des masses lalborieuses et de leurs formations. La prècondition est que cette organisation dispose des forces et de l’implantation qui lui permettent d’éviter tout aventurisme ou putschisme.

48. Dans les États ouvriers bureaucratisés, les tâches révolutionnaires s’ordonnent autour de la préparation de la révolution politique, c’est-à- dire du renversement révolutionnaire de la bureaucratie. C’est aujourd’hui la meilleure manière de défendre ce qui susbsiste des conquêtes révolutionnaires dans ces pays et d’y éliminer les obstacles sur la voie de nouveaux progrès vers le socialisme. Ces tâches peuvent être concrétisées à la lumière de l’expérience polonaise. Elles vont de la lutte pour les intérêts élémentaires et pour les droits démocratiques des travailleurs afin de commencer à surmonter leur atomisation, à la lutte pour la conquête du pouvoir et l’instauration (ou la restauration) de la démocratie socialiste. La révolution politique antibureaucratique exige la création d’un parti révolutionnaire d’avant-garde capalble de concentrer l’énergie du mouvement de masse sur des tâches urgentes, de proposer une tactique r.onforme aux intérêts stratégiques, d’impulser l’auto-organisation et la centralisation du mouvement de masse. Le noyau d’un tel parti ne pourrait jouer ce rôle que s’il intervient en relation étroite avec les courants les plus avancés du mouvement, en respectant ses rythmes de mûrissement et sa dynamique réelle. Les marxistes-révolutionnaires s’attellent à la constitution d’un tel noyau comme à une tâche urgente de l’heure. Une telle approche implique le rejet des thèses répandues par certains secteurs de la « dissidence », selon lesquelles la passivité des travailleurs soviétiques exprimerait de leur part une acceptation du régime bureaucratique ou même que les tares de la gestion bureaucratique leur conviendraient en leur permettant de combiner un effort productif bas avec un système de débrouillardise individuelle. Elle s’oppose tout autant à tout défaitisme consistant à subordonner le développement de la révolution politique en Europe orientale à l’émergence d’une vaste opposition de masse en URSS. Les évènements de Pologne ont démontré au contraire l’immense potentiel de mobilisation, de créatMté, d’organisation du prolétariat et sa capacité à réorganiser la société sur des bases socialistes, dès lors qu’il représente la majorité de la population active. Demain, d’autres pays d’Europe de l’Est connaîtront également des explosions et la domination bureaucratique ne restera stable ni en URSS, ni en République populaire de Chine. La défense des États ouvriers contre l’impérialisme reste une tâche stratégique du prolétariat mondial. A l’étape actuelle, où l’agression militaire directe contre l’URSS n’est pas à l’ordre du jour, c’est particulièrement vrai pour la défense de Cuba et du Nicaragua, menacés directement par l’agression des USA et des pays indochinois, menacés doublement par la politique revancharde de l’impérialisme et par la politique de la bureaucratie chinoise, les contre-coups des conflits interbureaucratiques en Asie orientale.

49. Partout, nous poursuivons avec acharnement la construction d’organisations marxistes-révolutionnaires de masse. La construction d’une véritable organisation révolutionnaire mondiale reste une tâche prioritaire qui répond à l’internationalisation croissante des luttes de classes, en fonction d’une internationalisation croissante des forces productives et à la crise de direction révolutionnaire à l’échelle mondiale. L’offensive idéologique et politique bourgeoise contre le communisme, le marxisme et le socialisme exige une riposte vigoureuse. Contrairement aux années trente, la planification socialiste n’apparaît pas aux masses comme la réponse naturelle à la grave crise du capitalisme, du fait que cette planification est identifiée à la planification bureaucratique en URSS et en Europe orientale et à ses contradictions. Cette confusion est entretenue pour des raisons différentes aussi bien par la bourgeoisie impérialiste que par la bureaucratie stalinienne et par la bureaucratie réformiste en Occident. La défense de ce que le socialisme signifie réellement dans la tradition du marxisme-révolutionnaire et du mouvement ouvrier et compte tenu des possibilités ouvertes par le degré de développement actuel des forces productives est partie intégrante de la défense du marxisme et du socialisme. D’où l’importance d’un programme combiné pour la révolution prolétarienne dans les pays impérialistes, pour le processus de révolution permanente dans les pays dominés, pour la révolution politique antibureaucratique dans les États ouvriers bureaucratisés, pour la dictature du prolétariat et la démocratie socialiste à l’échelle mondiale. En élargissant leur implantation dans la classe ouvrière et la jeunesse, en montrant leur aptitude à converger et à fusionner avec des courants qui évoluent vers des positions marxistes-révolutionnaires à partir de l’expérience de la lutte de classes dans leurs propres pays, les sections de la IVe Internationale contribuent à la mise en œuvre et à l’enrichissement de ce programme. Ce faisant, elles constituent un instrument irremplaçable dans le combat pour la construction d’une internationale révolutionnaire de masse.

Quarta Internazionale