Résolution sur la lutte armée en Amérique latine

Adoptée par le congrès

1. — Pour un ensemble de raisons, précisées dans la résolution sur l’Amérique latine du 9e Congrès mondial, et spécifiques à cette étape pour ce continent, toute montée impétueuse du mouvement de masse doit y confronter à court terme une tentative résolue de l’armée de l’écraser et d’instaurer une dictature militaire. L’expérience depuis 1969 a entièrement confirmé la justesse de cette analyse, tant dans le cas de la Bolivie que dans celui de l’Uruguay et du Chili.

Après l’expérience de la révolution cubaine, le renforcement numérique et social du prolétariat, le contrôle des directions traditionnelles sur les couches les plus combatives, la bourgeoisie et les formations petites-bourgeoises diverses réussissent de moins en moins à canaliser des mouvements de masse explosifs. La bourgeoisie ne dispose pas non plus de ressources économiques suffisantes pour pouvoir éliminer les plus importants stimulants du mécontentement explosif des masses, ou pour pouvoir améliorer sensiblement et durablement leur sort matériel. Mais elle dispose encore de ressources politiques et militaires suffisantes pour pouvoir affronter la montée des masses par l’intervention décidée de son instrument principal, le « parti-armée ». Voilà la raison objective et spécifique de la multiplication des affrontements sanglants entre le prolétariat latino-américain et la réaction armée.

Cela ne signifie pas que la bourgeoisie est incapable de concéder de quelconques réformes économiques ou politiques (démocratiques) aux masses, ni que la dictature sanglante est la seule forme de gouvernement actuellement à sa disposition sur ce continent. Lorsque le mouvement de masse se trouve encore à un point relativement bas, la bourgeoisie peut se permettre le luxe de certaines réformes sans craindre une escalade rapide et explosive des revendications (« réformisme » militaire au Pérou pendant 5 ans, situation présente au Vénézuela). Lorsque le mouvement de masse commence à relever la tête sous une dictature, les classes possédantes peuvent préférer un régime disposant d’une certaine base populaire à un régime de gorilles, pour pouvoir canaliser pendant un certain temps la montée, éviter sa généralisation et retarder sa transformation en situation révolutionnaire (passage de la dictature de Barrientos à celle d’Ovando, puis au régime Torres en Bolivie ; passage d’Ongania à Lanusse et au retour de Peron en Argentine). Mais l’élément-clé de toutes ces manœuvres reste toujours le degré de contrôle maintenu sur le mouvement de masse. Lorsque celui-ci commence à échapper à tout contrôle, l’explosivité des contradictions sociales et la polarisation rapide des forces sociales et politiques en Amérique latine ne laissent à la bourgeoisie pas d’autre choix que celui de tenter d’écraser le prolétariat dans le sang. Dans les conditions d’une telle montée du mouvement de masse, il n’y a pas de possibilité d’un régime « constitutionnel », démocratique bourgeois, de durée tant soit peu prolongée.

Telle est la leçon essentielle du déroulement de la lutte de classe en Amérique latine depuis le 9e C.M., confirmant de ce fait le pronostic fondamental de la résolution de ce Congrès sur l’Amérique latine. Toute stratégie et toute tactique des marxistes-révolutionnaires qui ne part pas de cette réalité essentielle, qui esquive une réponse claire à ce propos, ou qui essaie de prôner de manière éclectique des variantes contradictoires, ne permet pas à l’avant-garde de jouer son rôle essentiel dans une telle phase : préparer les masses, leurs organisations et l’avant-garde elle-même, à l’affrontement inévitable, dès qu’un seuil déterminé de mobilisation a été atteint.

2. — L’orientation adoptée par le 9e C.M. exprime la conscience claire de la corrélation (analysée ci-dessus) des forces sociales et politiques dans tous les pays du continent où une montée impétueuse du mouvement de masse se produit. Elle signifie avant tout le devoir pour les marxistes-révolutionnaires :

a) de mettre constamment les masses en garde contre toute illusion d’échapper à l’affrontement armé par l’extension de leurs luttes démocratiques, économiques, etc… C’est justement l’accentuation de la mobilisation qui rend l’affrontement armé inévitable à court terme, dans les conditions sociales, économiques et politiques de l’A.L. actuellement ;

b) de propager inlassablement la nécessité de l’armement général des travailleurs et des paysans pauvres dans des organismes d’autodéfense se développant en milices ouvrières, paysannes et populaires. « Armer le prolétariat et ses alliés du désir de s’armer » devient la tâche de propagande numéro 1, lorsque le coup d’État de la réaction s’avère probable sinon inévitable à court terme.

Aucune stratégie de conquête du pouvoir n’est par ailleurs possible si les masses laborieuses ne sont pas de même convaincues de la nécessité de la lutte armée et ne sont pas déjà passées par des expériences et des escarmouches nécessaires à ce propos. Lorsque la situation pré-révolutionnaire s’approche d’une situation révolutionnaire et lorsque l’exacerbation des contradictions de classe s’approche de son point culminant, l’incapacité du prolétariat et de son avant-garde d’adopter une orientation concrète de prise du pouvoir, s’appuyant sur l’armement des masses, implique l’inévitabilité de l’initiative sanglante et momentanément victorieuse de la contre-révolution. Tant pour des raisons offensives que pour des raisons défensives, le refus de placer la question de l’armement des masses au centre des préoccupations politiques implique donc dans ces conditions un cours vers une défaite certaine.

c) De rejeter toute illusion spontanéiste qui attend l’armement des travailleurs d’un sursaut soudain, imprévu et spontané de la base, et remet la préparation politique et pratique de l’armement jusqu’à la solution des tâches « politiques » et prétendument prioritaires (c’est-à-dire jusqu’à la veille d’une mythique insurrection générale qui ne se reproduira jamais dans ces conditions).

d) De ne pas se contenter de propagande générale et abstraite dans ce sens, mais d’entreprendre en relation avec un travail de construction de partis révolutionnaires de masse, les premières expériences à valeur d’exemple, d’engager les premières actions soigneusement calculées pour l’effet qu’elles peuvent avoir dans le sens d’élever le niveau de conscience des masses, d’accentuer leur combativité et leur volonté et capacité de s’armer elles-mêmes.

Dans une situation de montée impétueuse du mouvement de masse, l’organisation marxiste révolutionnaire doit s’engager dans cette voie dès qu’elle a dépassé un seuil minimum d’accumulation de cadres, qui lui permet d’envisager la création de détachements armés du parti, sans saper la nécessaire confluence des tâches du parti dans le domaine de la pénétration de la classe ouvrière, du travail syndical, de la propagande et de l’agitation, de la consolidation et du renforcement constant de l’organisation proprement dite, avec les tâches de ces détachements.

Dans ce sens, la création de détachements armés du parti fait partie d’une stratégie révolutionnaire d’ensemble. Elle doit remplir, en étroite liaison avec le travail de masse du parti et de façon complémentaire à lui, la fonction précise de préparer, de faciliter, d’impulser et d’accélérer l’armement de secteurs d’avant-garde des ouvriers et des paysans de plus en plus amples, c’est-à-dire la fonction de promouvoir la création de milices ouvrières, paysannes et populaires puis de contribuer à leur encadrement et leur centralisation indispensable en cas d’affrontement avec l’appareil répressif de l’État bourgeois (le parti devant d’ailleurs jouer le rôle d’avant-garde politique et militaire dans cette phase).

Dans une situation où les contradictions sociales sont moins exacerbées, l’organisation marxiste-révolutionnaire doit également se préparer et préparer les masses à l’affrontement armé à venir, sans pour autant que la création de détachements armés soit considérée comme la tâche centrale. Par contre, l’existence d’un appareil clandestin et l’éducation pratique des militants aux problèmes militaires demeurent une nécessité, quelle que soit la force numérique de l’organisation.

Dans une situation de répression intense (comme celle du Brésil), l’intervention politique même de l’organisation révolutionnaire nécessite une protection armée (pour assurer la distribution de tracts, la prise de parole dans les entreprises, etc.) dans la tradition bolchevique.

En aucun cas le travail militaire ne doit être conçu politiquement, comme étant autonome par rapport au travail de masse du parti.

3. — Lorsque l’exacerbation de la lutte de classes a abouti à une victoire temporaire de la dictature militaire et que l’expérience a démontré aux masses que la lutte efficace contre cette dictature par des moyens syndicaux, semi-légaux, routiniers, est totalement insuffisante, les conditions existent qui permettent le début d’une résistance armée contre la dictature sous des formes diverses.

Pareilles initiatives de harcèlement militaires ne sont cependant efficaces que si :

a) les masses en comprennent la nécessité en fonction de leur expérience, qu’elles résultent en quelque sorte de cette expérience, et qu’elles reçoivent de ce fait un appui croissant d’abord politique, puis matériel de la part de ces masses ;

b) la période d’affrontement entre des groupes restreints de partisans et l’armée contre-révolutionnaire ne se prolonge pas trop. Cela signifie que la guerilla comme tactique a réussi si elle fusionne avec un mouvement des masses résultant entre autres des effets stimulants qu’elle a eu sur celles-ci et du travail de masse du parti (et alors, par leur prestige politique et leurs capacités militaires, les détachements armés peuvent servir de catalyseurs pour la création de formations armées plus larges, issues des organisations de masses).

La présence d’une organisation marxiste-révolutionnaire capable de juger de manière correcte l’évolution de la situation objective et de l’état de conscience des masses, de subordonner l’emploi d’une forme de lutte déterminée à l’intérêt d’ensemble du prolétariat et de la révolution, de répercuter l’écho des actions de la guerilla au sein des entreprises, des universités, etc… et de faire converger les luttes contre l’État bourgeois, est nécessaire. Sans cela, la guerilla perd son efficacité et le risque est très réel de la voir se transformer de forme particulière et épisodique de la lutte armée en un fétiche auquel toutes les formes de lutte du prolétariat et de son avant-garde sont subordonnées sinon sacrifiées.

La IVe Internationale rejette résolument l’illusion et la conception foquiste développée longtemps encouragée par la direction cubaine ; selon lesquelles l’action de noyaux restreints décidés à prendre des initiatives militaires, peut représenter une force motrice suffisante de la lutte révolutionnaire et remplacer aussi bien l’action du parti léniniste que la mobilisation et l’organisation des larges masses, considérées en dernière analyse comme des éléments d’appoint.

Il ne faut pas confondre l’initiative de groupes armés restreints, prolongeant la résistance des masses contre la dictature, avec une guerre civile (ou guerre de libération nationale) généralisée, du type vietnamien, résultant d’une montée révolutionnaire sous la direction d’un parti déjà hégémonique au sein des masses.

Lorsque, dans un pays d’Amérique latine, une crise révolutionnaire ne se solde pas par une défaite rapide du prolétariat et de ses alliés, peut s’ouvrir une phase de guerre civile avec une large participation des masses aux formations armées révolutionnaires (ce qu’il ne faut pas confondre avec une initiative de groupes armés restreints). Dans le cours d’une telle guerre civile, le prolétariat et ses alliés risquent fort de se trouver confrontés à une intervention militaire disposant de ressources supérieures de la part de l’impérialisme US ou d’un de ses relais latino-américains (notamment l’armée brésilienne). La guerre civile pourrait alors prendre un aspect immédiat de libération nationale, la tendance au débordement de la guerre civile des frontières nationales à court ou moyen terme et à sa transformation en lutte à l’échelle continentale, peut résulter d’une part de cette intervention étrangère, d’autre part des répercussions qu’aurait le processus révolutionnaire sur les pays voisins où existent des mouvements de masse à un niveau élevé, et des raisons géographico-militaires. Ceci souligne la nécessité de concevoir la lutte de classes en Amérique latine, politiquement et organisationnellement d’un point de vue internationaliste et continental.

Mais cette hypothèse présuppose, ce qui est encore loin d’être acquis dans un quelconque pays latino-américain, l’existence d’une direction révolutionnaire jouissant déjà d’un large appui de masse et capable de ce fait d’engager une résistance armée organisée sur une grande échelle contre les contre-révolutionnaires « nationaux » et internationaux.

De façon générale, malgré la maturité des conditions objectives, la faiblesse numérique et d’implantation des partis révolutionnaires et de leur préparation militaire rendent une victoire révolutionnaire à court terme peu probable en Amérique latine. Néanmoins, en cas de montée impétueuse du mouvement de masse s’approchant d’une épreuve de force décisive, les marxistes-révolutionnaires ont le devoir de se préparer politiquement et militairement à cette épreuve, et de préparer les masses dans ce sens. La lutte armée prolongée s’avère d’ailleurs comme la variante la plus probable en cas de victoire comme en cas de défaite de cette montée, l’intervention étrangère étant pratiquement inévitable dans le cas d’une victoire insurrectionnelle.

5. — Dans le cadre de son approche programmatique d’ensemble envers les problèmes de stratégie et de tactique que pose la montée du processus révolutionnaire dans une série successive de pays d’Amérique latine, la IVe Internationale défend une stratégie où la lutte armée prend place dans le combat pour l’ensemble du programme de transition, dans la mesure où la nécessaire mobilisation des masses pour les revendications nationales démocratiques et ouvrières de ce programme débouche elle-même de plus en plus sur l’affrontement violent avec l’armée contre-révolutionnaire, c’est-à-dire sur la question de l’armement des masses et de sa préparation politique et organisationnelle.

Cette stratégie fait partie de la stratégie générale de la révolution permanente dans ces pays. Aucun des problèmes fondamentaux de la société latino-américaine et de son sous-développement ne pourra être résolu sans la conquête du pouvoir par le prolétariat allié à la paysannerie pauvre. Sans une préparation systématique du prolétariat et des masses à l’armement, tout projet de lutte pour le pouvoir face au « parti armé » de la bourgeoisie latino-américaine, est irresponsable et se transforme en un traquenard sanglant.

Cette stratégie de la IVe Internationale pour l’Amérique latine fait partie de son effort central pour résoudre la crise de la direction révolutionnaire par la construction de nouveaux partis révolutionnaires de masse. Sans apporter une réponse concrète aux problèmes soulevés par la montée révolutionnaire, la construction de tels partis est irréalisable.

Le caractère explosif de la lutte de classes en Amérique latine, et la dynamique qui s’en suit d’affrontement du mouvement de masse avec la réaction, a des conséquences dans la construction du parti. Ce serait une illusion que de croire que la seule accumulation de militants dans le cadre d’une organisation propagandiste permettrait ultérieurement d’engager naturellement les transformations politiques et organisationnelles nécessaires. D’où l’importance d’utiliser dès le début avec rigueur les critères bolcheviks en ce qui concerne la structure d’organisation, la sélection et la formation des militants, condition nécessaire pour que le parti puisse intervenir politiquement dans la lutte de classe, quelles que soient les difficultés imposées par la bourgeoisie.

L’expérience du Brésil, de la Bolivie, de l’Uruguay et du Chili, confirme que l’idée selon laquelle la préparation et le déclenchement de la lutte armée doivent être subordonnés aux développements de la propagande au sein de l’armée bourgeoise, qui en créerait les pré-conditions politiques, implique une incompréhension du rythme inégal du mûrissement de la conscience révolutionnaire parmi les travailleurs, les paysans d’avant-garde d’une part, et au sein de l’armée d’autre part, ainsi qu’une incompréhension des difficultés politiques, organisationnelles, et psychologiques qui président à l’éclatement de larges mutineries au sein des forces armées bourgeoises. Si d’importantes forces d’auto-défense des masses capables d’accueillir et de protéger les soldats rebelles n’existent pas à ce moment, les premiers cas larges d’indiscipline au sein de l’armée seront réprimés avec une férocité particulière et peuvent même être le signal du coup d’État d’extrême-droite, la bourgeoisie comprenant qu’elle ne peut en aucun cas risquer de voir se désagréger le dernier instrument politique efficace qui lui reste. La nécessaire propagande dans l’armée doit donc aller de pair avec le renforcement des détachements armés du parti et des succès croissants dans la création de détachements armés du prolétariat et de la paysannerie pauvre.

Par ailleurs, le cas de la majorité du PRT d’Argentine a également démontré le danger de déviations militaristes lorsque le tournant vers la création de détachements armés du parti a été effectué avec succès. Ces déviations consistent à négliger dans ces conditions les tâches indispensables d’agitation et de propagande politiques, d’élévation systématique de la conscience de classe des travailleurs, de lutte contre l’influence des idéologies réformistes, de collaboration de classe ou nationalistes petites-bourgeoises confuses, de même que les tâches de travail patient et systématique dans les entreprises pour élargir constamment l’implantation du parti dans la classe.

Ne jamais accorder la priorité absolue à un aspect de l’activité révolutionnaire mais l’intégrer dans une stratégie d’ensemble de préparation des masses à la création d’organes de dualité de pouvoir et de conquête révolutionnaire du pouvoir : telle est la conception de la IVe Internationale à l’égard de la création de détachements armés du parti dans les conditions spécifiques où ceux-ci s’avèrent nécessaires et possibles comme dans certains pays d’Amérique latine aujourd’hui.

6. — Après l’expérience cubaine où la guerilla rurale a joué un rôle décisif pour le développement de la lutte révolutionnaire, et même dans la période suivant le 9e C.M., l’Amérique latine a connu d’autres expériences de luttes armées. Elles montrent l’urgence qu’il y a à clarifier cette question décisive de la place de la lutte armée dans notre stratégie de prise du pouvoir.

Les résolutions du Xe Congrès mondial sur la Bolivie et l’Argentine contiennent un bilan synthétique en ce qui concerne ces deux pays.

Au Brésil, la lutte armée qui s’est développée presqu’exclusivement sous forme de guerilla urbaine menée par des noyaux très restreints, s’est soldée par un échec et par la dislocation de presque toutes les organisations qui l’avaient entreprise. Les conditions objectives se sont avérées beaucoup plus difficiles que les révolutionnaires ne l’escomptaient : en fait, la lutte fut déclenchée dans une période où la dictature se consolidait sensiblement, en écrasant tout embryon de mobilisation et masses et en assurant une base sociale relative, notamment dans des couches de la petite bourgeoisie. Du point de vue subjectif, les organisations armées ont payé un prix élevé leur adhésion aux conceptions debrayistes et leurs déviations militaristes.

En Uruguay, déjà en 1968, la mobilisation des masses contre le régime fut à peu près unanime et dans une situation où les forces armées régulières étaient encore très faibles et très peu préparées à faire face à une confrontation généralisée. À cause de l’emprise des partis traditionnels, en premier lieu du PCU, sur les masses le prolétariat n’eut pas une stratégie révolutionnaire de prise de pouvoir et le mouvement reflua en ouvrant la porte à la contre-attaque répressive du pouvoir. 5 ans plus tard se produisait une situation analogue. Le coup réactionnaire de Bordaberry et des militaires déclenchaient une riposte puissante avec une grève générale, des occupations d’usines et une paralysie presque complète du pays. Mais même une mobilisation d’une telle puissance n’était pas suffisante à battre l’offensive du régime qui s’était préparé à une épreuve de force militaire et qui était décidé à utiliser à fond l’appareil militaire. La seule voie aurait été l’armement du prolétariat, dans l’optique de lutte armée pour le pouvoir, l’opposition d’une force militaire de la classe ouvrière à la force de répression des classes dominantes, aidées par l’impérialisme et par ses alliés. L’absence d’une telle stratégie et des actions concrètes qu’elle aurait pu inspirer eut pour résultat que l’une des plus larges et courageuses mobilisations de masse de l’histoire d’Amérique latine s’est soldée par un échec lamentable et l’instauration d’une dictature réactionnaire. Les événements de juillet 1973 ont marqué une défaite aussi pour le Tupamaros, due à leur carence d’élaboration d’une perspective révolutionnaire d’ensemble et leur incapacité d’apparaître comme une direction alternative, malgré la popularité gagnée par leurs actions courageuses.

La défaite enregistrée par le prolétariat chilien illustre tragiquement combien la résistance spontanée et défensive de la classe ouvrière est insuffisante pour faire échec à un coup d’État de ce type. Cette dure leçon confirme une fois de plus le rôle que doivent jouer l’armement du prolétariat, l’organisation et les militants révolutionnaires. La préparation du parti comme des masses au coup, et la capacité de décision à la veille ou à l’annonce du coup, peuvent seules permettre une victoire révolutionnaire.

Le lourd bilan d’échecs ne doit pas amener à rejeter en bloc les formes de lutte armée expérimentées ni à conclure en particulier, que les expériences de guerilla représentent une faillite totale. Mais la question de savoir quoi faire devant la succession de coups d’État militaires, l’écrasement successif de mouvements de masse des plus prometteurs dans un pays après l’autre, quoi faire aussi devant l’échec total « du foquisme » est une des questions les plus brûlantes soulevées dans le cours même de la lutte de classes en Amérique latine.

7. — À partir d’une analyse correcte des contradictions sociales et de l’inévitabilité des affrontements sur le continent latino-américain, la résolution du IXe C.M., tout en amorçant un tournant correct, a commis des erreurs d’analyses et de perspectives en sous-estimant notamment la possibilité pour la réaction d’écraser le mouvement des masses pendant une longue période (Brésil) ou de le maintenir assez longtemps à un palier contrôlable (Pérou).

Mais surtout elle procédait à de dangereuses extrapolations : « L’Amérique latine est donc entrée non seulement dans un sens historique mais dans un sens conjoncturel, plus direct dans une période de conflit révolutionnaire, de lutte armée à différents niveaux contre les classes dominantes indigènes et l’impérialisme, de guerre civile prolongée à l’échelle continentale ».

De telles formules ne permettent pas de faire la distinction pourtant fondamentale entre une situation de guerre civile embryonnaire ; dans laquelle se développent des actions de guerilla et une situation de guerre révolutionnaire proprement dite. Distinction que le PRT argentin n’a jamais faite — puisqu’il a carrément considéré la guerre déclarée et en a fait le cadre de son activité pour la construction de l’ERP notamment. À cela s’ajoute l’importance prise dans la résolution par la notion de « stratégie de lutte armée ». La formule peut s’expliquer par la nécessité de souligner les différences existantes entre l’Europe et l’Amérique latine du point de vue de la construction du parti. Mais la notion de « stratégie de lutte armée » est équivoque et en aucun cas ne donne les instruments nécessaires à une élaboration précise pour une section en Amérique latine.

En fait, la seule indication explicite qui ressort de la résolution du IXe C.M. sur l’application de cette « stratégie de lutte armée » est l’axe de la guerilla rurale, axe auquel est donné « une signification géographique et militaire », ce qui revient à considérer son développement comme relativement indépendant du substrat social que pourrait lui fournir dans certains pays la question agraire. La perspective politique de cette guerilla déracinée ne peut se comprendre que si l’on prend au sérieux la signification « conjoncturelle » de « la guerre civile prolongée à l’échelle continentale ». C’est dire que l’intensité des affrontements de classes pose objectivement pour les masses un problème militaire directement assumé, que la guerre civile est déjà plus qu’un embryon.

8). — L’orientation du IXe C.M. repose en partie sur la tactique unitaire du mouvement trotskyste envers le courant castriste né sous l’impact de la révolution cubaine et qui avait culminé politiquement en 1967 avec la réunion de la conférence de l’OLAS. La résolution du IXe CM pose comme tâche : « l’intégration dans le courant révolutionnaire historique représenté par la révolution cubaine et l’OLAS, ce qui implique au-delà des formes, intégration dans le front révolutionnaire continental que l’OLAS constitue ». Or, au printemps 69, l’OLAS comme organisation n’existe guère que sur le papier. Ce qui subsiste ce sont les relations bilatérales de l’État cubain avec les mouvements révolutionnaires latino-américains. La différence est importante. Car si la trajectoire de la direction cubaine n’est pas alors aussi dessinée qu’elle peut l’être aujourd’hui, la courbe est bel et bien amorcée avec les positions sur la Tchécoslovaquie, la France et le Mexique. Il est possible de prévoir que l’aide de Cuba aux mouvements révolutionnaires sera de plus en plus politiquement conditionnelle. Cela veut dire que le rapport unitaire avec le courant castriste, qui reste une question centrale, suppose dès lors une bataille politique seule capable d’affirmer les sections de la IVe face à des pressions inévitables.

Les insuffisances, les erreurs dans l’analyse des conditions et des formes de la lutte armée s’expliquent en grande partie par la faiblesse de notre mouvement en Amérique latine à l’époque du IXe C.M. dans la réalité socio-économique.

Cette donnée, pourtant essentielle, est d’ailleurs absente dans la résolution du IXe C.M.

Elle ne s’arrêtait en effet pas sur les conséquences de son analyse générale quant aux modalités de développement de nos sections. Ceci a eu pour conséquence la sous-estimation du saut qualitatif que devaient faire — et doivent faire — des groupes encore essentiellement propagandistes pour assumer les tâches de la période.

La résolution approuvée par le IXe Congrès mondial, affirmant l’actualité de la lutte armée en Amérique latine, est un acquis de notre mouvement. Elle comble en effet un retard important, en tirant les implications générales pour nos sections de la nouvelle situation surgie sur le continent, après la victoire de la révolution cubaine. Elle a cependant laissé ouvertes quelques questions essentielles, et contient certaines erreurs graves mentionnées ci-dessus, et dont il faut faire l’autocritique.

Ces lacunes et ces erreurs n’ont pas seulement interdit à la résolution du IXe Congrès mondial de définir pleinement notre stratégie de prise du pouvoir (en ne clarifiant pas les notions de « guerre révolutionnaire prolongée », le rôle d’insurrections, le concept d’armée révolutionnaire et d’organes de double pouvoir, de situation prérévolutionnaire et celui de la crise révolutionnaire, les notions de guerilla urbaine et rurale, etc.). Elles ont ainsi ouvert la porte à des polémiques quelquefois stériles, en permettant à un courant de l’Internationale, qui se refuse encore à tirer les leçons nécessaires de toutes les défaites sanglantes de mouvements de masse désarmés ou surpris par l’initiative de l’armée en Amérique latine, de concentrer son feu sur de fausses cibles, et d’estomper le contenu essentiel du débat, avec des conséquences négatives non seulement pour la vie interne de l’Internationale, mais aussi et surtout pour l’armement politique et organisationnel des sections en Amérique latine. À la lumière des expériences successives du Brésil, de la Bolivie, de l’Uruguay, du Chili, il est grand temps de ramener la discussion à ses termes et alternatives réels. Tel est le but de la présente déclaration.

Cette résolution n’a pas la prétention de régler la totalité des questions de la lutte armée pour le pouvoir. Il revient à nos sections et groupes en Amérique latine, sur la base de l’orientation du Xe Congrès mondial, en tirant les enseignements de leurs expériences propres, de définir plus précisément leurs tâches. Ils contribueront ainsi à approfondir et nourrir l’élaboration collective de toute notre Internationale en ce domaine.

Vierten Internationale