Thèses sur la crise du détroit de Taïwan et l’autodétermination taïwanaise

Les droits historiques du peuple taïwanais

L’histoire de la colonisation de Taïwan, depuis 1895 jusqu’au régime du parti unique Kuomintang (KMT) de 1945 à 1996, a forgé une identité et une expérience taïwanaises distinctes de celles des Chinois·es de Chine continentale. Ce contexte a également conféré aux Taïwanais·es, opprimé·es pendant plus d’un siècle (par les régimes japonais et continentaux), le droit de décider démocratiquement de leur propre destin, y compris de leurs relations avec la Chine continentale.

Le mythe de la « Chine unique »

Aujourd’hui encore, le nom officiel de l’État taïwanais est « République de Chine » (ROC). En effet, il existe aujourd’hui deux gouvernements « chinois », bien que le gouvernement de Pékin – la République populaire de Chine (RPC) – refuse de reconnaître cette réalité. Cependant, de nombreux aborigènes (dont les ancêtres sont arrivé·es à Taïwan avant la colonisation japonaise) contestent l’appellation ROC et revendiquent l’indépendance de Taïwan. Nous estimons donc que le peuple taïwanais devrait de même avoir le droit de décider du nom de son pays.

Comme le montrent les trois communiqués conjoints entre les États-Unis et la Chine sur la question de la souveraineté de Taïwan, aucune des deux parties ne respecte les souhaits du peuple taïwanais. Toutes deux violent les principes démocratiques les plus fondamentaux. La Chine prétend que les deux parties se sont entendues sur le fait que « la souveraineté de Taïwan appartient à la RPC ». Cependant, il ressort clairement du texte et des précisions apportées ultérieurement par les États-Unis que ces derniers sont seulement « conscients que les deux côtés du détroit de Taïwan considèrent Taïwan comme faisant partie de la Chine », et non que « Taïwan appartient à la RPC ». Les deux positions sont différentes. Après l’établissement des relations diplomatiques entre la Chine et les États-Unis en 1979, les USA ont reconnu que la RPC représentait la « Chine ». Pourtant, ils n’ont pas fondamentalement modifié leur position sur la souveraineté sur Taïwan.

Ainsi, les États-Unis et la Chine sont en désaccord sur cette question. Toutefois, suite à l’établissement de relations diplomatiques entre les deux pays, les États-Unis ont rompu leurs relations diplomatiques avec Taïwan, incitant d’autres pays à rompre leur lien avec la République de Chine et à se rapprocher de Pékin. Les relations internationales de Taïwan n’ont cessé de se réduire face à la montée en puissance rapide de la Chine sur la scène mondiale. Aujourd’hui, Taïwan n’entretient de relations diplomatiques qu’avec onze petits pays (membres des Nations unies).

Développement historique de la République populaire de Chine et de la République de Chine

Il convient toutefois d’examiner le statut de « Taïwan » ou « ROC » du point de vue du peuple taïwanais, et non de celui des gouvernements chinois, américain ou d’autres. Ce point de vue doit également être considéré de manière indépendante, conformément aux principes démocratiques et à la lumière de l’histoire politique des deux côtés du détroit de Taïwan.

La République populaire de Chine a été fondée en 1949, tandis que le Kuomintang, dont la corruption et l’autoritarisme sont notoires, s’est replié à Taïwan. À cette époque, les mouvements anticoloniaux et progressistes du monde entier voyaient dans la République populaire de Chine un symbole de progrès révolutionnaire. De ce fait, ils ont largement rejeté le régime de Taïpei et ont soutenu la réunification de Taïwan dans la République populaire de Chine. Cependant, le traitement réservé par la RPC à sa population est devenu de plus en plus réactionnaire, avant mais surtout après 1979. À Taïwan, la dictature à parti unique a pris fin et la population jouit désormais de droits démocratiques fondamentaux, notamment la liberté de manifester contre les injustices du gouvernement (ce qui n’est absolument pas le cas en Chine continentale). Ainsi, les relations politiques entre les deux rives du détroit est aujourd’hui très différente de ce qu’elle était par le passé. Le Kuomintang a finalement perdu le pouvoir en 2000 sous la pression des mouvements de masse extérieurs au parti. Par conséquent, une réunification militaire de Taïwan sous l’égide de la RPC ne serait rien d’autre qu’une dictature réactionnaire s’emparant d’une démocratie représentative (même avec ses limites), et supprimant les droits politiques fondamentaux du peuple taïwanais, en particulier son droit à la contestation sociale.

Historiquement, la Chine de l’ère maoïste semblait évoluer sur une voie anticapitaliste, contrairement au régime du Kuomintang à Taïwan qui a évolué vers un régime capitaliste autoritaire fortement dépendant de l’Occident. Mais l’anticapitalisme ne produit pas toujours une transition continue vers le socialisme. La République populaire de Chine avait déjà dégénéré en un régime gouverné par une clique privilégiée de bureaucrates, ne servant que ses propres intérêts et causant la mort et la souffrance de dizaines de millions de personnes. Au moment où la République populaire de Chine a complètement rétabli le capitalisme depuis le règne de Deng Xiaoping, les régimes des deux côtés du détroit de Taïwan sont devenus homogènes dans leur caractère de classe, c’est-à-dire capitalistes. On ne peut plus affirmer que le régime chinois est plus progressiste que celui de Taïwan. Ajoutons à cela le fait que la RPC est devenue encore plus totalitaire ; une conquête et une domination militaire de Taïwan par ce régime ne représenteraient pas le moindre progrès. Sans compter que la RPC ignore les aspirations du peuple taïwanais, commettant ainsi le péché capital d’une grande nation opprimant une plus petite.

Au sein de la communauté internationale, certains considèrent la crise du détroit de Taïwan comme une simple guerre par procuration dans la lutte pour l’hégémonie entre les États-Unis et la Chine. Dans cette perspective, Taïwan n’a d’importance que dans un contexte géopolitique, tout comme un apéritif n’a de sens qu’en comparaison avec le plat principal. Les souhaits de Taïwan sont donc ignorés. Il s’agit d’une vision impérialiste que nul ne devrait partager, sous peine de renoncer aux droits légitimes de 23 millions de Taïwanais.

La conception de la nation chinoise par la RPC

L’attitude chauvine de la RPC envers Taïwan découle directement de sa théorie de la « nation chinoise ». La RPC a hérité de la prétention du Kuomintang (KMT) selon laquelle « les cinq groupes ethniques ne font qu’un » et ne reconnaît pas le droit à l’autodétermination des minorités ethniques. Elle ne reconnaît pas non plus le droit des minorités nationales à faire sécession de la « nation chinoise » si elles sont opprimées après leur intégration. Son arrogance chauvine se manifeste par l’omission totale des populations autochtones de Taïwan dans ses documents officiels. Ces populations ne sont pas de l’ethnie Han et n’ont jamais fait partie de la conception de la nation chinoise. Cette position trahit donc un principe fondateur du Parti communiste chinois (PCC) qui a prévalu jusqu’aux années 1930, à savoir la « reconnaissance du droit à l’autodétermination des minorités de Chine ». De fait, le Parti communiste taïwanais militait pour l’indépendance de Taïwan avant d’être anéanti par le Kuomintang. Aujourd’hui, la RPC ne fait plus mention de cette partie de son histoire. Cette conception de la nation chinoise est aussi réactionnaire que l’affirmation du président russe Vladimir Poutine selon laquelle « la Russie et l’Ukraine ne font qu’une » (un principe qui a justifié l’invasion de l’Ukraine par la Russie). Ces deux affirmations doivent être combattues.

La République populaire de Chine accuse les Taïwanais de nourrir des sentiments « séparatistes ». Or, la RPC n’a jamais gouverné Taïwan, et la séparation de Taïwan d’avec la Chine a eu lieu il y a longtemps. Il convient également de rappeler que la ROC a précédé la RPC, apparue 38 ans plus tard. Quel que soit le point de vue adopté, la séparation de Taïwan d’avec la Chine est un fait historique. Si la RPC considère véritablement les Taïwanais comme des « compatriotes », elle doit d’abord reconnaître cette histoire et cette réalité comme fondement de tout dialogue avec le gouvernement taïwanais, au lieu de leur imposer le mythe selon lequel « Taïwan appartient à la Chine depuis l’Antiquité ».

Deux types de mouvements pacifistes

Par conséquent, nous nous opposons à la réunification armée prônée par la RPC et plaidons pour un dialogue entre les deux gouvernements. Le peuple taïwanais a élu le Parti démocrate progressiste (PDP). Dès lors, si la RPC respecte l’opinion publique, elle devrait mettre de côté son arrogance, privilégier les négociations diplomatiques et renoncer à toute perspective de réunification armée. Cependant, les populations des deux côtés du détroit de Taïwan ne peuvent espérer que la RPC cède de son plein gré et doivent se préparer à une telle situation. Les Chinois·es du continent doivent mobiliser un mouvement pacifiste au sein de la société civile, appelant au dialogue transdétroit et s’opposant à une réunification armée. Bien que l’espace pour une action collective soit limité en Chine continentale en raison du régime totalitaire, il ne faut pas oublier la présence de nombreux·ses étudiant·es et membres des communautés chinoises et sinophones à l’étranger. La diaspora peut jouer un rôle crucial dans le développement d’un tel mouvement : si ces idées parviennent à s’implanter au sein de ces communautés, elles pourraient briser le blocus médiatique imposé par la RPC et susciter des idées parmi celles et ceux resté·es au pays.

Un certain mouvement pacifiste exhorte les Taïwanais·es à ne pas provoquer la RPC et à refuser les armes américaines, les incitant à la patience et à l’attente d’une paix durable. Celui-ci accorde cependant peu d’attention au fait que le revanchisme de la RPC n’est pas légitime dans son essence même. Le concept même de « nation chinoise dans son ensemble » est encore plus erroné, car il viole le principe fondamental selon lequel les nationalités ont le droit de déterminer leur propre identité, ou le droit des minorités nationales à l’autodétermination. Ce cadre n’est pas une paix véritable, mais un accommodement sans principes de l’autocratie et de l’expansionnisme de la RPC.

Pourquoi Taïwan a droit à la légitime défense

Une réunification armée de Taïwan par la RPC serait une guerre injuste, une invasion. Par conséquent, et bien que nous devions soutenir les appels à la paix à Taïwan aujourd’hui, nous reconnaissons également que Taïwan est une nation plus faible, menacée par un voisin plus puissant qui utilise la force. Ainsi, si le peuple taïwanais choisit de se préparer à la guerre et de la combattre en cas de conflit, il en a pleinement le droit. Pour une nation opprimée, il n’y a aucune contradiction de principe entre appeler à la paix et se préparer à la résistance. Taïwan a le droit d’acheter des armes à d’autres pays, y compris à des puissances impérialistes rivales comme les États-Unis, pour se défendre.

En tant que personnes extérieures à Taïwan, nous respectons la décision démocratique du peuple taïwanais, qu’il souhaite se préparer à la guerre et/ou résister. Ce respect découle naturellement du droit de Taïwan à l’autodétermination. Cela ne signifie pas pour autant que nous, en tant qu’observateurs extérieurs, devions encourager directement Taïwan à se préparer à la guerre et à résister : en reconnaissant son droit de principe à le faire, nous reconnaissons également sa liberté de ne pas l’exercer (par exemple, de ne pas se préparer à la guerre ni résister, et d’accepter les conditions de la RPC). Nous pouvons reconnaître le droit de Taïwan de se préparer à la guerre, de résister ou d’acheter des armes, sans pour autant admettre qu’il serait toujours prudent pour Taïwan d’exercer ce droit. Cependant, que la décision de Taïwan soit prudente ou non, nous pouvons la critiquer tout en affirmant clairement que le peuple taïwanais doit être reconnu habilité à prendre ces décisions.

Ces principes démocratiques fondamentaux demeurent inchangés, même en cas de changement de parti au pouvoir. Quel que soit le parti arrivé au pouvoir après des élections, pourvu que celles-ci soient véritablement équitables et que son comportement, une fois au pouvoir, ne viole pas la souveraineté et la volonté du peuple taïwanais, ce parti peut être considéré comme plus ou moins représentatif de l’opinion publique et a le droit d’exercer, si nécessaire, son droit à la préparation à la guerre et à l’autodétermination. Cela ne revient pas à reconnaître que les décisions du parti au pouvoir sont toujours justes. Une « autocratie électorale » est possible ; comme l’a dit Thomas Paine, le gouvernement est au mieux un « mal nécessaire ». L’État, institution spécialisée dans la coercition et la violence, peut facilement devenir une force tyrannique bafouant la volonté du peuple. La situation est encore plus inquiétante lorsque le pouvoir d’État s’allie à des consortiums multinationaux. C’est pourquoi nous devons nous prémunir contre tout abus de pouvoir de la part du gouvernement et souligner que soutenir la préparation à la guerre d’un parti au pouvoir face à une invasion étrangère ne revient pas à apporter un soutien politique à ce parti. Ces deux aspects doivent être traités séparément. 

Pour la paix en Asie de l’Est ; contre le militarisme américain 

Toute chose a ses limites. Premièrement, à ce stade, il serait judicieux pour Taïwan de privilégier la paix et un dialogue inconditionnel, tout en se préparant discrètement à la résistance. Deuxièmement, en matière de défense nationale, le gouvernement doit faire preuve de retenue, éviter les mesures excessives et respecter les droits civiques de la population. Il ne doit pas non plus attiser un nationalisme excluant ni dénigrer le peuple chinois, ce qui donnerait à la RPC un prétexte pour diaboliser davantage sa lutte. Enfin, la stratégie de défense de Taïwan doit prendre en compte autant la dimension politique que la défense militaire, et pas seulement cette dernière. Plus Taïwan renforce sa démocratie et protège les moyens de subsistance de sa population tout en se préparant à la guerre, plus son influence culturelle sur la scène internationale s’accroît. En Chine, de nombreux sympathisant·es potentiels de Taïwan existent dans la société civile, ainsi qu’au sein du parti-État, et même dans l’armée. Gagner le soutien de ces éléments, et exploiter les divisions au sein du parti engendrées par la dictature personnelle de Xi Jinping, serait avantageux pour les alliés de Taïwan, tant au niveau national qu’international. 

Sur le plan des relations internationales, il est primordial d’être conscient de nos limites. Nous devons nous opposer à un débarquement militaire américain à Taïwan, à l’installation d’un centre de commandement sur l’île, et à toute tentative d’instrumentaliser les préparatifs de guerre taïwanais pour justifier le développement d’armes nucléaires (comme Tchang Kaï-chek l’a jadis tenté). Toute préparation à une guerre atomique pourrait transformer une guerre d’autodéfense en un conflit majeur entre les États-Unis et la Chine. Dans un tel conflit, les dégâts infligés à l’île de Taïwan seraient dévastateurs. Par conséquent, les préparatifs de guerre de Taïwan doivent impérativement respecter certaines limites. Nous devons rester vigilant·es face à tout signe d’escalade d’une guerre d’autodéfense vers des conséquences plus désastreuses. Autrement, les répercussions s’étendront bien au-delà du détroit de Taïwan et affecteront l’ensemble des populations d’Asie de l’Est, qui ont elles aussi le droit de se préoccuper de leur sécurité. Par exemple, les habitants d’Okinawa, au Japon, qui, outre l’amère expérience de la Seconde Guerre mondiale, souffrent depuis huit décennies des conséquences des bases militaires américaines, se mobilisent pour la paix en Asie et ont pleinement le droit de s’exprimer et d’agir dans la crise du détroit de Taïwan. Nous reconnaissons également que l’agression américaine contre la Chine s’appuie sur un long héritage de sinophobie et l’alimente, prenant pour cible les communautés chinoises et autres communautés asiatiques. Il est donc d’autant plus important de s’opposer fermement à toute forme d’exclusion envers le peuple chinois dans la lutte de Taïwan pour l’autodétermination. 

La rivalité sino-américaine et le droit de Taïwan à l’autodéfense

Certains « pacifistes » s’opposent au droit de Taïwan de se préparer à la guerre et d’acheter des armes à l’étranger. Leurs arguments se répartissent en trois grandes catégories. La première repose sur la volonté d’éviter une escalade des tensions entre la Chine et les USA au sujet de Taïwan, ce qui pourrait mener à une escalade de la rivalité interimpériale, voire à la guerre. La deuxième s’explique par une opposition absolue à l’hégémonie américaine et à la compétition militaire. La troisième soutient que seuls les États-Unis sont impérialistes, pas la Chine, et s’oppose donc aux USA tout en soutenant la Chine. Chaque point de vue a ses propres spécificités et ses propres zones d’ombre, mais tous aboutissent à la même conclusion. D’abord, nous pensons qu’il est primordial de distinguer les nations fortes des nations faibles. Les confondre est intrinsèquement trompeur. En tant que puissance hégémonique, la Chine affirme sa force face à la nation plus faible qu’est Taïwan. La menace d’une réunification armée brandie par la Chine constitue un acte d’intimidation envers les plus faibles et doit être combattue. On ne saurait priver Taïwan de son droit à la légitime défense sous prétexte d’une simple menace d’intervention américaine. Ensuite, certains affirment que dans la rivalité sino-américaine, les États-Unis représentent une menace plus importante que la Chine. Par conséquent, pour soutenir Pékin on ne peut pas simultanément soutenir l’existence de Taïwan en tant qu’entité politique. Or, la Chine est une puissance nucléaire, la première nation commerçante mondiale, la deuxième économie mondiale et le deuxième pays au monde en termes de dépenses militaires. Qui peut affirmer avec certitude que la menace que représente la Chine pour les populations du monde sera toujours négligeable ? L’armée chinoise est peut-être inférieure à celle des États-Unis, la menace qu’elle représente, notamment pour Taïwan, n’en est pas moins réelle. Il convient également de considérer l’aspect politique : si Trump est autoritaire et belliqueux, des mouvements sociaux peuvent encore contribuer à limiter son pouvoir et à défendre les différents mécanismes de contrôle et d’équilibre institutionnels et non institutionnels. À l’inverse, la Chine a déjà instauré un régime autoritaire, ne laissant que peu de place à la dissidence, et encore moins à la résistance organisée. Si Xi déclenchait une guerre, personne ne pourrait l’arrêter, et il serait bien plus difficile pour les mouvements pacifistes d’émerger et de se maintenir en Chine qu’aux États-Unis. 

Les trois points de vue évoqués ci-dessus s’opposent tous, à des degrés divers, au droit de Taïwan à l’autodéfense en raison de la possibilité d’une intervention américaine. Cependant, cette approche simpliste est bien trop grossière pour saisir les nuances complexes de la géopolitique, notamment les relations entre la première puissance impériale mondiale et près de 200 autres nations. En tant que défenseurs de la démocratie et de la paix, nous nous opposons à toute nation hégémonique se livrant à une compétition militaire. Toutefois, les relations internationales sont d’une complexité extraordinaire. À certains moments et dans certains endroits, le besoin d’autodéfense des petits pays peut se confondre avec les visées de différentes puissances impérialistes, ce qui n’est pas rare. Dans ce contexte, l’achat d’armes par des nations plus faibles auprès d’une autre puissance impérialiste peut s’avérer profitable pour cette dernière. Cependant, la survie d’une nation plus faible face à une guerre menée par un impérialisme rival constitue un avantage qui compense, d’une certaine manière, ce préjudice. Bien sûr, entre les États-Unis et la Chine, les États-Unis sont une puissance impérialiste plus forte que la Chine. Cependant, entre la Chine et Taïwan, la Chine est plus forte que Taïwan et fait preuve d’arrogance envers divers pays d’Asie du Sud-Est (une attitude pas si différente de celle des USA). Les points de vue évoqués ci-dessus se concentrent uniquement sur les dangers de la rivalité sino-américaine, ignorant que la réunification armée de Taïwan par la Chine serait également désastreuse pour le monde. Si Pékin parvient à unifier Taïwan par la force, il sera encore plus enhardi à intimider d’autres petits pays. Il renforcera ses tendances impérialistes, rivalisant avec les États-Unis sur la scène internationale, ce qui aggravera les risques de guerre mondiale au lieu de les atténuer. Il convient donc d’aborder ces deux problèmes simultanément. Concernant la rivalité sino-américaine, nous insistons sur la nécessité de s’opposer à la compétition militaire entre les deux pays. Cependant, concernant la domination de la Chine sur Taïwan, nous continuons de soutenir le droit de Taïwan à l’autodéfense.

Pendant la Première Guerre mondiale, Lénine faisait remarquer que la Russie tsariste était subordonnée à l’impérialisme britannique et à l’impérialisme français sur la scène mondiale, tout en constituant la principale menace pour les minorités nationales dans ses périphéries, comme les Polonais. À cette époque, les mouvements pacifistes contestaient l’hégémonie européenne, tout comme ils combattaient toute expression de chauvinisme grand-russe dans les périphéries de la Russie. Notre double approche de la rivalité entre les États-Unis et la Chine et de l’autodéfense de Taïwan sert le même objectif. Cela signifie également que nous soutenons tous les autres mouvements pacifistes locaux qui s’opposent à l’utilisation de Taïwan par les impérialistes américains comme prétexte pour intensifier la compétition militaire. Nous soutenons les mouvements anti-guerre et pacifistes populaires à Okinawa, en Corée du Sud, aux Philippines et en Chine continentale. Nous appelons également ces mouvements anti-guerre et pacifistes d’Asie de l’Est à intervenir activement et à dénoncer toute intimidation des petits pays par les grands pays en cas de crise dans le détroit de Taïwan.

Indépendance de droit ou de fait ?

Taïwan est trop petite (seulement un seizième de la taille de l’Ukraine) pour déclencher une guerre militaire majeure, sans parler d’une guerre nucléaire et/ou de longue durée. Cependant, une manœuvre politique augmenterait certainement le risque d’un conflit armé : si Taïwan renonçait au titre de République de Chine et devenait officiellement indépendante sous le nom de République de Taïwan (indépendance de droit). Bien que nous soutenions le droit du peuple taïwanais à l’autodétermination, y compris le droit à l’indépendance, il serait imprudent de risquer une grave escalade en poursuivant l’indépendance de droit, compte tenu de la disparité des forces entre les deux rives du détroit de Taïwan. Si le PDP conserve le nom d’État « République de Chine », fournissant ainsi moins de justifications à la RPC pour poursuivre la réunification armée, Taïwan aurait plus de chances d’obtenir le soutien international. Bien que le programme du PDP, la « Résolution sur l’avenir de Taïwan » (1999), ait déclaré que la ROC était « devenue de fait un pays démocratique souverain et indépendant », cette souveraineté ne concerne pas la Chine continentale (à l’exception des trois petites îles de Penghu, Kinmen et Matsu). Cette position montre clairement que le PDP ne cherche pas à obtenir l’indépendance de droit de Taïwan, mais plutôt à maintenir son indépendance de fait. Elle montre également que, bien que le nom du pays soit ROC, les frontières territoriales de Taïwan ont déjà exclu la Chine continentale ; par conséquent, cette « Chine » n’a plus de différends territoriaux avec le gouvernement de Pékin.

Soutenir l’autodétermination de Taïwan tout en s’opposant à la rivalité interimpérialiste

Bien que les États-Unis défendent ostensiblement Taïwan, ils ne respectent pas véritablement le droit du peuple taïwanais à l’autodétermination, raison pour laquelle ils se sont joints à la RPC pour réprimer l’indépendance de Taïwan. Après tout, ils protègent Taïwan principalement pour leurs propres intérêts, et non pour le peuple taïwanais. Les États-Unis ont également adopté une position d’« ambiguïté stratégique » ; en d’autres termes, on ne sait toujours pas s’ils viendront réellement en aide à Taïwan en cas de guerre entre les deux rives du détroit. Cette attitude trompeuse leur permet de maximiser leur propre flexibilité, tout en dissuadant les deux parties de prendre des mesures irréfléchies, faisant ainsi d’une pierre deux coups. Au cours du second mandat de Trump, le sort du détroit de Taiwan n’a jamais été aussi incertain et périlleux. La rivalité entre les États-Unis et la Chine occupe de plus en plus le devant de la scène géopolitique, les relations entre les deux rives du détroit constituant un point chaud essentiel. Cette situation est particulièrement défavorable à Taïwan. Dans ces conditions, tous les pays d’Asie de l’Est, à l’exception de Taïwan et des États-Unis, ainsi que les différents mouvements pacifistes ont une responsabilité accrue, prendre la parole en faveur de Taïwan, ce qui doit commencer par la reconnaissance du droit de Taïwan à l’autodétermination.

Taïwan se trouve prise en étau entre les États-Unis et la Chine, et même si l’île adopte la meilleure ligne de conduite, il est difficile de garantir que ces deux puissances nucléaires n’entreront pas en guerre. Que Taïwan existe ou non, dès lors que la rivalité interimpériale atteint un certain seuil, le risque de guerre nucléaire s’accroît. C’est pourquoi nous, militant·es pour la paix du monde entier, devons intensifier notre opposition à cette rivalité, plaider pour un désarmement nucléaire mondial et une réduction globale des armements, en commençant par les États-Unis, la Chine et l’Europe, qui sont à la racine des rivalités mondiales.

Le 22 juillet 2025

Worker Democracy