Décomposition du régime bureaucratique et lutte pour la démocratie socialiste

I. La fin d’une ère

1) Les événements qui bouleversent l’URSS et l’Europe de l’Est sont un tournant majeur du siècle qui s’achève. La politique de Gorbatchev a nourri, de fait, dans un premier temps, les nouvelles vagues de révoltes contre les pouvoirs les plus conservateurs (de la Chine à la Tchécoslovaquie en passant par l’ex-RDA) et fait tomber la peur d’une intervention soviétique. Mais ses réponses n’offraient aucune voie cohérente de sortie de la crise et de résistance à la logique capitaliste. La chute du mur de Berlin et l’agonie du Parti-État dans les pays de l’Europe de l’Est ont à leur tour creusé la crise économique, précipité l’effondrement du « camp socialiste » et la dynamique de dislocation de l’URSS, du pacte de Varsovie et du Comecon.

L’ordre mondial issu du stalinisme et des accords de Yalta prend fin. Bien des possibilités s’ouvrent sur la base des premiers succès remportés contre les dictatures bureaucratiques et de l’énergie populaire ainsi libérée.

2) Mais cette crise n’est pas portée par un mouvement d’auto-organisation de masse cherchant à remettre en cause la gabegie bureaucratique par le contrôle social démocratique des moyens de production et de distribution. Au plan subjectif se répand un doute profond sur la possibilité même d’une remise en cause du capitalisme. À cet égard, il n’y a pas seulement une crise du stalinisme ni même de son identification avec le socialisme : c’est le projet socialiste qui est en question.

L’effondrement en cours des États d’Europe de l’Est confirme par contre le jugement de Trotsky sur le danger mortel que représenterait la confrontation au capitalisme mondial si les écarts de croissance et de productivité tendaient à se creuser au lieu de se restreindre (comme ils l’ont fait en gros jusqu’au milieu des années soixante-dix).

La dégradation socio-économique en URSS et dans la plupart des pays d’Europe de l’Est au cours de la décennie 1980, l’échec des réformes des années soixante-soixante-dix et aujourd’hui de la perestroïka, l’approfondissement du chaos bureaucratique face à la crise alors que le capitalisme est en pleine mutation technologique, l’absence d’alternative socialiste crédible dans les divers pays et au plan mondial, tout cela tend à faire basculer les espoirs populaires vers les réponses libérales marchandes. Celles-ci ont un pouvoir d’attraction d’autant plus fort qu’elles semblent allier radicalisme antibureaucratique, efficacité et démocratie. Nous devons aussi pleinement mesurer l’impact politique négatif sur les jeunes générations de toute l’Europe de l’Est, de vingt ans de normalisation par les tanks soviétiques en Tchécoslovaquie, du repoussoir bureaucratique que représentent les régimes chinois et vietnamien, des déceptions concernant Cuba, de l’absence de révolution socialiste victorieuse dans le monde capitaliste développé, bref de l’absence de références socialistes positives et crédibles au plan mondial. Les échecs des mouvements anticapitalistes et antibureaucratiques de 1968 en Tchécoslovaquie, comme en Yougoslavie, ont produit un retournement des consciences. L’ampleur de la mobilisation ouvrière et les aspirations autogestionnaires de Solidarność nous ont fait sous-estimer la portée du désarroi idéologique à l’œuvre en l’absence d’une orientation et d’une direction alternative crédibles.

La classe ouvrière demeure la seule force sociale ayant le potentiel de résister à la restauration capitaliste, mais cela ne lui donne pas les moyens de le faire dans chaque circonstance. Une approche trop « objectiviste » conduit à sous-estimer tous les facteurs politiques et idéologiques qui pèsent dans la conscience ouvrière et donc dans sa capacité de mobilisation : la nature des directions politiques et syndicales du mouvement ouvrier, et, au-delà, le rapport de forces entre les classes (donc la crédibilité des réponses marxistes révolutionnaires), l’accumulation d’expériences passées (et de désillusions), le discrédit profond des idées socialistes lié au stalinisme. Le problème ne se réduit pas à l’absence ou à la faiblesse des organisations marxistes révolutionnaires, car cette faiblesse elle-même est le produit de ce rapport de force d’ensemble qui porte aujourd’hui, par exemple, les travailleurs de la RDA à penser que seuls les crédits et les méthodes capitalistes peuvent sortir leur pays de la crise. L’expérience modifie et modifiera les consciences ; elle produit déjà en Allemagne une vision plus réaliste de l’effet de l’unification capitaliste ; de nouvelles luttes commencent à exprimer en URSS et en Europe de l’Est les résistances aux mécanismes marchands. Les défiances et les résistances existent aussi envers les recettes libérales marchandes ; les désillusions sont et seront rapides ; mais les unes et les autres se traduisent déjà et se traduiront principalement dans l’immédiat par un profond désarroi et la perméabilité aux réponses populistes nationalistes chauvines face aux impasses du libéralisme marchand. La perception populaire dominante est qu’hors du capitalisme il n’y a actuellement pas de réponses cohérentes.

Telle est la difficulté essentielle à laquelle nous sommes confrontés, ainsi que toutes les forces socialistes, et qui nous impose des tâches spécifiques d’élaboration de réponses tactiques et programmatiques largement nouvelles.

Les pressions pour la restauration capitaliste s’exercent dans un contexte mondial nouveau, non stabilisé. Les conditions de la restauration ne sont pas les mêmes en Allemagne, dans le reste de l’Europe de l’Est et en URSS. Il y a des marges considérables entre les projets, les mesures juridiques allant dans ce sens et la restauration achevée. Nous devrons analyser concrètement les processus en cours et en même temps stimuler des débats théoriques sur la bureaucratie, sur la nature de régimes et d’États profondément bouleversés par la tendance à l’intégration dans le marché capitaliste mondial et sur la question de la restauration capitaliste (développements concrets, sauts qualitatifs, symétries et dissymétries de la révolution et de la contre-révolution).

3) Dans l’immédiat, plus que la social-démocratie, c’est la bourgeoisie qui s’empare du bénéfice idéologique de la chute du mur de Berlin et des PC au pouvoir. Sur le plan économique, le capitalisme aura plus de mal à tirer tout le gain qu’il pouvait escompter de cette crise. Il n’en demeure pas moins globalement une extension de sa sphère d’influence et de profits, et l’élargissement des capacités d’intervention militaires impérialistes dans les conflits dits régionaux du tiers monde.

II. Des réformes marchandes à la restauration capitaliste

1) Le balancement dans un sens pro-capitaliste d’une partie substantielle de la bureaucratie, aux différents niveaux des appareils de l’État, du Parti et de l’économie, est dû au creusement de la crise de légitimité du pouvoir bureaucratique. Il confirme la fragilité de ses racines et les impasses des réformes tentées pour le perpétuer. Il met en évidence la spécificité des mécanismes antérieurs de la domination bureaucratique.

2) Dans son ensemble, la bureaucratie représentait une catégorie sociale hétérogène mais privilégiée, régnant dans une société non capitaliste, sur le dos des travailleurs, en leur nom. Les mécanismes d’exploitation parasitaire et les rapports de connivence/antagonismes entre bureaucrates et travailleurs se déployaient dans un système fondamentalement non marchand, violant durablement la loi de la valeur. Après la contre-révolution stalinienne, ce règne a pu s’étendre, notamment :

  • Les caractéristiques ambiguës de la Seconde Guerre mondiale s’achevant sur la défaite du fascisme par l’alliance conflictuelle du stalinisme et des bourgeoisies antifascistes : s’il y eut croissance capitaliste après-guerre, elle dut prendre en compte la force d’attraction du socialisme. Une offensive contre l’URSS n’aurait été payante ni politiquement ni militairement, et le plan Marshall offrit des béquilles essentielles à la reconstruction d’une Europe (et d’une Allemagne) de l’Ouest profondément affaiblie ; réciproquement, Staline et les PC au pouvoir dans les États d’Europe de l’Est se sont légitimés de la victoire antifasciste. Celle-ci a « justifié » les déséquilibres de l’industrie lourde et l’effort colossal d’industrialisation soviétique.
  • Les réformes politiques et économiques impulsées depuis Khrouchtchev ont à leur tour supprimé les aspects les plus sanglants du stalinisme, amélioré la consommation, nourri des vagues d’espoirs socialistes réformateurs (jusqu’en 1968), élargi les marges de manœuvre de la bureaucratie et du parti unique (notamment en Yougoslavie et en Hongrie, qui représentaient à leur tour d’éventuels pôles de référence pour des courants réformateurs ailleurs).
  • Parallèlement, l’avancée partielle de la révolution coloniale plaçait l’impérialisme sur la défensive.

3) C’est face aux impasses de l’hyper-centralisation et pour tenter de résoudre les difficultés de son propre pouvoir que la bureaucratie, jusque et y compris Gorbatchev, a eu recours depuis plusieurs décennies aux réformes marchandes et aux ouvertures sur le marché mondial — et non pas dans le but de restaurer le capitalisme.

Deux types de pressions poussaient à réformer le système : les mécontentements d’en bas et les contraintes augmentant avec les échanges mondiaux (de plus en plus fortes en Europe de l’Est, plus faibles en URSS soumise aux règles du COCOM limitant ses échanges directs avec le capitalisme et renforçant ses caractéristiques autarciques).

Dans la spirale des poussées réformatrices et des replis (que les pays d’Europe de l’Est et l’URSS ont connue à des degrés divers depuis plusieurs décennies), la bureaucratie s’est toujours différenciée face aux résistances sociales rencontrées sur trois questions centrales : la remise en cause de la garantie de l’emploi, les changements de prix et les différenciations de revenus dont les réformes marchandes étaient porteuses. Ce sont ces résistances, exploitées par les ailes de la bureaucratie menacées par les réformes, qui ont périodiquement produit des tendances recentralisatrices, même s’il devenait de plus en plus difficile aux pouvoirs centraux de contrôler leurs propres rouages.

Bien que les taux de croissance soient restés dans l’ensemble positifs jusqu’à la fin de la décennie 1970 (à quelques exceptions), l’inefficacité croissante a creusé l’endettement extérieur des années quatre-vingt et les pressions de la loi de la valeur du marché mondial capitaliste. Les politiques d’austérité exigées par les créditeurs ouvraient une ère de polarisations accrues.

4) Alors que les pressions restaurationnistes qui se sont exprimées dans les réformes antérieures restaient contenues et marginales, la fin des années quatre-vingt marque un tournant historique : la dynamique prédominante des nouveaux projets d’ouverture au marché n’est plus de combiner de façon conflictuelle un plan central et l’appel à des mécanismes marchands partiels dans des rapports de propriété (étatisée) inchangés ; elle n’est pas non plus d’introduire ou d’élargir avec le marché des droits décentralisés d’autogestion ouvrière (comme ce fut le cas en Yougoslavie dans les années soixante, mais aussi dans la quasi-totalité des pays de l’Europe de l’Est, à la fin de la décennie 1980, sur le modèle de la loi sur l’entreprise votée en URSS en 1987). Pour la première fois, des courants issus des oppositions libérales, rejoints par des pans de la bureaucratie, prônent la réintroduction d’un marché du travail et du capital, contre les droits d’autogestion ouvrière quels qu’ils soient, et dans un processus de restauration de la propriété privée capitaliste. L’éclatement du pluralisme, la remise en cause et la chute du Parti-État précipitent à leur tour la crise économique : les anciens rouages du système de « commandement » perdent le peu de cohésion dont les dotait le système de la nomenklatura. Les avantages matériels qu’en retirait la bureaucratie ne sont désormais plus garantis. Le chacun-pour-soi se développe, accroissant le chaos avec une dynamique d’ensemble restaurationniste.

5) Les bureaucrates qui se tournent vers la restauration capitaliste espèrent puiser leurs privilèges de fonction d’un nouveau pouvoir d’État auquel ils sont prêts à rendre leurs services, ou mieux encore à les transformer en privilèges transmissibles de l’argent et de la propriété. Leur seule logique est d’être du côté du manche (de façon à mieux défendre leurs intérêts matériels). La bureaucratie accentue donc la dynamique restaurationniste face à l’impasse des réformes bâtardes d’un système non capitaliste, car l’une comme les autres visaient à tirer bénéfice de différentes formes d’exploitation des travailleurs.

Mais restaurer le capitalisme ne sera pas facile — et y trouver un emploi, non plus. Cela dépend des positions occupées antérieurement et donc des facilités de la reconversion. Pour des raisons pragmatiques, il y aura donc aussi un conservatisme anti-libéral et toutes sortes de variantes néocommunistes ou se disant « socialistes » émergeant de la crise des PC-États. Autrement dit, c’est parce qu’elle n’est pas une catégorie homogène et cohérente, d’une part, et d’autre part parce que la restauration capitaliste sera difficile, que l’on assistera à des polarisations politiques et sociales des anciens appareils. Si les résistances ouvrières se développent, bien des courants syndicaux et politiques de l’ancien système chercheront à les exploiter pour conserver leurs propres avantages matériels. D’autant que dans bien des cas, ces résistances seront suffisamment fortes pour résister à la logique capitaliste, mais pas assez pour imposer une alternative socialiste antibureaucratique. On voit et on verra se développer alors un populisme ou un ouvriérisme bureaucratique, anticapitaliste. Il combinera ou substituera éventuellement à l’idéologie « communiste » d’hier le nationalisme chauvin plus ou moins dictatorial, se parant de morale austère et patriotique.

6) Bien que la dynamique pro-capitaliste pèse sur l’ensemble des sociétés d’Europe de l’Est et d’URSS, il faut en étudier les conditions cas par cas, d’autant que l’expérience des premiers marquera les réactions ailleurs. L’assimilation de l’ex-RDA à l’Allemagne capitaliste unifiée est spécifique (existence et force de la bourgeoisie et des capitaux allemands, d’un puissant État ; question nationale augmentant le caractère attractif et crédible de l’assimilation au plan économique : il y a là autant de facteurs favorisant un processus de restauration pacifique et rapide, même s’il ne s’opère pas sans problèmes). Les Länder de l’Allemagne de l’Est vont être les régions pauvres d’une grande puissance (avec ses retombées positives) ; mais pour tous les autres pays le risque majeur est de prendre le chemin de l’Amérique latine.

7) Après l’euphorie de départ, le ton dominant de la bourgeoisie est aujourd’hui au scepticisme et à la prudence. Dans les derniers mois de 1990, il y a eu un mouvement de retrait massif des crédits privés s’étant dirigés vers l’URSS ou l’Europe de l’Est. La privatisation n’a réellement commencé nulle part en ce qui concerne l’industrie (même en Allemagne de l’Est, les entreprises en faillite ne trouvent pas d’acheteurs).

La restauration capitaliste se heurte en substance à la crise elle-même (des deux côtés) et à la nature des sociétés sur lesquelles régnait la dictature bureaucratique : il leur manque une bourgeoisie. Bien des bureaucrates se portent sur les rangs. Mais l’argent disponible comme capital est faible en regard des fonds privatisables et concentré dans les mains d’une nomenklatura, voire, en URSS, d’une mafia bureaucratique détestée, criminelle, spéculative. C’est dire à quel point la privatisation à son bénéfice n’apparaîtra pas comme « légitime », encore moins comme efficace : les scandales de privatisation « sauvages » ont éclaté en Hongrie et conduit à des annulations, ainsi qu’à l’introduction de structures de contrôle étatique. Mais ces mesures heurtent la logique ultralibérale actuelle, de désengagement de l’État.

Il n’existe guère non plus de paysans prêts à se transformer en koulaks. Le traumatisme du passé en est une des causes, mais sans doute pas l’essentielle aujourd’hui : l’aspiration à une certaine sécurité sociale, la perte des traditions paysannes (sauf en partie dans les républiques baltes), les transformations idéologiques profondes dans la population hostile (surtout en Russie) à l’enrichissement privé jouent un rôle plus important. Pour les petits producteurs ou chez les paysans travailleurs des kolkhozes, le libéralisme marchand ne fait pas recette aujourd’hui.

Les courants libéraux manquent de base sociale. Pour des raisons de rapport de force, il leur faut se trouver une légitimation : elle est simple tant que les partis staliniens demeurent la cible. Lorsque l’objectif est atteint, toutes les difficultés surgissent. Ils tentent donc de légitimer la privatisation chez les travailleurs par l’actionnariat ouvrier (en expliquant d’ailleurs que, par ce biais, les travailleurs ont des pouvoirs dans le capitalisme …). Certains proposent même des prix défiant toute concurrence ou des distributions gratuites. Mais à quoi bon posséder des actions d’entreprises non rentables, sinon pour être forcés ensuite d’accepter le risque … du licenciement. Mieux vaut éventuellement acheter des logements ou placer son épargne en devises.

Les capitaux étrangers, quant à eux, sont perçus de façon ambiguë (à la fois comme susceptibles d’apporter la solution à tous les problèmes économiques, et comme menaçants pour la souveraineté). Mais le fait essentiel est qu’ils ne se précipitent pas vers des économies très dégradées, au climat incertain, sans le réseau de relations marchandes indispensable au fonctionnement des entreprises capitalistes. La masse des capitaux disponible pour s’investir productivement est faible au plan mondial compte tenu des conditions mêmes de leur rentabilisation : celle-ci est incertaine ou risque d’être longue et très coûteuse en Europe de l’Est et en URSS. Les principales affaires conclues sont et seront les plus spéculatives, celles qui mobilisent le moins de capitaux. Les garanties d’État escomptées par les créditeurs se heurtent à l’instabilité des pouvoirs en place et aux conflits mêmes de souveraineté, notamment dans le cas de l’URSS et de la Yougoslavie, entre diverses instances étatiques.

8) Les gouvernements libéraux mis en place n’auront pas tous, comme en Pologne, le bénéfice d’un certain état de grâce — et même en Pologne, cet état n’a été que très provisoire. Le scénario de la restauration est d’utiliser le changement de gouvernement pour entamer la transformation de nature de l’État et de l’économie. Mais les anciens pouvoirs ont rendu insupportables les promesses de lendemains qui chantent … L’impatience de vivre mieux a renversé le mur de Berlin. Mais il faudra des résultats tangibles pour calmer les tensions. On est entré dans une ère de très grande instabilité où se jouera la transformation de nature des États.

Les changements de gouvernement et la remise en cause des institutions staliniennes sont les objectifs les plus « faciles » à atteindre parce qu’ils font l’objet d’un très vaste consensus social. Les changements de propriété juridiques ne sont pas encore stabilisés. La mise en place d’appareils de police, d’administration et d’armée fiables pour une politique libérale appliquée jusqu’au bout demande encore à être testée.

La privatisation et le désengagement de l’État sont les recettes actuelles du Fonds monétaire international. Mais à l’épreuve de leurs impasses, les institutions de la bourgeoisie mondiale peuvent demain préférer financer une variante de capitalisme d’État marquée dans une première phase par le maintien d’un secteur public dominant et d’un État fort gérant avec le capital étranger la mise en état des infrastructures, et préparant une phase ultérieure de privatisation.

III. La crise en URSS

1) Il s’agit d’une crise socio-économique, politique, idéologique et morale affectant tous les mécanismes qui ont assuré le règne de la bureaucratie depuis Staline.

À chaque étape de ce règne, la bureaucratie s’est efforcée de légitimer son pouvoir : idéologiquement, d’une part, par les références à la révolution d’Octobre et à Lénine, à la « patrie du Socialisme » assiégée par tous ses ennemis ; par la glorification ensuite du patriotisme soviétique (et surtout russe) dans la lutte contre le fascisme ; puis par la promesse khrouchtchévienne du communisme pour 1980. Sur le plan socio-économique, d’autre part, en s’appuyant sur la sécurité d’emploi, l’amélioration médiocre mais régulière du niveau de vie jusqu’au milieu des années soixante-dix.

On ne peut comprendre ni la durée du régime bureaucratique, ni l’existence en URSS d’un néoconservatisme « populaire » qui refuse le dénigrement du passé, ni l’impact mondial qu’a eu le « socialisme soviétique », si on réduit son histoire à celle d’un stalinisme meurtrier et immuable, et à une propagande « socialiste » uniquement fondée sur le mensonge. La dégradation réelle du système dans la dernière décennie ne doit pas non plus occulter la compréhension de ce passé.

La tendance structurelle vers la stagnation a sapé tous ces piliers de la domination bureaucratique. Gorbatchev a voulu jouer une nouvelle carte pour trouver les bases d’une nouvelle légitimité. Son rôle d’initiateur des réformes a élargi dans un premier temps ses marges de manœuvre. Mais la dynamique propre des mouvements d’en bas, stimulés par les réformes, la glasnost croissante sur les crimes de Staline et sur les dégâts du « système de commande », enfin la valorisation même des mécanismes économiques du marché, se retournent contre lui : elles ont creusé une crise sans précédent de légitimité du pouvoir bureaucratique, doublée d’une crise d’identité de la société elle-même.

2) Les réformes ont été initiées par l’aile « éclairée » de l’appareil politique central prenant conscience du fait que la « stagnation » conduirait à une crise explosive menaçant globalement le pouvoir bureaucratique.

La fin de la décennie 1970 a vu s’accentuer les tensions. La crise de la détente aggravait la pression extérieure pour la course aux armements. En même temps, le déploiement des nouvelles technologies dans le capitalisme mondial creusait le retard des capacités de production de l’URSS. Si les revenus pétroliers ont allégé un temps le poids de la crise, le retournement des prix en défaveur des produits de base a affecté cet exportateur de matières premières que constitue l’URSS, diminuant d’autant ses capacités d’importations. C’est dire que s’aggravait de toutes parts l’incapacité du système à satisfaire (qualitativement et quantitativement) des besoins stimulés par l’augmentation régulière des revenus distribués et des qualifications, en même temps que se creusait la crise morale.

Les pressions directes en faveur des réformes émanant des couches qualifiées de l’appareil, au sens large, et d’une partie de l’appareil se sont multipliées. Le poids social nouveau acquis par ces couches dans les années soixante-dix s’est renforcé avec le besoin de recourir aux nouvelles technologies. Mais la promotion de ces catégories « compétentes » se trouvait bloquée par le conservatisme brejnévien. Après toute une période de soutien au « gorbatchévisme », elles constitueront le terreau principal du courant libéral marchand radical.

L’ère des réformes s’est ouverte avec Andropov et la recherche d’une recentralisation plus efficace (projets de liens plus directs entre entreprises et centre, appui sur l’intéressement matériel des brigades ouvrières pour renforcer la discipline). Mais elle s’est heurtée d’une part à la logique dite « égalitariste » des travailleurs et d’autre part aux diverses cliques et mafias proliférant au cœur de la nomenklatura dans les ministères et dans les appareils nationaux des républiques. En se développant sous le conservatisme brejnévien avec leur réseau de clientélisme et leur appropriation frauduleuse des fonds sociaux, elles ont sapé de plus en plus la capacité de contrôle centralisé de l’économie. Elles ont été en même temps le reflet déformé de l’autonomisation croissante des pouvoirs républicains. En voulant purger par en haut et au bénéfice de cadres russes ces mafias locales (notamment dans les Républiques asiatiques), Gorbatchev heurtera de plein fouet les sentiments nationaux des populations concernées.

Les projets de réformes se sont différenciés (plus ou moins d’appels au libéralisme politique et marchand) depuis Andropov sous la pression des résistances rencontrées et des déséquilibres produits. Gorbatchev, Ligatchev et Eltsine se sont dissociés pragmatiquement, incarnant des réponses évolutives du même appareil face à l’ampleur de la crise montante.

3) Comme les réformes tentées auparavant et dans d’autres pays « socialistes », le projet de Gorbatchev visait à perpétuer le règne de la bureaucratie en la rendant plus efficace (par la combinaison de purges, de restructurations et d’appel à certains mécanismes marchands décentralisateurs). Mais la combinaison de perestroïka et de glasnost se distinguait des autres expériences par ses dimensions politiques. Au plan interne comme international, celles-ci visaient à faciliter l’introduction des réformes marchandes en élargissant le « crédit » politique et matériel du pouvoir central. Cette dimension politique explique l’impact de Gorbatchev dans le mouvement ouvrier international où il est perçu comme l’initiateur d’un renouveau et d’une démocratisation du « socialisme réel ». C’est aussi la raison pour laquelle les organisations dites « informelles », premières formes d’organisation indépendante en URSS, et les fronts nationaux en Arménie, dans les républiques baltes voire en Ukraine, dans leurs phases initiales, se sont réclamées de la glasnost et de la perestroïka, contre les conservateurs.

L’équipe Gorbatchev s’est en effet différenciée au départ de l’aile ligatchévienne, au vu des obstacles qui s’accumulaient, en cherchant à réduire la puissance des conservateurs de l’appareil par un certain appel à des forces sociales extérieures à cet appareil. D’où l’importance accordée en haut à la glasnost, au rétablissement de certaines vérités historiques, aux mots d’ordre d’autonomie et d’autogestion, et à une « réactivation » contrôlée des soviets bureaucratisés et sans pouvoir.

La redéfinition des fonctions de l’État et du Parti, l’établissement d’un État dit « de droit » (basé sur le respect des lois), visait à concilier les objectifs contradictoires d’un pouvoir de parti unique bureaucratique voulant se libéraliser sans permettre une démocratie socialiste : légaliser et contrôler à la fois l’initiative privée ; redonner au régime une légitimité politique et morale en protégeant le citoyen de l’arbitraire bureaucratique et en accordant certaines libertés, mais protéger en retour les bureaucrates des initiatives sociales « incontrôlées ». Ainsi, au moment où se débattait la légalisation des grèves on en limitait l’exercice ; on accordait le droit de manifester, mais on l’assortissait de multiples restrictions … Il en a été de même pour les droits nationaux étroitement limités dans les premiers projets d’Union au moment même où l’on proclamait les principes d’autonomie et de décentralisation économique. Le principe du « rôle dirigeant » (rénové) du « parti unique » (restructuré) est resté au cœur du système de défense des intérêts bureaucratiques tant qu’un contrôle des mouvements d’en bas demeurait possible. En dépit de divergences connues, l’unanimisme du comité central restait la règle jusqu’en 1989.

Mais les réformes « d’en haut » et leur appel à l’initiative contre le bureaucratisme ont favorisé le développement de mouvements « d’en bas » qui, après s’être réclamés des réformes, en ont systématiquement débordé les limites.

La dynamique des réformes, tant politique qu’économique, allait être de moins en moins contrôlable.

5) L’émergence d’une pluralité de plates-formes organisées dans le PCUS, l’affirmation de fait d’un pluralisme politique s’imposant dans les élections, la montée des luttes ouvrières et du mécontentement social devant la dégradation matérielle et le piétinement des réformes, l’éclatement du monolithisme dans les pays d’Europe de l’Est ont profondément modifié les données de la situation à l’ouverture de la décennie 1990.

a) Le PCUS n’est plus le cadre unique où s’affrontent les stratégies en présence : il a d’une part éclaté selon les fractures nationales en autant de partis que de républiques, recherchant une base dans les mouvements nationalistes. D’autre part, les courants conservateurs et libéraux se sont efforcés de trouver des relais de masse à l’extérieur du parti (côté conservateurs, Front uni des travailleurs en Russie, Interfronts dans les républiques baltes ; côté libéral, Front de la Russie démocratique). Enfin, une multitude de partis a commencé à proliférer sans qu’aucun d’entre eux ne soit en mesure de rivaliser pour l’instant avec la force maintenue du PCUS. L’abandon de l’article 6 introduit par Brejnev pour consolider « le rôle dirigeant du parti » s’imposait quasiment de lui-même dans ce contexte. Mais de plus en plus de conflits, sinon une sorte de dualité de pouvoirs, se développent entre les rouages du parti et ceux des soviets dont un nombre croissant est tombé sous le contrôle des « libéraux ». Il y a une crise du pouvoir en général avec son éclatement.

b) Les libéraux ont accentué leur cours restaurationniste. Ils ont été rejoints par un Eltsine extrêmement populaire. Cette popularité tient à trois facteurs : 1) les conflits d’Eltsine avec l’appareil, ses discours passés antiprivilèges ; 2) la proclamation de souveraineté d’une fédération de Russie qui n’existait pas jusqu’alors : il a ce faisant marqué des points à la fois vers les nationalistes russes qui dénonçaient à juste titre l’inexistence d’institutions représentant le peuple russe, mais aussi vers les libéraux et les nationalités non russes qui se sont vu légitimer leur propre proclamation de souveraineté ou d’indépendance ; en outre, ils y ont vu un affaiblissement radical des pouvoirs du « centre » avec la possibilité de négocier directement entre républiques les termes de leurs rapports réciproques ; 3) le discours radical marchand qui est apparu enfin comme une réponse à l’immobilisme. L’expérience du pouvoir coûte et coûtera aux libéraux comme aux conservateurs la perte des illusions populaires.

c) Les mouvements nationaux et sociaux débordent désormais tous les cadres fixés au centre : les « pleins pouvoirs » dont s’est doté Gorbatchev vont se heurter frontalement à la souveraineté proclamée des républiques et à une tendance à l’autonomisation des régions, villes voire entreprises avec une montée de l’exaspération sociale et nationale à la fois contre le centre et contre sa paralysie (la revendication d’une main forte restaurant « l’ordre » et le reproche fait à Gorbatchev d’être trop hésitant illustre une certaine ambiguïté populaire).

Qu’il s’agisse d’indépendance ou de souveraineté, c’est l’articulation entre pouvoirs fédéraux et pouvoirs républicains qui est radicalement renversée par les républiques. Elles sont de plus en plus confrontées en même temps aux interdépendances économiques étroites les reliant entre elles, à la difficulté qu’elles auront face au marché mondial, enfin à des proclamations de souveraineté de leurs propres minorités cherchant éventuellement une protection de la fédération soviétique contre les pouvoirs républicains oppresseurs.

d) Globalement, le changement de loi sur l’entreprise en juin 1990 a marqué un abandon des caractéristiques initiales de la perestroïka et son infléchissement dans le sens libéral marchand : la logique en devient la privatisation et des droits de gestion dépendant de la possession d’actions, au détriment des pouvoirs initiaux (même limités) accordés aux collectifs de travailleurs. La volonté d’obtenir des crédits occidentaux n’a pas été pour rien dans cette évolution qui reflète aussi l’adhésion croissante d’une partie de l’intelligentsia et de l’appareil aux perspectives restaurationnistes. Mais celles-ci donneraient inévitablement le contrôle du marché aux puissantes mafias qui sont en train de blanchir et d’étendre par le biais des coopératives les fonds accumulés auparavant. En outre, le chaos croissant appelle plutôt des mesures centralistes de survie et rend le recours à des automatismes marchands de plus en plus difficile et source d’explosions incontrôlables.

Dans un premier temps, les « radicaux », y compris en présentant leur programme de « 500 jours » de « transition à l’économie de marché », ont conservé un langage démagogique (Eltsine, comme Wałęsa, promet le bien-être pour tous et tout de suite, avec le marché et la privatisation). Mais l’identification entre réforme libérale-marchande et démocratie est de plus en plus clairement remise en cause par les partisans d’une main forte pour imposer le marché. Ceux-ci ont désormais des points d’appui institutionnels décisifs au plan des soviets de plusieurs villes et républiques. La population semble très partagée entre la crainte des changements pour le pire, et l’exaspération devant le piétinement actuel.

Cette situation instable se reflète dans les hésitations persistantes de Gorbatchev entre les diverses variantes de réformes, et le recours ultime aux méthodes de contrôle direct par-dessus l’autonomie financière proclamée formellement. Dans l’ensemble, le projet de réforme bureaucratique à visage « humain » a échoué, la base populaire de soutien au centrisme de Gorbatchev s’est effondrée. Ses marges de manœuvre entre les conservateurs et les libéraux radicaux tiennent encore aux faiblesses des projets des uns et des autres ; mais il s’agit plutôt de tentatives de gestion du désordre que de réformes. Le recours en dernier ressort à l’appareil du Parti, au KGB et à l’armée pour maintenir un pouvoir du centre contre l’éclatement chaotique de l’Union est loin d’être solide tant est profonde la crise d’ensemble du système. La répression peut être un recours de diverses variantes en présence, depuis les néostaliniens jusqu’aux partisans du capitalisme, en passant par le centrisme gorbatchévien. Les pseudo-démocrates libéraux ne seront prêts à s’opposer à l’usage de la répression que dans le cas où celle-ci vise au maintien des anciens pouvoirs. Seules les résistances de masse pourront empêcher le recours à la force pour étouffer les conflits sociaux et nationaux croissants.

e) Avec la grève des mineurs, la classe ouvrière soviétique a réalisé une première expérience d’auto-organisation qui marquera les prochaines luttes. Les regroupements indépendants de travailleurs au plan socio-politique ou syndical qui se sont multipliés à diverses échelles, les actions locales éclatées contre les pouvoirs bureaucratiques, la participation massive aux élections et aux fronts nationaux sont autant de manifestations d’un éveil politique majeur. Mais elle n’est pas dotée d’organisations indépendantes avançant des réponses programmatiques cohérentes lui permettant d’éviter la fausse alternative qu’on ne cesse de lui présenter : néoconservatisme adoptant un langage de classe ou libéralisme marchand au discours antibureaucratique radical. Notre tâche centrale en URSS est d’aider à briser cette fausse alternative. Elle est de soutenir toutes les expériences et les premiers points d’appui de l’auto-organisation des travailleurs, si fragiles, confus et embryonnaires soient-ils, tant sur le plan syndical que sur celui, essentiel aujourd’hui, de formes autogestionnaires de réponse à la crise.

5) Des différences majeures continuent à distinguer la situation en URSS et celle des autres pays de l’Europe de l’Est (poids socio-économique du prolétariat, racines historiques de la révolution d’Octobre, décennies d’autarcie et ampleur des ressources, durée et profondeur de la cristallisation bureaucratique avec ses ramifications criminelles incarnées par la mafia …) ; mais les caractéristiques d’ensemble de la crise affectent aussi l’URSS et infléchissent la dynamique des réformes dans un sens capitaliste. En même temps, la difficulté de la restauration, et donc les polarisations dans l’appareil bureaucratique, sont encore plus grandes en URSS qu’ailleurs. Le rôle « centriste » de Gorbatchev y trouve ses marges d’expression pragmatiques, mais il apparaît comme de plus en plus paralysé entre la seule alternative cohérente : restauration capitaliste ou démocratie socialiste.

On est passé à une phase de décomposition chaotique des anciennes structures de pouvoir qui peut durer, car la restauration capitaliste y sera encore plus difficile qu’ailleurs et les réponses socialistes sont pour l’instant marginales. Les points d’interrogation majeurs face au chaos grandissant concernent les réactions ouvrières, d’une part, et d’autre part les diverses variantes possibles d’intervention de l’armée (dans un sens néostalinien, ou au contraire pour imposer la dictature du marché) ; enfin, demeure incertain le niveau étatique de contrôle des choix face aux conflits de pouvoirs entre républiques et centre.

6) C’est sur le plan international que l’offensive gorbatchévienne a le plus rapidement bouleversé l’image de l’URSS héritée de la période stalinienne et brejnévienne. Les difficultés internes ont conduit à la remise en cause de la course aux armements ; à une systématisation de la politique de « coexistence pacifique » ; au « désengagement » soviétique accompagné d’une idéologie du compromis social à l’échelle planétaire. Cela a facilité un rapprochement historique avec la social-démocratie et produit des effets mondiaux contrastés.

Mais avec le creusement de la crise, on est désormais entré dans une nouvelle ère. L’URSS y est réduite à ce qui reste d’elle-même. Les prétentions du Kremlin ne peuvent même plus être la coexistence pacifique entre systèmes, mais un simple alignement sur les intérêts impérialistes pour en obtenir les crédits.

La popularité de la nouvelle politique gorbatchévienne reposait sur l’illusion que les ententes entre gouvernements des systèmes existants peuvent résoudre les problèmes de la paix, de la pollution, des droits de l’homme. La crise du Golfe montre à l’inverse qu’elle facilite les politiques d’interventions militaires impérialistes dans les soi-disant conflits régionaux.

Quant aux crédits, ils sont devenus en retour un moyen redoutable d’ingérence de la bourgeoisie mondiale dans les transformations intérieures de l’URSS comme des autres pays de l’Europe de l’Est et ceux du tiers monde.

IV. Nos positions programmatiques

1) Pour sortir de la crise, la démocratie socialiste est nécessaire.

a) Il est décisif de ne pas laisser aux partisans du capitalisme la défense des « libertés formelles ». L’idée que la « dictature du prolétariat » se passerait de telles libertés est une caricature stalinienne et réactionnaire du marxisme. Le socialisme se construira consciemment, ce qui exige les plus larges possibilités d’auto-organisation et d’expression. Aucune organisation ne peut prétendre incarner à elle seule les « intérêts historiques du prolétariat » en supprimant, ce faisant, toute « déviance » en son sein et à l’extérieur. La IVe Internationale est donc profondément attachée à la démocratie dans son propre fonctionnement interne (notamment droits de tendance), dans le respect de la démocratie des organisations de masse et dans son projet de société. Elle se bat, dans le cadre de son programme de démocratie socialiste, pour le droit de grève et les plus larges libertés démocratiques, le pluralisme politique, la liberté de presse, de culte, d’association, de manifestation, d’expression, d’organisation syndicale et politique indépendantes, contre la censure et le délit d’opinion.

Nous soutenons donc en URSS toutes les luttes qui vont dans ce sens, et qui dénoncent les manipulations électorales perpétuant de fait le monopole de pouvoir du parti.

Mais la société n’est pas indifférenciée, nationalement et socialement. La démocratie socialiste doit être plus large que la démocratie bourgeoise et permettre des choix démocratiques sur tous les aspects essentiels de la vie quotidienne et de l’avenir. En pénétrant l’activité de production, la démocratie socialiste doit permettre de réunifier le citoyen et le travailleur, la citoyenne et la travailleuse. C’est pourquoi nous sommes pour un contrôle social pluraliste et généralisé sur tous les mécanismes de planification, de la production à la distribution ; la détermination après débat pluraliste et par référendum des grandes priorités et des critères de distribution ; le développement de l’auto-organisation des producteurs et des consommateurs à l’échelon local, des branches, des républiques. Nous défendons donc la nécessité d’une économie socialiste de transition, articulant la planification démocratique qui assure la réalisation des priorités de développement et les équilibres d’ensemble, avec l’utilisation de mécanismes marchands et contractuels. Le développement des technologies et la réorganisation du travail doivent permettre d’impulser une nouvelle logique de production subordonnée à des fins humaines. Le contrôle social et l’autogestion à divers niveaux doivent y devenir les sources essentielles d’une nouvelle efficacité économique subordonnée aux besoins sociaux les plus riches. Le dépassement des anciennes divisions du travail, de l’aliénation du travail par le marché et par l’État doit permettre l’organisation de la vie sociale à partir des communautés de producteurs-consommateurs librement associés.

Il faut donc que ceux et celles qui sont le plus directement menacés par une décision les concernant aient un pouvoir de veto particulier dans le cadre du fonctionnement des soviets. Il devrait en être ainsi pour les républiques (si elles se sentent menacées par un choix fédéral) d’une part, et pour les travailleurs et travailleuses, d’autre part (en ce qui concerne leurs conditions de travail, par exemple). Nous sommes donc pour qu’à côté des formes de représentation territoriale au suffrage direct et universel, les républiques d’une part, les travailleurs d’autre part, aient des formes de représentation spécifiques. Dans tous les cas, nous sommes partisans d’une pluralité systématique des candidat(e)s et de leur révocabilité. Après l’expérience traumatisante du stalinisme, il convient d’attacher une importance particulière à l’élaboration et à l’exercice de droits et de règles juridiques cohérentes, protégeant les citoyens face aux détenteurs du pouvoir politique quel qu’il soit.

La réalisation de ces objectifs implique une véritable révolution qui combine tâches démocratiques et tâches socialistes, émancipation nationale et émancipation sociale des hommes et des femmes concernés. Une telle révolution vise au renversement du pouvoir de la bureaucratie et elle aura en même temps des dimensions sociales essentielles puisqu’il s’agit d’une remise en cause de toutes les formes d’exploitation et d’oppression sur lesquelles la bureaucratie fondait ses privilèges.

b) Face à la gravité de la situation, nous sommes pour des mesures d’urgence de contrôle et de protection :

  • Pour que la gratuité des services de santé, des crèches et de l’école soit protégée par des comités d’usagers et de travailleurs de ces services — notamment de femmes ; ils devront en contrôler la qualité et déterminer à l’échelle de chaque soviet les augmentations nécessaires.
  • Pour la protection de l’emploi et le développement de l’embauche dans des projets d’utilité publique : refus de toute réduction d’effectif sans reconversion assurée au même niveau de qualification et de salaire — avec maintien du revenu pendant la période de reconversion et compensations en cas de changement de lieu de travail. Celui-ci ne peut être imposé, et doit impliquer la prise en compte de tous ses effets familiaux. Mise en place effective du réseau de placements et de requalification avec formation de comités spécifiques de contrôle ouvrier sur les reconversions, attribution aux soviets des moyens adéquats. Protection de l’emploi des femmes : contre les faux libres choix de retour au foyer, priorité aux investissements en services et en produits ménagers, réévaluation des salaires féminins, stimulation de l’emploi qualifié féminin.
  • Suppression des dépenses de prestige, des magasins spéciaux de la nomenklatura, des privilèges bureaucratiques. Réduction drastique des dépenses militaires et administratives. Affectation de ces ressources en priorité à la réévaluation des salaires les plus bas, des retraites, des allocations, avec leur indexation sur la hausse des prix.
  • Échelle mobile des salaires contre l’inflation.
  • Lancement d’une vaste campagne de recensement des ressources disponibles et de propositions de réduction des investissements inutiles et des gaspillages.

2) La question nationale

a) Le stalinisme et la question nationale

En URSS, État multinational, l’oppression nationale est un des aspects de l’oppression bureaucratique, qui suscite les mobilisations les plus grandes. Au-delà de sa dimension culturelle, elle pose la question du niveau où s’exerce le pouvoir : police, choix des investissements, contrôle de la pollution, etc.

Le stalinisme s’est accompagné d’une domination nationale dont le chauvinisme grand-russe était déjà dénoncé par Lénine peu avant sa mort ; elle s’est accentuée lors de la Seconde Guerre mondiale avec les conséquences du pacte germano-soviétique puis la répression et la déportation de peuples entiers suspects en tant que tels de collaboration. La composante russe de la bureaucratie soviétique, secondée par les relais bureaucratiques autochtones des différentes républiques de l’URSS, bafoue constamment les principes internationalistes égalitaires de la révolution d’Octobre, au profit d’une tutelle d’« argousin grand-russe ». Bien entendu, cette oppression nationale n’est qu’un aspect spécifique de l’étouffement général de la démocratie soviétique par la bureaucratie, dont pâtissent également les masses travailleuses russes. Par ailleurs, et surtout depuis la mort de Staline, la remontée des nationalismes périphériques en URSS, en réaction à l’oppression, a pu être exploitée par des fractions des bureaucraties régionales, non moins corrompues que la bureaucratie grand-russe. Le stalinisme n’est pas russe par essence.

Néanmoins, les privilèges de fait accordés à la langue et à la culture russes et le comportement arrogant et chauvin de la bureaucratie grand-russe, sur fond de nationalisme de grande puissance, constituent la cause fondamentale de la crise actuelle des rapports entre nationalités en URSS. Ensemble, avec les méfaits idéologiques, socio-économiques et écologiques de la dictature bureaucratique, ils expliquent la dynamique explosive de cette crise.

b) La dynamique présente des luttes nationales

La IVe Internationale considère la montée des mouvements des nationalités opprimées de l’URSS comme facteur essentiel dans le processus général de développement de l’auto-activité des masses soviétiques. Les mouvements de masse nationaux, qui ont très souvent démarré sur le terrain écologique, se sont nourris des appels à la transparence et à l’autonomie lancés par les réformateurs. Ils ont parfois trouvé (au moins au départ) un soutien dans une partie de l’appareil réformateur, lui-même évoluant de façon tactique en fonction de la force populaire des mouvements et de leur dynamique.

Les grands mouvements de masse des peuples non russes ont pour l’essentiel exprimé de puissantes aspirations démocratiques et antibureaucratiques. On peut regrouper les revendications au contenu progressiste qui ont été avancées en trois grands types de demandes : 1) linguistiques et culturelles, partout où la langue nationale a été étouffée ; 2) socio-économiques et écologiques, remettant en cause les choix bureaucratiques des industries imposées du centre ; 3) politiques, dénonciation des crimes staliniens contre des peuples entiers après la guerre et, plus généralement, luttes en faveur de la souveraineté nationale des républiques.

Mais se développent aussi : 1) des pressions pour une restauration capitaliste, notamment dans les républiques les plus développées ; 2) des conflits interbureaucratiques susceptibles d’exploiter à des fins de pouvoir local les différents nationalismes ; 3) des courants intégristes, racistes, ainsi que de véritables pogroms parfois exercés par des nationalités non russes elles-mêmes opprimées contre leurs propres minorités ; 4) le mouvement Pamiat, aile extrême du nationalisme grand-russe, vieux-slave, xénophobe, antisémite.

La révolution politique (socialiste) passe par l’éclatement de l’URSS en tant que « prison des peuples » et donc par la défense intransigeante des droits nationaux. Le comprendre n’autorise aucune vision rose des mouvements nationalistes : ils sont, comme les mouvements sociaux, nécessairement marqués par toutes les crises actuelles, par toutes les logiques (et non pas seulement une logique progressiste, même s’il s’agit de nationalité minoritaire).

c) Nos positions

Les marxistes révolutionnaires luttent pour un monde sans frontières, pour l’abolition des privilèges de toutes sortes, et pour l’intégration de toutes les nations dans une démocratie socialiste mondiale, où s’épanouiront conjointement une culture universelle commune et toutes les cultures nationales et ethniques dans leurs aspects compatibles avec l’émancipation de l’humanité. Mais la réalisation de cet objectif suprême exige non seulement l’abolition de tous privilèges nationaux ou linguistiques, et de toutes formes de tutelle exercées sur la moindre nation ou ethnie, mais aussi une réparation des torts séculaires de l’oppression nationale ou raciale par une « action positive » (affirmative action) en faveur des nations et minorités opprimées, de manière à faciliter leur affranchissement dans tous les domaines. Alors seulement pourra s’établir une stricte égalité entre toutes les nations, toutes les langues et toutes les ethnies.

La planification socialiste elle-même doit s’exercer à l’échelle où elle est contrôlable par les intéressés. Elle est en réalité bien plus compatible avec le respect des droits et des identités nationales que la dictature invisible et totalitaire du marché. Elle peut notamment prendre en compte les différences de développement régional et culturel dans le choix de ses techniques et priorités. Si nous sommes convaincus des bénéfices économiques et culturels du dépassement des frontières nationales, il est plus que jamais évident qu’un tel processus doit se contrôler pour être égalitaire et non oppresseur, tant au plan économique que culturel. L’établissement des relations de confiance entre nationalités impose que les liens économiques soient transparents, volontaires et basés sur des avantages réciproques et la démocratie des choix pris en commun. L’adhésion à un État multinational doit être librement et démocratiquement décidée et librement réversible, pour être viable, et le socialisme ne se construira que volontairement. Nous refusons donc toute dictature bureaucratique ou toute pseudo-rationalité économique (du plan ou du marché) qui s’imposerait par-dessus les choix conscients des populations.

Nous sommes donc inconditionnellement des défenseurs du droit à l’autodétermination tout en développant notre propre point de vue qui prend en compte les questions nationales, sociales et politiques dans leur interaction et dans leur contexte. Nous nous opposons à toute logique limitant l’auto-organisation des travailleurs : la portée antibureaucratique et démocratique des mouvements nationaux se mesurera à leur capacité à stimuler et à soutenir l’auto-organisation des travailleurs et citoyens. Nous refusons symétriquement le faux internationalisme prolétarien au nom duquel la bureaucratie empêche ce droit d’autodétermination et réprime les droits nationaux. Nous croyons que la seule façon dont les travailleurs de toute l’URSS peuvent s’unir, c’est en soutenant les droits des nations et nationalités opprimées, notamment leur droit à l’indépendance. Nous luttons en même temps contre l’illusion d’une indépendance qui se ferait dans le cadre d’une subordination au capital étranger. Nous comprenons ce caractère combiné des révolutions nationales et antibureaucratiques et agissons pour faire avancer les deux aspects simultanément. Cette orientation démarque les marxistes révolutionnaires de tous les autres courants, de gauche ou de droite, qui voient inévitablement la lutte nationale comme étant en quelque sorte opposée à la révolution prolétarienne.

La diversité des questions nationales en URSS ne permet pas une réponse unique — au-delà de la souveraineté — à la question des formes les plus adéquates à la défense des droits de chacun. En outre, la perception par les intéressés du cadre qui leur paraît le meilleur est éminemment évolutive, dépendant de conditions politiques globales et de différences historiques. Le creusement de la crise d’ensemble de l’économie et du pouvoir soviétiques non seulement dans sa périphérie mais en son centre russe produit des effets différenciés : d’un côté, il incite à quitter au plus vite le bateau qui coule et le cadre oppresseur ; de l’autre, il offre de nouvelles possibilités de redéfinir des liens sur la base d’accords directs entre les nouveaux pouvoirs de républiques proclamées souveraines. Il est normal que dans ce contexte le choix se différencie, même si la dynamique d’ensemble est la remise en cause des pouvoirs du centre. Il est clair aussi qu’existent de véritables antagonismes de « droits » sur les territoires donnés où l’histoire a fait coexister ou se succéder dans le temps plusieurs nationalités. Il faut affronter les difficultés des questions socioculturelles qui alimentent bien des chauvinismes. Leur solution exigera la recherche de compromis librement négociés par les intéressés, rejetant l’oppression de toute nationalité par une autre. Enfin, la résistance aux effets négatifs des rapports avec le capitalisme mondial impose la recherche de diverses formes d’union économique sur des bases non capitalistes qui rompent en URSS et ailleurs avec le « modèle socialiste » passé et sont en même temps menacées par les diktats du FMI.

Dans tous les cas, ces liens nouveaux à bâtir entre les nations et les nationalités ne pourront fonder un nouvel internationalisme qui, lui-même, restera un projet discrédité aux yeux des populations de l’URSS et du monde tant qu’il restera identifié à un pouvoir oppresseur, qui impose ses choix.

C’est pourquoi la IVe Internationale, en soutenant inconditionnellement le droit à l’autodétermination, est pour la remise en cause radicale de tout vestige du pouvoir stalinien oppresseur. Elle s’oppose à toute manifestation de chauvinisme grand-russe et de racisme, dans le respect des droits nationaux, notamment des minorités, contre toute logique d’État « ethniquement purs ». S’opposant au maintien de toute union forcée et du centralisme bureaucratique, elle est pour que toutes les nations et nationalités de l’URSS affirment pleinement leur souveraineté, c’est-à-dire disposent des moyens soit de se séparer, soit de s’unir librement. Ceci est vrai y compris si la volonté de séparation se combine à des pressions pour la restauration capitaliste. Cette question-là est aujourd’hui tout aussi confuse pour les populations de l’URSS que de l’Europe de l’Est, qui sont susceptibles d’une évolution pragmatique face aux effets constatés des ouvertures sans protection au marché mondial.

Face aux interventions des forces armées soviétiques dans les républiques baltes, la IVe Internationale soutient inconditionnellement la volonté des populations de ces républiques, déjà confirmée par référendum, de se séparer de l’URSS, et leur proclamation d’indépendance. Elle s’oppose à toute tentative d’empêcher l’exercice de ce droit, quels que puissent être ses désaccords avec les actuels mouvements nationalistes et gouvernements au pouvoir. L’intervention policière du Kremlin ne peut, en outre, qu’empêcher la clarification nécessaire des enjeux sociaux, économiques et politiques, à l’échelle de chaque république. Elle vise à briser les premiers développements d’une résistance multinationale des populations contre la hausse des prix. Il n’y aura pas de choix libre sans le retrait de toutes les troupes soviétiques des républiques baltes et le respect du droit de toutes les nations et les nationalités d’Union soviétique à déterminer librement leur propre avenir et leurs relations avec les autres nations. Ce droit d’autodétermination ne peut qu’être formel si les nations et nationalités concernées sont soumises à la répression, à la pression et au contrôle des forces militaires et policières et des appareils administratifs de l’État qui les opprime. Ceci vaut pour les républiques baltes et pour tout autre cas similaire, face à l’État central de l’URSS, et sur une autre échelle pour les minorités opprimées par les nouveaux pouvoirs républicains (comme les Ossètes face au pouvoir géorgien).

3) Une lutte sur deux fronts

Le libéralisme marchand qui prétend incarner la lutte démocratique contre la bureaucratie est prêt à s’allier avec les mafias et acceptera toutes les ingérences étrangères pour imposer le marché. Le règne de celui-ci dans le cadre de la privatisation signifiera de grandes régressions culturelles et sociales. Mais on ne pourra combattre de telles régressions en défendant l’ancien système. On ne peut défendre le droit à l’emploi, à l’enseignement et à la santé gratuits, au logement pour tous, à la satisfaction garantie par la société des besoins fondamentaux qu’en attaquant frontalement la gestion bureaucratique dans tous ces domaines.

Il y a déjà et il y aura donc deux fronts de lutte : contre les régressions liées à la restauration capitaliste (prônée par une partie de la bureaucratie et le capitalisme mondial) et contre celles où se réfugierait l’ordre bureaucratique ancien sous quelque forme. Les clivages entre régions riches et pauvres risquent de recouper ces deux types de tendances. Il s’y mêle des clivages nationaux exploités par les différentes ailes de la bureaucratie. Les étiquettes de « gauche » et de « droite » sont rendues confuses du fait même de l’existence de ces deux axes de jugement : antibureaucratique (pour le pluralisme, contre les chauvinismes de tous ordres), d’une part ; et de l’autre, anticapitaliste. Des composantes réactionnaires se retrouvent sur ces deux axes (pro-capitalistes sur le premier ; bureaucratiques conservateurs et chauvins sur le second). La gauche socialiste ne peut pas se battre sur un seul front sans perdre sa substance progressiste.

C’est pourquoi il faut déplacer le débat : aller voir derrière le marché ou le plan, derrière la propriété privée, coopérative ou d’État, derrière les investissements étrangers, qui décide, qui contrôle quoi et pour satisfaire quels besoins, quels intérêts ? C’est la raison pour laquelle il est essentiel que se développe l’auto-organisation démocratique de masse des travailleurs, intellectuels et manuels, industriels et agricoles, hommes et femmes de toutes nationalités, sur les lieux de travail et d’habitation, au plan local et régional, sur chaque territoire autonome et dans chaque république.

C’est aussi la condition pour que les valeurs solidaires et égalitaires dont est porteuse la classe ouvrière se nourrissent des aspirations antibureaucratiques de tous les opprimés (femmes, nationalités), des combats écologiques, des exigences culturelles les plus élevées de qualification, de responsabilité, de création non subordonnée aux logiques mercantiles.

Si dans un premier temps des fronts centrés contre les institutions staliniennes pouvaient avoir leur raison d’être, très rapidement c’est le contenu et la portée de la démocratie, c’est-à-dire les questions de la démocratie sur les lieux de travail et des choix socio-économiques, qui prennent le devant. Les développements en cours révèlent sans cesse davantage la naïveté de l’identification du marché à la démocratie. Il y a donc un début de dissociation entre ceux pour qui l’essentiel est le marché et qui sont prêts à l’imposer par une poigne de fer, et ceux pour qui l’essentiel est la démocratie et qui avaient cru que le marché était la condition nécessaire à cette fin.

Le développement du pluralisme politique sera essentiel à la clarification des choix.

4) Construire la IVe Internationale pour aider à la construction de véritables partis des travailleurs

Aujourd’hui, on assiste en URSS comme en Europe de l’Est à une prolifération d’expériences tâtonnantes et de regroupements provisoires. Le PCUS demeure une organisation composite qui devra éclater et disparaître en tant qu’instrument de la bureaucratie pour que puisse réellement se construire un parti des travailleurs. Celui-ci devra lutter à la fois contre la bureaucratie et contre une privatisation qui se fera sur le dos des masses laborieuses, pour l’union des travailleurs de toutes nationalités et pour la défense intransigeante des droits nationaux ; il devra être capable d’accueillir dans ses rangs tous les courants qui sont prêts à partager ces objectifs dans un cadre démocratique.

L’existence, même marginale et diversifiée en courants distincts, d’une intelligentsia socialiste autogestionnaire cherchant à se lier aux travailleurs est un potentiel décisif pour l’avenir sans qu’on puisse prévoir quelle sera leur capacité d’influence réelle. Il faut souligner l’importance pour l’avenir de tout début d’union de ces courants en un front socialiste démocratique et autogestionnaire en opposition à l’alliance des libéraux, de la mafia et du capital international, en dépit de son caractère pour l’instant marginal. Les revendications de pleins pouvoirs aux collectifs de travailleurs, aux soviets locaux et aux républiques souveraines ou indépendantes, mises en avant par ce front, mettent l’accent sur la question essentielle : qui décide ?

Le socialisme devra sortir réhabilité, redéfini et repensé de cette crise. C’est possible et nécessaire. C’est le seul projet émancipateur capable de répondre à la crise des deux systèmes réellement existants, indépendamment du temps qu’exigera sa réalisation.

Cela passe, entre autres, par la lutte pour la vérité entière sur Trotsky et son combat, car il s’agit de l’histoire même de l’URSS, de l’interprétation du stalinisme, et finalement de la possibilité de le combattre en étant socialiste. Ceux-là même qui avaient fait disparaître Trotsky de l’histoire ou qui lui reprochaient hier de s’être opposé à Staline en défendant le capitalisme, l’ont réintroduit dans la nouvelle histoire officielle en prétendant qu’il ne faisait qu’un avec Staline, voire qu’il aurait été pire dictateur que lui ; finalement, dans une ultime variante, on lui reconnaît le mérite d’une lutte intransigeante et continue à la fois contre Staline et contre le capitalisme, mais on lui reproche alors d’avoir voulu la révolution mondiale … C’est le même couplet qu’on adresse de plus en plus à Lénine, tout en réduisant la révolution d’Octobre au « volontarisme bolchevique » de surcroît sanguinaire.

On ne résistera pas aux falsifications sans mener en même temps tous les débats sur les questions anciennes et les nouvelles qui se posent. Il est nécessaire de reconstituer avec les socialistes d’URSS et d’Europe de l’Est le fil et la mémoire de l’histoire, d’en mesurer tous les moments où des choix se posaient, où des infléchissements se sont produits, où des erreurs ont été commises. Il est nécessaire de mesurer l’ampleur des mutations mondiales en cours et de leurs enjeux. Il faut enfin repenser le projet socialiste en y intégrant toute la richesse des débats des années vingt en URSS, toute l’expérience accumulée au plan mondial, toute la sensibilité des victimes du stalinisme, toute la portée humaniste du combat socialiste.

La IVe Internationale a déjà pris et prendra toute sa part dans ces débats. Dans la perspective de la construction de sections en URSS et dans les pays de l’Europe de l’Est, elle veut organiser dans ses rangs tous ceux et celles qui sont prêts à défendre son programme et son orientation et qui s’efforcent en même temps d’être des animateurs de regroupements larges, politiques ou socio-politiques et syndicaux, menant la lutte pour l’auto-organisation des travailleurs et des populations soviétiques, contre toutes les oppressions, pour une société démocratique, solidaire et juste : le socialisme.

Vierten Internationale