Repoussé par le congrès
La position fondamentale de la IVe Internationale sur la lutte armée, découle du fait que la révolution socialiste, au contraire de toutes les révolutions précédentes, est une action consciente menée par les masses — par millions et dizaines de millions — sous la direction du prolétariat. Cela paraît simple ; et c’est simple — mais c’est aussi très profond. Cela constitue le cadre élémentaire de la politique des marxistes révolutionnaires, cadre qui nous différencie de toutes les autres tendances du mouvement révolutionnaire. Nous partons de cette conception pour essayer de résoudre le problème clé auquel nous sommes confrontés, en tant que marxistes révolutionnaires aujourd’hui : comment atteindre les masses avec le programme révolutionnaire, afin qu’elles en fassent leur programme et se mettent en mouvement pour le concrétiser.
Cela apparaît très clairement dans la façon dont Trotsky, dans sa dernière déclaration programmatique sur la question de la lutte armée, aborde la question du programme de transition.
Il commence avec des actions de masse ; dans ce cas avec une vague de grèves sur le tas et d’occupations d’usines. C’est la façon correcte de commencer d’un point de vue marxiste. Il passe ensuite à la riposte probable de la bourgeoisie — l’utilisation de la violence. Cela oblige à leur tour les travailleurs à organiser leur auto-défense.
Les mesures d’auto-défense, élaborées par les masses et mises en pratique par les masses, aiguisent la lutte de classe, le souligne Trotsky en décrivant le développement probable des événements. Comme la bourgeoisie, comme on l’a vu dans plus d’une grève dure, a recours à l’utilisation de jaunes armés, de milices privées, en plus de l’utilisation habituelle de la police et de l’armée. Au fur et à mesure que la lutte s’approfondit, la bourgeoisie est de plus en plus portée vers un coup fasciste. Ou, si l’on considère le contexte de nombreux pays aujourd’hui, y compris l’Amérique latine, la bourgeoisie est portée vers les coups d’État militaires et l’établissement de régimes militaires répressifs.
Ainsi, pour se défendre de la façon la plus puissante que leur est offerte, les masses se mobilisent par millions. Leurs mesures d’auto-défense — comme Trotsky continue à le souligner — prennent plus d’ampleur, se radicalisent et deviennent plus efficaces avec l’organisation de détachements ouvriers armés. Ces détachements regroupent, comme le souligne Trotsky, des dizaines de millions de travailleurs. Quand il aborde la question de la lutte armée, Trotsky parle toujours des masses — de la large majorité de la population. La lutte commence dans les entreprises, explique Trotsky ; dans les usines, là où sont les ouvriers. La lutte se termine par l’irruption des masses dans les rues quand les classes sociales s’affrontent dans des combats de plus en plus durs.
Le noyau de ce domaine de la lutte des classes est le piquet de grève. C’est le point de départ. Pour les travailleurs, l’auto-défense commence par les piquets. Ceux-ci se transforment à une étape ultérieure, comme Trotsky le décrivait, en une milice ouvrière.
De plus, Trotsky souligne que, au fur et à mesure que la lutte se développe, les progrès se réalisent toujours sur la base de l’expérience des masses elles-mêmes. Il exprime simplement par là une des propositions les plus élémentaires du marxisme. Notre politique est la politique du mouvement de masses, des luttes de masse.
Voici la position synthétique de Trotsky sur la question de la lutte armée :
« Engels décrivait l’État comme un corps d’« hommes armés ». L’armement du prolétariat est un élément impératif de la lutte de libération. Quand le prolétariat le voudra, il saura trouver la voie et les moyens de s’armer. Dans ce domaine également, la direction revient naturellement aux sections de la IVe Internationale. »
Quelle est l’essence de cette position, de cette politique marxiste-révolutionnaire ? C’est la mobilisation et l’organisation de dizaines de millions de personnes. C’est une conception d’une immense audace — la perspective d’organiser les masses par millions. Si l’on considère les faibles forces avec lesquelles nous partons, quelle perspective pourrait être plus audacieuse que celle-ci ?
Selon quelle stratégie ce but doit-il être réalisé ? Par la construction d’un parti révolutionnaire de masse, un instrument en lien étroit avec les masses et par là en mesure de leur fournir une direction à chaque étape de la lutte.
Considérons de plus près la phrase par laquelle Trotsky montre comment le prolétariat s’armera. Voilà ce que dit Trotsky : « Quand le prolétariat le voudra il saura trouver la voie et les moyens de s’armer. »
Cela signifie-t-il que Trotsky était spontanéiste ? Peu de gens appelleraient aujourd’hui Trotsky un spontanéiste. En 1938, cette position s’appelait avoir confiance dans l’initiative des masses. L’initiative dans l’action si vous voulez.
Trotsky n’était pas un partisan de la violence. Il a dit plus d’une fois qu’il serait préférable d’éviter la violence. Cependant, il faisait remarquer que sur cette question c’est la bourgeoisie qui décidait et que l’histoire nous enseignait que la bourgeoisie fera recours à la violence minoritaire si elle croit que sa domination est sérieusement en danger. La majorité n’a alors pas d’autre choix que de se défendre contre la violence de la petite minorité qui s’accroche au pouvoir contre la volonté du peuple.
Trotsky insistait sur la nécessité de faire une distinction entre majorité et minorité. Dans le cas de la guerre civile aux États-Unis et dans le cas de l’Espagne, c’est la minorité réactionnaire qui eut recours à la violence en espérant par là briser la volonté de la majorité. La majorité n’avait pas d’autre choix que de répondre de la même façon.
Le rejet par Trotsky d’une orientation qui aurait pu entraîner notre mouvement dans l’utilisation de la « violence minoritaire » ne peut pas être décrit comme du pacifisme, du suivisme ou de l’opportunisme droitier de sa part. Dans les dernières années de sa vie, comme cela est bien connu, il était profondément préoccupé par la menace croissante du fascisme aux États-Unis mêmes. Contre cette menace, Trotsky conseillait à ses partisans aux États-Unis d’utiliser leur influence pour aider les syndicats et les autres organisations de masse à commencer à organiser des groupes de défense ouvriers.
Ce que Trotsky dit à ce sujet dans les dernières années de sa vie est particulièrement important. Il exprimait un jugement réfléchi basé sur toute l’expérience du mouvement révolutionnaire, y compris ce qu’il avait appris dans la révolution russe et dans la lutte contre le fascisme en Europe. Dans le programme de transition, il synthétisa les positions toujours valables des 4 premiers congrès de l’Internationale communiste. À part cela, Trotsky a laissé de riches observations sur cette question dans son Histoire de la révolution russe.
Quelle est la conclusion de la tendance minoritaire du C.E.I. sur ce point ? En bref, qu’il n’y a pas besoin d’une nouvelle résolution sur la lutte armée.
Nous avons déjà une position programmatique d’ensemble sur la lutte armée. Ce qui reste ouvert, c’est son application tactique. Celle-ci doit être déterminée par les circonstances concrètes à un moment précis de la lutte de classe. Si l’on avait besoin d’une nouvelle résolution, ce devrait être une résolution qui réaffirme la position trotskyste contre le défi lancé par de nouvelle montée du terrorisme individuel dans de nombreux pays.
La résolution de la tendance majoritaire du C.E.I. fait le contraire. Elle révise la position trotskyste. Elle réaffirme l’orientation guérilleriste adoptée lors du IXe congrès de 1969. Elle cherche en même temps à rendre cette orientation plus acceptable. On pourrait dire qu’elle marque le point final du tournant adopté par la majorité au dernier congrès mondial. La résolution réduit la guerre de guérilla à une simple forme de « lutte armée ». Ou, si on la considère sous un autre angle, elle généralise la guerre de guérilla. Au lieu d’une forme particulière, on nous présente la forme générale.
Ce à quoi il est fait référence dans la résolution, il faut le souligner, n’est pas la lutte armée lancée et menée par la majorité de la population, mais des actions violentes lancées et menées par des petits groupes. Et c’est évidemment comme cela que sera compris le terme « lutte armée », comme cela sera compris le terme de la guerilla, par tout praticien de la « violence minoritaire » de par le monde.
Il faut noter quelques-unes des erreurs de la résolution telle qu’elle est proposée. Une contradiction apparaît dans la toute première phrase : « Pour une série de raisons qui ont été énumérées dans la résolution sur l’Amérique latine au IXe congrès mondial, raisons qui sont particulières à ce continent à l’étape actuelle, toute montée impétueuse d’un mouvement de masse est rapidement confrontée à une tentative résolue de l’armée de l’écraser et d’établir une dictature militaire. »
Selon cette phrase, la « lutte armée » est limitée au continent latino-américain. Cependant, les conditions énumérées sont généralement valables pour tous les continents. Elles sont même d’autant plus valables pour tout pays industrialisé avancé. On peut prédire en toute sécurité que toute montée impétueuse du mouvement de masse n’importe où dans le monde aujourd’hui est confrontée au danger d’une tentative résolue de l’armée de l’écraser et d’établir une dictature militaire.
Ce fut le cas en Indonésie qui ne fait pas partie de l’Amérique latine. Dans ce pays la montée impétueuse du mouvement de masse ne fut-elle pas écrasée par l’établissement d’une féroce dictature militaire ?
S’il est vrai que la bourgeoisie fera des concessions face à de petites mobilisations, comme la résolution le déclare par ailleurs, mais qu’elle cherchera à écraser de grosses mobilisations, cela n’est-il pas valable pour l’Europe occidentale et pour les États-Unis ? En conséquence et bien que nous considérions fausses ces conclusions, le camarade Roman était correct quand il considérait la question à l’échelle mondiale et non pas seulement en référence à l’Amérique latine.
En effet, il semblerait que les références faites dans la résolution à l’Amérique latine ne représentent que des morceaux de la coquille dans laquelle la nouvelle orientation de « lutte armée » ou de « guerre de guérilla » fut présentée au dernier congrès mondial.
Il y a d’autres erreurs. La résolution isole la « lutte armée » comme une entité existant en soi, un phénomène pouvant être considéré en tant que tel. Présenter la question de cette façon abstraite montre que les auteurs de la résolution l’ont isolée de la lutte des masses.
Une preuve supplémentaire, si besoin en est, est l’insistance mise sur l’action de groupes minuscules. En réalité, la résolution n’aborde pas cela — l’action de groupes minuscules isolés des masses.
Cela s’accompagne d’une schématisation irréaliste, d’une série abstraite de règles expliquant quand et où la « lutte armée » doit être utilisée, sous quelles formes des groupes minuscules devraient l’appliquer ; c’est-à-dire soit sous la forme de la guerilla, soit sous la forme de détachements armés du parti, soit sous la forme de projets pilotes, etc.
L’erreur fatale dans cette approche, c’est que la réalité concrète est toujours plus riche qu’on ne peut l’imaginer à l’avance. Ainsi, les prescriptions tactiques mises en avant dans cette résolution peuvent s’avérer des pièges mortels.
Notre mouvement a fait quelques mauvaises expériences dans ce sens. Cela n’a-t-il pas été l’une des raisons pour lesquelles les sections de la IVe Internationale en Bolivie et en Argentine ont suivi une orientation déconnectée de la réalité, souffrant par là de sérieux reculs ?
Cela n’est pas tout. La résolution offre une caricature de la position présentée dans le programme de transition. Puis elle combine cette caricature avec le programme de transition.
Ce que cela signifie en pratique nous est montré par ce que les camarades boliviens nous ont dit des évènements boliviens. Ils réussirent dans ce pays à faire voter des secteurs importants des syndicats pour le programme de transition. Puis ils découvrirent que cela n’était pas suffisant, car plus tard, ils devaient faire face à la question de la « lutte armée ». Ils ont donc « attaché » la lutte armée au programme de transition.
Cependant, l’aspect le plus important du programme de transition est la méthode qu’il offre — une méthode que le parti révolutionnaire doit utiliser pour tous les aspects de la lutte de classe. Cette méthode s’applique à tous les aspects de la lutte de classe, y compris les périodes pendant lesquelles les masses ont recours aux armes en auto-défense contre les attaques de la bourgeoisie. Le problème est que les révolutionnaires devraient maîtriser cette méthode afin de pouvoir l’utiliser dans des situations concrètes indépendamment des formes inattendues sous lesquelles ces situations se présentent. Faire voter des syndicats pour le programme de transition peut ne rien signifier du tout, pour ne pas dire pire.
Évidemment, les camarades boliviens pensaient avoir fait leur devoir et avoir remporté un succès en faisant voter de puissants syndicats pour le programme de transition. Après ce succès, ils abordèrent d’autres tâches. Et qu’arriva-t-il ? Ils se trouvèrent sans défense face à la pression du castrisme.
La résolution soumise par la majorité du C.E.I. suit essentiellement la même voie. Les camarades de la majorité soulignent qu’ils sont tous pour le programme de transition ; mais ils proposent d’y combiner quelque chose qui va directement à l’encontre de la conception fondamentale de Trotsky sur la lutte armée comme devant surgir du mouvement de masse lui-même.
Au niveau théorique, une telle tentative représente un effondrement absolu de toute pensée sérieuse.
L’orientation de guérilla rurale adoptée au dernier congrès mondial reflétait la pression du castrisme sur notre mouvement. Dans certains cer- cles de ce que la majorité appelle la « nouvelle avant-garde de masse », pense que les révolutions chinoises, vietnamiennes et cubaines furent déclenchées par des petits groupes à travers des actions armées pédagogiques.
Si l’on croit que ce modèle est valide pour les révolutions à venir, alors la résolution de la majorité est logique. Mais c’est la logique du castrisme — une logique tout à fait dépassée, devrait-on ajouter. De plus, le fait est que ce modèle est bien loin du cours de ces révolutions.
Le soulèvement révolutionnaire qui se développe internationalement aujourd’hui, se rapproche de plus en plus du modèle de la révolution russe.
Le castrisme connaît un recul depuis quelque temps. Comment expliquer alors la pression au sein de la IVe Internationale pour maintenir l’orientation guérilleriste, la pression pour la généraliser, pour l’expérimenter avec d’autres variantes ? L’explication reste la même que celle offerte par la majorité au IXe congrès mondial de 1969. Le fait est que le souvenir de l’impact de la révolution russe, de son modèle, des méthodes utilisées par ses dirigeants et du rôle puissant qui peut être joué par un parti de type bolchévique a diminué. Elle demeure un concept vivant seulement parmi les générations plus anciennes et pour les jeunes camarades qui veulent réellement étudier en profondeur et se représenter, en pensée, cet évènement titanesque.
De nombreux jeunes sont venus à la IVe Internationale sous l’influence des révolutions cubaine, chinoise et vietnamienne. Ils n’ont pas encore surmonté cette influence. Au mieux la révolution russe est pour eux une révolution parmi d’autres, un modèle parmi d’autres ; et ils n’ont pas encore saisi sa leçon politique.
Et il est assez triste de le dire, certains dirigeants de la IVe Internationale, plutôt que d’essayer de dépasser ces déformations ultra-gauches de ces nouvelles recrues, en subissent la pression. Ces dirigeants ont dévié, comme dans la façon dont ils ont abordé le non-trotskyste P.R.T. en Argentine. Pire encore, ils glorifient les préjugés ultra-gauches de ces recrues. Ce sont les principales sources des pressions au sein de la IVe Internationale, qui ont amené à la continuation, l’approfondissement et la généralisation de la ligne de « lutte armée », ou de guérilla, telle qu’elle est codifiée dans la résolution qui nous est maintenant présentée.