Contre-projet de résolution politique générale de la minorité

Repoussé par le congrès

1. Caractéristiques principales de la situation politique mondiale

« La situation politique mondiale dans son ensemble, écrivait Trotsky en 1938, est avant tout caractérisée par une crise historique de la direction du prolétariat ». (L’agonie du capitalisme et les tâches de la IVe Inter.). Ce jugement de Trotsky reste valable malgré les immenses changements qui se sont produits depuis lors. En fait, la crise historique de la direction du prolétariat est devenue plus aigüe au cours des années. Aujourd’hui, le sort de l’humanité dépend de la résolution de cette crise dans des délais relativement courts.

1) La maturité des conditions objectives

Les préconditions économiques de la révolution prolétarienne étaient pleinement acquises dès le début du siècle. La première guerre mondiale fut un avertissement à l’humanité du prix que lui ferait payer un retard de cette révolution. Il y eut d’autres sérieux avertissements pendant les années 20 et 30 sous la forme de convulsions économiques d’une profondeur et d’une étendue inégalées, amenant périodiquement un chômage massif et une pression continue sur le niveau de vie des masses.

C’est au travers de dépenses énormes pour la reconstruction de l’Europe et du Japon au lendemain de la 2e guerre mondiale, de l’intervention accrue des gouvernements dans l’économie et de budgets de guerre de taille astronomique, que la classe dirigeante capitaliste réussit pendant une certaine période à écarter des crises économiques aigües. Les frais généraux en ont été néanmoins, une inflation s’aggravant sans fin et une accumulation des tensions qui conduisirent à une convulsion économique aigüe. Parmi ces signes annonciateurs, il faut inclure entre autres choses, les crises monétaires internationales successives des récentes années et l’acuité croissante des rivalités économiques.

Un des indices les plus clairs de la tendance du capitalisme moderne est l’érosion de la démocratie bourgeoise à une échelle mondiale. C’est entre la première et la deuxième guerre mondiale que le capitalisme européen, le secteur le plus développé et le plus cultivé, a donné naissance au fascisme, la forme de gouvernement la plus néfaste de l’histoire. Le fascisme continue à servir de modèle de brutalité impitoyable aux régimes dictatoriaux de toutes sortes, sur tous les continents.

Le capitalisme fit preuve à nouveau de sa barbarie potentielle au cours d’une deuxième guerre mondiale, dont la destructivité et les effusions de sang dépassèrent de loin celles de la première. La mise à feu de bombes au plutonium au-dessus de deux centres de population dense du Japon a servi d’avertissement quant à ce que réserve le capitalisme s’il lui est permis de se maintenir jusqu’à ce qu’il atteigne le stade d’une troisième guerre mondiale. La bombe à hydrogène est aujourd’hui suspendue comme un spectre au-dessus du monde, le dernier rappel en étant l’alerte nucléaire décidée par Nixon au cours du conflit d’octobre 73 au Moyen-Orient.

Un indice adéquat de la dégénérescence du capitalisme consiste dans l’élévation de la « diplomatie de la canonnière » à un niveau tel que les bombardements du Vietnam par le Pentagone ont surpassé en force destructive la somme des explosifs employés sur tous les fronts durant les six années de la deuxième guerre mondiale.

Un autre indice significatif de la régression créée par le capitalisme consiste dans l’utilisation de la torture comme un moyen de pouvoir systématique. Presque la moitié des gouvernements du monde l’ont adoptée et elle s’étend rapidement, selon une étude publiée par Amnesty International en novembre 73.

Les capacités productives de l’économie capitaliste mondiale se sont indubitablement accrues en chiffres absolus par rapport à certaines dates telles que 1913 ou 1939. Les statistiques sont néanmoins trompeuses à cause de ce dont elles ne tiennent pas compte. La croissance a été hautement inégale. Dans certains pays, en particulier dans la sphère coloniale et semi-coloniale, la croissance économique n’a même pas suivi l’expansion démographique. Du point de vue des chiffres par habitant, cela a signifié un déclin absolu. De plus dans certains pays, en particulier dans ceux dont les rapports avec le marché mondial ont engendré la monoculture, l’économie est la proie de tournants abrupts et hautement désorganisateurs. Ce qui est plus significatif encore, c’est que de telles comparaisons ne tiennent pas compte des immenses pertes et des reculs subis à la suite des dépressions, des guerres et de la préparation à de nouvelles guerres sans parler du niveau artificiel de pénurie par le fait que la production est rendue dépendante des exigences du profit et des limites des frontières nationales.

Une évaluation plus réaliste de la mesure dans laquelle les rapports capitalistes font obstacle au développement optimum des capacités de l’industrie moderne, ressort de l’étude du progrès rapide de l’Union soviétique et d’autres pays plus pauvres en particulier la Chine, dès lors que les rapports de production capitalistes ont cédé la place à la production planifiée. Malgré le lourd et inutile fardeau du parasitisme de la caste bureaucratique, l’expérience de ces pays témoigne des vastes possibilités inhérentes à une économie nationalisée et planifiée. Il est désormais honnêtement impossible de nier qu’une planification mondiale de l’économie pourrait mettre l’abondance à la portée de tous, dans des délais relativement brefs.

2) Le stade des effondrements soudains

Si les progrès technologiques des pays capitalistes tels que l’automation et l’emploi des ordinateurs ont atteint un degré tel, que de l’avis de certains, ils méritent l’étiquette de « nouvelle révolution industrielle », ils ont, à un autre niveau approfondi et étendu les contradictions déjà existantes du système capitaliste.

La « crise de l’énergie » le montre de façon remarquablement claire. Il y a un certain nombre d’années que la pénurie croissante avait été remarquée. Conséquence directe de la politique monopolistique des cartels du pétrole, elle a reflété à un niveau plus profond le désordre du capitalisme dans son ensemble. Le retrait d’une quantité relativement réduite de pétrole du marché mondial en octobre 1973 a suffi à précipiter une crise aigüe.

Au Japon, dont la productivité est proche de celle des États-Unis et qui est le premier importateur mondial de pétrole, la réduction de l’approvisionnement en pétrole du Moyen-Orient a conduit en décembre à la proclamation d’un « état d’urgence » et à une décision gouvernementale de réduire la part de pétrole et d’électricité des principales industries de 20 %.

La mise en place de contrôles économiques semblables à ceux qui étaient en vigueur avant et pendant la 2e guerre mondiale a été examinée par les cercles gouvernementaux japonais. Elle impliquerait le rationnement du pétrole et de tous les produits affectés par la pénurie de pétrole, l’établissement de quotas de production, la mise en vigueur de restrictions sur les importations et les exportations, mise en place du contrôle des changes et, bien sûr, de « contrôles » des salaires.

Les plans des exportations japonaises ont été bouleversés, y compris celles de fournitures essentielles à d’autres pays de l’Extrême-Orient. L’avenir des exportations vers les États-Unis est devenu incertain, par suite de la montée des prix de revient. Non seulement les prévisions de profits ont été abaissées en hâte, mais on a permis par mesure d’urgence au yen lui-même de baisser.

En Grande-Bretagne, Heath s’est servi de la crise de l’énergie pour décréter, en décembre, la semaine de travail de trois jours dans la plupart des industries. Il s’en est suivi des réductions de salaires pour des millions de travailleurs, une forte montée du chômage, d’importantes perturbations et de nouvelles épreuves pour les masses. Le gouvernement conservateur a pris cette mesure « d’austérité », après avoir déjà décrété un « État d’urgence » en novembre, face à la forte poussée de plus de six millions d’ouvriers pour des augmentations de salaires. La conséquence en est une crise sociale d’une sévérité inhabituelle.

Ailleurs, en Europe occidentale, la crise pétrolière soudaine a conduit à des restrictions de degrés divers dans tous les pays, certaines rappelant les contrôles de la deuxième guerre mondiale.

Aux USA, le marché des valeurs a fluctué dans tous les sens. Une étape « volontaire » de rationnement des produits pétroliers et de l’électricité a été décrétée, tandis que se préparaient des mesures plus rigoureuses.

L’administration du Marché commun a annoncé la possibilité d’une baisse de 2 à 3 % du produit brut des marchandises et services des pays du Marché commun pendant l’année 1974, qui risquait de plonger l’Europe dans la récession la plus profonde depuis la fin des années 40.

Tandis que les keynésiens cherchaient de nouvelles mesures de replâtrage, les analystes de Wall Street spéculaient sur les effets que la crise énergétique pourrait avoir sur les signes notés plus hauts de la possibilité que la récession prochaine coïncide en Europe occidentale, aux États-Unis et au Japon.

Outre les possibilités accrues de récession, la crise de l’énergie a immédiatement été suivie par un nouveau bond inflationniste. En 1970, le pétrole du Moyen-Orient était à 1,80 dollar le baril. En janvier 1973, il était monté à 2,59 dollars. En décembre 73, il avait quadruplé, atteignant le prix de 11,65 dollars. Dans certaines régions, les cartels géants ont fait monter les prix du pétrole encore plus haut. Par une réaction en chaîne à l’échelle mondiale, les prix de nombreuses marchandises ont augmenté vertigineusement en quelques semaines.

Dans le monde colonial et semi-colonial, les conséquences inflationnistes de la crise du pétrole s’annoncent particulièrement sévères. Si certains pays dotés de champs pétrolifères étendus peuvent bénéficier temporairement des hausses de prix, d’autres qui dépendent étroitement de leurs importations de pétrole (Inde, Brésil, etc.) sont soumis à de fortes tensions. Les pays qui ne dépendent pas si directement du pétrole, de par la faiblesse de leur développement industriel, peuvent être durement frappés de façon indirecte.

Les hausses de prix annoncées par le Shah au nom des gouvernements producteurs de pétrole du Moyen-Orient, ont été le produit des efforts du holding Aramco-Exxon, Mobil, Standard of California et Texaco. Cette manœuvre s’inscrit dans un projet gigantesque visant à élever les profits des industries pétrolières et connexes à des niveaux inouïs, à abroger les mesures minimales contre la pollution que la pression publique avait commencé à faire inscrire dans le code, à éliminer les mesures de sécurité dans les mines de houilles pour abaisser les coûts de production, à supprimer les restrictions sur les mines à ciel ouvert et l’exploitation des schistes bitumineux, à accélérer la construction de ports profonds nécessaires au déchargement des pétroliers géants, à ralentir la construction de nouvelles raffineries, à hâter la construction de centrales nucléaires dangereuses et à éliminer les distributeurs indépendants de produits pétroliers.

La crise de l’énergie a servi de prétexte aux rois du pétrole et à leurs représentants gouvernementaux pour asséner de grands coups au mouvement écologique, un exemple notoire en étant les pressions qui ont forcé le Congrès américain à autoriser la construction d’un oléoduc à travers l’Alaska qui risque de détruire l’équilibre écologique d’une grande partie de ce qu’il y reste de la nature.

D’autres conséquences sont à relever. La prédominance des États-Unis au sein du système capitaliste mondial a été confirmée. Particulièrement frappante est la vulnérabilité du Japon, dont les industries dépendent lourdement de sources de pétroles lointaines, dominées par les cartels contrôlés par Washington (ou plus précisément, qui contrôlent Washington). La faiblesse relative et la désunion des puissances de l’Europe occidentale ont également été mises en évidence. Par le biais des cartels du pétrole, les États-Unis ont asséné des coups cinglants à leurs partenaires cadets. Le renforcement relatif du dollar en est une indication.

La crise de l’énergie n’est qu’un des exemples de ce que devient le système capitaliste mondial. La disette de viande de bœuf aux États-Unis et en Argentine mérite d’être rappelée de même que les pannes et demi-pannes soudaines d’électricité, la désorganisation des services téléphoniques et la détérioration des systèmes postaux de divers pays. D’autres disettes et ruptures pouvant conduire à des crises aigües sont imminentes. Aux États-Unis, par exemple, un manque de métaux pourrait survenir. Le monde colonial risque d’être atteint par une disette d’engrais chimiques. À Tokyo et dans d’autres centres industriels, les niveaux de pollution sont dangereusement élevés.

Les effondrements soudains caractéristiques aujourd’hui du capitalisme témoignent de l’anarchie croissante du système et de la nécessité de restructurer l’économie mondiale de façon rationnelle.

Les répercussions de la crise de l’énergie peuvent être citées pour montrer l’actualité du Programme de transition proposé par Trotsky en 1938. Aux États-Unis, la preuve en a été assez dramatique. Quelques jours après l’annonce des réductions de livraisons de pétrole et malgré l’arriération politique bien connue du pays, divers cercles demandaient l’ouverture des livres de comptes des monopoles pétroliers et la publication de leurs profits, de leurs statistiques de production et de leurs accords secrets, afin qu’une action appropriée puisse être entreprise.

Ce sont là des revendications progressives qui doivent partout être appuyées par les révolutionnaires. Elles mènent assez logiquement à d’autres revendications, dont l’une fut bientôt avancée aux États-Unis : la conversion de l’industrie pétrolière en service public.

Des mots d’ordre dans le même sens et d’un caractère de plus en plus révolutionnaire apparaîtront à mesure que s’aggravera la crise de l’énergie. Parmi eux on trouve : contrôle des ouvriers au lieu des actionnaires sur la gestion des compagnies pétrolières, expropriation des cartels pétroliers. Préparons l’utilisation rationnelle des ressources énergétiques à l’échelle mondiale.

Le prix que le prolétariat a payé pour la crise de l’énergie est apparu presque aussitôt sous la forme de licenciements et de réductions de l’emploi (à une échelle nationale en Grande-Bretagne avec la semaine de trois jours de Heath). Le fléau du chômage vint s’ajouter à celui de l’inflation déchaînée. Les conséquences en sont visibles dans la montée du mécontentement des masses dans les principaux pays industriels. La pression se développe déjà, en particulier dans les syndicats, pour les contrecarrer.

Le mouvement trotskyste défend l’échelle mobile des salaires pour faire face à la hausse du coût de la vie, depuis longtemps. Son pendant l’échelle mobile des heures de travail pour faire face au chômage est maintenant à l’ordre du jour.

La lutte pour de telles revendications, qui ont trait à la situation économique immédiate des travailleurs, se combine logiquement avec la lutte pour le contrôle, la gestion et la propriété de l’industrie pétrolière (et des industries connexes). Sur cette voie de lutte peut se dégager un défi révolutionnaire aux partis capitalistes, au gouvernement capitaliste et à l’État capitaliste.

La manière de lancer ce défi est une question tactique qui dépend du niveau de conscience politique des masses et des circonstances concrètes de chaque pays, en particulier de l’acuité des luttes. Les sections de la IVe Internationale ne devraient avoir aucune difficulté pour résoudre ce problème en utilisant la méthode indiquée par Trotsky dans L’Agonie du capitalisme et les tâches de la Q.I.

La crise de l’énergie, il faut le souligner, n’est qu’un exemple frappant de ce que devient le système capitaliste, (sensibilité grandissante aux chocs et aux effondrements soudains) et de l’apparition de nouvelles ouvertures permettant d’œuvrer à l’adoption par le mouvement ouvrier de propositions d’initiatives dans l’action.

La crise de l’énergie a éclairé avec force deux traits fondamentaux du capitalisme aujourd’hui : sa structure internationale hautement intégrée et son imperméabilité à une planification rationnelle.

Les « options » choisies par les capitalistes dans les situations telles que la crise de l’énergie, se réduisent en dernière analyse simplement à renforcer leur domination et à contraindre les masses, parfois avec quelques miettes passagères, à porter des charges nouvelles. La classe capitaliste demeure fermement résolue à conserver le pouvoir et à maintenir le statu quo même s’il doit en résulter un nouvel âge des ténèbres ou l’annihilation nucléaire.

Cependant, le mécontentement des masses grandit. Elles ne sont plus prêtes à accepter passivement les perspectives sinistres offertes par le capitalisme. Leurs craintes ont été renforcées par le cours suivi par les dirigeants capitalistes au cours du dernier demi-siècle, mais leurs espoirs ont été attisés par ce qu’il est manifestement possible de faire en dépassant le capitalisme et en instaurant un ordre économique fondé sur la science moderne, la technologie et l’industrie. De plus, elles ont vu la possibilité de sortir du système capitaliste et d’aller de l’avant. Les expériences de la Russie, de la Chine, de l’Europe orientale, de la Corée du nord, du Nord-Vietnam et de Cuba en sont la démonstration convaincante.

C’est la combinaison qu’on trouve en général dans les masses entre l’accroissement de leurs espoirs, le rejet des choses telles qu’elles sont et la conscience de la possibilité de dépasser le capitalisme, qui constitue un des traits principaux de la situation politique dans le monde aujourd’hui. Ce que les masses ne perçoivent pas encore clairement c’est la voie correcte à suivre. Elles sont encore loin d’avoir résolu la crise de la direction du prolétariat.

2. La révolution mondiale reprend son cours principal

1) L’action exemplaire des bolchéviks

Le problème de la conquête du pouvoir contre la bourgeoisie a été résolu au début de ce siècle par deux contributions inappréciables au marxisme : le projet de construction d’un parti d’avant-garde de Lénine et la théorie de la révolution permanente de Trotsky. Ce qui est plus important, à la fin de la première guerre mondiale, l’équipe des bolchéviks qu’ils dirigeaient en Russie, l’a résolu dans la pratique. L’action exemplaire des bolchéviks demeure le modèle le meilleur et le plus lumineux à offrir à l’étude et à l’émulation des révolutionnaires de partout.

La stratégie de Lénine, à laquelle il gagne finalement Trotsky en 1917, consistait dans la construction d’un parti révolutionnaire de masse capable de fournir la direction à tous les secteurs de la lutte de classes et d’organiser la lutte pour le pouvoir. Ce parti fournissait une direction au prolétariat qui, à son tour, fournissait une direction aux couches opprimées à la ville comme à la campagne, y compris les nationalités opprimées et la paysannerie, la force de classe opprimée la plus massive de l’Empire russe. Avec la construction d’un parti, conçu à l’image de la formule de Lénine, c’est-à-dire d’un état-major révolutionnaire et de milliers de cadres expérimentés liés entre eux par le centralisme démocratique, les ouvriers réussirent après avoir renversé le Tsar, à conquérir la suprématie et à commencer la révolution socialiste mondiale.

C’est Trotsky qui fut le génie politique dirigeant dans le domaine militaire et qui assura la victoire dans la lutte armée, non seulement dans l’insurrection de Pétrograd d’octobre 1917, mais aussi dans la guerre civile qui s’ensuivit et au cours de laquelle la contre-révolution intérieure fut appuyée par des corps expéditionnaires fournis par les Alliés y compris par les États-Unis.

Lénine et Trotsky ont cherché à enseigner au prolétariat international que le secret principal de la victoire de la révolution russe (sans aucun doute l’événement le plus significatif du 20e siècle) avait été de nature politique. Il s’agit de la construction en temps voulu d’un parti révolutionnaire prolétarien. Ils lancèrent la Troisième Internationale en 1919 pour promouvoir cette tâche à une échelle mondiale.

Il ne manqua pas d’opportunités révolutionnaires pendant les années vingt et trente. L’Europe fut secouée à plusieurs reprises. La révolution chinoise avait d’excellentes chances de vaincre en 1925-27.

Toutes ces occasions furent soit manquées, soit ratées parce que la leçon-clé de la révolution russe ne fut ni assimilée ni appliquée à temps, à savoir la construction d’un parti révolutionnaire. La raison principale de cette lacune après l’effondrement de la social-démocratie, tient à la croissance d’une caste bureaucratique réactionnaire en Union soviétique, due à l’isolement de la révolution russe, à l’usure de la génération qui avait fait la révolution, à la pauvreté générale et à l’arriération culturelle de la Russie paysanne. Staline se dégagea comme représentant politique principal de la bureaucratie dominante. Avec la mort de Lénine, les léninistes se trouvèrent rapidement en minorité dans le parti bolchévik qu’ils avaient créé. Ceux qui ne capitulèrent pas furent éventuellement éliminés physiquement, en vie, parmi beaucoup d’autres au cours des grandes purges des années trente.

Le plus pernicieux des effets de ces événements en Union soviétique consista dans la désorientation de l’avant-garde prolétarienne dans les autres pays. Incapable de savoir ou de comprendre la signification de la lutte politique en Union soviétique, la majorité prit Staline pour le représentant légitime du marxisme révolutionnaire et le continuateur du léninisme, comme le prétendait le gouvernement soviétique.

Le stalinisme, que ce soit dans ses expressions ultra-gauches ou droitières, gagna ainsi une emprise sur des millions d’ouvriers d’inclination révolutionnaire. Beaucoup de ceux qui furent repoussés par le stalinisme retournèrent aux partis sociaux-démocrates, rendant à ces formations une nouvelle vitalité qu’elles avaient perdue à cause de leur rôle contre-révolutionnaire pendant la première guerre mondiale et ses suites. La politique de collaboration de classe des partis staliniens et sociaux-démocrates, culminant dans les fatals « fronts populaires » du milieu des années trente, condamna les mobilisations spontanées des travailleurs et de leurs alliés qui auraient pu en ces temps renverser le capitalisme européen si elles avaient été guidées par des partis révolutionnaires construits à la manière léniniste.

L’action exemplaire des bolchéviks dans la résolution de la crise de la direction devint de plus en plus floue dans l’esprit de l’avant-garde ouvrière. Ses leçons ne furent sauvées que par la seule troupe de continuateurs du léninisme qui se tinrent aux côtés de Trotsky, contre le courant et qui fondèrent la IVe Internationale à la veille de la deuxième guerre mondiale.

2) Le long détour

L’immense trahison de la classe ouvrière par les partis communistes stalinisés coûta à l’humanité une deuxième guerre mondiale, noyant l’Europe, l’Afrique du Nord et l’Extrême-Orient dans le sang et faisant reculer la civilisation de dizaines d’années.

Les États-Unis gagnèrent l’hégémonie parmi les puissances impérialistes. Néanmoins, par suite des moyens de destruction qui furent employés pour y arriver, le capitalisme mondial lui-même s’était tant affaibli, en particulier dans ses secteurs allemands et japonais, que l’Union soviétique put — grâce aux acquis fondamentaux de la révolution d’octobre — émerger victorieuse, bien que sérieusement endommagée et ce, malgré la politique contre-révolutionnaire du stalinisme qui avait préparé la voie à l’invasion du premier État ouvrier par l’impérialisme allemand.

Le double résultat de la deuxième guerre mondiale, l’hégémonie américaine sur un monde capitaliste affaibli d’une part, la victoire soviétique de l’autre, combiné aux effets profondément perturbateurs de cette guerre à l’échelle mondiale a constitué le principal cadre politique international du quart de siècle suivant.

En 1945, à la fin de la deuxième guerre mondiale, les pontifes de l’impérialisme américain envisageaient une « pax americana », un empire d’une puissance et d’une stabilité plus grandes que tout ce qu’on avait connu depuis la période romaine. Possédant le monopole de la bombe atomique, l’Europe occidentale et le Japon gisant sous les ruines et l’Union soviétique ayant été dévastée par son conflit avec l’Allemagne, les dirigeants des États-Unis se préparaient à « terminer leur boulot » en soumettant la Chine à l’empire américain, en portant la bannière américaine de l’Europe de l’Est au Pacifique et en ouvrant ces vastes régions à la pénétration du capital. La première phase de cette opération a été la « guerre froide » avec la diplomatie de la bombe atomique de Truman et le but avoué de « contenir » et de « refouler » le communisme.

Aux États-Unis même, cette politique conduisit au maccarthysme qui reçut sa première impulsion sous Truman en 1947.

Une série d’événements inattendus interfère cependant dans la réalisation de ces plans ambitieux. D’abord, les troupes américaines établies en Europe et en Extrême-Orient refusèrent de rester à l’étranger. Des mobilisations spontanées comprenant de larges contingents témoignaient de la désintégration de ces forces comme instrument de la politique impérialiste. Le rapatriement dut être octroyé aux GI’s qui le revendiquaient et de nouvelles armées durent être construites pour les remplacer. Ainsi fut perdu le moment le plus propice pour frapper.

En outre, des soulèvements spontanés des masses en Europe occidentale (en Italie et en France surtout) montrèrent la précarité du capitalisme dans cette région-clé. L’impérialisme américain dut prendre le temps d’y étayer le capitalisme, ce qui fut accompli par le biais du Plan Marshall.

Bien que les partis staliniens, de par leur politique de collaboration de classe, aient joué un rôle décisif dans la trahison des premières grandes chances de la révolution socialiste d’après-guerre en Europe occidentale, de la Grèce à la Belgique, ils furent incapables de contenir le colossal soulèvement dans la sphère coloniale qui s’avéra décisif pour faire échouer les plans de conquête du monde de l’impérialisme US.

L’Union soviétique bénéficia d’un répit, dont il fut fait bon usage. À l’étonnement et au chagrin du Pentagone, les savants soviétiques brisèrent le monopole américain des armes nucléaires, faisant exploser une bombe atomique en 1949 et une bombe à hydrogène en 1953.

De plus, dans les pays d’Europe orientale occupés par les troupes soviétiques, Staline riposta à l’offensive de la guerre froide, en réalisant une série de renversement du capitalisme qui renforcèrent davantage l’Union soviétique, donnant ainsi de façon indirecte une autre impulsion aux aspirations révolutionnaires des masses, en particulier dans les zones coloniales et semi-coloniales. Tout comme la « guerre patriotique » menée par le Kremlin contre les envahisseurs allemands, les bouleversements en Europe de l’Est démontrèrent qu’en certains cas, une caste bureaucratique, dans la défense ou l’extension de ses propres intérêts, est forcée d’entreprendre des actions qui vont à l’encontre de sa politique contre-révolutionnaire globale, et peuvent avoir des conséquences objectivement révolutionnaires.

Les masses chinoises entrent dans l’arène politique par dizaines de millions. Dans les circonstances exceptionnelles créées par l’invasion de l’impérialisme japonais et par la deuxième guerre mondiale et sous l’effet d’un soulèvement spontané des masses ayant une force élémentaire rarement ou jamais égalée dans l’histoire, les armées paysannes qui surgirent rappelant de façon frappante l’ancien modèle révolutionnaire chinois, purent vaincre les forces réactionnaires de Tchang-Kaï-Chek et porter la direction maoïste au pouvoir. Pendant un temps, le nouveau régime — un gouvernement ouvrier et paysan du type prévu pour la première fois par les bolchéviks en 1922, chercha à maintenir les rapports capitalistes, selon la formule du « bloc des quatre classes ». Néanmoins, quand il fut forcé par auto-défense à se mobiliser contre l’intervention impérialiste américaine en Corée et la marche des armées du général Mac Arthur vers la frontière chinoise, le régime maoïste brisa la structure économique capitaliste de la Chine et la remplaça par une économie planifiée selon le modèle stalinien en Union soviétique.

Ce fut là un coup énorme pour le monde capitaliste. Il stimula des centaines de millions d’opprimés sur tous les continents et cet effet s’amplifia à mesure que le niveau de vie des masses en Chine s’éleva rapidement par contraste à son très bas niveau en Inde, un pays comparable où le système capitaliste et la domination des propriétaires fonciers étaient restés intacts.

Cependant, la forme particulière des événements chinois fut prise comme modèle par de nombreux révolutionnaires qui cherchèrent à le transférer à des pays dont les conditions ressemblaient peu à celles de la Chine. La guerre de guerilla en particulier, au lieu d’être comprise comme une tactique subordonnée à la tâche principale de construction du parti révolutionnaire, fut élevée au rang de stratégie. On pensait que cette stratégie, avec des variations dues au terrain local, pouvait s’appliquer universellement.

Il est évidemment vrai que, dans les pays ayant une forte population paysanne, l’apparition de groupes de guerilla est souvent le signe d’une fermentation révolutionnaire montante. Lénine remarqua le développement spontané de la guerre de guerilla en Russie tsariste au moment de la révolution de 1905 et songea à en tirer parti, d’ailleurs avec peu de succès comme le fit observer Trotsky en faisant le bilan de l’expérience.

La guerre de guerilla, se transformant en une soi-disant guerre populaire, joua également un rôle dans la révolution vietnamienne. Elle est également apparue sous une forme positive comme produit de luttes paysannes de masse au Pérou sous la direction de Hugo Blanco. Elle est présente dans les luttes contre les Portugais en Afrique noire. Elle pourrait réapparaître au cours d’événements révolutionnaires dans certains pays en particulier là où la guerilla est endémique depuis longtemps.

À Cuba, l’équipe de Fidel Castro connut un brillant succès en s’appuyant sur la guerre de guerilla pour ouvrir la lutte contre Batista. La victoire de la première révolution socialiste dans l’hémisphère occidental a fortement renforcé l’attirance de la guerre de guerilla comme stratégie en particulier en Amérique latine.

La victoire de la révolution cubaine en 1959 a marqué le point culminant de l’influence du modèle chinois. À un niveau plus fondamental, le cours particulier de la direction cubaine est le produit de la faillite du stalinisme et de la désorientation qu’il provoqua dans le mouvement ouvrier, imposant un délai prolongé à la révolution. S’il n’y avait eu le parti communiste cubain pratiquant la collaboration de classes sous Batista et s’il y avait eu un véritable parti léniniste de masse, la révolution cubaine aurait pu réussir au milieu des années 30.

La victoire de 1959 marqua aussi le début d’un élément nouveau. Les dirigeants cubains n’appartenaient pas à l’école stalinienne (beaucoup d’entre eux étaient consciemment anti-staliniens). Malgré son origine petite-bourgeoise, l’équipe de Castro Guevara déborda le stalinisme sur sa gauche, ouvrant une nouvelle phase dans la solution de la crise mondiale de la direction prolétarienne, même s’ils faillirent dans cette tâche et finirent par l’abandonner.

Au début, les Cubains prirent des mesures exemplaires. Défiant la pression du géant impérialiste éloigné seulement de 150 km, ils mobilisèrent les masses et formèrent un gouvernement ouvrier et paysan, ils commencèrent à réaliser une profonde réforme agraire et démantelèrent les secteurs clefs de la structure capitaliste. Allant de l’avant, ils établirent un monopole du commerce extérieur et la planification de l’économie. Avec l’établissement d’un État ouvrier, ils lancèrent une série de mesures progressives parmi lesquelles l’élimination du chômage massif, de la discrimination raciale, de l’analphabétisme et d’autres vieux fléaux sociaux. Ils entreprirent un programme ambitieux de logements à bon marché. Ils élevèrent immédiatement le niveau de vie des masses et ce qui est plus significatif, ouvrirent de nouvelles perspectives à long terme pour les masses y compris un système d’éducation étendu.

Rien d’étonnant à ce que la révolution cubaine ait donné un élan énorme aux mouvements d’émancipation similaires à travers le monde colonial.

Dans les pays impérialistes, y compris les États-Unis, la révolution cubaine a saisi l’imagination de centaines de milliers de jeunes, en particulier d’étudiants, et servi à amener nombre d’entre eux vers le marxisme révolutionnaire.

En Amérique latine, une génération de militants d’inclination révolutionnaire se consacrèrent à la préparation de la guerre de guerilla. Ils s’y engagèrent avec la conviction que c’était un raccourci sûr, vers la victoire, et la seule alternative au parlementarisme. L’acceptation de la guerre de guerilla en Amérique latine ne peut être mise au compte d’une adaptabilité plus grande à cette région par contraste avec les pays d’Afrique, du Moyen-Orient ou d’Asie du Sud-est, mais bien à l’inspiration et à l’impact directs de la révolution cubaine. En même temps, ceux qui soutenaient de façon conséquente la guerre de guerilla comme stratégie, ne pouvaient guère limiter son application à l’Amérique latine et ont logiquement été amenés à examiner puis à encourager son usage dans d’autres pays, en opposition aux méthodes du léninisme.

Pas une seule des nombreuses expériences de guerre de guerilla qui ont eu lieu à travers l’Amérique latine à la suite de la révolution cubaine, pas une seule n’a conduit au succès. La liste de ceux qui l’ont essayée comprend les experts les plus estimés : Uceda de la Puente au Pérou, Carlos Marighela au Brésil, Yon Sosa au Guatémala et Che Guevara lui-même en Bolivie, sans mentionner des dizaines de figures moins connues qui se sont dévouées à une étude intensive et à la pratique de cette stratégie.

Un des éléments les plus importants de leurs échecs a été l’amélioration de la contre-stratégie élaborée par l’impérialisme et la capacité du Pentagone à déployer des forces substantielles sous sa tutelle sur le terrain du combat.

Un autre élément a été la mauvaise appréciation de la situation politique. En Chine, une puissante révolution déversait des ressources humaines sur une échelle immense dans les armées paysannes et leurs guerillas auxiliaires. En Amérique latine, les théoriciens et les praticiens de la guerre de guerilla ont mis les choses à l’envers. Ils étaient convaincus que la simple apparition de guerillas résolues suffirait à mettre en branle une marée humaine comme celle qui renversa finalement le capitalisme en Chine, ou à défaut d’un tel mouvement à cette échelle, du moins un qui serait comparable à celui de la révolution cubaine. En conséquence, des groupes minuscules, complètement isolés des masses, s’engagèrent dans des opérations qui furent relativement facilement matées par les forces armées bourgeoises et leurs soutiens impérialistes, un exemple manifeste en étant le front de guerilla ouvert par Guevara en Bolivie.

3) Le tournant des modèles de révolution et la nouvelle montée des luttes ouvrières

Échappant à l’attention des groupes de guerilla, un changement profond s’opérait dans l’attitude des masses dès le milieu des années soixante dans de nombreux endroits du monde, y compris là où les guerillas cherchaient à établir leurs fronts. Alors qu’en Chine, à cause des circonstances exceptionnelles mentionnées plus haut, la paysannerie prit le rôle dirigeant à travers ses armées (les maoïstes ont même réprimé des actions de la classe ouvrière en entrant dans les villes), en Amérique latine, les luttes paysannes refluèrent temporairement, tandis que les masses urbaines commençaient à marcher de l’avant.

Ce changement fut dramatiquement illustré par le soulèvement massif et spontané à St-Domingue en 1965. En quelques jours, les masses urbaines contrôlèrent la ville, gagnèrent une partie de l’armée, distribuèrent des armes sur une grande échelle et ouvrirent une lutte armée de masse qui avait de bonnes chances de succès. Il fallut l’intervention massive des troupes américaines s’ajoutant à l’absence d’une direction révolutionnaire aguerrie, pour contenir et ensuite écraser l’insurrection.

Le soulèvement de St-Domingue indiquait ce qui se passait dans les pays coloniaux et semi-coloniaux à forte population paysanne : la ville réaffirmait son hégémonie politique sur la campagne, le prolétariat se préparait à réclamer son droit à la direction. Le long détour de la voie principale de la révolution mondiale d’après-guerre touchait à sa fin.

En Bolivie, une des causes de l’échec de Guevara à établir un front de guerilla consistait en ce qu’il s’attendait à ce que les paysans répondent à son initiative… Mais le modèle de révolution qui inspirait Guevara ne correspondait pas à la réalité. Les paysans ne répondirent pas, pas plus qu’ils ne répondirent aux actions des frères Peredo et d’autres qui cherchèrent à poursuivre l’entreprise de Guevara. Par contre, dans les grandes crises sociales et politiques des années qui suivirent, en Bolivie, ce sont les ouvriers de La Paz aux côtés de mineurs, l’épine dorsale traditionnelle de la révolution prolétarienne en Bolivie, qui jouèrent un rôle de premier plan en combattant la réaction et en tentant d’aller de l’avant.

Au Chili, qui occupa l’avant-scène politique en Amérique latine avec la victoire du gouvernement Allende en 1970, la ville l’emportait clairement sur la campagne, les ouvriers de Santiago en particulier se mobilisant à de nombreuses reprises, ce qui aurait pu assurer la victoire si un parti révolutionnaire avait existé.

Même en Chine, on a pu observer un certain accroissement du poids des centres urbains au cours de la « Révolution culturelle ». Ce fut particulièrement visible dans le cas de Shangaï à la fin de 1966 et au début de 1967 : les ouvriers mirent en avant une série de revendications tendant à améliorer leur niveau de vie et entrèrent en action contre la bureaucratie locale.

Le changement en direction des centres urbains avait son pendant dans une montée de la combativité ouvrière dans le secteur impérialiste. Par leur interaction, ces deux facteurs tendaient à se renforcer mutuellement à l’échelle internationale.

Les manifestations étudiantes géantes de Mexico de juillet à octobre 1968, qui effrayèrent la bourgeoisie mexicaine au point de faire des représailles sauvages, le montraient clairement. On le voyait dans la grande vague de manifestations en Argentine en Mai 1969 que les étudiants de Corrientes et Rosario avaient déclenchées et qui mena à la série d’explosions urbaines lancées par des couches combatives de la classe ouvrière à Cordoba, Mendoza, etc. C’était enfin visible dans les grèves et les manifestations étudiantes qui éclatèrent en Afrique du Sud en 1972 et 1973.

En France, la montée de la combativité prit une tournure explosive en 1968, lorsqu’une révolte étudiante à Paris déclencha une grève générale nationale de 10 à 15 millions d’ouvriers. L’absence d’un parti révolutionnaire empêcha la grève générale de poursuivre son cours logique vers l’établissement d’un gouvernement ouvrier ; les staliniens et les sociaux-démocrates furent une fois de plus en mesure de sauver la situation en faveur de la bourgeoisie française. Mai-juin 68 s’inscrivent donc dans l’histoire comme une répétition générale plutôt que comme le début réel de la révolution socialiste en France.

Au-delà de la preuve dramatique de la montée de la combativité et de l’importance de la radicalisation de la jeunesse qu’ils apportaient, les événements de mai-juin 1968 révélèrent que le contrôle exercé sur les ouvriers d’Europe occidentale par les bureaucraties ouvrières qui pratiquent la collaboration de classe, s’était affaibli. Il faut l’attribuer à l’usure des appareils bureaucratiques staliniens et sociaux-démocrates, s’ajoutant à la tendance croissante des ouvriers à passer à l’action sous la pression des contradictions accrues du capitalisme et de son incapacité à leur faire des concessions durables.

La nouvelle montée de la lutte des classes en Europe occidentale se trouva bientôt confirmée par le « mai rampant » qui plongea l’Italie dans une situation pré-révolutionnaire à l’automne 1969.

Pendant que se poursuivait la montée de la combativité ouvrière en France et en Italie, marquée par de nombreuses grèves, le prolétariat espagnol s’ébranlait à son tour en 1970. Des mobilisations de masse, coordonnées à l’échelle nationale par les Commissions ouvrières clandestines s’élevèrent contre le procès des nationalistes basques à Burgos et la persécution d’autres prisonniers politiques. De 1971 à 1973 on put voir une série de grèves combatives (bâtiment à Madrid, SEAT, El Ferrol, Besos, Pampelune) tendre à une transcroissance vers des mobilisations plus larges contre la dictature franquiste et défiant les dirigeants espagnols à un niveau jamais vu depuis l’écrasante défaite du prolétariat espagnol dans les années trente.

En Grande-Bretagne, les mobilisations contre la Loi sur les Relations industrielles (Industrial Relations Act), l’occupation des chantiers navals Upper Clydeside, les grèves combatives des mineurs et des dockers furent toutes des étapes de l’exacerbation des tensions sociales et d’une confrontation croissante entre les travailleurs et la classe dirigeante britannique, qui atteignit un nouveau stade à la fin de 1973.

La montée s’est également reflétée dans la nouvelle étape de la lutte irlandaise. Des mobilisations de masse ont eu lieu à Derry en octobre 1968 et en janvier 1969.

En Amérique du Nord, la montée croissante des luttes au Québec s’est exprimée au travers de manifestations nationalistes géantes en 1968-71 ; et au travers du développement continuel de la combativité ouvrière durant la décade passée. L’explosion d’Avril-Mai 1972 au Québec, provoquée par une grève générale des employés des services publics, fut la plus importante bataille de la classe ouvrière en Amérique du Nord depuis de nombreuses années.

Aux États-Unis, à côté de la montée du mouvement anti-guerre, la lutte de libération des Noirs fit irruption dans les ghettos prolétariens des grandes villes par des explosions sociales élémentaires, la première aux dimensions spectaculaires se produisant dans le quartier de Watts de Los Angeles en 1965.

En Amérique latine, comme le foyer de la lutte des classes se déplaçait de plus en plus évidemment vers les villes, les stratèges de la guerilla se déplacèrent également, abandonnant leurs efforts pour construire des bases militaires à la campagne. À la place, de cette orientation, ils commencèrent une « guerre de guerilla urbaine ». Les défenseurs les plus en vue de cette nouvelle ligne furent les Tupamaros en Uruguay, les péronistes de gauche et le PRT-ERP en Argentine.

Tout comme les praticiens de la guerre de guerilla rurale, les groupes de guerilla urbaine se montrèrent incapables de comprendre le rôle d’un parti de type bolchévik, implanté dans les masses. Par suite, ils ne voient pas la nécessité d’en construire un. Certains d’entre eux le repoussent ouvertement, bien qu’il soit douteux qu’ils sachent ce qu’ils repoussent, étant incapables de distinguer le stalinisme du léninisme. Ils substituent leur action propre à celle des masses laborieuses et se tiennent donc en dehors de la lutte des masses qui reste pour eux « terra incognita ». Ils réduisent la lutte armée à la caricature de petits groupes exécutant des « expropriations », des enlèvements et autres activités terroristes, qui peuvent leur gagner les applaudissements des masses mais non pas leur direction.

La fièvre montante et l’extension croissante de la lutte de masses dans les villes a eu tendance à isoler davantage les groupes de guerilla. À mesure que ce processus se déroule, des aspirants plus sérieux à la direction politique se dégageront. À long terme, c’est eux qui se montreront disposés et capables d’apprendre de l’exemple donné par Lénine et Trotsky, en particulier sur la façon d’utiliser la méthode de transition pour construire un parti révolutionnaire des masses.

La Quatrième Internationale ne repousse pas la guerre de guerilla dans toutes les circonstances. Elle considère que l’utilisation de la guerre de guerilla est une question tactique qui doit être pesée à la lumière de situations concrètes de la lutte des classes. Ce que la QI rejette en toutes circonstances, c’est l’idée qu’un petit groupe puisse contourner la tâche ardue de construction d’un parti de type léniniste, en se substituant aux masses dans la lutte armée.

Tout en repoussant la conception qui fait de la guerre de guerilla une panacée ou un raccourci vers le pouvoir, la QI reconnaît le courage et le dévouement des guerilleros qui ont engagé leur vie dans de telles opérations. Contre les coups que leur assènent les réactionnaires de tout poil, la QI exprime sa solidarité avec les combattants de la guerilla. Elle n’en critique pas moins leur voie comme étant politiquement erronée et les encourage à étudier et à considérer plus profondément la voie léniniste-trotskyste de l’engagement dans une lutte révolutionnaire pour le pouvoir des travailleurs.

Avant tout, la Q.I. attire l’attention sur le tournant dans le modèle de la révolution mondiale. Aujourd’hui, les masses urbaines avec leurs propres formes de lutte et d’organisation de classe, se dirigent vers le centre de la scène.

Au fur et à mesure que le prolétariat affirmera à nouveau sa direction de classe de façon directe, le processus révolutionnaire avancera qualitativement. Dans les villes, les couches de la population frappées de misère, y compris les minorités opprimées, rejoindront le camp du prolétariat ; et l’ensemble du mouvement deviendra un puissant pôle d’attraction des masses à la campagne, un phénomène qui fut prévu il y a longtemps par Trotsky dans sa théorie de la révolution permanente.

Dans les pays coloniaux et semi-coloniaux où la question agraire reste aigüe, les nouvelles montées inévitables de luttes de la paysannerie ajouteront un dynamisme nouveau aux processus révolutionnaires. De même que dans la révolution russe, le prolétariat et la paysannerie tendront à agir de façon combinée durant la période à venir sous la direction du prolétariat (à la différence de la Chine, par exemple, durant les années 1940).

En conséquence, le tournant enregistré dans les voies de la révolution mondiale indique clairement l’ouverture d’une période durant laquelle il deviendra possible pour des noyaux marxistes révolutionnaires de gagner une base de masse de façon accélérée, et de ce fait de se trouver dans une situation qui leur permette d’assurer l’élément de conscience politique nécessaire à la solution de la crise historique de la direction prolétarienne.

4) Interaction des victoires et des défaites dans les trois secteurs de la révolution mondiale

L’interaction des évolutions dans les trois secteurs de la révolution mondiale pendant la dernière décennie a été extraordinairement claire.

Sur les murs de la Sorbonne de la France impérialiste, pendant les événements frappants de mai-juin 68, les portraits les plus en évidence étaient ceux de Che Guevara, Mao-Tsé-Toung, Ho Chi-Minh et Léon Trotsky.

Bien que le choix de ces portraits-là reflétait les positions des divers courants politiques parmi les étudiants radicalisés à Paris, il indiquait aussi une motivation commune : « faisons la révolution » !

L’exemple des étudiants français et celui de la classe ouvrière française pendant la grande grève générale mise en branle par la révolte des universités, a servi en retour à inspirer les étudiants et les travailleurs des autres pays, un des cas marquants en étant les manifestations étudiantes à Mexico en 1968.

Un exemple actuel de cette interaction est apparu lors des derniers mois de 1973. Par des marches et des rassemblements gigantesques, comprenant des foules de plus de 100.000 personnes, les étudiants de Bangkok, soutenus par les travailleurs, ont mis à bas le régime militaire haï en Thaïlande le 14 octobre. En l’espace de 4 semaines, à l’autre bout de la planète, à Athènes, les manifestations étudiantes appuyées par les travailleurs, ont gagné une victoire partielle en faisant tomber Papadopoulos, la personnalité dirigeante de la dictature militaire en Grèce. Parmi les mots d’ordre criés par les étudiants athéniens, un des préférés était « Thaïlande ! ».

En ce qui concerne le bloc soviétique, le « printemps de Prague » en 1968 a été en partie inspiré par l’exemple des Vietnamiens résistant à l’invasion impérialiste US par celui des manifestations et des protestations étudiantes anti-guerre en Europe de l’ouest et aux États-Unis.

Dans les centres impérialistes, les révolutions algérienne, cubaine, ont joué un rôle important dans la stimulation de la radicalisation de la jeunesse particulièrement en France, aux États-Unis et au Canada. La révolution chinoise a joué un rôle similaire dans beaucoup de pays. La révolution russe de 1917 a eu un effet et dans le monde colonial et dans les centres impérialistes qui n’a pas encore eu son égal et qui reste encore frais dans les esprits des révolutionnaires plus âgés.

En Union soviétique aujourd’hui, les victoires des peuples coloniaux, les reculs de l’impérialisme, la radicalisation à l’ouest, servent de même à nourrir les feux de la révolte contre la bureaucratie. D’autre part, les informations qui filtrent hors de l’Union soviétique, sur la défiance courageuse envers la bureaucratie et sa police politique exprimée par des combattants intransigeants pour la démocratie prolétarienne, aident à encourager les révolutionnaires et dans les pays coloniaux et dans les pays impérialistes, à lutter de façon plus énergique contre l’oppression capitaliste.

La montée actuelle des luttes ouvrières en Europe occidentale va sûrement encourager des tendances similaires ailleurs. Un des endroits où cette influence peut avoir rapidement de l’effet est l’Europe de l’Est, à cause de sa proximité. Ces pays là, que Staline destinaient à servir de tampon contre les invasions militaire de l’ouest capitaliste, ont déjà montré à quel point ils peuvent être transformés en des courroies de transmission de la fermentation révolutionnaire dirigée contre la caste dirigeante bureaucratique en Union soviétique. Un exemple impressionnant en ce sens en est la révolte des travailleurs polonais à la fin 70 - début 71, qui fit tomber Gomulka et qui inspira les opposants politiques en Union soviétique et effraya le Kremlin.

Alors que l’idéologie capitaliste contre-révolutionnaire peut pénétrer jusqu’à un certain point par cette même voie, l’expérience a montré que la zone tampon a beaucoup plus d’affinité pour l’idéologie et les exemples révolutionnaires en provenance des couches opprimées dans les pays capitalistes. C’est cela et non l’influence du « style de vie » bourgeois ou de la « culture hippy » qui inquiètent les chiens de garde du Kremlin. Leur propre style de vie est bourgeois jusqu’à l’os, ce qu’ils montrent devant les caméras de télévision chaque fois qu’ils font une conférence au sommet avec les politiciens impérialistes tels Nixon-Kissinger. Les bureaucrates dirigeants du Kremlin sont eux-mêmes les instigateurs les plus importants de l’influence bourgeoise en Union soviétique. Ceci est une raison de plus pour laquelle ils doivent être remplacés par les ouvriers soviétiques.

Ce qu’il faut également prendre en considération sont les défaites subies par la révolution mondiale. Certains marxistes révolutionnaires n’aiment pas analyser les défaites. Ils préfèrent se concentrer sur les victoires — qui sont préférables du point de vue du recrutement —. Mais les défaites sont d’une importance décisive pour apprendre comment éviter des erreurs répétées et comment déterminer les tâches à accomplir. Les défaites sont aussi importantes à cause de répercussions dont on doit tenir compte. Elles font reculer directement la cause révolutionnaire dans le secteur où elles ont lieu et elles diminuent les tensions dans les autres secteurs.

La série de défaites subies en Amérique latine à cause du fait que l’on comptait sur la stratégie de guerilla, a eu un effet décisif sur les événements mondiaux. Une des raisons de la confiance du Pentagone au moment où il s’engageait en Indochine, fut sa conviction qu’il avait mis au point une technique efficace de « contre-insurrection ».

Alors que les défaites se succédaient en Amérique latine, l’enthousiasme pour la révolution cubaine diminuait ailleurs, de façon visible aux États-Unis, mais aussi dans les pays du bloc soviétique.

L’effet de deux défaites amères subies au Brésil en 1964 et en Indonésie en 1965 peut être évalué en imaginant comment des victoires dans ces mêmes pays auraient enthousiasmé les masses internationalement, et aurait impulsé de façon puissante la révolution mondiale.

La défaite en 1960 du mouvement dirigé par Patrice Lumumba au Congo n’a pas seulement fait reculer le mouvement de libération africain dans son ensemble, mais a été profondément ressenti au sein du mouvement de libération noir aux États-Unis. En dernière analyse, l’assassinat de Malcolm X à New York a nui à la lutte en Afrique.

La chute du régime Ben Bella en Algérie en 1965 a aussi servi comme source de découragement des révolutionnaires dans tous les pays arabes et ailleurs. Au lieu d’une autre révolution cubaine se déclenchant dans le Maghreb et dans d’autres en- droits au-delà de la Méditerranée, la révolution algérienne s’est éteinte.

La signature des accords de Paris en 1973 a représenté un recul de la révolution vietnamienne. Bien que Washington n’ait pas réalisé son but final d’écrasement de la révolution vietnamienne et ait été obligé de retirer ses troupes, il maintint une position relativement favorable pour le maintien d’un Sud-Vietnam capitaliste. Au lieu de pouvoir montrer un succès franc, les révolutionnaires devaient affronter les aspects non favorables du cessez-le-feu qu’Hanoï a été forcé d’accepter.

Cette tâche a été rendue encore plus difficile parce que les personnalités dirigeantes du gouvernement nord-vietnamien ont salué ce compromis ambigu comme une victoire totale.

La défaite récente au Chili a été immédiatement interprétée par les forces contre-révolutionnaires des pays voisins comme un renforcement de leur jeu. Elle jeta une ombre visible parmi les éléments d’avant-garde des secteurs impérialistes qui ont été confrontés avec la nécessité d’organiser des actes élémentaires de solidarité avec les victimes de la junte, au lieu d’être porté par la vague d’une nouvelle victoire importante avec toutes les conséquences favorables que cela aurait eu dans leur propre pays.

Dans le Moyen-Orient arabe, la montée de la résistance palestinienne a aidé à effacer les effets de la défaite de 1967 et a nourri une renaissance d’ensemble de la révolution arabe. Cette poussée a connu de sévères reculs lors de la guerre civile de septembre 1970 en Jordanie et puis au Liban et dans d’autres pays. Au moment où les organisations de la résistance palestinienne, considérablement affaiblies, glissaient à droite, le terrorisme progressait du fait du désespoir.

Ces retournements ont facilité les tentatives des bourgeoisies arabes d’arriver à un accord avec l’État israélien, colonie de peuplement, sur le dos du peuple palestinien. La pression croissante des masses arabes en vue de mettre un terme à la poursuite de l’occupation de terres arabes par Israël, combiné avec le début d’une renaissance du mouvement de masse en Égypte, amenèrent en octobre 1973 à la relance de la guerre. Cependant, le but politique de cette guerre, du point de vue des régimes égyptiens et syriens, était de décapiter le mouvement de masse et de gagner une meilleure position pour arriver à un accord avec Israël, et alors que la démonstration positive que firent les armées arabes donnèrent à ces régimes un prestige considérable, la guerre a aussi provoqué un vaste sentiment de confiance croissante parmi les masses arabes, ce qui, en dernière analyse, se retournera en faveur de la révolution arabe.

L’interaction des victoires et des défaites dans ces trois secteurs montre combien il est important d’analyser les effets possibles d’événements dans un des secteurs sur la situation des deux autres. En plus d’une attention soutenue à cet égard, les révolutionnaires doivent faire leur possible pour assurer qu’une information exacte des événements soit rassemblée, transmise, d’un secteur à l’autre. L’importance de la presse révolutionnaire apparaît sous une nouvelle lumière quand on envisage cet aspect.

En plus, tout ce qui est fait et dit par les révolutionnaires doit être évalué non seulement en fonction des conséquences possibles dans un pays donné, mais aussi en fonction de ses répercussions possibles dans d’autres endroits. Les révolutionnaires portent une responsabilité internationale pour leur orientation dans l’arène nationale.

Pour la IVe Internationale, qui a des sections et des groupes sympathisants de par le monde, ceci a une signification particulière.

En tant que classe dont le destin est d’amener l’humanité au-delà du capitalisme à la structure économique de planification mondiale, les ouvriers ont des intérêts qui peuvent être correctement appréciés, défendus et représentés seulement au niveau international, c’est-à-dire, dans leur ensemble. La classe ouvrière exige une conscience internationale.

Sans perdre pour une seconde de vue le fait que la révolution prolétarienne suit la spirale de pays différents dans la prise du pouvoir, l’avant-garde doit inclure les particularités de cette lutte dans un point de vue global et les interactions globales. Pour cela, une équipe de cadres est nécessaire : le parti mondial de la révolution socialiste.

Ce parti, que les membres de la IVe Internationale ont cherché à construire depuis 35 ans, analyse et cherche à influencer l’interaction des tendances dans les trois secteurs. Les analyses, propositions et actions de la IVe Internationale expriment la progression du niveau de conscience politique atteint par l’avant-garde prolétarienne internationale. De ce point de vue, elles constituent des contributions essentielles à la résolution de la crise de direction prolétaire à l’échelle mondiale.

3. Radicalisation et mobilisation des alliés du prolétariat

Pour rompre avec le cadre économique et social du capitalisme décadent et avancer vers le socialisme, le prolétariat a besoin de l’aide de divers alliés. À la campagne, ces derniers comprennent les couches inférieures de la paysannerie ; dans les villes et les régions urbaines : les étudiants, artisans, membres des professions libérales, petits commerçants, etc. La rupture de ces secteurs d’avec la bourgeoisie et leur ralliement à la cause du socialisme dépendent d’un problème de direction de classe.

À l’époque du déclin mortel du capitalisme, cela est connu, les millions d’individus qui se regroupent derrière les deux classes fondamentales peuvent être durement frappés sur le plan économique, du moins suffisamment pour que cela suscite chez eux la recherche d’une issue profonde radicale. Si le prolétariat n’offre pas une direction effective, indiquant la perspective à court terme de l’établissement du socialisme, ces alliés naturels peuvent se démoraliser. Frustrés et désespérés, ils fournissent un terrain favorable aux démagogues fascistes, comme cela se vérifia en Italie, en Allemagne et ailleurs suite à la Première guerre mondiale.

Après avoir fait l’expérience du fascisme en Europe, la petite bourgeoisie, dans son ensemble, tend à résister aux appels démagogiques. À cet égard, la situation actuelle est plus favorable que celle des années vingt et trente. Néanmoins, vu le temps passé et la succession des générations, la mémoire de l’expérience fasciste diminue. De plus, le fascisme est tout à fait capable de porter des masques nouveaux qui le rendent difficile à identifier. En conséquence, ce serait une grave erreur de compter sur l’attitude relativement plus favorable de la petite-bourgeoisie dans son ensemble comme un fait permanent de la politique mondiale.

Un des signes les plus flagrants en fut le succès avec lequel la contre-révolution au Chili gagna une base parmi les camionneurs, certains secteurs étudiants et les ménagères petites-bourgeoises dans les villes, au fur et à mesure que les généraux préparaient le coup d’État qui renversa le gouvernement Allende. Les sociaux-démocrates et les staliniens au Chili furent aveugles devant la signification de cette tendance réactionnaire croissante parmi des secteurs de la petite-bourgeoisie. Ils ne comprirent pas que leurs propres têtes étaient en jeu. Leur orientation amena une lourde défaite pour la révolution chilienne, que les travailleurs chiliens payèrent par la perte de dizaines de milliers de vies ; la destruction de leurs droits démocratiques, et un profond déclin dans leur niveau de vie déjà bas.

Le développement de courants dangereux au sein de la petite-bourgeoisie chilienne n’était pas du tout inévitable. D’excellentes possibilités existaient dans ce pays de la gagner aux côtés du prolétariat ou au moins de la neutraliser. En effet, un des éléments les plus frappants de la situation politique mondiale actuelle, y compris de la situation chilienne quand Allende arriva au gouvernement, a été la manifestation répétée du fait que les forces sociales étroitement liées au prolétariat étaient prêtes à se déplacer dans une direction révolutionnaire.

La montée des luttes de libération nationale, la radicalisation de la jeunesse à une échelle qui s’étend bien au-delà du prolétariat, et la soudaine émergence du mouvement de libération de la femme ont été particulièrement significatives. Ces développements prometteurs exigent une grande attention. S’ils sont approchés de façon correcte, ils peuvent contribuer de la façon la plus positive à résoudre la crise de la direction prolétarienne et à former une alliance révolutionnaire avec de larges masses de la petite bourgeoisie.

1) L’importance grandissante des luttes de libération nationale

La montée des luttes de libération nationale dans les trois secteurs du monde (la sphère coloniale, les métropoles impérialistes et les États ouvriers) est un des traits les plus frappants de la situation politique internationale. Correctement dirigés, les mouvements de libération nationale peuvent être mobilisés comme une puissante force alliée dans la lutte du prolétariat pour le socialisme.

À l’époque de l’impérialisme, la bourgeoisie nationale des pays industriellement arriérés trahit sa propre révolution. Les tâches démocratiques bourgeoises, y compris la conquête d’une véritable indépendance nationale, ne peuvent être accomplies que par la révolution socialiste, dirigée par le prolétariat avec l’appui des masses laborieuses urbaines et rurales, surtout les paysans.

Le parti prolétarien doit chercher à gagner la direction du mouvement de libération nationale, contre les partis bourgeois et petits-bourgeois. Bien que les marxistes-révolutionnaires n’appuient aucunement le programme de classe étranger des nationalistes bourgeois et petit-bourgeois, ils défendent les revendications démocratiques révolutionnaires des masses opprimées. Le programme du trotskysme insiste sur les revendications autonomes de classe du prolétariat et sur les revendications démocratiques révolutionnaires d’un peuple opprimé telles qu’une réforme agraire radicale et l’indépendance nationale. C’est seulement par cette combinaison qu’un parti marxiste-révolutionnaire peut gagner la direction des luttes de libération nationale et entraîner les masses laborieuses derrière le prolétariat, dans la lutte pour l’instauration d’un état ouvrier.

Cette juste politique des nationalités a été une des clefs de la victoire de la révolution russe. Les principales leçons furent incorporées au programme de la IIIe Internationale nouvellement formée, et il y eut des débuts prometteurs de construction de partis communistes dans le monde colonial. Ce processus fut approfondi par la montée mondiale des luttes de libération nationales inspirées par l’exemple de la révolution russe.

La montée du stalinisme a arrêté ce processus. D’une part, dans le mouvement ouvrier des pays industriellement avancés, on vit le stalinisme ressusciter l’idée qui dominait la sociale-démocratie d’avant 1914, que la question nationale n’avait pas d’importance particulière pour la révolution prolétarienne, qu’il s’agissait d’une question périphérique que la révolution socialiste résoudrait en passant. D’autre part, dans les régions coloniales et semi-coloniales, on vit le stalinisme revenir à la vieille théorie menchévique de la révolution « en deux étapes », conseillant à la classe ouvrière et aux masses opprimées de se tourner vers les nationalistes bourgeois et petits-bourgeois comme dirigeants naturels de la « première étape » de la révolution.

Ainsi le stalinisme contribua à bloquer l’émergence d’une direction prolétarienne des mouvements nationalistes des pays coloniaux et semi-coloniaux. Des démagogues bourgeois et petits bourgeois purent prendre le dessus dans ces mouvements pendant une longue période, se présentant, sans que les staliniens le contestent, comme les défenseurs des aspirations socialistes et nationalistes des masses.

Le long détour du modèle classique de la révolution socialiste en fut renforcé. De nombreuses luttes de libération nationale dans le monde colonial se trouvèrent assez fortes au lendemain de la 2e guerre mondiale pour conquérir leur indépendance formelle des impérialistes ; certaines rompirent avec le système capitaliste, comme en Chine, à Cuba, au Nord-Vietnam et en Corée du Nord ; cependant d’autres subirent des défaites.

Bien que la plupart des anciennes colonies de l’impérialisme aient réalisé une indépendance politique formelle, l’oppression nationale par l’impérialisme y continue sous une forme moins directe. La réalisation d’une véritable libération nationale reste une tâche à accomplir.

L’Orient arabe en est un bon exemple, où la pression de l’impérialisme est le facteur décisif qui maintient la fragmentation du peuple arabe. La conscience nationaliste arabe, telle qu’elle s’exprime dans l’aspiration large à l’unification nationale arabe, joue un rôle progressif en poussant les masses arabes à lutter contre les impérialistes, les sionistes, et les couches réactionnaires indigènes qui s’opposent à l’unification nationale. D’importance primordiale pour la progression de la lutte de classes à travers tout le monde arabe est la lutte de libération palestinienne contre l’État israélien colonisateur.

Sous la pression des masses, diverses tendances bourgeoises et petites bourgeoises ont pris des attitudes combattives de champions du nationalisme arabe, le nassérisme et le baathisme en étant les exemples principaux. Mais ces directions anti-prolétariennes ne luttent pas de façon conséquente pour la réalisation des objectifs nationalistes qu’ils proclament ; elles battent continuellement en retraite face à la pression impérialiste. Elles craignent surtout une mobilisation indépendante des masses arabes, même si elle se limite au départ aux objectifs nationalistes qu’elles-mêmes prétendent soutenir. Seul un parti marxiste-révolutionnaire mettant en avant un programme de lutte des classes complet peut pourvoir la direction nécessaire à la transcroissance de la lutte en révolution socialiste obtenant ainsi les revendications nationalistes révolutionnaires mises en avant par les masses arabes.

La question nationale revêt une autre forme importante dans les pays semi-coloniaux où les régimes dominants perpétuent l’oppression des autres nationalités existant dans leurs frontières, nourrissant le chauvinisme de la nationalité dominante à leur encontre. La lutte de libération nationale du Bangla Desh, qui fit explosion à la fin de 1971, présente un bon exemple de la façon dont des luttes contre l’oppression nationale peuvent conduire à poser la question du pouvoir ouvrier.

À mesure que la forme de la révolution retrouve son modèle classique d’insurrections urbaines de masse, de nouvelles opportunités de construction de partis marxistes-révolutionnaires s’ouvrent dans les pays coloniaux et semi-coloniaux. Ils ne peuvent être construits que par des noyaux fondés sur une évaluation léniniste-trotskyste de la question nationale.

Récemment la question nationale est devenue prééminente dans les centres impérialistes eux-mêmes. Ici, l’interaction entre la lutte démocratique contre l’oppression nationale et la lutte prolétarienne pour la révolution socialiste joue avec une force particulière à cause de la forte composition prolétarienne des nationalités opprimées.

La montée de la lutte des Noirs aux États-Unis dans l’après-guerre a été le premier exemple important de ce nouveau phénomène. La révolution coloniale a poussé les masses noires à lutter pour leur liberté. Le calme relatif de la classe ouvrière aux États-Unis a renforcé la tendance des Noirs à ne faire confiance qu’à eux-mêmes et à s’organiser indépendamment.

Mais ce phénomène ne fut pas unique. Il fut suivi par les luttes massives des Chicanos, et par une radicalisation croissante des autres nationalités opprimées en Amérique du Nord.

Au Canada, le sentiment nationaliste dans la classe ouvrière québecoise fut une puissante force qui stimula la radicalisation des travailleurs et affecta tous les aspects des luttes de classes.

En Europe capitaliste, l’explosion la plus récente, la lutte de libération nationale irlandaise, a constitué l’une des composantes centrales de la montée de la lutte de classe après 1968. Commençant comme un mouvement de masse pour les droits démocratiques, réclamant que soit mis fin à la répression nécessaire au maintien de la division du pays et sa subordination à l’impérialisme britannique, la lutte irlandaise a atteint son point culminant en janvier-février 1972, quand la répression britannique d’une importante manifestation pour les droits civiques à Derry, dans le Nord, a conduit à une mobilisation ouvrière massive dans la partie formellement indépendante du pays.

Après quoi, le mouvement est entré dans une phase de déclin par manque d’une direction adéquate. Les nationalistes petits-bourgeois de l’IRA Provisoire se concentrèrent sur le terrorisme, tandis que l’IRA Officielle, en se tournant vers une perspective socialiste, glissa dans l’économisme, laissant les masses de tendance nationaliste aux nationalistes petits-bourgeois. L’extrême-gauche en Irlande et en Grande-Bretagne encouragea ce processus de dégénérescence en idéalisant le militarisme des nationalistes petits-bourgeois.

Le renouveau de la lutte de libération irlandaise a donné un élan au développement des mouvements nationaux démocratiques des autres nationalités opprimées vivant en Grande-Bretagne, et ailleurs en Europe, telle la Bretagne, où les groupes nationalistes sont traditionnellement étroitement touchés par les événements en Irlande.

D’une façon générale, des Basques en Espagne et en France jusqu’aux Coréens au Japon, on assiste à une montrée grandissante des luttes de libération nationale dans les pays capitalistes avancés. Même quand leur population est extrêmement réduite soit relativement, soit de façon absolue, comme c’est le cas pour le peuple Same (Lapons) en Norvège et en Suède, pour les Américains autochtones en Amérique du Nord, les Abori- gènes en Australie, les Maoris en Nouvelle-Zélande, les luttes de ces peuples historiquement opprimés peuvent avoir des conséquences bien au-delà de leur taille. La conscience grandissante de l’oppression de ces peuples et le soutien à leurs luttes contre l’oppression servent à faire avancer la radicalisation de la classe ouvrière dans son ensemble.

Les tentatives de plus grande coordination économique entre les classes capitalistes dirigeantes de l’Europe occidentale exacerbent les inégalités de développement régional, qui ont tendance à refléter les inégalités politiques historiques. En conséquence, on peut s’attendre au développement de tendances nationalistes et même séparatistes parmi les petits peuples opprimés. Même si, dans de nombreux cas, ces mouvements reflètent au départ les illusions et les ambitions de clocher de petits intérêts capitalistes locaux, les marxistes-révolutionnaires soutiennent vigoureusement les luttes démocratiques de ces peuples et contestent le type d’intégration économique poursuivi par le capitalisme.

Dans les cas où les peuples minoritaires ont quelques avantages économiques mais sont politiquement opprimés, tels les Catalans, le déclin général des perspectives de démocratie bourgeoise peut amener à des luttes dures contre l’ordre bourgeois. De telles luttes peuvent considérablement faciliter la tâche des révolutionnaires socialistes.

Un autre aspect de la question nationale en Europe occidentale est donné par les luttes des travailleurs immigrés qui constituent une fraction grandissante de la force de travail de plusieurs pays. Souffrant des pires conditions de travail, du degré d’exploitation le plus élevé, et ayant à faire face à l’intensification de la discrimination raciale dans leur vie quotidienne, ces ouvriers forment potentiellement le secteur le plus combattif et le plus explosif du prolétariat.

La montée des luttes de libération nationale dans les pays impérialistes a encore accru le caractère explosif des tensions sociales dans les centres urbains. La lutte de classe n’est pas réductible aux questions de salaires, d’emploi et de conditions de travail. Elle prend des formes d’oppression caractéristiques de l’ère capitaliste et celles qui sont l’apanage d’ères historiques antérieures que le capitalisme a perpétuées, étendues et intensifiées. Le prolétariat industriel est la force décisive dans la lutte de classe, mais il n’en est pas la seule composante et ne suffit pas dans la plupart des pays, il a besoin d’alliés. Les marxistes révolutionnaires doivent défendre les luttes de tous les opprimés, mettant en avant la direction du prolétariat.

La question nationale est aussi d’une importance capitale dans les États ouvriers bureaucratisés. La lutte contre les formes d’oppression nationale perpétuée et nourries par la caste bureaucratique devient de plus en plus apparente en Europe de l’Est et en Union soviétique. Elle apparaît comme une des composantes principales de la révolution politique. Lors de sa lutte contre la menace grandissante de bureaucratisme en Union soviétique qu’il avait déclenchée juste avant sa mort, Lénine avait concentré son feu sur le passif réactionnaire de Staline sur la question nationale comme un des problèmes les plus graves. L’opposition de gauche trotskyste a continué le combat engagé par Lénine.

La justesse de cette position fut démontrée au cours des grandes luttes anti-bureaucratiques de l’après-guerre, telles l’explosion ouvrière de 1953 en Allemagne de l’Est, la révolution politique hongroise de 1956, l’explosion en Pologne la même année et l’explosion tchécoslovaque en 1968. Chacune de ces explosions eut à affronter non seulement les bureaucraties staliniennes indigènes, mais aussi la bureaucratie stalinienne de Moscou qui s’efforça de renverser la volonté des masses dans tous ces pays. L’oppression nationale ne se manifeste pas seulement par l’intervention militaire du Kremlin, mais aussi par la subordination de la planification économique des États ouvriers de l’Europe de l’Est aux besoins soviétiques. Ainsi, la lutte contre l’oppression nationale est une caractéristique-clé de l’évolution de la révolution politique en Europe de l’Est.

En Union soviétique, même l’oppression nationale s’abat de façon même plus directe. Là la bureaucratie a réussi jusqu’à maintenant à serrer la vis fermement sur les nationalités opprimées. Mais la montée récente de la dissidence anti-bureaucratique en Ukraine montre que c’est peut-être en cours de changement. La résistance est en hausse parmi les Ukrainiens, les peuples baltes et les nationalités déportées comme les Tatars de Crimée.

Le degré de développement de tels mouvements en Chine n’est pas connu à cause de la sévérité de la censure de Pékin.

Il est essentiel que les marxistes révolutionnaires dans les États ouvriers bureaucratisés défendent les luttes des nationalités opprimées pour la libération de leur oppression, y compris leur droit à l’auto-détermination.

Des courants politiques réactionnaires ont continuellement tenté de retourner l’hostilité justifiée des nationalités opprimées envers le stalinisme contre les intérêts des États ouvriers et de la révolution mondiale. Par exemple, les sionistes ont pu gagner du terrain en usant de l’opposition des juifs à l’anti-sémitisme appuyé par le stalinisme. De tels dangers ne font qu’accroître l’importance de ce que les marxistes révolutionnaires prennent la tête du combat contre l’oppression nationale à l’intérieur du bloc soviétique et l’orientent vers la bataille pour la démocratie socialiste.

À mesure que l’économie et la culture des États ouvriers progressent, le fardeau de l’oppression nationale devient d’autant plus intolérable et l’interaction entre la lutte contre l’oppression nationale et la révolution politique anti-bureaucratique devient plus forte, une évolution accélérée par la forte composition prolétarienne des nations opprimées dans les États ouvriers européens.

La lutte des masses ukrainiennes contre la domination grand-russe est d’une importance particulière par sa taille et sa position stratégique. La position de la QI pour une Ukraine soviétique indépendante reste primordiale dans le programme de la révolution politique en URSS.

2) La radicalisation internationale de la jeunesse

La jeunesse étudiante et lycéenne constituait depuis longtemps dans certains pays un terrain de fermentation politique qui servait souvent de baromètre sensible de glissements imminents dans d’autres couches de la population. Les mouvements révolutionnaires de tous les continents ont toujours recruté certains de leurs meilleurs cadres à l’université.

Durant les dernières décennies la population scolaire s’est fortement étendue comme conséquence de la nécessité pour le système capitaliste d’une réserve d’ouvriers qualifiés et de techniciens pour l’industrie. C’est ainsi que les campus ont acquis un plus grand poids social de par leurs nombre et exercent une influence de plus en plus grande sur la vie intellectuelle et culturelle de la plupart des pays. Les crises économiques, sociales et politiques ont tendance à s’exprimer durement et vite chez les étudiants et leurs réactions dépassent facilement le campus, touchant des couches de la jeunesse ouvrière dans les usines.

Il ne s’agit pas, bien sûr, d’un processus à sens unique. Les luttes ouvrières peuvent trouver un large écho à l’université. En dernière analyse, l’attitude politique des étudiants et des enseignants est déterminée par l’état de conflit entre le travail salarié et le capital. Néanmoins, leurs rapports ne sont habituellement pas directs et immédiats, chacun ayant sa propre logique.

La justesse de ces généralisations a été confirmée à un point remarquable pendant les huit années d’intervention massive par l’impérialisme US en Indochine. Le mouvement anti-guerre se forma au départ dans les protestations étudiantes et les teach-in des campus-clés aux États-Unis.

La rébellion des campus américains débordant vers la population entière et commençant à toucher les rangs des forces armées et finalement le mouvement ouvrier organisé a été une des principales raisons de la profonde division tactique de la classe dominante à propos du Vietnam.

C’est cette rébellion, s’ajoutant à la résistance têtue des combattants vietnamiens, qui a forcé Nixon et ses soutiens du monde des affaires à retirer finalement l’infanterie US du Vietnam.

Sur cette victoire, le mouvement étudiant a décliné aux États-Unis. Néanmoins, ce serait une erreur que de penser que le rideau s’est baissé sur le rôle de ferment des étudiants américains et de conclure que ce qu’ils ont fait est désormais de l’histoire ancienne qui ne se répétera plus. Les étudiants qui ont participé aux grandes manifestations sont à présent en voie d’intégration dans des activités où leur expérience d’adversaires actifs de la guerre au Vietnam s’exprimera inévitablement lors des grandes luttes ouvrières qui sont à venir.

Les couches plus jeunes qui les remplacent dans les campus ne sont guère différentes d’eux et réagiront semblablement, si ce n’est à un niveau plus élevé et plus efficace, à mesure que les événements ultérieurs les amèneront à repenser leurs options à la lumière des réalités de la société capitaliste dans son ensemble.

Il faut remarquer également que le mouvement trotskyste aux États-Unis a enregistré des gains à partir de la radicalisation de la jeunesse. L’Alliance de la Jeunesse Socialiste (YSA) est à présent la première organisation de jeunesse de l’extrême-gauche aux États-Unis. Le Parti Socialiste des Travailleurs (SWP) s’est de même renforcé en adhérents et en influence, par suite de la radicalisation de la jeunesse, gagnant à lui en particulier une nouvelle génération de cadres recrutés d’abord dans la YSA.

À l’échelle internationale, l’exemple le plus lumineux du potentiel de la rébellion étudiante est le mai-juin 68 français.

Les causes et les effets sous-jacents de cette rébellion continuent à jouer, comme les grandes mobilisations lycéennes et étudiantes contre les lois sur la conscription en France et en Belgique l’ont montré.

La rébellion étudiante de mai-juin 1968 a permis de gagner des forces importantes au mouvement trotskyste en France. Avant d’être interdite en 1973, la Ligue Communiste était devenue une force de plus en plus influente dans l’extrême-gauche de l’Europe occidentale. Au sein de la QI, c’était la plus grande section du monde.

Ailleurs en Europe, la radicalisation de la jeunesse amenait des forces nouvelles au mouvement trotskyste en Belgique, en Grande-Bretagne, au Danemark, en Allemagne, en Grèce, en Italie, en Espagne, en Suède et en Suisse.

En Argentine, la radicalisation de la jeunesse, partant de mobilisation du campus sur des thèmes « étudiants » a déclenché des mobilisations de masse dans les villes. Les explosions ouvrières à Cordoba, Rosario, Mendoza et dans d’autres villes ont finalement forcé la bourgeoisie à mettre la junte militaire à la retraite et à ressusciter Péron pour gagner du temps contre le mouvement de masse ascendant. C’est dans cette situation que le mouvement trotskyste a gagné plusieurs milliers de nouveaux adhérents.

En 1973, le mouvement étudiant international s’est retrouvé à la une des journaux. En Corée du Sud des manifestations étudiantes ont amené le régime Park à s’inquiéter de sa capacité à maintenir sa domination. En Thaïlande, des manifestations géantes dont les étudiants étaient à la pointe et que les ouvriers appuyaient ont forcé les généraux au pouvoir à quitter le pays. En Grèce, des manifestations semblables entraînant un fort pourcentage d’ouvriers ont amené la caste des officiers à déplacer Papadopoulos, dans l’espoir que cette concession écarterait de plus graves dégâts pour le gouvernement capitaliste et le système qu’il sert.

L’apparition soudaine de ces trois nouveaux centres d’activité massive des étudiants souligne l’importance continue de la radicalisation de la jeunesse à l’échelle mondiale et de son potentiel dans la période qui s’ouvre.

La contestation étudiante des années 60 et 70 a souvent combiné des thèmes politiques larges de la lutte des classes à l’échelle nationale et internationale avec des thèmes liés aux préoccupations spécifiques des étudiants. Le même système d’éducation qui avait accru le poids social des actions étudiantes a aussi aiguisé les contradictions entre la fonction d’institution de la domination capitaliste de l’université et les besoins et les aspirations de la majorité des étudiants.

La montée de la crise économique et sociale du capitalisme mondial exacerbe encore plus ces contradictions. Les capitalistes de tous les pays se trouvent aujourd’hui contraints de « rationaliser » l’éducation : obligation des étudiants et de leurs familles à payer une plus grande part des frais de l’école, liaison encore plus directe qu’avant entre le contenu et l’organisation de l’éducation et les besoins du grand capital, la limitation abrupte de la disponibilité de tout enseignement autre que le technique et l’institution de mesures limitant la liberté politique des étudiants.

Cette évolution prépare le terrain à des conflits durs et plus nombreux entre les étudiants et les maîtres capitalistes, conflits d’un intérêt immédiat pour la masse des travailleurs qui réclament le droit à l’éducation pour leurs enfants. Parmi les exemples récents de tels conflits, on trouve : les luttes contre les mesures de Claes-Hurez en Belgique, contre la loi Debré et les décrets Fontanet en France ; contre les augmentations de frais d’inscription et le retrait des subsides à l’enseignement au Canada, aux États-Unis et dans d’autres pays ; et pour l’augmentation des bourses étudiantes en Grande-Bretagne.

La radicalisation de la jeunesse, à côté des possibilités extraordinaires qu’elle ouvre au mouvement marxiste-révolutionnaire, l’a aussi placé devant des problèmes difficiles. Au niveau politique ces difficultés ont leur principale origine dans l’impatience perpétuelle de la jeunesse qui en amène beaucoup à des positions ultra-gauche ou à des pseudo-solutions simplistes au problème complexe et difficile de la mobilisation et de l’organisation de la classe ouvrière et de ses alliés dans une lutte pour le pouvoir. Le même état d’esprit les amène à des tournants opportunistes qui peuvent s’avérer tout aussi dangereux en écartant le mouvement de la voie révolutionnaire.

Durant toute la dernière décennie, il a fallu mener une bataille soutenue contre la nouvelle gauche, le maoïsme, l’anarchisme et divers autres courants d’inclinaisons opportunistes, aventuristes ou sectaires.

Bien que le cours de collaboration de classe des sociaux-démocrates et des staliniens pro-Moscou les aient empêché de réaliser d’importantes percées dans la jeunesse à l’esprit révolutionnaire au plus fort de l’agression impérialiste en Indochine, ils peuvent reprendre du terrain si une lutte conséquente n’est pas menée contre eux. Ceci a été montré par la façon avec laquelle les staliniens ont été capables de regagner des positions au sein du mouvement ouvrier de plusieurs pays latino-américains après avoir été jeté dans l’ombre par la victoire révolutionnaire à Cuba. Les formations social-démocrates dans quelques pays peuvent de même reprendre du terrain en semblant offrir une alternative plausible à des jeunes à l’esprit socialiste repoussés par le stalinisme.

À l’encontre de ces tendances variées, la Quatrième Internationale, munie de son programme fondé sur le léninisme et le trotskysme, offre une autre voie, bien que difficile, exigeant le maximum de dévouement et de sacrifice. Seuls les meilleurs de la jeune génération d’étudiants et d’ouvriers sont capables de suivre cette voie jusqu’au bout, mais il s’agit de la victoire de la cause du socialisme mondial. Et certes, ils la suivront dans la période qui s’ouvre, aujourd’hui par petits groupes, demain par centaines de milliers et éventuellement par millions.

3) La nouvelle montée des luttes de femmes

La radicalisation internationale de la jeunesse a servi de moteur puissant à une nouvelle montée des luttes des femmes. De même que la radicalisation de la jeunesse, la libération des femmes s’est aussi inspirée des luttes coloniales et des mouvements des nationalités opprimées dans les pays capitalistes avancés. Le caractère et la forme des luttes de libération des femmes sont enracinés dans les profonds changements économiques et sociaux des années de l’après-guerre et dans les contradictions croissantes du statut de la femme et du système familial patriarcal.

À ses débuts, le mouvement de libération des femmes était considéré par certains comme un phénomène nord-américain. Néanmoins, le mouvement est bientôt apparu dans d’autres pays et il continue à s’étendre de façon inégale. De l’Australie à la Nouvelle-Zélande, du Japon à la Grande-Bretagne, à la France et à l’Italie, l’avant-garde des femmes parle le même langage, met en avant les mêmes thèmes et prend des initiatives d’actions similaires.

La nouvelle montée des luttes de femmes est un indice certain de la profondeur de la crise de l’ordre social bourgeois.

Des preuves supplémentaires de cette crise se trouvent dans le fait que, dans la foulée du mouvement de libération des femmes, les homosexuels aux États-Unis et dans les autres pays ont commencé à lutter ouvertement pour l’abolition des tabous liés à leurs options et point de vue et pour mettre fin à la proscription du droit de tous les êtres humains à déterminer librement leurs préférences sexuelles. Dans certains pays, leur lutte a avancé de façon significative ces dernières années, par l’obtention de la reconnaissance publique et par le soutien apporté à leurs droits démocratiques, indice révélateur de l’impact énorme de la radicalisation politique croissante.

Dès le départ, les marxistes révolutionnaires ont salué la nouvelle montée des luttes des femmes et se sont jetés en plein dans le mouvement. En faisant cela ils poursuivaient la tradition de personnalités telles Marx, Engels, Bebel, Lénine et Trotsky, qui avaient compris la signification révolutionnaire et l’importance des batailles engagées par les femmes pour leur libération.

La IVe Internationale a constaté que la montée des luttes de femmes était importante pour le développement de la lutte de classes. Cette constatation est issue de l’analyse matérialiste historique de l’oppression des femmes comme condition indispensable à la société de classe. La lutte des femmes contre leur oppression a tendance à se développer dans une direction anti-capitaliste et est un allié potentiellement puissant de la classe ouvrière dans son ensemble, dans la lutte pour le socialisme.

Les luttes des femmes contre leur oppression fournissent un moyen pour atteindre et mobiliser les couches les plus exploi-

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