Amérique latine : Les défis stratégiques de la gauche révolutionnaire

I. La crise économique en Amérique latine

1) À partir de 1981, la situation économique de la majorité des pays latino-américains s’est détériorée, comme en témoigne la chute du taux de croissance annuel moyen du produit intérieur brut (PIB) de 5,6 % en 1975-1980 à 1,47 % en 1981-1987.

Pour une grande part, les taux de croissance annuels élevés antérieurs s’expliquaient par la politique de substitution d’importations, qui a permis l’apparition de courants populistes, nationalistes — sources de corruption et de malversations — qui en différentes occasions ont privilégié la stabilité politique et le contrôle direct de la classe ouvrière par rapport à la productivité du travail. Cette situation a commencé à engendrer une série de problèmes dans l’économie et au début des années 1970 les gouvernements ont décidé de pallier cette situation en contractant une dette externe sans comparaison avec celle d’autres régions de ce qu’on appelle le tiers monde.

2) Certains pays ont commencé à mettre en œuvre des politiques économiques qui cherchent à répondre à la crise, en liaison avec des projets politiques déterminés :

a) Attaque au vieil État populiste. La politique de substitution des exportations s’est faite à l’ombre du développement d’États forts (bonapartismes ou dictatures militaires) qui intervenaient résolument dans l’économie. La faiblesse des bourgeoisies locales a été compensée par l’interventionnisme de l’État, qui a assuré le développement d’un secteur de l’économie. Si cela a contribué au départ au développement d’une bourgeoisie locale, c’est devenu ensuite le principal obstacle à l’investissement privé, aussi bien national qu’étranger. L’État populiste avait dû développer l’infrastructure sociale en réponse aux importantes luttes des travailleurs. De la fin des années cinquante au milieu des années soixante-dix, le salaire réel a augmenté et le taux de chômage, relativement élevé, était plutôt dû aux migrations de la campagne vers la ville.

Peu à peu, on a « dégraissé » l’État, en reprivatisant d’importants secteurs de la production et même certaines branches du secteur des services. On a progressivement réduit les investissements pour la santé, l’éducation, etc. Les conséquences parlent d’elles-mêmes : des maladies qui avaient disparu dans la majorité de nos pays sont réapparues ; la proportion de médecins par habitant a de nouveau diminué ; quatre-vingt-huit millions de Latino-Américains vivent dans la misère totale.

b) La dette extérieure a engendré une véritable religion : avant tout, exporter. Cela détermine tout. En théorie cette fièvre exportatrice cherche à résoudre différents problèmes :

  • se doter d’un mécanisme qui apporte des devises parce qu’il faut d’abord payer des sommes énormes au titre du service de la dette extérieure, et qu’il est ensuite plus difficile d’obtenir de nouveaux crédits externes ;
  • dégager un excédent commercial, ce qui est considéré comme un signe de bonne santé économique.

Pour atteindre de tels objectifs d’exportation, les bourgeoisies latino-américaines ont eu recours à différents mécanismes. On a ainsi abaissé les coûts de production pour attirer le capital étranger. Même des pays comme Taïwan, Singapour ou la Corée du Sud ont — ironie de l’histoire — commencé à installer des usines en Amérique latine. L’attaque contre le niveau de vie a été brutale. Au cours des cinq dernières années, le salaire réel des travailleurs a chuté de 27 %.

c) La fièvre exportatrice a mis fin aux mesures d’encouragement à la petite et moyenne industrie, ce qui a réduit de façon impressionnante le marché interne.

d) Parallèlement s’est développé le fameux secteur informel. Même si ce secteur a toujours existé, il en est venu dans certains pays à constituer le secteur clé de l’économie. Au Pérou, sa part dans le PIB dépasse déjà les 40 %. En Uruguay, où il était pratiquement inexistant avant la dictature, il atteint les 20 %. Au Mexique, il atteint 34 % environ.

3) Même si cette restructuration a exigé un relatif recours à de nouvelles technologies, en particulier au Brésil, au Mexique, en Argentine et au Venezuela, cela n’a pas constitué sa caractéristique principale. Il faut indiquer plutôt les aspects suivants :

  • l’attaque contre le « vieux » syndicalisme qui cherche à réduire le poids des syndicats et des bureaucraties traditionnelles dans la production, modifiant ainsi les relations de travail ;
  • une attaque générale contre les contrats et les conventions collectives et contre la législation du travail ;
  • certaines transformations technologiques, en particulier dans certains pays et des secteurs déterminés (industrie pétrolière, pétrochimie, acier, industrie automobile, systèmes financiers, télécommunications) qui ont provoqué une augmentation considérable du chômage. Cela a fait ressortir davantage l’état de dépendance et le caractère semi-colonial de pays latino-américains ;
  • la réalisation d’accords d’intégration régionale — notamment l’appel de Bush à la réalisation d’un accord de libre commerce du Canada à la Terre de Feu. Cette politique de l’impérialisme et des bourgeoisies associées avec lui vise à infliger une défaite historique à la classe ouvrière latino-américaine, qui sera utilisée comme instrument de pression pour diminuer les salaires ouvriers au Canada et aux États-Unis. Elle vise également à utiliser la classe ouvrière du Canada et des États-Unis comme levier pour augmenter la productivité de la classe ouvrière latino-américaine.

Tout cela a signifié une modernisation de la misère, une attaque globale contre les conquêtes sociales, aussi bien en Bolivie ou au Pérou qu’au Mexique et en Argentine. On a non seulement attaqué la politique populiste, mais également cherché à annuler les conquêtes acquises lors de processus révolutionnaires (au Mexique en 1910-1917 et ensuite dans les années trente, en Bolivie en 1952) ou dans de grandes mobilisations de masse (en Argentine à l’époque du péronisme, au Pérou sous le régime de Velasco Alvarado et ensuite dans les luttes contre la dictature).

Évidemment, le dernier mot n’est pas encore dit. La dette extérieure reste le facteur fondamental qui joue contre les bourgeoisies latino-américaines. Le résultat de la renégociation de la dette mexicaine, s’il signifie un répit, n’élimine pas fondamentalement le fardeau qu’elle représente. Telle est la base matérielle de l’instabilité des partis bourgeois et de leurs gouvernements. Cela concerne aussi bien des vieux appareils de domination comme le PRI, l’APRA ou le MNR que des projets plus « novateurs » comme le PMDB.

II. Les transformations politiques des appareils de domination

1) Peu avant l’arrivée de Reagan au pouvoir, des représentants de l’impérialisme ont élaboré une conception contre-révolutionnaire appelée « conflits de faible intensité ». Selon eux, cette vision corrigeait une série d’erreurs de la stratégie antérieure, mais, sous de nombreux aspects, c’était la poursuite des politiques antérieures :

  • la guerre du Vietnam a mis en échec les conceptions nord-américaines sur les méthodes de lutte contre les mouvements révolutionnaires, qui étaient strictement militaristes : un conflit révolutionnaire pouvait être résolu par l’intervention directe de l’armée des États-Unis. Leur intervention au Vietnam non seulement n’a pas permis d’écraser la révolution, mais a engendré un mouvement politique aux États-Unis qui a provoqué une forte crise du système de domination politique ;
  • la vieille conception anticommuniste du Pentagone considérait les organisations révolutionnaires d’un point de vue militariste : de simples noyaux de guérilla dotés d’une vision stratégique élémentaire et en général isolés des grandes concentrations urbaines. La défaite au Vietnam et la transformation des forces révolutionnaires de la guérilla en forces politico-militaires exigeaient une approche qui réponde aux nécessités aussi bien politiques que militaires.

Ces deux problèmes poussaient à réaliser un certain nombre de transformations politiques et militaires.

a) La mise en place de régimes constitutionnels bénéficiant d’une certaine légitimité. Pour utiliser leurs propres termes : « il fallait disputer le cœur du peuple aux insurgés ». Dans certains cas, la chute des dictatures s’inscrivait dans cette approche.

b) Développer, en outre, une double politique, c’est-à-dire :

  • transformer des armées locales de façon à les rendre aptes, pour l’essentiel, à affronter elles-mêmes les forces insurrectionnelles ;
  • utiliser ces mêmes armées pour « disputer le cœur des masses », en créant des zones stratégiques et, en cas d’échec, en cherchant à miner la base d’appui des organisations politico-militaires par une politique de la terre brûlée.

La présence de troupes ou de polices nord-américaines et les accords d’extradition avec certains pays latino-américains (par exemple, la Colombie) sont de plus en plus spectaculaires et posent la question de la souveraineté sur le plan politique et militaire. Le prétexte a été la lutte contre le trafic de drogue. Sous ce prétexte ont été installées des bases militaires au Pérou et en Bolivie, le Panama a été envahi et on a envoyé au Mexique et en Colombie des milliers de policiers, qui opèrent des enlèvements et violent les droits humains les plus élémentaires.

2) En l’espace de quelques années les régimes dictatoriaux mis en place dans les années soixante et soixante-dix ont commencé à se délabrer. Progressivement, les bourgeoisies locales leur ont retiré leur soutien, en considérant que l’objectif de nettoyer la maison des « communistes » avait été atteint.

Après quelques années de désarroi, le mouvement populaire a commencé à se recomposer. La combinaison de mécanismes traditionnels de lutte, comme la grève générale, et des initiatives civiques pour la démocratie, a progressivement affaibli les dictatures. Cette situation a conduit les bourgeoisies locales et l’impérialisme à prendre conscience de la nécessité d’assurer une transition vers des régimes constitutionnels qui préservent l’essentiel de l’appareil d’État, en particulier l’armée.

Surtout au début, ce projet a connu un certain succès, mais ses limites se sont rapidement révélées. La crise économique en a empêché la stabilisation. L’internationalisation du capital et le rôle joué par un certain nombre de pays latino-américains dans la division internationale du travail, dans laquelle la bourgeoisie n’a qu’un rôle subordonné, ne permettent que de faire miroiter aux populations un projet de « modernisation » prétendant s’ouvrir sur le XXIe siècle. Cela n’obtiendra aucun soutien de la part des masses.

Nous pouvons tirer quelques conclusions de la crise des projets bourgeois :

  • premièrement, le nationalisme bourgeois latino-américain est en crise. Dans certains pays, il connaît un second souffle (Mexique, Argentine) ; mais cela n’infirme pas la tendance générale. La montée du cardénisme au Mexique est le produit de la pire crise du projet nationaliste le plus solide de toute l’Amérique latine. Le plan choc de Menem et, en particulier, sa critique féroce d’Alan García (« nous n’allons pas commettre les mêmes erreurs qu’Alan García », « nous n’allons pas affronter le FMI ») illustrent bien les limites du nationalisme. Une chose est le nationalisme avant d’accéder au pouvoir ; tout autre chose quand il est au gouvernement.
  • deuxièmement, certains secteurs de l’impérialisme et des bourgeoisies latino-américaines essaient de définir des projets politiques éloignés des vieilles conceptions nationalistes, en les présentant comme le maximum de modernité ou même en transformant substantiellement les vieux partis populistes, comme le MNR en Bolivie et le PRI au Mexique. Ils ont cherché à relier de vieux projets nationalistes à l’Internationale socialiste — par exemple, le PRD en République dominicaine, le Parti libéral au Costa Rica, l’APRA au Pérou, le MIR en Bolivie, le PDT de Brizola au Brésil, l’ADN au Venezuela, le PNP de Manley en Jamaïque et même (dans ces deux derniers cas, il ne s’agit que d’une possible intégration) l’UCR d’Argentine et le Parti colorado en Uruguay. Il est évident que la nature de classe de ces partis n’a pas changé : ils restent des partis bourgeois. Ils cherchent à se donner une meilleure image aux yeux des mouvements de masse et de la communauté économique mondiale. De même que les démocrates chrétiens et les néolibéraux, ils paraissent bénéficier du consensus de l’impérialisme (à la condition, bien évidemment, de ne pas s’abandonner à des chimères populistes). Leur faiblesse réside dans le fait qu’ils se placent entre nationalisme et néolibéralisme.
  • troisièmement, des alternatives politiques de droite ont commencé à apparaître, pour l’instant autour d’individus. Ceux-ci peuvent se lier à des partis, mais se situent en fait au-dessus d’eux, en allant parfois jusqu’à les critiquer très durement. Les exemples de Fujimori au Pérou et de Collor de Mello au Brésil en témoignent. Avec un discours moralisant qui se tient à la même distance de la gauche et du populisme que de la droite, de telles candidatures sont présentées par les courants les plus liés aux États-Unis comme la seule option réelle.

La limite initiale de ces projets réside dans la crise économique. Leur faiblesse permet que des fronts électoraux comme le Frente Amplio en Uruguay ou, de façon plus significative, le Front populaire du Brésil (dans lequel le PT est hégémonique) apparaissent comme des alternatives de gouvernement aux yeux de secteurs substantiels de la population. Nous savons qu’un gouvernement du FA en Uruguay (le cas du PT est totalement différent) ne résoudrait pas les problèmes fondamentaux de la population. Cependant, au niveau de la conscience et de l’organisation, un vote en faveur de la gauche peut pousser des secteurs importants des masses à rompre politiquement avec les partis bourgeois. Même des projets électoraux bourgeois, comme le néocardénisme au Mexique, sont inévitablement liés à des affrontements sociaux.

Voilà une preuve du caractère semi-colonial du gros des pays d’Amérique latine. Il ne s’agit pas simplement d’une perte de souveraineté monétaire mais, surtout, de souveraineté nationale. Dans la mesure où ils favorisent une alliance avec l’impérialisme et démantèlent l’industrie nationalisée, les gouvernements d’Amérique latine perdent de plus en plus leurs caractéristiques populistes anti-impérialistes pour se transformer en régimes de façade démocratique dans lesquels en fait l’armée et la police jouent un rôle croissant et une doctrine de sécurité nationale est élaborée, dans le but de se préparer à de possibles explosions sociales. La prétendue politique de sécurité nationale représente l’un des plus graves dangers pour le mouvement de masse. Elle cherche même à agir sur les organisations sociales par une politique d’infiltration et de provocation.

III. Le mouvement de masse et ses expressions politiques

1) À partir de la fin des années soixante, le mouvement de masse a commencé à se réorganiser. Ce processus reflétait non seulement le changement intervenu dans le modèle d’accumulation, mais aussi le début d’une transformation qui s’exprimait dans le rapport de forces entre les différents courants du mouvement de masse :

  • la réorganisation de la CGT en Argentine, quelques années déjà avant la chute de la dictature. Dans les mois qui l’ont précédée, plusieurs grèves générales avaient éclaté.
  • le cas spectaculaire du Brésil. Le PT s’est construit dans la vague des grèves de la fin des années soixante-dix et des années quatre-vingt. La CUT joue aujourd’hui un rôle clé dans la réorganisation du mouvement ouvrier latino-américain, et pas seulement parce que le Brésil est le pays d’Amérique latine à plus forte concentration ouvrière.
  • la lutte contre la dictature en Uruguay qui a été menée fondamentalement par le PIT. Les grèves générales ont constitué la colonne vertébrale de la lutte pour la démocratie.
  • au Paraguay, une série de grèves qui ont accru les potentialités politiques du MDP (aujourd’hui fusionné avec d’autres organisations dans le PDP). Après la chute de la dictature, la formation de la CUT a permis de regrouper des dizaines de syndicats. La question de savoir si la majorité des travailleurs du pays sera gagnée par les courants réformistes ou par les organisations démocratiques et révolutionnaires sera tranchée dans le futur.
  • la relance de la CGTP au Pérou, peu avant la chute de la dictature de Morales Bermúdez. Les luttes des enseignants, la création du SUTEP et son intégration ultérieure à la CGTP, et le développement de courants de classe dans les syndicats de mineurs et d’ouvriers, ont permis à la confédération de jouer un rôle important dans la réalisation de grèves générales et dans la mise en place des CCL (Commandements centraux des luttes).
  • la réorganisation de la COB en Bolivie juste après la chute de la dictature de García Meza en 1981. Au début elle a regroupé l’essentiel du peuple bolivien, travailleurs, paysans (Tupac Katari), étudiants, femmes au foyer, etc. Cependant, après la marche de la faim et l’échec de la grève générale, et du fait de la politique sectaire suivie qui a conduit à laisser l’organisation aux mains de Juan Lechín, la COB a cessé de jouer un rôle important. Ce fait, auquel s’ajoute la politique économique mise en œuvre par le gouvernement du MNR, a provoqué un net recul, qui reflète plus généralement la situation bolivienne.
  • la formation de la CUT en Colombie en 1987 qui a marqué un pas important. Il est vrai que cette centrale s’est créée à partir d’un accord au sommet, mais elle a permis d’organiser la grande majorité des travailleurs. D’entrée de jeu, cela a mis fin à la dispersion en cinq centrales, même si cela ne se reflète pas encore au niveau des luttes. Ainsi, il n’y a pas eu de réponse unitaire à l’appel de la CUT à la grève générale en 1988. De même, la CUT n’a pas fait siennes certaines revendications politiques centrales comme la lutte pour la vie. Même si elle a formellement décidé de soutenir ce type de campagnes, en pratique la direction de la CUT n’a pas voulu en prendre la tête.
  • coordination des diverses centrales par le FUT en Équateur, qui a représenté, comme dans très peu de pays, un élément clé pour le développement de nombreuses grèves générales.
  • la formation de l’UNTS au Salvador, qui est un autre exemple de recomposition du mouvement de masse. Dotée d’une structure comparable à celle de la COB, l’UNTS a organisé l’ensemble des secteurs exploités et opprimés : travailleurs, membres de coopératives, habitants des quartiers populaires, paysans, femmes, etc. Sa constitution est le résultat d’une réorientation du FMLN, aussi importante que la création du Front lui-même. Cela revêt une importance d’autant plus grande si nous considérons la dynamique passée des différentes organisations révolutionnaires, qui cherchaient avant tout à imposer leur propre modèle, sans permettre l’auto-organisation des masses. Mais le progrès n’est pas seulement organisationnel. L’UNTS apparaît de plus en plus comme un instrument central de la lutte pour la prise du pouvoir, plus encore que ne le pensent certains courants du FMLN.
  • une large recomposition syndicale, après une longue désorientation, au Mexique. La grève du syndicat enseignant, qui regroupe plus d’un million deux cent mille syndiqués, et l’affaiblissement progressif de la bureaucratie syndicale ouvrent la possibilité d’un saut qualitatif.

Toutefois, la portée de l’attaque néolibérale au niveau de vie des masses, la détérioration des conditions de travail et l’érosion croissante des mécanismes traditionnels de lutte ont acculé les travailleurs à la défensive.

2) Quant aux autres mouvements sociaux, la situation est encore plus claire. La recomposition du mouvement paysan a atteint un niveau hautement significatif :

  • au Mexique existent différentes organisations paysannes indépendantes qui regroupent déjà plusieurs centaines de milliers d’adhérents. Pourtant, la formation d’une grande centrale paysanne, indépendante de l’État comme des partis, ne s’est pas réalisée. Dans ce secteur, les mécanismes de contrôle de l’État se sont affaiblis à partir des premières actions radicales. Dernièrement, il y a eu des occupations de terre accompagnées de mesures d’autodéfense de plus en plus développées et une organisation de plans de production, échappant au contrôle de l’État. Par là même, ce mouvement s’est caractérisé par sa disposition à avancer vers l’alliance des ouvriers et des paysans.

Au Pérou, la CCP a constitué un bastion contre les plans réactionnaires du gouvernement de l’APRA. La défense des coopératives agricoles et la lutte pour la terre ont constitué les éléments clés de son organisation. La création des rondes paysannes, véritables mécanismes d’autodéfense, a permis de riposter à la politique des propriétaires terriens et de faire respecter l’organisation.

Au Brésil, l’apparition du mouvement des paysans sans terre représente une lutte clé du mouvement de masse. Après quelques timides déclarations du gouvernement, la bourgeoisie a décidé de ne pas avancer sur la question de la réforme agraire. En pratique, les affrontements les plus violents de ces derniers temps ont eu lieu dans les campagnes. Par ailleurs, il faut signaler les étroites relations entre les paysans sans terre, le PT et la CUT.

  • en Colombie, la lutte des paysans est intimement liée aux organisations politico-militaires. Cela permet un degré de radicalisation supérieur à celui d’autres mouvements sociaux. Même si certaines organisations de guérilla ont eu dans le passé une approche foquiste, aujourd’hui elles rectifient leur orientation à l’égard du mouvement paysan qu’elles ne considèrent plus uniquement comme un mécanisme logistique d’arrière-garde. Il s’agit d’un processus de changement qui continue.

3) Ces dernières années, en tant que produit de la crise économique et du double échec de l’industrialisation dans les villes et de la réforme agraire à la campagne, s’est développé un mouvement urbain populaire dynamique. Il combine les méthodes de lutte des paysans et les méthodes traditionnelles des ouvriers ; il a recours à des occupations de terres pour construire des logements, ce qui implique un niveau élevé d’affrontement et de violence ; il participe activement aux grèves générales, et accueille de nombreux syndicalistes qui ne peuvent pas faire de politique dans leur entreprise ou leur syndicat sans risquer d’être licenciés.

Le mouvement urbain populaire n’est pas qualitativement différent du mouvement paysan. À son origine il y a le problème vital des villes d’Amérique latine. Tout comme la lutte pour la réforme agraire joue un rôle fondamental dans la stratégie de la révolution permanente, la lutte pour une réforme urbaine radicale devient aujourd’hui une revendication démocratique de transition qui ne peut être résolue dans le cadre du capitalisme dépendant. Déjà incapable de résoudre le problème de l’industrialisation et celui de la réforme agraire, la bourgeoisie se heurte maintenant à un nouveau problème sans solution, celui de la réforme urbaine.

Dans plusieurs pays, le mouvement urbain populaire a une capacité de mobilisation supérieure aux autres. Au Pérou, la formation des « quatre cônes » à Lima, avec leurs « pueblos jóvenes » (« agglomérations nouvelles ») a soulevé une grande défiance parmi les habitants des quartiers aisés de San Isidro et de Miraflores. Quand les « pueblos jóvenes » manifestent à Lima, les riches du pays peuvent se faire une idée de ce qui se produira pendant une insurrection.

En Amérique centrale, ce secteur a servi de base au développement des organisations révolutionnaires. Il a joué un rôle clé dans la révolution sandiniste, en particulier à Managua et à Masaya.

Au Mexique, il s’est lié à la gauche et a échappé au contrôle du PRI. Au lendemain du tremblement de terre qui a secoué la ville de Mexico en 1985, il a joué un rôle clé, avec un véritable saut qualitatif.

4) Il est incontestable qu’un autre mouvement émerge aujourd’hui en Amérique latine, c’est-à-dire le mouvement des femmes, qui pourtant n’est pas né de revendications spécifiques des femmes. Dans la lutte contre les attaques au niveau de vie de la population, la dynamique de l’action politique et sociale de ce mouvement a créé les conditions politiques pour un progrès significatif du processus d’auto-organisation des femmes. C’est ainsi que cela s’est produit au Pérou dans la lutte pour le verre de lait ; au Chili, pour la démocratie et contre la faim ; et au Mexique dans les quartiers populaires.

Cela a mis en évidence peu à peu la nécessité de construire, à partir du niveau existant, un mouvement autonome des femmes en lutte pour leurs revendications spécifiques, la nécessité de la féminisation de la lutte. Les rencontres de femmes latino-américaines en sont une démonstration. Il est nécessaire de partir de leur niveau de conscience ; mais se cantonner sur ce terrain favoriserait la possibilité que ces mouvements soient récupérés par les différents gouvernements.

5) On constate un début de prise de conscience en ce qui concerne les problèmes écologiques. La destruction progressive de l’Amazonie, la contamination dévastatrice de l’atmosphère de la ville de Mexico et, dans une moindre mesure, de São Paulo, la contamination des mers et des fleuves et, en particulier au Mexique, la lutte contre l’installation de centrales nucléaires, ont stimulé un mouvement écologiste qui s’est lié tout naturellement aux autres luttes sociales.

À cause de la situation économique critique, la lutte contre la destruction de la forêt amazonienne s’est liée au PT, plutôt que de donner naissance à des partis écologistes. Dans d’autres cas, on a assisté à l’auto-organisation pluraliste des écologistes, sans qu’un courant particulier prédomine (par exemple, au Mexique).

Ce mouvement tend à se développer du fait de la grande dévastation des ressources naturelles. En son sein existe une tendance anti-impérialiste, sensible au fait que l’impérialisme engendre la destruction de la nature et la modification des divers habitats.

6) Le mouvement des Communautés ecclésiastiques de base (CEB) s’est formé avec une surprenante capacité d’organisation et de mobilisation dans les entrailles mêmes de l’institution catholique (mais pas exclusivement là). Il met en question, pour l’essentiel, la hiérarchie ecclésiastique et ses liens avec l’exploitation et l’oppression. L’Église des pauvres ne représente pas seulement une option morale, mais avant tout une option politico-morale. Les communautés ne se limitent pas seulement à jouer un rôle d’assistanat. Elles veulent jouer surtout un rôle de transformation. C’est ainsi qu’elles participent activement aux actions de masse qui visent à une transformation politique globale de la société. Très souvent, les CEB étudient le socialisme et le marxisme plus à fond que les organisations de gauche elles-mêmes.

Il serait gravement erroné d’avoir une vision utilitariste des CEB. Il faut les voir et les analyser comme une partie des forces qui luttent pour la libération des peuples. Si nous devons effectivement chercher à influencer leur évolution, tout en apprenant d’elles, nous devons respecter leur autonomie et leur indépendance, comme nous le faisons pour les autres mouvements sociaux.

Finalement, nous avons assisté au cours des dernières années au surgissement d’un puissant mouvement indigène dans différents pays du sous-continent. Ce mouvement regroupe des millions d’Indios, hommes et femmes, qui luttent pour leurs droits les plus élémentaires. Il a déjà montré ce qu’il peut réaliser à l’occasion du soulèvement indigène en Équateur et, ensuite, de la première rencontre continentale des peuples indios à laquelle ont assisté des délégués d’une vingtaine de pays d’Amérique latine.

En conclusion, on ne saurait douter que l’Amérique latine connaît un processus de réorganisation du mouvement de masse. Il ne s’agit pas d’une dynamique spécifique, mais d’une dynamique généralisée.

IV. Les rapports de forces

Depuis la révolution nicaraguayenne, nous assistons à un changement dans les rapports de forces entre les classes sociales. La domination et le contrôle politique de la bourgeoisie nationale étaient le résultat de la crise de la fin des années vingt et du début des années trente et de la politique de front populaire des partis staliniens. Aujourd’hui, cette situation s’est modifiée substantiellement.

Il y a quelques décennies, le développement des courants nationalistes et la situation objective ont amené la majorité des travailleurs à adopter une politique procapitaliste. Le gros du mouvement de masse se trouvait sous le contrôle des courants nationalistes, qui utilisaient les mobilisations dans le seul but d’éviter que tout le surplus économique sorte du pays.

Le mouvement de masse actuel s’exprime de façon indépendante des grands appareils de domination bourgeois. Cette transformation constitue l’aspect décisif de ce qui se passe aujourd’hui.

Ce processus a commencé avec la révolution cubaine. Malgré tout, ses effets sur les grands bataillons de la classe ouvrière sont restés relativement marginaux. Le castrisme des années soixante a représenté avant tout le début de la crise des partis réformistes, en particulier des communistes, et la radicalisation des étudiants.

La révolution sandiniste et l’apparition du PT — en 1979 — ont permis aux mouvements de masse de faire un saut qualitatif. En même temps, ce qui restait de la gauche révolutionnaire s’est aussi transformé. Après avoir fait une profonde autocritique de ses déviations foquistes et militaristes, elle s’est engagée dans un travail public, ouvert, dans le mouvement de masse, ou s’est transformée en organisations politico-militaires.

Mais cela n’est pas le seul changement dans les rapports de forces. Le poids relatif des courants réformistes (en particulier les partis communistes) et révolutionnaires du mouvement ouvrier s’est également modifié. Les partis communistes connaissent aujourd’hui une profonde crise politique et sont traversés par deux tendances fondamentales : leur adaptation quasi totale au populisme bourgeois ou petit-bourgeois (l’équivalent de la social-démocratisation des partis communistes européens) ou l’assimilation contradictoire du discours de Shafik Handal.

Cependant, ce processus s’est modifié en fonction de la perestroïka. Le discours de Handal a perdu son importance ; en revanche, les appareils staliniens défendent à nouveau très ouvertement une politique de collaboration de classe, résultat de la portée contre-révolutionnaire de la perestroïka en politique internationale. Même dans des pays où les PC avaient réussi à maintenir une certaine stabilité et un certain contrôle du mouvement ouvrier, ils sont aujourd’hui frappés par la perestroïka. Ainsi, les trois PC qui représentaient une exception ont eux aussi de sérieuses difficultés. Aussi bien au Chili qu’en Colombie les PC ont subi une série de ruptures, alors qu’en Uruguay les staliniens maintiennent encore une force politique et électorale significative.

Le problème n’est pas résolu. Tout au contraire, certains courants révolutionnaires, en particulier ceux qui bénéficient d’une influence de masse, commencent à connaître une certaine crise, avant tout faute de trouver le cadre stratégique capable d’offrir une alternative révolutionnaire aux masses. Indiquons brièvement quelques questions générales qui ont conduit à un affaiblissement, au moins conjoncturel, de la gauche révolutionnaire.

  • Cuba a été, dans les années soixante, le grand exemple pour les peuples d’Amérique latine, mais aujourd’hui des doutes sérieux se font jour sur la direction castriste. L’offensive impérialiste contre Cuba sur la question de la démocratie commence à avoir des effets dans des secteurs de masse. Il faut y ajouter l’impact de la perestroïka dans les médias et dans certains secteurs du mouvement, et le sentiment démocratique indiscutable des masses. Tout cela conduit à une prise de distance à l’égard de la direction cubaine.

Il est vrai que l’attitude de Fidel Castro vis-à-vis des bourgeoisies latino-américaines et de certains gouvernements a été assez opportuniste ; par exemple, en faisant au gouvernement mexicain la grande faveur d’avaliser la fraude électorale. Mais le problème majeur est celui de la démocratie ou de l’attitude adoptée face à des événements comme ceux de Pologne ou de Chine. Il ne s’agit pas seulement d’une « intoxication impérialiste ». Aujourd’hui plus que jamais, la gauche révolutionnaire est obligée de clarifier le type de démocratie qu’elle veut construire. Dans la majorité des pays, le schéma « la direction ordonne » a cessé de fonctionner. La lutte contre la corruption des gouvernements populistes ou modernisateurs, contre les bureaucraties syndicales de gangsters, contre la violation des droits de l’homme, etc., a engendré une conscience démocratique très forte. Cuba n’est pas un exemple sur ce terrain.

La crise économique au Nicaragua a frappé sévèrement l’avant-garde latino-américaine. Il existe toujours un grand respect pour la direction sandiniste et sa défense de la démocratie ; mais chaque nouvelle dévaluation de la monnaie, l’inflation, le licenciement de travailleurs ou l’annonce de plans globaux d’austérité ont porté des coups sévères à la gauche révolutionnaire latino-américaine. Il a été très difficile d’expliquer comment dans nos pays respectifs nous luttons contre ce type de plans (souvent moins sévères) et comment au Nicaragua nous les avons soutenus. Nous connaissons les responsabilités de l’impérialisme et savons que la solution des problèmes économiques du Nicaragua ne se trouve pas dans ce pays, mais dépend de l’extension de la révolution mondiale. Mais pour des secteurs importants des masses latino-américaines, cela paraît bien abstrait.

  • la perestroïka pose de nouveaux problèmes aux révolutionnaires, dans la mesure où elle est exploitée par la propagande anticommuniste (l’échec du communisme) et par les apologètes du marché capitaliste. En outre, la perestroïka est une sorte de coexistence pacifique beaucoup plus dangereuse que la précédente. Elle part d’une idée simple : tout peut et doit être négocié, concerté. De ce fait, ses principaux supports sont les grands moyens de communication et les gouvernements bourgeois. Ainsi, on parle d’importer le modèle afghan ou angolais au Nicaragua ou au Salvador. Sans prendre en compte le fait que les forces en jeu dans ces pays sont incomparables.

Le principal problème réside dans les discussions au sein de l’avant-garde révolutionnaire à propos de la stratégie et de la crise de pays clés comme le Pérou, le Chili et la Colombie. Certains problèmes stratégiques de l’avant-garde révolutionnaire posent les questions suivantes :

Le caractère de la révolution

La discussion traditionnelle sur révolution par étapes ou révolution socialiste semble être résolue après l’autocritique de Handal, la déclaration d’Ortega sur la nature de la révolution sandiniste, la définition socialiste du PT. Toutefois, les affirmations du commandant Tirado López sur la fin prétendue du cycle des révolutions anti-impérialistes et la nécessité d’un modus vivendi avec l’impérialisme ont ouvert un débat sur les perspectives dans toute la gauche latino-américaine. La défaite électorale du FSLN, la perte de tout appui du « camp socialiste » et l’interventionnisme accentué de l’impérialisme remettent en question les vieilles approches stratégiques. Se développe un nouveau « réalisme » qui remet en question le caractère viable d’une perspective de rupture révolutionnaire et engendre du scepticisme en ce qui concerne le projet d’une société alternative dans le contexte international actuel. Sous une certaine forme, il s’agit d’un sous-produit des vieilles illusions campistes et des limites dont ont souffert les expériences cubaine et nicaraguayenne dans leur effort de surmonter le sous-développement économique. Cela n’est qu’une partie du problème qui se pose maintenant concrètement, celui du poids de la lutte pour la démocratie et pour une nation indépendante dans la stratégie révolutionnaire.

En fonction d’une certaine réaction à la démagogie populiste, au réformisme stalinien et à une lecture excessivement radicale de Che Guevara, « révolution socialiste ou caricature de révolution », la gauche révolutionnaire a négligé la lutte pour la démocratie et pour la défense de la nation opprimée. Un courant ouvriériste considérait que nos pays avaient perdu leur caractère de pays semi-coloniaux ou semi-industrialisés ou, pis encore, de « sous-impérialismes ». On était allé jusqu’à affirmer que la seule contradiction significative était celle qui naît du rapport travail salarié-capital, ignorant totalement la contradiction nation opprimée-impérialisme.

À sa façon, la révolution sandiniste a remis les choses à leur place. La lutte pour la démocratie et la libération nationale ont été ses caractéristiques fondamentales. La faiblesse de la classe ouvrière nicaraguayenne et le type de dictature qui sévissait ont très largement déterminé la force et le caractère de cette lutte. Mais ce qui doit être souligné, c’est que, indépendamment du degré d’industrialisation de tel ou tel autre pays, la lutte pour une nation indépendante et pour un projet démocratique de nation constituent des problèmes clés et, souvent, des détonateurs de crises révolutionnaires.

Le sujet révolutionnaire

Le processus de désindustrialisation qui frappe certains pays et l’offensive bourgeoise d’austérité, en particulier le problème du chômage et des licenciements, ont fait que la classe ouvrière, à part celle du Brésil, a perdu une partie de son poids politique (en Bolivie, en Uruguay, au Pérou, au Chili, au Venezuela et même en Argentine). Cela ne veut pas dire que la bourgeoisie aurait rétabli son contrôle sur les organisations ouvrières ; mais que, dans le combat de ceux d’en bas, la classe ouvrière n’a plus le même pouvoir d’attraction et d’organisation qu’avant.

Ce fait a relancé la discussion sur le sujet révolutionnaire en Amérique latine, à quoi s’ajoute l’analyse de la nature de la révolution.

Du fait qu’elle surgit et se développe à partir de l’inexistence d’une révolution démocratique-bourgeoise, la dynamique de la révolution permanente est différente de celle de la révolution anticapitaliste. Les questions stratégiques se posent d’une façon radicalement différente. Aussi bien les forces motrices de la révolution que le type d’État auquel elles se confrontent présentent d’innombrables spécificités. Cela a suggéré l’idée de relancer les concepts de « peuple » et « populaire » qui ont une autre signification en Amérique latine que dans les métropoles impérialistes. On désigne par « peuple » tous ceux d’en bas (les pauvres, les travailleurs, les paysans, les chômeurs, etc.), l’immense majorité de la société, à la seule exclusion de la bourgeoisie et de l’oligarchie. Il est vrai qu’il y a quelques années, les nationalistes bourgeois et les réformistes staliniens ont donné une telle extension à ce concept que n’en étaient exclus que les investisseurs étrangers. Mais la révolution sandiniste et une certaine pratique postérieure de la gauche ont commencé à résoudre cette contradiction.

Bien sûr, si on rompt avec une vision de classe (nous dirions « véritablement populaire »), on risque de confondre le caractère de la révolution — l’analyse de son sujet — avec la nature du parti ou, pis encore, avec le renoncement à un projet d’indépendance politique socialiste, dans lequel ceux d’en bas n’existent plus de façon indépendante mais en fonction d’une fraction de la bourgeoisie.

Alliances, fronts politiques et parti

La crise économique elle-même et l’évolution des courants nationalistes conduisent de façon naturelle à poser la possibilité d’alliances avec des secteurs déterminés de la bourgeoisie. C’est ce que met en évidence la formation de larges fronts d’opposition, en principe établis sur le terrain de la lutte nécessaire pour la démocratie. Les courants bourgeois populistes cherchent à tirer parti des sentiments démocratiques des masses pour les attirer.

Une politique d’alliance des forces révolutionnaires part de la constatation que, avec la crise des partis et des gouvernements bourgeois, ceux d’en haut se divisent et les mécanismes de domination se brisent, et que cela a pour conséquence la possibilité d’isoler les forces les plus rétrogrades. Une telle conception, cependant, est lourde de dangers. Elle peut amener les organisations de gauche elles-mêmes à donner aux courants populistes bourgeois une représentativité qu’ils n’avaient pas. De ce point de vue, le meilleur terrain pour établir ce type d’alliances est celui de l’action. En principe, l’établissement d’accords électoraux avec des secteurs de la bourgeoisie est profondément erroné. Lors des élections se pose la question du gouvernement, la question de savoir quelle classe doit gouverner. Les accords avec des forces bourgeoises (derrière des candidats et des programmes communs) créent des illusions dans les masses sur la possibilité de solutions intermédiaires, qui n’impliquent pas de rupture (nous ne parlons pas d’accords en défense du droit de vote, qui sont tout à fait corrects).

Voilà pourquoi il est fondamental d’avancer dans la formation de fronts politiques qui tendent à unir les organisations révolutionnaires et de classe (populaires) à l’avant-garde dans le but d’établir des accords sur la base des nécessités et des tâches de la période et de la révolution et d’arracher d’importants secteurs du mouvement de masse au contrôle de la bourgeoisie populiste. Ces fronts sont ainsi un instrument fondamental dans la lutte pour la conquête de l’hégémonie dans des alliances possibles ou dans la société. Leur fonction n’est pas conjoncturelle, mais à long terme.

Cela a amené des organisations révolutionnaires à discuter du type de parti nécessaire. Une fois atteint le niveau d’implantation qui permet de diriger des dizaines ou des centaines de milliers de personnes en lutte, il faut se préoccuper d’une façon constante de rendre possible un saut qualitatif d’un parti d’avant-garde à un parti de masse. Un exemple typique en est donné par les camarades du PUM. Ils dirigent la Centrale paysanne du Pérou, des courants de classe dans les syndicats et parfois les syndicats eux-mêmes ; ils ont la majorité de la direction du mouvement des habitants des quartiers populaires et une grande influence sur le mouvement de femmes ; ils avaient la fraction parlementaire la plus importante de la gauche et, malgré cela, ils restent un parti qui ne dépasse pas deux mille militants réels. Quelque chose de similaire s’est produit dans d’autres partis révolutionnaires comme le PRT au Mexique, et cela peut arriver à A Luchar en Colombie et au MLN en Uruguay.

Il y a eu des tentatives différentes de réponse à ce problème, qui reflètent la nécessité de réadapter les projets politiques en fonction des changements qui se sont produits dans la composition du sujet révolutionnaire et des dynamiques nouvelles du mouvement de masse. Des expériences comme celle du PT au Brésil et du MPP en Uruguay indiquent la diversité des réponses en rapport avec des situations nationales différentes. Toutefois, il est clair qu’il n’est pas possible de donner des réponses par un simple effort de diluer politiquement et organisationnellement les projets révolutionnaires et que la solution du problème de la transformation des partis en partis de masse dépend en dernière analyse d’un large processus de maturation politique du mouvement de masse lui-même.

La stratégie militaire des partis révolutionnaires

À ce niveau, nous pouvons établir deux catégories.

a) Les organisations politico-militaires. Partant d’une critique du foquisme postérieur à la révolution cubaine, de la conception réformiste, légaliste et gradualiste des partis communistes et de la vision ouvriériste insurrectionnaliste de certains trotskystes, ces organisations se sont transformées qualitativement en appliquant une politique de masse dirigée vers la prise du pouvoir. La force de masse de ces organisations, en particulier au Salvador, en Colombie et, à un certain moment, au Guatemala, est indéniable. Y compris à l’intérieur des organisations syndicales et des grandes centrales, ces courants ont un poids spécifique considérable.

Ils partent de l’idée que la stratégie révolutionnaire est un tout où se combinent les tâches politiques et militaires, sans contradiction apparente. Leur histoire atteste leur capacité de mobilisation. Néanmoins, leur histoire est marquée par un ensemble de problèmes liés à cette conception.

b) Les organisations révolutionnaires non armées. Leurs hypothèses stratégiques sont beaucoup plus approximatives. Leur rapport avec le mouvement de masse est plus naturel et fluide. En pratique, elles luttent pour l’auto-organisation et la création de grandes centrales du mouvement (ce qui n’exclut pas de pratiques hégémonistes de leur part). Cependant, une fois atteint un certain niveau d’implantation et dès que la possibilité existe d’affrontements avec la police ou l’armée, ou quand le degré de déséquilibre des partis ou gouvernements bourgeois ouvre une crise politique des appareils de domination en créant des conditions favorables à des ruptures révolutionnaires, une organisation de parti liée au parlementarisme et, plus généralement, aux mécanismes institutionnels et ayant une pratique limitée aux revendications immédiates dans le mouvement de masse, devient un obstacle.

La transition

La situation au Nicaragua, la discussion sur la perestroïka et la rectification, le débat sur les dangers de la bureaucratie, l’idée que la révolution ne résout pas les problèmes du sous-développement, etc., ont mis en discussion le problème de la transition.

La richesse de l’expérience démocratique nicaraguayenne est une source vitale pour la gauche latino-américaine. Mais la terrible situation économique a poussé à la réflexion. Il y a une forte tendance idéologique à identifier lois du marché et démocratie, comme si celle-ci ne pouvait pas exister sans celles-là, et à croire que le marché est la condition pour surmonter la misère et la faim. Aujourd’hui, au Nicaragua, personne ne met en doute que les lois du marché ont fonctionné dans toute leur dimension, et que cela a plongé le peuple dans la misère. C’est évident que les décisions prises par les sandinistes dans ce domaine ont été surdéterminées par la politique de l’impérialisme et des États ouvriers bureaucratisés. Malgré tout, il s’agit là d’une réalité accablante.

Sur le terrain économique, il est nécessaire de revendiquer le modèle cubain. Il n’y a pas de comparaison possible entre la situation sociale de Cuba et celle du reste de l’Amérique latine. À ce sujet, les statistiques permettent de mettre en évidence la supériorité d’un système économique non capitaliste malgré ses déformations.

Mais cela ne résout pas le problème de la démocratie. Or, à ce sujet, la sensibilité de la gauche révolutionnaire latino-américaine commence à être décisive. Sa réaction à la répression de Tian’anmen a été une première preuve que quelque chose de fondamental était en train de changer.

Les difficultés de consolidation de la gauche révolutionnaire

Ces débats stratégiques sont déterminés par le contexte international et ses répercussions en Amérique latine : l’effondrement du « camp socialiste », la reprise d’initiative de la part de l’impérialisme, l’isolement et la crise du castrisme et des courants castristes, le renforcement d’une idéologie possibiliste et gradualiste, une certaine crise des institutions bourgeoises et l’apparition de courants sociaux-démocrates au sein même des partis révolutionnaires et de classe.

La chute du mur de Berlin a été saluée par le gros des partis révolutionnaires et de gauche. Il s’agissait d’empêcher que les gouvernements bourgeois se saisissent des événements de l’Europe de l’Est. Cependant, l’effondrement du « camp socialiste » a des conséquences quant à la définition des hypothèses stratégiques.

Jusqu’à récemment, la gauche latino-américaine avait pour dogme de considérer le « camp socialiste » comme arrière-garde de la révolution. En privé, on pouvait critiquer la bureaucratie, mais publiquement on défendait le « camp ». Selon cette vision, on expliquait que le « camp socialiste » neutraliserait toute possibilité d’intervention des États-Unis. Tout cela dans le cadre d’une révolution qui ne dépasserait pas les frontières nationales.

Aujourd’hui, le « camp socialiste » n’existe plus. Et une grande partie de la gauche révolutionnaire qui s’est formée et éduquée en référence au castrisme se retrouve sans point de référence international. Pour Fidel, l’ennemi unique est l’impérialisme, en particulier nord-américain. Cela détermine toute sa politique. Sa nostalgie du « camp socialiste » part de l’idée que la chute du mur de Berlin change les rapports de forces en faveur de l’impérialisme. L’intervention à Panama et les accords du Costa Rica en sont à ses yeux une confirmation.

Il s’agit là d’une conception déformée qui reflète néanmoins une partie de la réalité. La perestroïka, plus que la chute du mur de Berlin, a eu des conséquences négatives en Amérique latine. La réapparition du gradualisme et de l’institutionnalisme en sont l’expression la plus évidente. Il y a quelques années, la crise des PC latino-américains s’était manifestée par l’apparition du « handalisme » (revendication de la révolution, critique de la conception étapiste, etc.). Aujourd’hui cela semble totalement dépassé par la perestroïka.

Certes, Fidel Castro se trompe totalement quand il identifie le socialisme avec les gouvernements dictatoriaux d’Europe de l’Est. En refusant de se démarquer de ces gouvernements et de changer les rapports hiérarchiques et bureaucratiques existant à Cuba, le castrisme s’est isolé. Aucune organisation révolutionnaire ne peut se solidariser avec cette vision sans risquer de perdre toute chance dans son propre pays. On ne peut pas lutter pour la démocratie tout en défendant le parti unique et les rapports bureaucratiques à Cuba. Le castrisme devient ainsi une idéologie de plus en plus archaïque et de moins en moins attractive. Mais cela ne comporte pas de progrès substantiels de la part de la gauche révolutionnaire.

Les courants sociaux-démocrates en gestation dans les organisations de la gauche ne se limitent pas à exorciser le castrisme, ils rejettent également la révolution. Pour eux, la situation mondiale est si complexe qu’on ne peut que préconiser une modernisation économique et sociale dans une démocratie parlementaire (consensus). Des courants de ce type sont apparus dans le PCM, le MIR, le PT, le MIR (Venezuela) et même dans le PRT mexicain.

Cette situation est rendue encore plus problématique par des comportements comme celui du gouvernement sandiniste qui a signé les accords de San José, surtout avec la justification qu’en donne Humberto Ortega. Tout le monde connaît la terrible situation économique du Nicaragua et l’importance pour les sandinistes de mettre fin à la guerre. Mais cela ne justifie pas une telle attitude politique. La négociation de San José est fille légitime de la perestroïka. Pour Gorbatchev, la révolution salvadorienne est une « mouche dans le lait » et il fait donc pression sur Cuba et le Nicaragua pour qu’ils ne la soutiennent pas.

Il faut ajouter à cela le danger qui menace aujourd’hui la révolution cubaine. Gorbatchev semble avoir décidé de faire rentrer dans le rang la direction castriste par le biais d’une réduction progressive de l’aide économique. Le but recherché est de forcer à un changement de politique sinon de provoquer une explosion sociale. Les différences avec d’autres pays d’Europe de l’Est sont multiples. Il y a toujours des secteurs fondamentaux des masses qui soutiennent Fidel. Mais Bush est beaucoup plus intéressé à restaurer le capitalisme à Cuba qu’en Roumanie, en Hongrie, en Pologne ou même en Tchécoslovaquie. Cuba est une plaie ouverte pour les États-Unis. C’est un symbole à abattre. C’est pour cela que les journaux et la télévision de Miami développent un travail impressionnant parmi le million d’exilés, afin de préparer une intervention. La défense de la révolution cubaine est aujourd’hui une tâche prioritaire. Cuba est un symbole pour nous aussi. Mais tout en défendant la révolution cubaine, il faut faire pression pour que se produisent les changements nécessaires. La gauche révolutionnaire doit s’adresser à la direction castriste pour lui réclamer la démocratisation.

Certains de ces points de réflexion ont été abordés à l’occasion de la rencontre de partis et organisations de gauche d’Amérique latine et de la Caraïbe, convoquée en 1990 par le PT brésilien. Il est possible que cette rencontre ait marqué la fin d’un cycle et le début de quelque chose de nouveau. Entre autres, la gauche latino-américaine a démontré sa volonté de faire face à la situation actuelle dans un esprit critique et autocritique ; ce qui permet d’esquisser l’élaboration d’une nouvelle pensée libérée des dogmatismes, des fantasmes et des paradigmes.

Leçons du Nicaragua

Il faudra finalement analyser la signification de la défaite électorale du FSLN. L’étranglement économique avait amené les sandinistes à adopter deux plans de réajustement, qui ont eu des conséquences très négatives sur le niveau de vie du peuple.

Le premier plan (février 1988) comportait déjà des attaques contre le niveau de vie. Toutefois, trois aspects centraux subsistaient : un nivellement de salaires significatif, le maintien, grâce au subside, des prix de quarante-cinq produits du panier de base et le maintien d’une politique de plein emploi. Ce plan s’est réalisé en mobilisant la population, notamment pour le changement de la monnaie. À l’époque, le peuple avait encore une grande confiance dans le gouvernement sandiniste. Ce premier plan n’a duré que quatre mois : mais, d’un côté, il a provoqué un taux d’inflation sans précédent et, de l’autre, il a produit un certain processus de décapitalisation.

En juin 1988, un deuxième plan a été lancé qui a frappé plus durement les travailleurs des campagnes et des villes. Les produits inclus dans le panier de base ont été réduits à quatre (riz, sucre, huile et haricots). Le contrôle des prix a été éliminé de façon indiscriminée sans augmenter pour autant les salaires des travailleurs. En même temps, on a procédé à une première réduction du nombre des fonctionnaires de l’État, en accroissant ainsi le chômage et le sous-emploi. Finalement, on a introduit une indexation du crédit de l’APP aux petits producteurs paysans (les taux d’intérêt changeaient en fonction de l’inflation). La combinaison des deux plans de réajustement a eu comme conséquence qu’à la fin de l’année 1988 l’économie nicaraguayenne se trouvait dans une situation de banqueroute presque totale. L’inflation avait atteint 36 000 %, c’est-à-dire 100 % par jour ; le PNB avait diminué de 9 %, le PNB par tête d’habitant de 12,1 % et les exportations de 15,5 %, alors que les importations avaient augmenté de 9,1 %.

Cette politique de réajustement a comporté une paupérisation plus grande de la population. En même temps, l’application d’un plan d’une telle nature ne permettait pas de mobiliser le peuple (certains ont parlé d’« un plan sans le peuple »). Le commandant Carrión expliquait que l’époque des grandes réformes était révolue et que le moteur de la relance économique résidait dans les investissements étrangers et le secteur privé. Pour atteindre ce but, les sandinistes devaient être crédibles aux yeux des investisseurs. Par conséquent, la politique sociale de la révolution s’est vue ralentie.

Par ailleurs, il faut souligner que les pressions exercées par les prétendus pays socialistes devenaient insupportables pour les sandinistes, surtout en tenant compte du fait que l’ensemble de l’aide de l’Europe orientale au Nicaragua avait atteint sept milliards de dollars ; ce qui était peu par rapport aux besoins du pays, mais beaucoup aux yeux des technocrates soviétiques. Voilà ce qui explique pourquoi la bureaucratie soviétique s’est félicitée de la victoire de l’UNO. Pour les Soviétiques la victoire de Violeta Chamorro implique une économie de pétrole, de dollars et d’armement. Le retour à la « normalité » signifie que le Nicaragua rentre dans la zone dont est « responsable » l’impérialisme non seulement sur le terrain politique, mais aussi et surtout sur le terrain économique. Il ne faut pas oublier cet élément lorsqu’on analyse la conception des sandinistes sur ce qu’il était possible de faire et sur la nécessité de reformuler leurs rapports avec l’impérialisme nord-américain.

L’aide de l’Europe orientale n’était pas suffisante pour faire redémarrer l’économie nicaraguayenne. La guerre avait provoqué des dégâts de l’ordre de douze milliards de dollars ; 50 % du PNB était destiné à la défense. Par ailleurs, au cours des dernières années, il y a eu une détérioration encore plus grande des termes de l’échange en ce qui concerne les matières premières d’exportation, de même qu’une réduction importante des surfaces de production du coton. Tout cela dans le contexte de l’embargo commercial des États-Unis. Il faut ajouter, en outre, les ravages provoqués par l’ouragan Joan (environ sept cents millions de dollars). Les sandinistes ont tiré la conclusion qu’ils avaient un besoin urgent d’obtenir des lignes de crédit de la part des États-Unis et la levée du blocus commercial. C’est cette approche qui les a poussés à avancer les élections.

Les effets économiques et sociaux de la crise ont été spectaculaires. De 1987 à 1989, les investissements publics sont tombés de 66 % et trente-cinq mille personnes ont été licenciées dans le secteur public. Le PNB par tête d’habitant a chuté de 27,4 %. Le salaire réel, pour une base cent en 1980, est passé à onze en 1987, cinq en décembre 1988 et un le 1er janvier 1989. En d’autres termes, les plans de réajustement ont suivi les mêmes critères imposés à l’ensemble des pays d’Amérique latine. Avec une seule différence fondamentale : le Nicaragua n’a pas reçu en échange de ces plans des devises fraîches permettant à l’économie de souffler.

Une telle situation a eu des conséquences sérieuses sur les rapports entre le FSLN et les masses. La plupart des dirigeants des organisations de masse ont appuyé résolument les plans de réajustement. L’exemple le plus éloquent est celui de la Centrale sandiniste des travailleurs (CST), qui a soutenu publiquement les licenciements dans le secteur de l’État. Autre exemple : les Jeunesses sandinistes (JS19) ont appuyé des plans réactionnaires de restructuration de l’université du même style que ceux qu’ont adoptés d’autres pays d’Amérique latine ; par conséquent, les JS ont perdu des élections universitaires. À plusieurs reprises, ce sont les ministres qui ont rappelé aux dirigeants des organisations de masse qu’elles devaient prendre leurs distances par rapport aux projets économiques que le gouvernement avait dû adopter.

Ce serait trop simple d’attribuer maintenant aux dirigeants des organisations sociales la responsabilité de décisions qui n’étaient pas les leurs. Les sandinistes se sont efforcés de colmater la brèche par la tenue de l’émission « Face au peuple ». On sait que les dirigeants sandinistes locaux ont souvent préparé ces rencontres pour remettre en question la politique centrale du gouvernement et, à plusieurs occasions, ils ont obtenu des concessions importantes. C’est sous la pression de telles assemblées que Daniel Ortega a été obligé de modifier sa politique économique. Néanmoins, ces petites manifestations du pouvoir populaire n’ont pas pu se développer et s’exprimer par les grandes organisations de masse. Un secteur des sandinistes estimait que de telles consultations pouvaient remplacer de véritables consultations des travailleurs. Les faits ont prouvé toutefois un élément qu’il faut absolument comprendre : à des moments d’euphorie révolutionnaire (lorsqu’il existe une confiance illimitée dans l’avant-garde) une démocratie d’une telle nature apparaît comme suffisante ; mais, dès que la crise éclate, cette démocratie plébiscitaire non seulement ne fonctionne pas, mais souvent provoque même un plus grand mécontentement. Le problème est d’arriver à une démocratie directe (la création d’une structure institutionnelle où les organisations sociales puissent exercer leur pouvoir) lorsque l’euphorie révolutionnaire existe encore. Il est plus difficile de la développer par la suite.

Une sorte d’éloignement a commencé à se produire entre le FSLN et les masses, et notamment entre les organisations sociales et les masses. L’aspect le plus troublant de la campagne électorale a été le fameux meeting de clôture du FSLN. Plus de la moitié des gens qui avaient participé à ce meeting et aux manifestations qui l’avaient précédé, en bouleversant la capitale tout entière (en gros, 35 % de sa population), ont voté pour l’UNO. Il faut se demander pourquoi cela s’est passé. Des secteurs assez larges de la population et des organisations sociales étaient animés par un certain sentiment de crainte, de rancœur à l’égard des cadres sandinistes. Beaucoup de ceux qui ont participé au meeting l’ont fait tout simplement sous une pression sociale, pour ne pas montrer leurs sentiments à des dirigeants qui leur demandaient de se mobiliser pour soutenir la politique d’austérité du gouvernement, alors même que certains d’entre eux commençaient à avoir un niveau de vie un peu différent de celui de l’ensemble des travailleurs.

Mais le facteur fondamental de la victoire électorale de l’UNO réside dans les cinq années de guerre et le maintien du service militaire obligatoire, qui ont pesé de façon substantielle sur la conscience de la population. Des secteurs importants de la population avaient tiré la conclusion qu’une victoire du FSLN n’aurait pas supposé la fin de la guerre mais, au contraire, son aggravation.

C’est sur ce terrain qu’il faut noter une faiblesse dans les analyses sur la situation au Nicaragua. Tout le monde signalait que la Contra avait été battue militairement et que cela éliminait un élément clé de la politique nord-américaine basée sur la stratégie « de conflits de basse intensité ». Mais la réalité était tout à fait différente. Du point de vue militaire, il est vrai que la Contra n’avait aucun futur dans le sens qu’elle ne pouvait pas être l’instrument d’une conquête du pouvoir. Mais il est difficile de croire que l’impérialisme avait cette approche. Pour lui, la Contra était un instrument de déstabilisation qui jouait un rôle essentiel pour la formation d’un instrument civil solide. C’est le cardinal Obando qui a permis de renforcer l’activité déstabilisatrice de la Contra et de créer une alternative politique de droite apparemment autonome. C’est la division du travail entre le cardinal et la Contra qui a rendu possible la victoire de l’UNO.

La guerre a provoqué environ cinquante mille morts, c’est-à-dire 1,66 % de la population (pour un pays comme la France, cela équivaudrait à plus de huit cent mille morts, et pour les États-Unis, à plus de trois millions et demi). Il faut y ajouter le nombre de blessés et d’handicapés de guerre, ainsi que les gens qui ont été déplacés et ont perdu leurs maisons. En d’autres termes, presque toutes les familles ont perçu concrètement la signification de la guerre. C’est pour y mettre fin que la majorité a voté pour l’UNO.

Voilà les causes fondamentales de la défaite. Mais il y en a une autre, très importante. Un peuple ne peut accepter les restrictions et les difficultés auxquelles ont dû faire face les Nicaraguayens qu’à la condition d’avoir un pouvoir de décision très réel sur les choix. Une politique de réajustement impliquant une réduction du niveau de vie ne peut être acceptée que si elle est décidée par ceux qui en font fondamentalement les frais.

Pour nous, le problème n’est pas celui du niveau des nationalisations réalisées par le gouvernement sandiniste. Souvent, on parle du Nicaragua comme s’il s’agissait de la France ou du Japon. Certes, il y a eu dans la politique économique du gouvernement nicaraguayen des erreurs, qui ont eu des répercussions sérieuses sur l’état d’esprit des masses. Toujours est-il que croire que dans un pays comme le Nicaragua, les nationalisations auraient résolu les problèmes sociaux de la population revient à ne pas comprendre ce qu’est le sous-développement. La politique économique des sandinistes a été déterminée, essentiellement, par les contraintes de la situation internationale.

Prendre l’exemple de Cuba, c’est bien pour des meetings. Mais la situation à Cuba était tout à fait différente. La révolution cubaine a eu lieu dans des moments d’euphorie de la bureaucratie soviétique. Nikita Khrouchtchev était profondément convaincu que l’URSS dépasserait en quelques années le niveau de productivité du travail des États-Unis. L’aide soviétique à Cuba n’est pas comparable à celle reçue par le Nicaragua. Dans un pays comme le Nicaragua, une politique de collectivisation des moyens de production exige inévitablement un soutien international important, pour éviter l’abîme.

Nous estimons que la faiblesse fondamentale de la révolution sandiniste a résidé dans le fait que le pouvoir populaire direct n’existait que sous une forme très limitée. Depuis 1984, on n’a introduit aucune forme de représentation directe des organisations de masse. La disparition du Conseil d’État a éloigné les masses organisées du cadre où étaient prises les décisions politiques fondamentales. Les sandinistes ont estimé que le problème pouvait être résolu par l’intégration de la majorité des dirigeants des organisations sociales dans l’assemblée sandiniste (une espèce de comité central du FSLN). De toute évidence, cela n’a pas été le cas.

Peu à peu le FSLN a commencé à mettre l’accent sur l’importance des élections telles qu’elles existent dans les pays capitalistes, dans une certaine mesure en les théorisant. De notre part, nous n’avons pas signalé explicitement les limites d’une telle voie. Aujourd’hui, nous ne devons pas commettre l’erreur opposée en critiquant les sandinistes pour avoir réalisé des élections d’une telle nature. Nous apprécions le fait que les sandinistes aient maintenu les libertés politiques fondamentales et le caractère démocratique de l’ensemble du processus dans une situation de guerre contre-révolutionnaire nourrie par l’impérialisme nord-américain.

Toujours est-il que le mécanisme démocratique qui a été choisi comporte les limites du parlementarisme bourgeois : la séparation du pouvoir exécutif et du pouvoir législatif (ce qui a toujours eu comme conséquence le renforcement du pouvoir présidentiel) et une délégation de pouvoirs pour une période considérable (six ans) en l’absence de mécanismes de contrôle par les électeurs. Voilà deux traits qui expriment les limites de la démocratie parlementaire. Il est donc nécessaire de revendiquer la démocratie de base, une démocratie populaire qui, au Nicaragua, aurait pu se concrétiser en faisant des municipalités la base du pouvoir et en garantissant non seulement le multipartisme et la liberté aux élections, mais aussi le droit des électeurs à révoquer les élus et, par conséquent, d’exercer un contrôle permanent sur leurs représentants. Il est évident que cela aurait permis au peuple nicaraguayen d’éviter une majorité parlementaire réactionnaire élue pour six ans. Si ceux qui ont voté pour l’UNO s’en repentaient, ils n’auraient aucune possibilité de changer la situation dans le cadre institutionnel dans l’immédiat. La majorité ne pourra être changée que par une grève générale ou l’éclatement d’un mouvement populaire de grande envergure qui impose de nouvelles élections. La méthode que nous indiquons rejette, en principe, l’idée qu’un gouvernement soit légitime une fois pour toutes. Le délai fixé en termes d’années par la démocratie parlementaire bourgeoise reflète les limites de cette conception de la démocratie. La légitimité d’un gouvernement doit être conquise chaque jour.

Voilà un thème qu’il faut discuter dans la gauche révolutionnaire latino-américaine qui a été durement frappée par la défaite. La critique esquissée à l’égard du FSLN est un élément clé de la réponse qu’il faut donner à ceux qui font aujourd’hui leurs adieux aux révolutions anti-impérialistes. La construction du pouvoir populaire direct reste un objectif à réaliser. Seul un pouvoir d’une telle nature peut constituer la base permettant de résister à une politique d’agression impérialiste, dans la mesure où ce sont les travailleurs des campagnes et des villes qui décident de leur destin.

Comme on pouvait s’y attendre, la défaite électorale sandiniste a provoqué en même temps une discussion sur la nature de la révolution nicaraguayenne, de l’État qu’elle a créé et de l’État qui existe maintenant. Il va de soi que la IVe Internationale doit participer à ce débat. Mais elle ne doit pas concentrer son attention uniquement sur ce point. Les discussions qui se développent sur ce qui s’est passé et sur ce qu’il faut faire pour que le FSLN revienne au gouvernement sont si riches qu’il ne faut pas les négliger.

Avant tout, la révolution nicaraguayenne a été une révolution nationale, populaire, démocratique et anti-impérialiste dans laquelle la participation de composantes classistes a été assez réduite. Cela n’est pas sans importance. Contrairement à ce que pourraient penser certains sectaires, on ne saurait attribuer le profil bas des composantes classistes à des faiblesses de la direction ou à une politique d’alliances avec la bourgeoisie. L’explication doit aller plus loin. La stratégie sandiniste de conquête du pouvoir était la seule voie possible dans un pays comme le Nicaragua. Elle était déterminée par le type de société et par le niveau de conscience de la population. Les sandinistes ont réussi à réaliser une chose qui représente une source d’inspiration pour la gauche révolutionnaire latino-américaine : jouer le rôle d’avant-garde dans la lutte pour fonder à nouveau — ou tout simplement fonder — la nation avec un projet autonome et souverain face à l’impérialisme. Du point de vue de son contenu social et de ses forces motrices, c’était un projet démocratique et populaire. Sa particularité — ce qui le différenciait d’autres processus révolutionnaires latino-américains ou plus généralement du tiers monde — a été constituée par le caractère socialiste, révolutionnaire, du FSLN. En d’autres termes, la magnifique idée de José Carlos Mariátegui, selon laquelle la tâche des révolutionnaires latino-américains était d’opérer la fusion de la pensée scientifique sociale la plus élevée du monde développé (le marxisme) avec la réalité indo-américaine, s’est concrétisée dans le FSLN. Voilà son grand acquis.

Daniel Ortega a expliqué que la révolution sandiniste était socialiste. C’est incontestable dans le sens où elle a ouvert la voie dans cette direction. Il n’était possible de « fonder à nouveau » ou de « fonder réellement » la nation nicaraguayenne, autonome et souveraine par rapport à l’impérialisme, qu’avec une perspective socialiste. En d’autres termes, le 19 juillet 1979, le Nicaragua a commencé son parcours vers la construction d’une société socialiste.

Nous avions souligné déjà auparavant l’importance d’introduire dans nos analyses et dans notre approche politique sur ce continent le concept de « peuple ». C’est celui qui explique le mieux l’ensemble non seulement des secteurs qui constituent les forces motrices de la révolution, mais aussi de ceux qui s’acheminent vers la construction d’une autre société sans exploitation. Le « peuple », ce sont ceux d’en bas, les pauvres d’Amérique latine. La révolution sandiniste a été une révolution des pauvres, de ceux d’en bas ; et l’État qui a été créé est leur État.

Croire que la révolution sandiniste n’a pas changé qualitativement la nature de l’État qui existait sous Somoza revient à ne rien comprendre de la révolution dans le monde colonial et semi-colonial, à vivre de schémas et pour des schémas.

La IVe Internationale a caractérisé l’État né le 19 juillet 1979 d’« État ouvrier ». Cette formule — comme toute catégorie analytique, y compris celle d’État bourgeois — peut s’appliquer à des réalités très différentes. Selon nous, l’État sandiniste a une nature prolétarienne, du fait de l’existence d’un pouvoir ouvrier, paysan et populaire. D’une telle caractérisation, nous pouvons tirer deux conclusions : 1) dans le cadre du nouvel État, la colonne vertébrale est constituée par les forces armées sandinistes et les milices populaires ; 2) pour gagner, la contre-révolution bourgeoise devra démanteler cet État et reconstruire l’État bourgeois détruit lors de la chute de Somoza.

L’essentiel, c’est de comprendre que le 19 juillet il y a eu un changement qualitatif du cadre de l’État, que ce changement a été déterminé par le type de révolution (démocratique populaire) et que, sur la base d’un tel État, la construction du socialisme a commencé. Cet État n’a pas été changé par la victoire de Violeta Chamorro. Aujourd’hui il y a une contradiction entre le gouvernement de l’UNO et l’appareil d’État de la révolution. Cette contradiction tendra à se résoudre dans le cadre soit d’un progrès de la révolution soit de la victoire de la contre-révolution.

En conclusion, les élections de février 1990 signifient une grave défaite politique pour le FSLN. Le pouvoir révolutionnaire n’a pas été démantelé, mais la coalition de forces contre-révolutionnaires représentée par l’UNO s’est emparée du gouvernement et d’autres positions importantes au sein de l’appareil d’État. De larges secteurs populaires se sont retrouvés désorientés et démoralisés. Le FSLN a rapidement réagi, en affirmant sa décision de ne pas céder le contrôle de l’armée et de défendre les conquêtes sociales en s’appuyant sur la mobilisation populaire. Les négociations avec le gouvernement Chamorro ont été entamées afin de réaliser ces objectifs.

Une année après les élections, il est difficile de prévoir quelle sera la conclusion de cette étape où la révolution est menacée. Il y a eu de grandes luttes et des grèves contre la politique du gouvernement, qui ont été appuyées par l’armée et dans lesquelles, en dépit des ordres du gouvernement, l’armée et la police n’ont pas agi comme des forces de répression. Cela nous donne de l’espoir.

Mais, en même temps, des faits graves se sont produits qui mettent en danger les conquêtes sociales et politiques de la révolution : entre autres, un désarmement massif de la population, la privatisation d’une partie importante du secteur public et la répression à l’égard des officiers de l’Armée populaire sandiniste (EPS) qui avaient livré au FMLN salvadorien des moyens de défense antiaérienne. Des mesures comme celle-ci affaiblissent la révolution. La solidarité et le dialogue avec le FSLN sont plus nécessaires que jamais.

Le nouveau panorama mondial engendre une difficulté supplémentaire pour la gauche révolutionnaire, d’autant plus aujourd’hui que le rapport de forces lui est défavorable. Il ne semble pas qu’à court terme les courants réformistes retrouveront une hégémonie dans le mouvement de masse. La crise économique et sociale elle-même limite les possibilités pour ces courants gradualistes, d’autant plus si on considère que la bourgeoisie latino-américaine est maintenant confrontée à de nouveaux concurrents d’Europe de l’Est qui réclament des crédits et des investissements impérialistes. La gauche révolutionnaire, avec près de trente années d’expérience et une implantation de masse significative, commence à affronter un nouveau défi : faire la révolution à une époque où tout paraît négociable, y compris les principes (c’est en tout cas ce que disent les néo-bureaucrates du Kremlin).

V. Notre orientation

Il est évidemment impossible de fixer une seule orientation pour toutes nos sections. Il n’y a pas de modèle ni d’orientation uniques pour se construire, valables en tout moment et en tout lieu. La révolution nicaraguayenne et la constitution du PT au Brésil ont inspiré des tentatives d’en répéter l’expérience. Nous cherchons à construire de grands partis révolutionnaires de masse. Mais il y a des variantes innombrables pour y parvenir.

Nous pouvons discuter de nos expériences concrètes et en tirer quelques conclusions. De façon schématique, nous pouvons parler de quatre types différents de construction :

a) L’apparition d’un parti ouvrier de masse comme le PT a rendu possible en son sein le développement d’un courant marxiste révolutionnaire qui travaille à sa construction avec un maximum de loyauté. Son parti est le PT et son (notre) intérêt est d’aider à ce que les positions révolutionnaires socialistes gagnent du terrain dans ses rangs.

Le développement, les succès et les épreuves qu’a connus le PT nous indiquent qu’il est nécessaire d’engager, avec l’ensemble des militants, une réflexion de type stratégique. La victoire électorale et, surtout, le fait qu’un gouvernement du PT ne paraisse pas une chose impossible aux yeux des secteurs importants de la population, posent une série de problèmes difficiles.

Si, à plus ou moins court terme, le PT n’engage pas la discussion sur la question de savoir comment il faut mettre en place une politique de rupture avec le capitalisme, le risque existe que les courants les plus conservateurs, sociaux-démocratisants, misent sur la construction d’un parti qui « trouve » sa place dans la société brésilienne en obtenant des « parcelles de pouvoir » sur le terrain parlementaire ou municipal. Mais avec notre poids au sein du PT et la qualité de nos cadres, nous pouvons être la force motrice pour gagner la majorité du parti à une conception révolutionnaire.

b) Le développement d’un parti révolutionnaire indépendant avec une influence de masse s’est produit, fondamentalement, dans le cas du PRT mexicain. Avant l’apparition du néocardénisme, on a failli réussir la convergence du gros de la gauche révolutionnaire autour du PRT. Celui-ci avait atteint un tel degré d’hégémonie que le gros de la gauche révolutionnaire se définissait autour de ses initiatives. L’intégration de la gauche au néocardénisme, au PRD, a marqué un recul très significatif dans la formation d’une alternative révolutionnaire.

Le PRT est aujourd’hui la seule organisation socialiste nationalement implantée. Dans la pratique, cela implique, au moins pour les prochaines années, un processus de construction en termes d’autodéveloppement du parti. En tout cas, il sera fondamental de prendre une série d’initiatives en direction du PRD qui, tout en étant un parti nationaliste-bourgeois, compte avec une base de gauche très importante. Nous devons établir avec lui une alliance privilégiée en vue de dégager les cadres radicalisés, essentiellement dans la lutte de masse.

Pour aboutir à une transcroissance des organisations sociales, il faut que l’essentiel des initiatives soient prises dans le but de réaliser une politique unitaire. En même temps, on doit promouvoir un débat idéologique avec les néocardénistes, en particulier avec ceux qui se réclament de la lutte des travailleurs. Le PRT apparaît comme le deuxième choix pour beaucoup d’entre eux. Si, comme nous le pensons, le PRD connaît des difficultés avec le développement de la contradiction entre la radicalisation de ses partisans et sa politique électoraliste, il sera de nouveau possible de proposer une politique de regroupement.

c) L’intégration à des projets révolutionnaires en formation ou déjà développés a été le chemin choisi par notre section colombienne. L’intégration de nos camarades dans A Luchar s’est faite à partir d’une série d’accords politiques qui ont tourné pour l’essentiel autour de la situation colombienne. De beaucoup de points de vue, A Luchar résume le processus de recomposition de l’avant-garde révolutionnaire colombienne avec tous ses acquis et ses déformations. Cette organisation regroupe différents dirigeants de la Centrale unitaire des travailleurs, du mouvement paysan et d’autres organisations de masse.

A Luchar manque de clarté sur sa nature : front de masse d’une organisation politico-militaire ou parti révolutionnaire avec une influence de masse ? Une définition claire sur cette question marquera un progrès majeur dans la construction de ce projet.

Il y a également le problème de la situation du pays. La sale guerre lancée par le gouvernement réduit considérablement les espaces politiques de participation. Pour la bourgeoisie, la situation d’instabilité du pays oblige à liquider les communistes. Le mouvement populaire n’a pas réussi à construire une organisation capable d’arrêter la répression déclenchée par la bourgeoisie et le gouvernement. Nos camarades peuvent jouer un rôle central dans la lutte démocratique, pas nécessairement au niveau des élections.

d) La participation à un front politique révolutionnaire, tout en maintenant une existence indépendante, est l’expérience très importante que nos camarades uruguayens ont faite avec la formation du Mouvement de participation populaire (MPP). Au sein de celui-ci convergent différents courants : le MLN, le PVP, le MRO et le PST, ainsi qu’un secteur important d’indépendants.

Le MPP est né de la crise du Frente Amplio, produit de l’acceptation par celui-ci de la transition telle qu’elle a été conçue par les militaires et la bourgeoisie, c’est-à-dire en vue d’instaurer une démocratie sous tutelle. Cette crise a connu son point culminant avec la sortie du PGP et de la démocratie chrétienne en fonction de leurs perspectives électorales. L’autre acteur de cette crise a été le PCU, acharné à jouer le rôle de champion de la concertation avec les partis traditionnels comme « seule possibilité de sortir l’Uruguay de sa profonde crise ». Dans ce but le PC a démobilisé les masses, devenant ainsi le principal obstacle au mouvement.

Le MPP apparaît comme un regroupement des secteurs qui poursuivent la lutte, ont défendu le référendum et avancé dans la création des commissions de quartier, devenant dans les faits les moteurs des grandes actions de masse. Il est confronté à trois défis importants : élaborer une alternative globale face au projet conservateur rétrograde, être un facteur de la recomposition du Frente Amplio sur des bases totalement différentes, et se transformer en une référence révolutionnaire de masse.

Évidemment, le MPP fait toujours face à des difficultés innombrables, en particulier à une conception hégémoniste qui peut le faire apparaître comme une manœuvre pour la création d’un certain rapport de forces plus que comme un instrument utile pour la révolution. Nos propositions et nos alternatives doivent être avancées ouvertement et nous devons continuer à construire le PST dans le cadre du MPP comme une des garanties de son évolution.

Il y a eu des progrès dans les diverses formes de construction d’une option révolutionnaire.

En Amérique latine, la IVe Internationale regroupe des forces qui, bien que très modestes, ne sont pas du tout négligeables. L’un des objectifs centraux définis dès la première réunion des BP latino-américains a été atteint : aujourd’hui, nous sommes partie intégrante de l’avant-garde révolutionnaire, et tout paraît indiquer que, à la différence du passé, nous commençons à accumuler une expérience dans la construction de partis révolutionnaires. Le fractionnisme et le sectarisme propagandiste commencent à être éliminés de notre tradition politique. Nous ne nions pas que nos forces restent très réduites ni que nous sommes virtuellement absents de pays clés pour la révolution latino-américaine. Aujourd’hui, nos organisations, ayant rejeté tout triomphalisme stérile, ont davantage de confiance et de plus grandes possibilités de jouer un rôle significatif dans l’évolution des événements politiques. À la différence d’autres époques, nous ne prétendons pas vendre des modèles ni des projets politiques qui créent de fausses expectatives.

Au Brésil s’ouvrent pour nous de grandes possibilités, mais les défis sont immenses et les réponses encore très limitées. Au Mexique, notre parti a franchi une épreuve significative, il regroupe un bon nombre de cadres avec une expérience politique importante, mais, au moins au niveau idéologique, il se trouve à contre-courant de la forme où s’exprime aujourd’hui l’avant-garde de masse. En Uruguay, notre parti, quoique réduit, a réussi non seulement à résister sous la dictature, mais a également joué un rôle fondamental dans la réorganisation de l’avant-garde, alors même que les rapports de forces dans le camp révolutionnaire lui sont hautement défavorables. En Colombie, nous avons un noyau de camarades — ce qui reste du naufrage libéral du PSR — qui bénéficient d’une autorité politique et d’un niveau de formation importants et qui participent au début de réorganisation de l’avant-garde révolutionnaire avec l’obstacle majeur d’une situation sociale extrêmement détériorée. Au Chili, en Argentine, au Paraguay et au Venezuela, nous avons également de petits noyaux de camarades confrontés à des situations très difficiles. En Équateur, enfin, nous avons deux organisations avec de sérieuses possibilités de jouer un rôle d’avant-garde. Toutefois il est nécessaire qu’elles multiplient leurs efforts pour trouver un cadre organisationnel commun d’action politique, ce qui ne s’esquisse pas à court terme.

Nos organisations occupent une place dans l’avant-garde révolutionnaire latino-américaine. Nous en sommes partie intégrante ; nous partageons beaucoup de ses défauts, mais aussi beaucoup de ses vertus. Et nous en sommes fiers. Nous ne voyons aucun intérêt à exister séparément avec une approche « proclamatoire ». Là où le processus de réorganisation de l’avant-garde révolutionnaire permettra de créer des partis révolutionnaires, là devra être le lieu privilégié de notre action organique. La IVe Internationale a été créée pour la révolution et tout est subordonné à cet objectif.

Quatrième internationale